25 juillet 2011

Les Dents de la mer

Troisième film de Steven Spielberg, sorti en 1975 et responsable non seulement d'une terrible baisse de fréquentation des plages jusque dans les années 90 mais aussi d'un grand nombre de phobies infantiles, Les Dents de la mer est un des films les plus connus de son auteur et parmi les plus célèbres de l'histoire du cinéma. Qui n'a pas vu ce film ? Même la jeune génération doit au moins en avoir entendu parler. Jaws reste aujourd'hui un efficace nid à frissons et c'est un des rares films qui aura su à ce point originer et entretenir une psychose bien réelle de son monstre star. L'argument est simple : un grand requin blanc, autrement appelé Carcharodon carcharias, espèce considérée comme faisant partie des plus grands poissons prédateurs vivants, rôde aux abords de la plage d'Amity Island.



Une nuit, alors qu'un groupe d'étudiants fait la fête en bord de mer avec l'attirail indispensable de cheveux longs, chansons folk et coïts ensablés, une jeune femme part se baigner nue au large et se fait dévorer par le monstre. Les autorités retrouvent les restes de son corps déchiqueté au petit matin, sans être sûrs de comprendre ce qui a pu causer de tels dégâts sur un être humain, quand bien même les lambeaux de chair qu'ils ont sous la main ne laissent que peu de place au doute. Préférant expliquer l'accident par l'irresponsabilité de la jeune hippie, qui serait allée nager trop près de l'hélice d'un bateau selon leurs analyses, les fédéraux ont tôt fait d'étouffer l'affaire. Mais Martin Brody (Roy Scheider), le shérif local fraîchement installé sur l'île avec son épouse et ses deux garçons, va tout faire pour fermer la plage et interdire la baignade, avec l'appui de Matt Hooper (Richard Dreyfuss), un scientifique en océanographie passionné qui ne laisse planer aucun doute sur la nature du tueur féroce de la jeune fille. Le maire d'Amity Ville (Murray Hamilton) l'entend autrement et compte bien éviter un mouvement de panique qui impliquerait la fuite des touristes et de lourdes pertes économiques pour l'île. En guise de compromis, la plage reste ouverte au public sous la surveillance des gardes-côtes. Quand le grand blanc s'en prend à de nouvelles victimes, un pêcheur puis un enfant, les autorités acceptent finalement d'engager le fier et taciturne Quint (Robert Shaw), chasseur de requin aguerri, ivrogne et borgne, qui réclame 10 000 dollars pour débarrasser l'île de la bête gigantesque. La deuxième partie du film embarque donc à bord du petit bateau de Quint, l'Orca, et accompagne le trio formé par le shérif aquaphobe, le scientifique chevronné et le chasseur intrépide, partis au large à la chasse au requin.


Après le succès de son premier film réalisé pour la télévision puis exporté au cinéma, Duel, où un camion fou s'en prenait à un automobiliste lambda, Spielberg se consacra pour le grand écran à un road movie à la sauce seventies, Sugarland Express, qui, dans la veine des Bonnie and Clyde, Badlands et compagnie, racontait la tragique cavale d'un couple de jeunes paumés à travers la vieille Amérique. Malgré ses grandes qualités le film ne trouva pas son public. Aussi Spielberg décida-t-il de retourner à ce qui avait lancé sa carrière, une sorte de pré-slasher détourné à la sauce catastrophiquo-horrifique, en adaptant le roman de Peter Benchley : Jaws. Le lien qui unit Duel aux Dents de la mer est entériné à la fin du film quand le requin sombre au fond de l'océan dans un bouquet massif de sang comme le lourd et puissant camion du premier film de Spielberg qui plongeait dans un canyon au ralenti, entouré d'un large nuage de poussière. La chute des deux créatures - iconiques et sans justifications, vouées à pousser l'homme dans ses derniers retranchements, l'humain condamné à affronter ses peurs et sa propre mort - est marquée d'un cri de dinosaure strident et métallique qui préfigure peut-être le célèbre Jurassik Parc. Cette fin en apothéose, couronnée par un Roy Scheider vainqueur hurlant de joie, marque cependant l'écart entre le premier film d'auteur du cinéaste, à la fin duquel Dennis Weaver commençait par sauter nerveusement sur lui-même après sa victoire contre le camion diabolique avant de s'asseoir au bord du canyon l'air traumatisé par son épreuve. Roy Scheider quant à lui retrouve Richard Dreyfuss une fois le requin atomisé et les deux hommes rentrent à la nage dans un happy end qui ne leur laisse guère de séquelles morales, Spielberg et le cinéma américain entrant alors dans l'ère triomphale des grands blockbusters. Jaws est aujourd'hui considéré comme le premier du genre, il remporta trois Oscars et battit des records au box office. Le succès du film porta Spielberg aux nues (même si la reconnaissance absolue vint avec E.T.) et lui permit d'avoir la carrière que l'on sait (qui est aujourd'hui en chute libre mais qui nous offrit un grand nombre de pépites). Mais ne boudons pas notre plaisir, tout blockbuster qu'il fut et bien que père d'une déferlante de films plus ou moins misérables, Jaws reste un excellent film, et les ingrédients de sa gloire sont aussi simples que savoureux : un référent connu de tous (la plage, les vacances), une peur partagée, celle des requins, un suspense permanent et croissant, soulevé par cette bête tueuse énorme mais invisible, et des personnages haut en couleurs opposés les uns aux autres mais faisant face dans l'adversité. Spielberg se joue du spectateur avec brio grâce à une mise en scène redoutable, que peu de réalisateurs pourraient revendiquer aujourd'hui, comme lorsque le requin est représenté en vue subjective par la caméra naviguant dans les fonds marins au début du film, accompagné par cette musique inoubliable composée par John Williams, à base de cordes graves haussant le rythme crescendo. Le cinéaste en montre le moins possible, si bien que la terreur reste hors-champ, invisible y compris pour le spectateur qui doit se méfier de ce qu'on lui montre et qui l'apprendra à ses dépens quand la caméra reprend plus tard dans le film sa position subjective pour s'approcher des jambes des baigneurs avant qu'on ne découvre que l'aileron du requin émergeant à la surface est... en plastique, conduit par des enfants farceurs : la musique était absente, le requin aussi. On ne se fera pas avoir deux fois et quand la musique revient, la peur avec.



Lorsque la créature apparaît soudain dans toute sa démesure, vers la fin du film, l'événement n'est que plus terrifiant. Spielberg filme Roy Scheider (qui quelques scènes plus tôt à lâché son fameux "We're gonna need a bigger boat") assis au bord du bateau qui balance de la viande saignante à la mer pour attirer la bête en regardant Quint posté dans la cabine, quand l'énorme requin, appelé par la composition du plan mais néanmoins surprenant, surgit de l'eau dans le dos de l'acteur, gueule grande ouverte sur une rangée de crocs énormes, la bille de son œil noir roulant sur elle-même avant qu'il ne s’immerge aussitôt. Le mannequin du requin est relativement très mal fait par rapport aux effets spéciaux d'aujourd'hui, mais il n'en est pas moins criant de vérité et sa matérialité même lui donne du corps, une présence effrayante que ses traits presque grossiers rendent encore plus saillante. S'il avait pu être réalisé par effets numériques il aurait été de tous les plans et ne nous aurait jamais effrayé de la sorte. Ou comment regretter cette époque où les réalisateurs ne pouvaient pas "tout" montrer et s'en servaient pour mieux suggérer.



J'en veux pour preuve que la scène la plus inquiétante du film est une scène de dialogue, sans la moindre action ni la moindre goutte de sang, aucun cri, aucun requin à l'horizon. Car à l'époque le cinéma populaire à grand spectacle et à effets spéciaux pouvait encore se targuer de créer des personnages et de leur écrire des dialogues. Vers la fin du film, avant que la fière équipée de chasseurs ne prenne pleinement conscience de la puissance de la bête et de l'aspect rancunier de sa personnalité (qui la poussera bientôt à réduire le bateau en miettes et à engloutir l'un de ses passagers), les trois compères se reposent une nuit sur les fauteuils usés de la cabine de l'Orca, autour de quelques bouteilles d'alcool. Ils se montrent les uns les autres leurs diverses cicatrices, petit jeu que Quint remporte haut la main avant de se lancer dans un long monologue pour ensuite expliquer l'histoire de sa plus belle plaie. Le texte, écrit paraît-il par Howard Sackler et John Milius, est excellent et sublimé par le jeu génial de Robert Shaw (auquel les deux autres acteurs, non moins géniaux, répondent par leur mutisme et leurs regards parlants). Le vieux chasseur de requin raconte l'histoire vraie (quelque peu romancée pour les besoins du film) de l'USS Indianapolis et de son naufrage, le plus meurtrier dans toute l'histoire de la marine américaine. Le navire, parti livrer les composantes de la bombe atomique d'Hiroshima à une base américaine dans le pacifique, fut torpillé durant son voyage de retour par un sous-marin japonais et coula en 12 minutes. Sur les 1196 membres d'équipage, 300 sombrèrent avec le navire et 900 hommes durent survivre à l'hypothermie, la déshydratation et surtout aux attaques des requins. Quatre jours plus tard un bateau de patrouille découvrit les survivants : seuls 316 marins sur 900 s'en étaient sortis. Les autres furent en grande partie massacrés par un banc de requins rendu glouton par tant d'agitation et par les premières effusions de sang. Cette histoire est évidemment poignante en soi mais elle l'est doublement racontée par Robert Shaw, avec ses yeux pétillants, sa gueule burinée, son sourire narquois, sa voix rocailleuse et son accent qui roule les "r". Ce long monologue, dit dans un bateau menacé par la nuit et par un requin géant, devient la scène la plus angoissante d'un blockbuster d'action comme on n'en fait plus.


Les Dents de la mer de Steven Spielberg avec Roy Scheider, Richard Dreyfuss, Robert Shaw et Murray Hamilton (1975)

15 commentaires:

  1. La fameuse scène :

    http://www.youtube.com/watch?v=dLjNzwEULG8

    Dans la série des Spielby de la bonne époque, je crois que je vais très bientôt me refaire Encounters of the 3rd kind.

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  2. C'est le top 3rd kind !

    (Merci pour la scène, j'hésitais à donner le lien, je me demande si c'est bien ou si ça assouvit le désir de voir la scène et donc de revoir le film. Mais donné par toi en comz c'est très bien).

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  3. J'espère que Vincent ou Poulpe viendront causer de 3rd Kind ! :D

    DAS article sur JAWS !

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  4. Nonon la peureuse25 juillet 2011 à 12:10

    Con de film, trauma à 10 ans, rebelote 15 ans après.

    Super Spielberg, super ouverture pour la semaine vacances !

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  5. Récemment, j'ai lu dans un article que c'était LE film qui avait tué le ciné grand public ricain et fait de lui le ciné de merde qui nous désespère tous aujourd'hui. Que c'était le film aux conséquences les plus dégueulasses possibles. Parce que c'est le premier blockbuster, etc...

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  6. Ouais. Déjà à l'époque beaucoup de critiques ont pointé le film du doigt. Dans les cahiers notamment, Alain Bergala lui est tombé dessus, Serge Daney aussi, qui a fusillé le film en le surinterprétant à mort et en lui prêtant des intentions qu'il n'avait vraiment pas à mon avis. Si tous ces films de merde qui nous désespèrent aujourd'hui étaient de la qualité de Jaws, on serait pas trop à plaindre.

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  7. "Le film qui a tué le ciné grand public" : dans le sens où il contiendrait tous les éléments de merde dont on a gavé par la suite ou dans le sens où, comme il a beaucoup marché, il a ouvert la voie à tous les blockbusters ?
    Parce qu'effectivement, si tous les gros films d'aujourd'hui étaient à ce niveau, yaurait de quoi se réjouir.
    La question que je me pose c'est comment on aurait réagi à ce film si on l'avait vu à l'époque. Peut-être qu'on l'aurait trouvé aussi creux et débilisant que la plupart des blockbusters actuels. J'en doute fort, mais ça explique peut-être les réactions de Daney, en autres, qui focalisait sur les travers du gros cinoche américain.

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  8. ""Le film qui a tué le ciné grand public" : dans le sens où il contiendrait tous les éléments de merde dont on a gavé par la suite ou dans le sens où, comme il a beaucoup marché, il a ouvert la voie à tous les blockbusters ?"
    --> Plutôt dans le sens où il a ouvert la voie à tous les blockbusters, je pense. Mais c'est un texte que j'avais juste parcouru viteuf.

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  9. Passionnant article !
    J'y rajoute un TRIVIA qui en plus fait le linkz avec une thématique précédente : le nom de la maison de prod de Bryan Singer vient d'une scène de JAWS dans laquelle Roy Scheider commente le bonnet de bain d'un perso en lui disant ; "that's somme bad hat harry".http://www.youtube.com/watch?v=-k4Bzc4GnDQ&feature=related

    bref, peut-être le saviez-vous déjà mais j'étais en train de me remater le film quand est venue cette séquence. Bon du coup, j'y retourne !

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  10. La montagne de Rencontre du Third Kind est inspirée du Pech de Bugarach, tout le monde le sait !
    Par contre, c'est mon "grand requin blanc" qui a inspiré la taille gigantesque de Bruce ! Pour plus d'humilité, j'ai renommé mon appendice "Anaconda l'orchidée de sang" depuis.

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  11. Un remake célèbre est celui où Gérard Lanvin chasse le requin dans la piscine de Palace, en l'appâtant au nain. Il ne vaut sans doute pas l'original mais l'emmène vers des voies différentes et novatrices.

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  12. Je n'ai jamais compris ca que l'on pouvait trouver a ce film
    De plus c'est une inepsie ce requin qui mange le bateau et j'en passe
    Pour moi c'est un nanard comme beaucoup de ce genre de film et alors les suites c'est meme pas la peine d'en parler
    Bref a eviter

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  13. Je pense qu'il y a un message derrière le titre de ce film. Il aurait pu s'appeler "Teeth of the sea" ou plus simplement "Shark attack". Je crois qu'il y a un sous-texte.

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  14. C'est profondément idiot comme commentaire

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