16 mai 2011

Stone

En ce moment, il est de bon ton de cirer les pompes de l'acteur Robert De Niro. L'actuel président du 64ème Festival de Cannes est le véritable Dieu de la Croisette. Profitant de l'occasion, tout le monde y va de son petit éloge adressé à l'acteur bicentenaire. Je ne suis pas là pour remettre en question son statut de légende vivante du 7ème Art, loin de moi cette idée, je ne me permettrais pas. En outre, je le considère également comme un très grand acteur, bien entendu. Que ce soit dans S1m0ne ou, plus récemment, dans 88 minutes, l'acteur m'a plus d'une fois mis sur le cul. Je n'écris pas non plus ces lignes pour rappeler que la carrière de la star est en chute libre depuis le début du nouveau millénaire, ce qui commence à faire un petit bout de temps. Non, ce serait trop facile, et j'estime qu'à 60 ans passés et avec le statut qui est le sien, on peut tout à fait se permettre de foutre en l'air sa propre carrière. C’est bien légitime. Non, c'est d'un sujet plus léger, plus terre-à-terre mais néanmoins assez tristounet dont je veux aujourd'hui vous dire deux mots.


Il emmagasine, il emmagasine, sa grosse ride entre les sourcils en dit long... A force, il va finir par imploser !

Malgré les applaudissements interminables qui suivent l'acteur partout où il passe depuis l'ouverture du Festival (applaudissements auxquels il répond systématiquement "It's ok, it's ok" le dos voûté et les épaules bien basses), il ne vous aura certainement pas échappé, si vous êtes bon observateur, que l'homme affiche une mine peu réjouie, disons même une très sale tronche fort peu avenante. De Niro a l'air véritablement à cran. Las. Dégoûté. Vénèr. C'est un type au ras des pâquerettes que Cannes semble s'efforcer de fêter en grandes pompes comme pour tenter d'éluder l'inéluctable déclin de son festival. Aux multiples rides présentes sur son front d'homme mûr est venue s'ajouter une autre ride, quelques centimètres plus bas, comme figée, attirée par le bas des deux côtés, et autrement plus cruelle car elle est formée par ce qui habituellement lui sert de bouche. Pas spécialement connu pour sa loquacité en temps normal, Robert de Niro est tout simplement muet comme une tombe depuis mercredi dernier. Il n'en lâche pas une, et ça commence à la foutre mal. Vraiment. Surtout quand on est amené à croiser mille journalistes à la minute, à donner son avis sur tout un tas de films et à échanger avec un jury susceptible composé de professionnels de la profession. On pourrait penser que l'acteur prend vraiment à cœur son rôle de président du jury et fait valoir le fameux droit de réserve. Ou bien qu'il est agacé par la triste blague remise à la mode par le Petit Journal de Canal+ (toujours là quand il s’agit d’entretenir le culte de la vanne pourrave) consistant à lui demander s'il est bel et bien en train de nous parler et s'il a réellement baisé notre femme. Cette parodie des deux scènes les plus mémorables de sa carrière ne le fait plus rire depuis environ 30 ans, et ça se comprend complètement. Mais ça n’est pas ça, sinon l’acteur aurait pété les plombs plus tôt. Alors pourquoi ? Pourquoi Monsieur le Président tire la gueule ?


Quand il se force à sourire, ça donne ça ! La partie gauche de son visage est irrémédiablement figée par le courroux tandis que la partie droite lutte encore pour sourire, mais plus pour longtemps.

J'ai mon explication. Elle vaut ce qu'elle vaut, mais elle est d'une logique imparable. Si l'acteur est imbuvable et d’une humeur exécrable depuis son arrivée sur le sol français, c'est tout simplement parce que celle-ci coïncide avec la malhabile sortie en salles de Stone, un film dont il n’est pas très fier, et il y a de quoi ! Un film dont la sortie fait clairement tache à l’heure où l’on vante tour à tour la brillante carrière de Robert de Niro. Et l’acteur est le premier à en avoir conscience. Un mauvais timing de la part de Metropolitan Filmexport qui croyait faire là le coup marketing de l'année, et dont même Télérama a su relever le côté malavisé et nauséabond ! Car Stone est une horreur, un navet XXL, un monument de comique absurde et involontaire, une véritable ignominie.


L'ambiance n'était pas non plus au beau fixe sur le plateau, à en juger le regard assassin qu'un Ed Norton à fond dans son rôle adresse au caméraman (qui aurait déclaré qu'il ne faisait que son boulot).

La première scène du film donne le ton et annonce la couleur. On nage en plein ridicule involontaire, qui pourra faire rire les amateurs de daubes et qui agacera tous les autres, moins patients. Alabama. Années 60. Il fait une chaleur à crever. Un jeune homme est affalé devant la télé. Une grosse pustule sur sa joue droite le fait vaguement ressembler à une caricature juvénile de Bob de Niro. Sa femme lui apporte de la bière sans qu’il la remercie ni lui adresse le moindre regard. Son visage désabusé en dit long : elle est au bout du rouleau, elle n’en peut plus de ce gros beauf fan de Formule 1 et qui préfère regarder le Superbowl plutôt que de fêter l'anniversaire de leur fille. Elle se rappelle leurs jeunes années et se demande à quel moment tout à basculé. Était-ce le jour où elle a refusé que son mari passe par "l'entrée de derrière" un jour qu'il était plus polisson que de coutume ? Sur ces interrogations, elle monte dans la chambre où dort leur petite fille, s’assoit au bord du lit, dégoutée, et se met à réfléchir profondément tout en contemplant une mouche en train de lutter pour sa survie, emprisonnée entre la fenêtre et la moustiquaire. C’est une métaphore subtile de sa propre situation. La jeune femme prend alors son courage à deux mains et descend au rez-de-chaussée pour dire ses quatre vérités à son con de mari. « Tu me fais chier, j’en ai marre, j’ai eu ma dose, j’étouffe, je veux me barrer, je te quitte, tu m’as fait chier, en plus tu pues quand tu rentres du boulot et tu ne te laves même pas avant d'aller te coucher. Je dois changer les draps tous les trois jours et par conséquent les laver, et comme on n'a pas de machine à laver parce que Monsieur estime que ce sera moins bien lavé qu'avec l'huile de mon coude, c'est bibi qui va encore s'y coller et ça a le don de me pourrir chacune des journées qui jalonnent mon existence ! ». Sur le coup, le jeune De Niro ne semble pas réagir mais, après quelques secondes de brainstorming intense, il bondit soudainement de sa chaise et file à son tour dans la chambre. La jeune femme le rejoint effrayée et le découvre au bord de la fenêtre grande ouverte, la petite fille dans ses bras, menaçant de la jeter dehors et par conséquent de la tuer. « Si tu me quittes, je la laisse tomber. Tu penses que j’en suis pas capable ? Tu te fous le doigt dans l’œil ! I swear to God, I swear to God ! ». Sous le choc, la femme le rassure et lui promet qu’elle restera avec lui. Le battant de la fenêtre se referme sur la mouche, morte instantanément par coup du lapin son destin est scellé, celui de la jeune femme rousse aussi, la métaphore est subtile. Le réalisateur John Curran est au sommet de son art. Le couple se rabiboche et même se bécote, emporté par l’émotion (pendant que leur fille, témoin de la scène vient de signer pour 20 ans de psychanalyse). Problème réglé, et brillamment s’il vous plaît. On pense que le film est terminé. Mais non, ça n’est que la scène d’introduction. Encore 1h40 de nawak !


Je sais ce qu'il me reste à faire si ma meuf menace de foutre les voiles : la même chose, mais avec le chat

Par la suite, Stone prend des allures de thriller sous Prozac mélangé à du Tranxen 200, mêlant les pires ingrédients du « legal drama » aux plus tristes poncifs chers aux films dits « de taule ». On y voit un Edward Norton dans la peau d’un taulard à la coupe de cheveux improbable qui, pour obtenir le droit de sortir de taule plus tôt, fout sa trainée de petite amie (Milla Jovovich dans un rôle taillé sur mesure) dans les pattes de celui qui doit décider de sa liberté conditionnelle (De Niro). Manipulée par son boyfriend dont elle est éperdument amoureuse, Milla Jovovich doit donc procéder à du chantage sexuel, user de ses charmes tout relatifs pour amadouer Robert De Niro, évidemment à « deux jours de la retraite » avant d’être plongé dans cette sale affaire (comme Morgan Freeman et Danny Glover dans tous leurs films).


L'intrigue du film résumée en un fan-art. Pour chaque film que je mate, je crée un montage de cet acabit, avec le titre au milieu. Ça me permet de me rappeler du film en cas de trou noir. Je range tout ça sur mon Iphone 3GS et je peux consulter mon album-souvenir à ma guise pour mieux discuter ciné avec mes amis. C'est très utile pour les films de merde comme celui-ci. On voit que Guy Pearce fait pareil dans la version uncut de Memento. A ce propos, ça fait six mois que je planche sur le fan-art d'Inception, que je n'arrive décidément pas à résumer de cette façon.

Tout cela nous donne d’abord droit à un terrible duel d’acteurs, dans la même veine que la confrontation à couteaux tirés entre Anthony Hopkins et Alec Baldwin dans le film éponyme. Ed Norton campe à nouveau un personnage mi-ange mi-démon et cabotine comme c’est pas permis. Il nous offre ainsi quelques passages très plaisants aux dialogues savoureux. Face à lui, Robert De Niro fait déjà parler sa mauvaise humeur naturelle et ne se laisse pas impressionner par l’argumentaire pourtant brillant du taulard dont il n’est pas du tout convaincu de la rédemption. Et qu’il est donc bien décidé à garder sous clé encore quelques temps, au moins le temps qu'il parte à la retraite, soit dans deux jours si vous avez tout suivi. Quand il sera ensuite confronté au jeu de séduction de Milla Jovovitch (c'est un non-sens), ce sera une autre paire de manches, et le grand De Niro finira par succomber. Avant cela, nous aurons tout de même pu voir l’acteur se mordre les lèvres jusqu’au sang, les yeux rivés sur le plat postérieur de sa partenaire, lors de scènes terrifiantes de vérité inavouable.


Une posture proposée par l'actrice pour charmer son partenaire. Milla Jovovich est l'indice permettant normalement se savoir à l'avance que l'on a affaire à une saloperie de film. Je l'ai compris qu'après-coup. Sur ce plan, elle me donne presque envie de reconsidérer mon orientation hétérosexuelle.

Hélas, Stone est surtout un drame humain dépeint à coups de hache et ultra glauque, le fil rouge de toute cette histoire demeurant la relation pénible et malsaine qu’entretient De Niro et sa bonne femme. Bien que hautement déprimant, c’est tout de même cet aspect du film qui nous vaut la scène la plus énorme, la plus inattendue, celle que je me suis repassée 3-4 fois de suite et qui m’a fait hésiter une seconde avant de supprimer le .avi. Le pire, c’est que ce moment d’anthologie échappe pratiquement aux mots. J’aimerais pouvoir vous le raconter, mais je m’en sens incapable. Il faut l’avoir vu. Ça restera comme un des grands moments de cinéma de l’an de grâce 2011, et je tâcherai de m’en souvenir quand le moment des rétrospectives et des bilans sera venu. Dans cette scène, où le ridicule du film atteint son paroxysme, l’actrice jouant la vieille femme de De Niro pète littéralement un câble. Après s’être envoyé l’équivalent d’un jerrican de rouge derrière la cravate, elle se met à baragouiner des horreurs sans nom dans sa barbe, aux côtés d’un De Niro en tongs sur sa chaise-longue, plus occupé à finir son sudoku et qui préfère d’abord faire comme si de rien n’était. Quand la vieille rouquine l’invite à aller sucer des queues en Enfer, dans un clin d’œil déroutant à L’Exorciste, c’en est trop, et De Niro, à son tour, sort de ses gonds. Se retrouvant coincé dans une impasse avec deux acteurs disjonctés prêts à s’étriper, le réalisateur s’extrait de cette scène très difficilement, la rendant d’autant plus grotesque.


Ce gros plan mortel survient après un travelling en apesanteur accompagné d'une musique ambient sinistre. C'est la Grande Faucheuse qui nous contemple droit dans les yeux.

On a en effet connu John Curran un peu plus inspiré dans Le Voile des Illusions, où il filmait déjà Ed Norton, nettement plus convaincant dans la peau d’un docteur bien décidé à éradiquer le choléra et épris de la belle Naomi Watts de manière alternative. Ici, le cinéaste livre un des films les plus plombant qu’il m’ait été donnés de voir. Les deux derniers plans du film, qu’il vous faut à tout prix voir également, sont à vous glacer le sang, littéralement. On a notamment droit au regard caméra le plus foudroyant de l’Histoire. Et que dire de cette scène tragi-comique où un Edward Norton oubliant qu’il est filmé apparaît ravi d'avoir enfin compris le double-sens derrière le slogan des barres chocolatées Twix ? Qu’est-ce que ça vient faire là ?


Olivier Assayas est plus que déçu par l'attitude de la star

Ce film est la raison pour laquelle Bob De Niro enchaîne scotch sur scotch sur les terrasses cannoises à l’heure qu’il est, la tronche bourrée de Doliprane et de Vicodin introduite illégalement sur le territoire français, le tout sous un soleil de plomb n’arrangeant rien à l’affaire. Ce n'est pas bon de mélanger l'alcool et les médicaments. C’est à cause de Stone qu’un climat de haine sans précédent règne parmi les membres du jury, une ambiance irrespirable instaurée par le Président, à grands renforts de soupirs méprisants qui en disent longs, de mains posées "par inadvertance" sur le cul de Uma Thurman, et de doigts d’honneur sans équivoque. Le plus triste, c’est que je viens de vous résumer ses trois seuls modes de communication. En coulisses, il se dit qu’un remake sanglant de Shining se prépare dans les décors clinquants du Grand Palais et dans les loges VIP putrides du Grand Journal…On imagine déjà un torrent d'hémoglobine se déverser sur les fameuses marches et finissant par noyer quelques starlettes à la manque...


Stone de John Curran avec Robert De Niro, Edward Norton et Milla Jovovitch (2011)

18 commentaires:

  1. Génial! C'est vrai qu'il a toujours l'air de tirer la tronche le grand Bob!

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  2. Il enchaine scotch et saucisse dans de la salade.

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  3. Sérieux, si t'étais solo dans une ruelle sombre et que Milla Jeveuxvitch t'attendait assise sur un rebord de fenêtre dans la même tenue et la même position que sur la photo de l'article, tu dirais pas non !

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  4. "Sur ce plan, elle me donne presque envie de reconsidérer mon orientation hétérosexuelle" cette partie-là de la légende est un ajout du Poulpe.
    Perso j'ai déjà pu la trouver plutôt jolie, mais pas dans ce film. :)

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  5. vous m'avez donné envie de le voir lol

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  6. Simone et 88 minutes c'est Al Pacino nan?

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  7. J'ai vu la scène cruciale de ce film et effectivement y'a de quoi foutre en pétard notre président de la semaine.

    C'est une des rares tofs où Jovovitch s'adresse presque à mon sexe, elle qui d'habitude ne communique qu'avec mes nerfs. Ptet à cause de la pose, de la lumière, du panard, je sais pas.

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  8. Exact 88 minutes c'est tonton Michael Corleone qui à joué dedans... Bon j'ai fermé mon blog : Le Coin des Cinéphiles d'Antan, une prof de mon ancien lycée l'avait démonté à coups de barres en métal... bah ouais quoi dans un mois c'est le foutu BACCALAURÉAT !

    Donc du coup j'en ai ouvert un sur la SAGA les VISITEURS et un sur l'IMMENSE GRACE KELLY !

    CIAO LES GARS !

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  9. La confusion entre Pacino et De Niro est volontaire. D'ailleurs je dis ensuite que depuis les 2000's, la carrière de l'acteur est en chute libre (ce qui vaut quasiment pour les deux acteurs), ce qui contredit ce que je dis précédemment à propos sur S1m0ne et 88 Minutes. Je suis un gros tocard quoi. :)

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  10. Je suis d'accord avec toi sur leurs derniers films : La Loi et l'Ordre est par exemple un film qui ne vole pas haut...

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  11. Le gros plan sur les yeux noirs terribles je suis sûr qu'il vient de Shutter Island !

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  12. Ah non, j'ai fait les screencaps moi-même !

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  13. J'en doute pas, c'est juste que ça me fait penser à ça :

    http://nonyju.files.wordpress.com/2010/03/shutter-island.jpg

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  14. bossuyt anne sophie25 janvier 2013 à 21:20

    robert de niro je t'aime a la folie et vous etes tous jaloux et des gros cons

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    1. Ow mollo ! On le kiffe aussi, sinon on ne se plaindrait pas qu'il ne joue plus que dans des saloperies et qu'il soit constamment fumasse ! :D

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  15. ça fait des lustres, hélas, qu'ils sont à la ramasse, les Niro-Pacino...
    Ils font de la peine, quand même, no ?

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