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13 octobre 2020

La Route sauvage

Déjà excellent dans The Clovehitch Killer, le frêle Charlie Plummer confirme qu'il est bien l'un de ces jeunes acteurs américains sur lesquels il faut compter. Il est l'un des principaux atouts du troisième long métrage du britannique Andrew Haigh, La Route sauvage, un joli récit d'apprentissage adapté d'un bouquin signé William Vlautin et paru chez nous sous le titre Cheyenne en automne. Bien qu'il joue son petit-fils dans Tout l'argent du monde, Charlie Plummer n'a aucun lien de parenté avec Christopher Plummer. Il est une sorte de croisement savant entre Leonardo DiCaprio, pour son charme juvénile, Paul Dano, pour son visage lisse diffusant une étrange placidité, et le regretté River Phoenix, pour l'espèce de fragilité mélancolique, rebelle et lumineuse qu'il dégage aussi. Il incarne ici Charley, un garçon d'une quinzaine d'années qui vit seul avec son père, sans le sou. Désœuvré et livré à lui-même, il se découvre une passion pour le canasson en s'aventurant au gré de ses errances sur les champs de course situés non loin de chez lui. Un type qui bosse là-bas, un peu rugueux mais pas méchant, joué avec talent par le trop rare Steve Buscemi, le prendra rapidement sous son aile, trouvant surtout en lui une aide précieuse et efficace dans son travail quotidien auprès des bêtes et notamment de son cheval vedette, nommé Lean on Pete (il donne son titre original au livre et au film, effectivement intraduisible en français).




Inutile d'en dire davantage sur l'histoire d'un film immédiatement plaisant et qui déroule son petit fil sur un rythme très tranquille, presque reposant. Andrew Haigh, dont les deux longs métrages précédents (45 years et Weekend) valaient aussi le coup d’œil, se consacre pleinement ici à nous dépeindre le portrait d'un adolescent esseulé, abandonné par une mère qu'il n'a pratiquement pas connue et délaissé par un père, foufou mais sympathique, auquel il reste toutefois très attaché. Dans une quête désespérée de stabilité, de normalité, Charley va chercher une famille de substitution, qu'il croira trouver auprès de l'éleveur campé par Steve Buscemi, de sa cavalière jouée par une agréable Chloë Sevigny et du cheval vieillissant dont il s'occupe avec le plus grand soin. Le rôle maternel endossé par Sevigny, peu avare en conseils donnés à son cadet, va un temps infantiliser le récit avant qu'une ultime désillusion ne change la donne. Animé par un nouveau sentiment d'abandon et de trahison, le jeune protagoniste fuit sans prévenir, part seul avec son cheval, d'abord au volant d'un pick-up volé puis à pieds, engageant le film sur le champ du road movie existentiel, à la destination incertaine. Paradoxalement, c'est quand il prend la route que Lean on Pete se met à stagner et semble définitivement se contenter d'être la petite chose agréable qu'il est bel et bien. C'est dommage, car avec un peu plus de caractère, il aurait pu prendre une autre envergure.




S'appuyant donc sur l'interprétation irréprochable de son acteur principal, fort justement récompensé à Venise par le prix décerné aux meilleurs espoirs, le cinéaste porte un regard très juste et délicat sur l'adolescence. Autour de cette figure centrale que l'on ne quitte jamais d'une semelle, le cinéaste parvient à faire vivre des personnages qu'il ne juge jamais et qu'il sait tous nous rendre attachants malgré leurs gros travers (le côté rustre de l'éleveur, l'immaturité fatale du père). En dépit de sa modestie trop affichée, il y a quelque chose de vraiment envoûtant dans ce film sobre, humain et simple qui nous plonge dans l'Amérique rurale et au milieu des grands espaces ici filmés avec une application notable par une caméra inspirée qui rend contagieuse sa fascination manifeste pour ce pays. On pense un peu à du Gus Van Sant et à du Kelly Reichardt en mode mineur devant ce beau film patient qui, encore davantage dans sa deuxième partie, s'intéresse lui aussi aux laissés-pour-compte et finit par adopter un réalisme social assez dur. La dernière image nous quitte de la meilleure des manières, sur une note positive et pleine d'espoir, avec enfin une certitude : celle que l'avenir sera plus doux pour notre jeune héros, après toutes les épreuves traversées.


La Route sauvage (Lean on Pete) d'Andrew Haigh avec Charlie Plummer, Steve Buscemi et Chloë Sevigny (2018)

25 janvier 2020

Wildlife - Une saison ardente

Wildlife est le premier film derrière la caméra de Paul Dano, si l'on met de côté tous ceux auxquels il n'a pas participé mais pendant les tournages desquels il se situait physiquement derrière le champ couvert par l'objectif. Pour sa première réalisation en tant que réalisateur, l'acteur de 34 ans s'attaque à une adaptation de l'écrivain Richard Ford : le récit d'une dislocation familiale dans le Montana des sixties, vue à travers les yeux d'un ado (Ed Oxenbould) amené à grandir d'un seul coup en observant ses parents se défaire (Jake Gyllenhaal et Carey Mulligan). Après avoir perdu son job, le papa s'en va combattre le feu pour gagner quelques dollars tandis que la maman essaie de s'en sortir en solo, quitte à se résoudre à séduire un vieux type répugnant mais plein aux as...




Paul Dano nous raconte tout ça en prenant son temps, en s'appliquant autant qu'il peut, et en laissant une belle place à ses trois personnages, campés par des acteurs animés du même souci de bien faire. Le tout donne quelque chose de pas désagréable, certes, mais qui manque clairement d'un peu de vie, de souffle. La mise en scène de Paul Dano est très soignée, mais peut-être trop, coincée dans une volonté de joliment faire qui laisse peu de place à l'inattendu. Vraisemblablement désireux de rappeler les fameuses toiles d'Edward Hopper, le jeune cinéaste nous propose toutefois quelques images agréables à la vue. En outre, on peut aussi saluer l'attention qu'il porte aux regards, aux interactions invisibles entre ses acteurs. C'est par là que passe l'essentiel de ce qui se joue entre eux, notamment entre le père et son fils, une relation délicatement dépeinte, qui échappe aux stéréotypes redoutés. Il y a une douceur plaisante et palpable entre les deux êtres. Mais si Jake Gyllenhaal et Ed Oxenbould (une drôle de tronche un peu lunaire, déjà croisée chez Shyamalan dans The Visit) font le taff, il y en a une qui brille tout particulièrement : la maman, Carey Mulligan.




Il y a presque dix ans (ça ne me rajeunit pas), je vous en faisais l'éloge pour son charme mutin et son jeu au poil dans le pourtant médiocre Never Let Me Go. Je prédisais un bel avenir à cette actrice désormais âgée de 34 ans et qui a, depuis, fait des choix plutôt honorables si on la compare à ses semblables : elle n'est jamais apparue dans des blockbusters merdiques, préférant tourner pour des cinéastes plus ou moins appréciés par ici (les frères Coen, NWR, Steve McQueen, Thomas Vinterberg, Baz Lhurmann...), n'atteignant pas cependant le niveau de reconnaissance que l'on pouvait imaginer. Elle est le grand atout de Wildlife, son principal intérêt, celle qui parvient justement à animer un brin les images trop léchées de son réalisateur. Quelques jours après avoir vu Wildlife, on se souvient de son personnage et non du film à proprement parler. D'un physique changeant, pouvant tour à tour se montrer fragile ou supérieure, d'une beauté intimidante ou d'une mesquinerie la rendant disgracieuse, elle focalise l'attention du spectateur en quête d'énergie tout au long de ce récit pas désagréable mais trop atone. Carey Mulligan est un plaisir à voir évoluer là-dedans, elle est la grande attraction d'un premier film avec lequel nous ferons, grâce à elle, preuve d'indulgence. 


Wildlife - Une saison ardente de Paul Dano avec Carey Mulligan, Ed Oxenbould et Jake Gyllenhaal (2018)

18 juillet 2017

Okja

Après la déception Transperceneige (que je n'ai pas vu pour cause d'intempéries), Bong Joon-Ho était particulièrement attendu au tournant pour son nouveau film. Courageux, le cinéaste coréen a choisi de remettre le couvert à la tête d'une production à gros budget à moitié américaine. Suite à la mauvaise expérience vécue avec Harvey Weinstein (qui avait voulu amputer Le Transperceneige de 20 minutes, soit l'équivalent de deux wagons), Bong Joon-Ho était heureux de trouver en Netflix des producteurs qui lui ont garanti le contrôle complet de son oeuvre. C'est ainsi que celle-ci a fini par être disponible, en exclusivité, sur la chaîne américaine, provoquant un tollé sur la Croisette, où le film figurait en sélection officielle. Fort de ses pleins pouvoirs, Bong Joon-Ho en a profité pour nous livrer le premier film de monstre 100% vegan de l'Histoire du cinéma : Okja.





Okja nous dépeint une histoire d'amitié entre une jeune fille coréenne et sa truie géante, objet d'une lutte impitoyable entre une multinationale américaine et les membres du Front de Libération des Animaux. La multinationale, dirigée par Tilda Swinton, souhaite remettre la main sur sa création, la truie, afin de révolutionner la production alimentaire et se faire un maximum d'oseille tandis que le Front de Libération des Animaux, mené par Paul Dano, veut révéler au grand jour les pratiques inhumaines de la multinationale pour mieux mettre fin à ce type d'activités.




A partir de ce scénario co-écrit avec le journaliste engagé Jon Ronson, déjà auteur de quelques enquêtes controversées, Bong Joon-Ho cherche vraisemblablement à nous livrer un divertissement familial intelligent car porteur d'un message et n'épargnant personne. Ses objectifs sont tous plus ou moins atteints. Okja est effectivement un divertissement de qualité, comme Hollywood n'en produit quasiment plus, et sa partie coréenne est particulièrement réussie. Celle-ci contient même des scènes d'action assez fameuses, et je fais ici surtout allusion à la course poursuite en camion dans les rues de Séoul, où le cinéaste nous rappelle tout son talent de metteur en scène. La scène est trépidante, totalement lisible et d'une fluidité que l'on a plus l'habitude de voir sur (grand) écran. Un petit régal ! Au-delà de ça, la première partie du film dégage une certaine légèreté, une naïveté, plutôt rafraîchissante et vraiment pas désagréable. On passerait bien deux plombes à zoner dans la forêt en compagnie de la gamine et de la truie géante.




Les choses se gâtent un peu quand l'action se déplace aux Etats-Unis. Okja se met alors à peser son poids, à l'image de sa star américaine, Jake Gyllenhaal, véritable boulet du film dans la peau d'un scientifique-présentateur tv excentrique. Toutes les critiques, tous les commentateurs s'accordent à le dire, Jake Gyllenhaal est absolument minable là-dedans. C'est un fait assez rare pour être souligné, il fait l'unanimité. Ce n'est pas un ressenti personnel, c'est partagé. Toutes les personnes ayant vu Okja ont eu envie de se faire Gyllenhaal à la sortie. A côté de lui, Tilda Swinton passe presque pour un modèle de retenu, c'est dire ! Et Paul Dano, très bon dans le rôle du chef ambivalent de la FLA, brille encore plus. La polémique cannoise, c'est Gyllenhaal, pas Netflix. Tout le monde s'est révolté qu'un film parasité par une telle prestation puisse être présent en compétition officielle et c'est bien légitime. Jake Gyllenhaal n'avait rien à faire sur la Croisette. Sa performance outrancière, en roue libre, ridicule, horrible, restera à jamais comme un point noir dans la carrière de cette acteur d'ordinaire passable. Il fout mal à l'aise, on se sent mal pour lui. Qu'est-ce qui lui a pris ? Et comment Joon-Ho Bong a-t-il pu accepter ça ?!




En dehors du cas Gyllenhaal, qui mériterait une étude plus approfondie pour comprendre les raisons d'un tel comportement, une grande parade organisée par la multinationale dans les rues de New York donne lieu à une scène pénible, trop longue, mal négociée. En réalité, dès que Bong Joon-Ho perd de vue la jeune fille et son gros cochon, cette jolie amitié à laquelle on adhère sans souci, son film se délite un peu. Et quand Bong Joon-Ho s'aventure sur le terrain de la dénonciation pure et dure des méthodes douteuses du secteur agroalimentaire et, plus largement, de notre société de surconsommation, il ne fait pas toujours preuve d'une délicatesse infinie. Ainsi, quand, à la fin du film, il nous montre les cochons géants attendant l'abattage, parqués et prisonniers dans des sortes d'immenses fermes lugubres aux clôtures de barbelés dissuasives qui font immanquablement penser aux camps de concentration nazis, Bong Joon-Ho est à la limite du hors-jeu et l'on se dit qu'il aurait pu faire ça plus subtilement...




Chat échaudé craint l'eau froide, nous pouvions aussi craindre que le cochon vedette du film soit un amas disgracieux de pixels mal incrustés dans l'image, ce qui aurait été très gênant étant donné l'importance de l'animal dans l'intrigue... Or, force est de constater que les effets spéciaux sont très soignés et Okja (prononcer Okyaa-aaaah) paraît bel et bien vivant, c'en est presque bluffant. On peut regretter, toutefois, le manque d'expression de la bête. N'importe quel animal réel dégage plus de vie, mais aurait été bien plus difficile à contrôler sur un tournage de six mois... Et un animal de dessin animé encore plus, puisque toutes les expressions sont généralement surlignées. Ici, sans doute s'agit-il d'une volonté du cinéaste d'inventer un animal discret, "réaliste", mais sa création ne marquera guère les esprits, même des plus jeunes. Heureusement que la gamine (excellente Ahn Seo-Hyun) déborde d'énergie et a l'air de vraiment aimer son cochon pour que l'on marche dans la combine et que l'on suive, sans déplaisir, les péripéties de leur amitié. Malgré tous ces bémols, Okja est un film assez sympa.


Okja de Bong Joon-Ho avec Ahn Seo-Hyun, Paul Dano, Tilda Swinton, Jake Gyllenhaal et Byun Hee-Bong (2017)

28 novembre 2012

Looper

Rassurez-vous, je ne m'oblige pas à aller au cinéma ni à écrire quelques lignes sur les films que je regarde dans le seul but de me positionner à contre-courant des buzz. J'allais voir Looper la fleur au fusil, avec l'envie et même le réel besoin d'être rassuré par un film américain à budget, pourrait-on dire, "moyen", mais apparemment riche en ambitions, et proposant peut-être une alternative aux grosses machines débiles que Hollywood produit à la chaîne actuellement qui sont calibrées pour les adolescents. J'avais également l'espoir de revoir un acteur pour lequel je garderai toujours un peu d'affection, Bruce Willis, dans un film de qualité, démentant la règle actuelle désolante qui veut que toutes les stars du passé ne tournent plus que dans des daubes infâmes. Et puis j'aime la science-fiction, et je voulais tout simplement passer du bon temps devant ce divertissement intelligent et trépidant que m'avaient promis 99% des critiques. Par dessus le marché, j'avais plutôt apprécié Brick, premier long-métrage de Rian Johnson, un polar en milieu estudiantin dont je me souviens surtout d'une très chouette scène de course-poursuite à pieds dans les couloirs d'un campus. Le pitch de son nouveau film a également su éveiller ma curiosité et même quand je le relis en diagonale sur Wikipédia pour me rafraîchir la mémoire, je continue de ressentir son potentiel.


Mathieu Valbuena et Morgan Amalfitano à la sortie de la Commanderie...

Je vais essayer de faire court, car ce serait trop pénible autrement (si vous voulez lire un résumé très complet du film qui met en avant ses moindres incohérences, je vous conseille cet article d'un odieux connard) : nous sommes aux USA, en 2044, le pays est ravagé par la crise et les inégalités se sont encore creusées tandis qu'une étrange mutation est apparue sur près de 10% de l'espèce humaine, qui jouit désormais d'un pouvoir tout à fait inutile de télékinésie. Nous suivons les mésaventures de Joe (Joseph Gordon-Levitt), un "looper" : son boulot consiste à éliminer froidement les individus que la mafia envoie dans le passé depuis l'an de grâce 2074, date à laquelle les voyages temporels ont donc été inventés mais sont immédiatement passés sous le contrôle des organisations criminelles qui dominent la société. Le quotidien de Joe est fait de sorties en boîte entre loopers, de prises de drogue d'un nouveau genre et de slaloms ridicules dans les ruelles de la ville au volant de sa lamborghini rouge. Bref, tout va bien pour lui jusqu'au jour où il doit "boucler la boucle", c'est-à-dire éliminer son double du futur (Bruce Willis). Cette action marque habituellement la fin du contrat d'un looper mais elle confirme ici les dires d'un ami de Joe (Paul Dano), confronté au même problème la veille au soir, et qui a pu comprendre par la bouche de son vieux double qu'un dangereux malade se faisant surnommer le Maître des Pluies avait pris le contrôle de toutes les mafias du futur et s'amusait à boucler toutes les boucles. Revenu dans le passé, Bruce Willis n'a qu'une seule idée en tête : massacrer le Maître des Pluies, même si ce dernier est encore vissé au téton de sa mère. Pour sauver sa peau, Joseph Gordon-Levitt n'a quant à lui qu'une seule option : éliminer Bruce Willis avant que Jeff Daniels (qui gère les loopers) ne voit rouge et ne décide de gérer la situation de manière radicale. 


4 heures de maquillage chaque jour de tournage...

Voilà donc grosso modo le point de départ de l'intrigue et de votre mal de crâne. Si vous pensez à Terminator, c'est normal, c'est l'une des références affichées de Rian Johnson. Mais il n'y a pas qu'elle, et son film apparaît rapidement comme un salmigondis de plus en plus infect échouant à trouver une identité propre malgré quelques idées intéressantes, perdues ici ou là, qui rendent cet échec d'autant plus regrettable. Si j'ai assez longtemps su mettre mes griefs de côtés pour continuer à considérer le spectacle comme plutôt convenable, il y a eu un moment où je n'ai plus du tout pu, où je suis arrivé à saturation face à la tournure définitivement moisie que prenait le film. Je situerai ce moment fatidique à cette séquence terrible où l'on nous présente en une série de vignettes abominables ce qu'a été la vie de Joe jusqu'à ce qu'il soit envoyé dans le passé pour être éliminé par lui-même, un douloureux flashback durant lequel notre ridicule héros finit par prendre les traits de Bruce Willis. Ce passage-là est tellement grotesque que l'on se demande sérieusement si c'est du second degré ou non. Nous y voyons notamment Gordon-Levitt affublé d'une tignasse digne de Nicolas Cage poursuivre son métier de tueur à gages dans les rues de Shangaï où il zigouille à tout-va, le sourire jusqu'aux oreilles, en sortant fièrement la tronche de sa bagnole, une main laissée sur le volant, l'autre tendant un flingue immense. On se rappelle alors qu'il est décidément difficile de prendre du plaisir à suivre les aventures d'un type qui apparaît clairement comme un pur enfoiré. Les films dont s'inspire Rian Johnson ont souvent des héros charismatiques, malins, sympathiques, mais pas toujours clean, auxquels on aime forcément s'identifier. Rian Johnson est brillamment parvenu à me rendre son Joe totalement antipathique. Dans la même séquence, nous voyons aussi Joe, devenu Bruce Willis, tomber amoureux d'une chinoise croisée dans un bar, lui adresser un regard de merlan frit (l'acteur ne se prend clairement pas au sérieux, en ce qui le concerne ça ne fait aucun doute !), prendre un vent, pour finalement réussir à la séduire, passer ses vieilles années avec elle, se désintoxiquer grâce à ses soins, etc., dans une série d'images que l'on jurerait sorties d'un sketch des nuls (pas les Nuls, feue la bande à Chabat et Carette, juste des nuls lambda).


...pour ça !

Puis il faut dire que la première chose qui choque à la vue de Looper, c'est évidemment la tronche enfarinée de Joseph Gordon-Levitt. Comment, là encore, se passionner pour les déboires d'une telle ignominie ? Pour qu'il ressemble à Bruce Willis, qui joue donc le même personnage âgé d'une trentaine d'années de plus, l'acteur a été affublé d'un maquillage tragique : des lentilles de contact bleues, des sourcils bruns étonnamment épais à l'expression idiote et, surtout, une prothèse nasale ridicule pour le doter d'un nez busqué d'une laideur sans nom. On croit voir un personnage issu d'un jeu vidéo, un ersatz de Max Payne aux contours taillés à la serpe, trop nettement dessinés pour être tout à fait réels. On jurerait voir le premier film dont le héros est campé par sa statue de cire du Musée Grévin. Joseph Gordon-Levitt ne m'est d'ordinaire pas spécialement antipathique, et j'étais plutôt content de voir qu'un gars au physique que l'on pourrait qualifier de "normal", c'est-à-dire pas une montagne de muscles surmontée d'une tête de trisomique inexpressive à la Chris Hermsworth, incarne le héros d'un film d'action américain. Mais tout ce maquillage rend l'acteur proprement hideux et, plus triste encore, on a nettement l'impression que son jeu en ressort très limité. Quand Bruce Willis apparaît enfin à l'écran, il a immédiatement l'air plus à l'aise, moins figé que son double de 30 ans son cadet. Lors d'un face-à-face pitoyable qui ne provoque même pas l'ombre du vertige qu'une telle situation pourrait réussir à faire naître chez le spectateur, celui-ci peut simplement constater que l'effet recherché par le maquillage s'avère terriblement contre-productif. Avec toutes ces prothèses, Joseph Gordon-Levitt ne ressemble pas davantage à Bruce Willis, bien au contraire ! On ne voit que le maquillage et l'effort de ressemblance de l'acteur. Le public de ce genre de films est pourtant tout à fait prêt à croire qu'un même personnage peut être joué par deux acteurs différents, même s'ils ne se ressemblent pas. On a déjà vu ça cent  fois dans des films autrement plus réussis. On y croirait sans maquillage et on n'y croit plus du tout avec. C'est encore plus dommage pour un film qui prétend justement ne pas prendre ses spectateurs pour des imbéciles...


L'actrice en bois s'en prend à cette pauvre souche pendant des scènes interminables. Véridique !

Le film est pourtant, de toute évidence, le fruit d'un cerveau imbécile, et je vais à présent vous en apporter la preuve irréfutable en vous parlant non d'une de ses incohérences, mais d'un simple fait de jeu, comme on dirait en foot, que certainement personne d'autre n'aura pris soin de relever (et je n'en suis pas fier). L'affligeante Emily Blunt joue une sorte d'agricultrice céréalière (c'est déjà très crédible) qui vit dans une grande baraque perdue au milieu d'un champ de cannes aux côtés d'un gosse paranormal (le pire élément du film, pourtant au cœur de l'intrigue - vous aurez deviné qu'il s'agit du Maître des Pluies, ceci n'est pas un spoiler étant donné que tout cerveau un peu alerte l'aura deviné dès la première apparition du chiard à l'écran). Joseph Gordon-Levitt finit par rôder autour de cette baraque et, d'abord défiante vis-à-vis de lui, Blunt l'accueille d'un coup de fusil inoffensif (du gros sel remplaçant la poudre), avant de se rendre compte qu'il est plutôt sympatoche. La scène suivante nous montre donc Blunt en train de soigner l'épaule de Levitt, avec tout ce qu'il faut comme détergents, bandages, mercurochrome et autres antiseptiques. L'actrice prononce alors la réplique fatale, elle lui sort mot pour mot : "On est à la ferme, ça pourrait vite s'infecter" (en VO : "We are at the farm, it could infect very quick"). On tient là un dialogue de pur citadin méprisable, profondément bête et ignare, placé dans la bouche d'un personnage supposé campagnard et amoureux des champs. Nos personnages évoluent dans un futur où les villes sont des sortes de déchetteries à ciel ouvert, et c'est donc dans un bled coupé du monde, au milieu d'un champ de maïs parfaitement bio, que la blessure de l'autre enflure aura forcément le plus de chance de s'infecter. Pourquoi ? La ferme, c'est sale ? A la nature, préférez la crasse des bas-fonds urbains ? Expliquez-moi la logique ! Si un chien errant amical avait la chic idée de venir lécher gracieusement la plaie du héros, serait-il injustement chassé d'un coup de bâton ? C'est pourtant la langue râpeuse et bienfaitrice d'un chien errant efflanqué qui a sauvé mon ami le Tank d'une terrible infection du pied gauche au Vietnam !


Bruce Willis ne prend pas toujours son rôle très au sérieux et cette pose ridicule le montre clairement.

Dans ses interviews, Rian Johnson cite souvent Christopher Nolan comme un exemple de cinéaste qui a su produire d'excellents films et conserver son identité dans le système actuel des studios hollywoodiens. En lisant ça, d'abord on rit jaune, puis on se dit que Looper rappelle effectivement les films de sieur Nolan, souvent faits de pitchs avenants, de quelques bribes d'idées au potentiel assez fort, mais totalement fusillées, voire retournées contre elles-mêmes, par l'incapable aux commandes du désastre. Remarquons tout de même que Looper est un peu moins lourdingue qu'un Nolan lambda et, volontairement ou non (c'est la grande question, en ce qui me concerne, et c'est celle qui m'a justement poussé à lire une ou deux interviews), Rian Johnson nous amène régulièrement à nous interroger sur le sérieux de son film, sur son humour, voulu ou fortuit. C'est ce qui, à mon sens, représente bien le seul intérêt de ce film.
Un film qui m'a davantage rappelé ceux que Nicolas Cage tourne à la chaîne depuis quelques années que ces classiques de la science-fiction dont on le présente pourtant comme un digne héritier. Un film ma foi assez étrange, tour à tour grotesque, absurde, ridicule, laid et crétin, à des milliers de kilomètres, en tout cas, de ce que la majorité des critiques m'avait laissé espérer.


Looper de Rian Johnson avec Joseph Gordon-Levitt, Bruce Willis, Emily Blunt, Paul Dano, Jeff Daniels et un gosse hideux auquel je prédis le plus sombre avenir possible (2012)