28 juillet 2008

Elephant

Ou quand l'espace privé dégueule sur un blog. En début de soirée j'ai discuté avec une fille à qui je sers de vidéo-club, à propos d'Elephant de Gus Van Sant, que je lui ai prêté et qu'elle a regardé hier soir. Je crois que cette petite discussion, que je n'ai pas tellement retouchée sinon pour corriger une ou deux fautes de frappe, parle pas mal du film au final, en même temps qu'elle m'évite un article plus compliqué pour parler de ce chef-d’œuvre si complexe et si indescriptiblement poétique qui fait partie des plus beaux films de notre début de siècle :

" - Elephant j'avoue j'ai été déçue un peu. Je comprends la logique du film, des prises de vue, mais j'ai du mal a adhérer. Pour moi on rentre pas assez dans ce que ressentent les personnages.

- Je vois ce que tu veux dire. Il a essayé de ne pas faire de psychologie, de montrer les choses simplement, sans vouloir les expliquer. Elles s'expliquent peut-être d'elles-mêmes, en les montrant et en les regardant, ou pas, c'est tout le jeu.

- Ouais mais disons que là j'avais l'impression vraiment d’être une spectatrice, j'arrivais pas a m'identifier. C'est pas forcément le truc principal dans un bon film mais ça fait qu'un film te touche ou non. Et là j'avoue ça m'a rien fait, même la fusillade du coup perd de sa dimension parce qu'il manque le contexte. J'ai trouvé que c'était trop superficiel. Mais c'est mon point de vue, je préfère essayer de comprendre, ressentir ce qu'il s'est passé.



- Sans user de distanciation, Gus Van Sant nous rappelle bien, justement, qu'on est spectateur, et uniquement spectateur, du film et de l'évènement. On n'a pas à s'identifier. Quand on a l'impression d'y parvenir, dans le cas d'un tel fait divers, c'est du chiqué. On s'identifie jamais, on le supporterait pas. Le cinéma n'est pas de l'ordre de la pitié, ni même de l'ordre de la compassion (qui veut dire "souffrir avec", c'est pas rien), il est peut-être davantage du côté de l'empathie. On n'a pas vécu la chose (la fusillade, le reste) et n'importe comment on ne ressentira jamais rien de cette fusillade. On doit se contenter d'être en dehors, d'être spectateur, d'observer. Et c'est peut-être comme ça qu'on comprend le mieux, en n'obtenant aucune réponse claire et rassurante et n'entendant pas des dialogues faux et racoleurs supposés nous faire croire qu'on y était. On est en dehors. À l'extérieur. Et on recompose.

- Ouais mais c'est pas parce que t'y es pas que t'as pas envie de savoir.

- Ta gueule...

- Hein ?

- Non rien, je me suis trompé de fenêtre MSN.

- C'est pas parce que t'y es pas que t'as pas envie de comprendre se qui s'est passé, et je pense qu'on s'identifie tous a un moment donné, ça rappelle une situation qu'on a vécue ou une personne qu'on a connue, c'est obligé qu'un film joue un minimum là-dessus, sinon le public viendrait pas.

- Plutôt que de faire une enquête et de savoir la raison exacte (impossible à connaître en l'occurrence), Gus Van Sant a décidé de mettre dans son film toutes les raisons envisageables : jeux vidéos violents, homosexualité honteuse, humiliations scolaires, folie, appât de la vente d'arme légale, ignorance de l'Histoire, etc. etc. Personnellement je ne me suis identifié à aucun des personnages du film. Ce qui me touche c'est le temps que crée Gus Van Sant, et qui lui est propre. Il crée un temps, des durées, où s'inscrit la vérité du corps adolescent, et il te permet d'habiter ces durées. Et puis il te met pas n'importe où avec sa caméra, il crée un espace logique, un espace-temps brillant, et il te met dedans pour te montrer (d'un certain point de vue), ce qu'il a à te montrer.

- Moi j'ai trouvé ça trop long honnêtement quand on suit les personnages et qu'il se passe rien. J'ai pas aimé. Il l'aurait fait une fois ça serait passé, mais à chaque fois pour moi c'était trop.

- Mais dans la vie il y a ces moments vides de marche. Et d'habitude on ne les voit pas au cinéma, on ne voit que les points A et B, où les personnages s'arrêtent et discutent et où il se passe quelque chose. Là il décide de montrer le chemin entre A et B. Et j'ai tendance à penser qu'il se passe peut-être plus de choses finalement dans le chemin qui mène aux actes, que dans les actes mêmes. Il y a ceux qui filment des gens, qui font un champ/contrechamps, ils filment un personnage, puis l'autre. Et il y a ceux qui essaient de filmer ce qu'il y a entre les gens.

- Je crois pas que dans la vie il y ait ces moment de vide. Et moi je trouve qu'au contraire cet espace-temps il est centré uniquement sur le personnage et pas sur les interactions entre le personnage et les autres.



- Je sais pas... Par exemple, ce soir, tu as dû rentrer chez toi. Faire le chemin qui sépare ton lieu de travail de chez toi. La plupart des réalisateurs à qui on aurait demandé de filmer ce qui t'est arrivé entre 18h50 et disons 19h30, auraient filmé la fin de ta journée de travail, et puis ensuite l'arrivée chez toi. Alors que, et peut-être que tu ne seras pas d'accord, il est possible, je dis bien possible, que montrer le trajet, entièrement, que tu as fait à pied toute seule entre les points A et B, soit finalement beaucoup plus révélateur de ta personnalité, de ton être tout entier, par ta démarche, par ta seule présence. Peut-être parce que tu étais seule, déjà, rien que ça. Parce que plus personne ne te regardait et que tu ne regardais plus personne, parce que tu venais de quelque part et allais autre part etc.

- Ouais c'est pas faux. J'avoue.

- Et peut-être tout simplement que ce temps-là compte. Qu'il n'est pas négligeable. La banalité du quotidien est peut-être plus frappante que tel ou tel événement soi-disant majeur de la vie des gens. C'est du temps, et de l'espace, et il a compté dans ta journée, peut-être moins que d'autres moments et d'autres lieux, mais il a existé, et pourquoi ne pas le montrer, pour une fois.

- Oui mais uniquement s'il est intéressant.

- Il l'est forcément.

- Pas toujours.

- Alors pas toujours mais comme il n'est jamais montré, pour une fois qu'il l'est, j'aime le film de Gus Van Sant. Cet après-midi je lisais un livre qui disait : "Deux personnes qui se regardent dans les yeux ne voient pas leurs yeux mais leurs regards. (Raison pour laquelle on se trompe sur la couleur des yeux ?)". C'est un peu la même chose, il y a les cinéastes qui filment les yeux et ceux qui filment les regards, ce qui passe entre deux personnes, entre deux lieux et ainsi de suite.

- Ciao.

- :-/ ".


Elephant de Gus Van Sant avec Alex Frost, John Robinson et Elias McConnell (2003)

27 commentaires:

  1. C'est le meilleur article, dans ce que ça dit (j'aime aussi quand vous délirez sur les mauvais films hein, mais là bon bah ça me touche) et dans la forme.

    Bisous Rémi.

    Simon.

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  2. Oui, c'est vraiment une excellente chronique. Bravo !

    Duck Feeling.

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  3. Un de mes articles préférés oui, complètement.

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  4. C'est vrai qu'il est touchant cet article, on réalise comme tu peux être passionné, derrière les vannes.

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  5. Fameux article oui, qui m'a donné très envie de revoir ce film.

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  6. Sans condescendance:
    Le dialogue s'il n'est pas retouché mais seulement retenu de ce qui a été dit sur le vif (ce dont je doute), est pompeux et rythmiquement faux.
    De fait, du point de vue du lecteur ça sonne mal et dessert complétement le contenu (en étant proprement antinomique du discours sur le fond/forme du film).

    Avec condescendance:
    Discussion de jeunes brânleurs.


    Ah ouais, j'allais oublier, la review est correcte.

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  7. Sans virulence:

    La discussion est absolument pas retouchée (sinon pour deux trois fautes de frappe comme c'est dit au début), c'est une discussion tenue sur msn évidemment. Tu as le droit d'en douter, de ne pas me croire, de dire que je suis un menteur. C'est ton droit absolu. Si le rythme est faux c'est intéressant puisque c'est celui d'une véritable discussion, non retouchée. S'il est pompeux c'est moi, et la jeune fille avec qui j'ai discuté, le sommes. Mais entre jeunes branleurs on se pompe, rien de plus logique.

    Avec virulence:

    Il y a les jeunes branleurs qui ont des discussions dont le rythme est particulier. Et les vieux branleurs qui se prennent en photo déguisés en Robert De Niro à 27 piges. À branleur, branleur et demi.

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  8. C'est sur, il faut aussi des sites pour les incultes ...

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  9. C'était pas si terrible que ça ! Ce film me fait l'effet d'une pilule pour oublier l'étendue du choc lié au drame de Columbine. Une dose de contemplation du calme avant la tempête pour dédramatiser l'effet de la nouvelle et de l'imagination qui s'emballe afin de comprendre et d'essayer de s'expliquer ce qui s'est passé. Ici, il n'y a rien à voir d'autre que le scénario lambda du genre "les brimés à l'école se vengent en flinguant tout le monde" ; on a tous vu le film dans les années 1980, ça s'appelait La Revenche des Nerds (avec Anthony Edwards), sauf qu'ils utilisaient des synthés et s'habillaient en spandex. C'était sympa. A part le vide existentiel des deux tueurs, rien ne vient apporté un quelconque intérêt à ce que l'on a appris par la presse. Merci non merci Gus. Et ça a gagné la palme d'or, ça encore (comme Le Ruban Blanc). C'est casse-couilles Cannes.

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  10. S'il devait y avoir une liste des films dont le scénario est laaaaaaaaaargement moins important que la mise en scène, Elephant serait sans doute bien placé.

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  11. Certes, le cinéma est un art visuel. Certaines structures de production donnent plus ou moins d'importance au scénario et à la mise en scène. Elephant est très agréable à regarder. Très belles images de nuages dans le ciel. Longs travellings majestueux. Toutes les explications sont bonnes. Pour un autre film, j'aurai adhéré. L'observation quelque peu contemplative est un de mes penchants esthétiques. Mais le traitement du drame est ici tellement relatif que l'indifférence règne. Ce qui me gène, c'est l'utilisation de cette distanciation, de ce vide sentimental. On finit par se regarder regarder un prélude au tragique. Triste mise en abyme.

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  12. Point de vue intéressant. Je crois comprendre ce que tu veux dire. Mais je ne partage pas ton ressenti dans la mesure où la mise en scène, la structure, tout ce qui fait l'art de GVS (pas du tout "contemplatif" à mon sens), produit une émotion pure, une tension tout au long de l’œuvre et un choc profond à la fin du film. L'indifférence ne règne pas, au contraire.

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  13. Elephant ne t'a pas laissé indifférent, moi si. 1-1. Balle au centre.
    Est-ce que tu peux m'expliquer ce qu'est une émotion pure, svp ?

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  14. Seulement si tu m'expliques ce qu'est un "vide sentimental", svp.

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  15. Je n'ai pas utilisé l'expression "vide sentimental". J'ai parlé de "vide existentiel" à propos des deux tueurs qui ne font que glander (jeux vidéos et shopping sur internet, dont l'un joue approximativement du piano) en opposition aux autres adolescents (Elias et la photo, un s'occupe de son père, une travaille à la librairie, un autre est sauveteur) qui se rendent utiles. Voilà.

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  16. Bon, mettez-vous d'accord.

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  17. Arnaud dit : "Ce qui me gène, c'est l'utilisation de cette distanciation, de ce vide sentimental."

    Je veux pas entrer dans un débat sans fin. Quand je dis "émotion pure" c'est tout simplement pour répondre à "vide sentimental", ou à "L’indifférence règne"... Bref je vois bien ce que tu veux dire. Et on n'est pas d'accord.

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  18. On est d'accord sur le fait de ne pas l'être. Peace ;)

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  19. Je n'ai pas aimé Elephant lorsque je l'ai vu pour la première (et seule, pour l'instant) fois, mais je dois bien avouer que la qualité de votre article me donne envie de le revoir.

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    1. Merci ! Il mérite que tu lui redonnes sa chance !

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    2. Félix a répondu pour moi :)

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  20. "- Ta gueule...

    - Hein ?

    - Non rien, je me suis trompé de fenêtre MSN."

    Meilleur échange de l'univers, mieux que les dialogues de Platon.

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  21. Je l'ai revu ce week-end pour la énième fois, avec ma soeur qui ne l'avait jamais vu.
    Ce qui m'a frappé encore plus que d'habitude en le revoyant, c'est le son. Cette fois-ci j'ai presque plus écouté le film que je ne l'ai regardé, et punaise... La beauté de ce film est inépuisable.

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    1. La fille à qui vous parlez d’Elephant vous dit qu’elle a eu « du mal à adhérer ». Ce n’est pas étonnant : il n’y a que les éponges qui adhèrent. C’est Paul Valéry qui écrit ça dans l’un de ses recueils d’aphorismes.
      Votre éblouissante critique dialoguée rend parfaitement compte de ce qu’est Elephant, « un des plus beaux films de notre début de siècle » (lu et approuvé). Mais croyez-vous avoir convaincu votre interlocutrice que la forme peut parfois véhiculer davantage de contenu que le contenu lui-même ?

      Jeff Jeffries

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  22. Merci mille fois pour cet article. Ce film m'a marqué à vie. Dix ans déjà !
    Le film divise et c'est tant mieux. Ces moments d'existence qui nous révèlent et dont tu parles si bien, on ne le voit jamais au cinéma .. sauf ici.

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