15 juin 2013

Matrix

Vous nous connaissez, quand on s'attaque à un grand monument du cinéma, on choisit souvent un angle inattendu. Que pourrait-on ajouter sur la trilogie des frères Wachowsky, décortiquée de A à Z par tout un tas de gens dont Rafik Djoumi, passionné de ciné et ex-critique chez Mad Movies, qui a aussi planché sur la trilogie de l'Anneau de Peter Jackson. A propos de Mad Movies, nous avons une requête à adresser au journal. Quand il avait douze ans, Félix était abonné à la revue. Il la plaçait très haut dans son estime et attendait chaque nouvelle parution assis en tailleur sur la boîte aux lettres de ses parents, en jouant du banjo. Il était si fan de ce papelard qu'il avait décidé d'économiser sur son argent de poche pour se payer les quelques anciens numéros qui le titillaient le plus (notamment le numéro de 84 consacré au premier Freddy, encore conservé dans de la glace chez ses vieux, au fond d'un immense congélo, entre deux steaks de veau sous vide). A plusieurs reprises, Félix a donc préparé une enveloppe avec le bon de commande dûment complété en lettres capitales, découpé au Laguiole (ses parents disposaient de tous les hachoirs du monde mais pas d'une simple paire de ciseaux), et accompagné de vingt-cinq francs (le prix d'un numéro à l'époque, frais de port inclus) en petite monnaie (deux pièces de dix francs et une de cinq). Or il n'a jamais vu la couleur de ces numéros spéciaux qui lui faisaient tant envie, du moins pas jusqu'à ce qu'il ait l'idée de demander à sa mère de faire un chèque. Face au chagrin de son fiston, la mère de Félix ne se faisait pas prier pour accuser le facteur à demi-mot, facteur qui a tout de même fini par déraper sur un piège à loup égaré comme par hasard sur le chemin de la maison, aidé dans sa chute par les assauts répétés d'un chien domestique bien dressé et ne connaissant que trop la valeur de vingt-cinq francs (un paquet de croquettes Ludovic Giuly's Soup coûtant la bagatelle de trente francs). Quant à nous, nous accusons directement le magazine et réclamons aujourd'hui la modique somme de 275 francs (au bout de onze bons de commande Félix a fini par se dire que la rédaction devait préférer les chèques de table).


Morphalous est à deux encablures de s'en manger une bonne... La matrice lui réserve encore quelques surprises, sous la forme ici d'un gros targeon droit dans la tronche. On se demande pourquoi le personnage n'a pas reconfiguré la matrice pour atténuer ses vilains problèmes de peau.

Nous avons tous deux découvert Matrix au cinéma en l'an de grâce 1999. Mais à l'époque on ne se connaissait pas. Félix, qui a décidément une mémoire putain de vive pour tout ce qui est ciné, se souvient l'avoir vu au cœur de l'été en compagnie de son frère aîné Glue3. Ce dernier devait déménager à ce moment-là et avait besoin d'une main-d’œuvre facile. Félix était tout indiqué, qui se faisait alors chier chez ses parents et les faisait chier d'autant. Sa mère, inquiète de lui trouver une occupation coûte que coûte, "suggéra" (on met des guillemets ici, car "suggérer" est un terme un peu trop léger pour décrire quelqu'un qui a le doigt sur la gachette) à Glue3 de l'embarquer avec lui, pour porter des choses lourdes de préférence, en précisant quand même : "Emmène-le au cinéma quand vous aurez fini, par exeeeeeeemple...". Les voilà donc partis au méga-multiplexe le moins proche en Kangoo Express. Et Félix, dont la mémoire est manifestement un gigantesque et impressionnant gouffre à merde, se rappelle que son grand frère - qu'il a depuis tenté de faire interner en HDT (merci Arnaud Desplechin de nous avoir appris l'existence de cette démarche administrative fort utile dans Rois et Reine) - étant donné qu'ils étaient arrivés en avance pour la séance, a dit : "On va attendre sur le parking, dans le Kangoo". Félix, qui rôdait déjà à 3 de tension à l'époque, n'avait pas réagi à cette proposition, mais aujourd'hui il ne comprend toujours pas.


Sur le plateau de Jurassic Park 2 Le Monde Perdu, Steven Spielberg donne ses indications de jeu à un stégosaure attentif.

Et il y a pire ! Autre blockbuster, autre déménageot, autre Kangoo Express, même frère, malheureusement. Félix, un souvenir en appelant un autre, se rappelle aussi de la fois où ils sont allés voir Le Monde Perdu de Spielberg sur écran géant. Arrivés devant la salle, un peu en avance, comme d'hab, les deux frères sont arrêtés manu militari par une ouvreuse qui leur demande de bien vouloir attendre un peu sous prétexte que la séance précédente se termine. La prenant au mot, comme cela lui arrive trop souvent, Glue3 se met au garde-à-vous devant la bandoulière de sécurité et joue les vigiles de pacotille du haut de son mètre dix en toisant les nouveaux arrivants susceptibles de le doubler d'un regard oblique quoique globuleux. Félix piaffait d'impatience, lui qui venait de vider un pot de 750 grammes de popcorn acheté à la caisse avec son sacro-saint argent de poche (décidément voué à partir en fumée pour pas grand chose, et notre ami ne peut plus voir le popcorn en peinture depuis ce jour). Cinq minutes se passent. La file d'attente commence à s'allonger. Dix minutes s'écoulent, la queue est sur le point d'exploser. Au bout d'un quart d'heure, une personne s'approche et dit : "On va aller voir, quand même ?", poussant la porte pour découvrir une salle vide et, sur l'écran, une jeune black en pleine séance d'aérobic, décanillant des raptors en faisant des pirouettes sur des barres parallèles dans ce qui restera sans doute comme la pire scène du film de Spielberg, survenant après plus d'une heure de "métrage" (on reprend ici un terme inique cher à Mad Movies, comme quoi cet article a du sens et se veut organisé). Glue3 a passé la séance tassé dans son fauteuil, figé sur place, à soutenir les regards à bloc de haine d'une foule de spectateurs enragés. Ce n'est que lors de la Pentecôte 2013, quand une chaîne du réseau hertzien a eu l'idée de rediffuser Jurassic Park 2, que Félix a découvert que le film ne durait pas qu'une demi heure et qu'il possédait finalement une forme d'introduction.


Joe Pantoliano, Pantoliano Joe, tournez-le dans tous les sens, c'est le meilleur patronyme qui soit, le plus bel assemblage de lettres imaginable.

Retour inespéré à Matrix, le sujet de ce papier. On reste, il faut bien le dire, espantés à l'idée que des gens aient passé un temps fou à écrire sur ce film, qui ménage la chèvre et le chou, distille les références littéraires-mythologiques-mystiques et les amalgame dans un scénario certes plutôt bien ficelé mais loin de mériter qu'on s'y attarde comme si c'était la Bible. Le film traite en surface des idées riches quoique rebattues et peut servir de porte d'entrée à quelques réflexions plus profondes sur des questions et thématiques philosophiques, il n'en reste pas moins un film d'action à peine correctement filmé, cinématographiquement sans grand intérêt, que ses fans surinterprètent dangereusement et auquel ils font dire tout un tas de choses que lui-même n'effleure qu'à peine. Ca reste mieux que la plupart de ce qu'on peut voir aujourd'hui, et ce n'est pas difficile. Si on a du mal à piger que des gens bûchent sur la petite dissert sympa et tape-à-l’œil des Wachowsky, que dire de ceux qui se ruinent la cervelle sur Inception. A côté Matrix c'est du Rohmer. A noter qu'on ne parlera de qualité que pour le premier film, qui se suffit à lui-même. Les deux autres volets ont complètement gâché la fête, même si les aficionados les étudient tout aussi sérieusement. Quand Andy et Lana ont prétendu que le premier film était prévu pour être suivi de deux daubes totales, on a eu du mal à les croire, tant les épisodes 2 et 3 donnent envie de pleurer sans jamais s'arrêter.

On ne fera cependant pas partie de ceux qui pointent du doigt le nouveau triple menton de l'élu, l'élu de nos cœurs, que certains traitent aujourd'hui de "gros sac à merde" parce qu'il a un peu grossi, après l'avoir bêtement imité dans leur jeunesse en portant des manteaux en cuir hideux, des doc marteens noires importables et en arborant des lunettes de soleil même par temps couvert. Au dernier festival de Cannes, Keanu Reeves s'est affiché, il s'est montré, tel qu'il est, plus proche d'Homer Simpson que de Néo, et il a provoqué les rires alors qu'il vient de souffler sa cinquantième bougie et qu'il se traîne une vie privée dont une seule journée pourrait transformer les plus robustes en pures épaves.

Nota Bene : Félix veut profiter de cet article pour présenter ses plus plates excuses à l'acteur Joe Pantoliano (Francis Fratelli dans Les Goonies, Teddy dans Memento, et donc surtout Sypher dans Matrix), dont il a emprunté le patronyme pour sa seule sonorité incroyable dans une vieille adresse mail : pantolianojoe@yahoo.fr, adresse qui a servi à commettre pas mal de cyber-crimes à l'époque bénie où le web était un no man's land propice à toutes les bastons.


Matrix des frères Wachowsky avec Keanu Reeves, Carie-Anne Moss, Lawrence Fishburne, Joe Pantoliano et Hugo Weaving (1999)

13 juin 2013

Drôle de frimousse

Ressorti récemment sur les écrans dans une magnifique version restaurée, Drôle de frimousse fait partie des dernières grandes comédies musicales de l'âge d'or hollywoodien. En 1957, dix ans avant Voyage à deux, Audrey Hepburn joue pour la première fois sous la direction de Stanley Donen et vient déjà rayonner sur la France. Avant la Côte d'Azur, parcourue en long, en large et en travers aux côtés d'Albert Finney, c'est à Paris qu'elle atterrit en compagnie de Fred Astaire. Dick Avery, un photographe de mode au service de Maggie Prescott (Kay Thompson), directrice du magazine Quality, est à la recherche d'un mannequin capable de ménager élégance et intelligence pour devenir l'égérie du magazine et porter les robes de la prochaine collection du grand couturier parisien Paul Duval. Embarrassé par les poupées décérébrées qu'on place sous son objectif, Dick Avery décide de photographier son principal modèle dans une petite librairie de Greenwich Village pour l'entourer de livres et lui fabriquer un air spirituel, quitte à mettre la propriétaire de l'établissement, Jo Stockton (Audrey Hepburn), à la porte de sa propre boutique le temps du shooting. Sauf que c'est le visage chiffonné de la libraire qui va retenir l'attention du photographe, et que c'est elle qu'il va convaincre d'embarquer pour Paris.




Le film doit beaucoup à la beauté fascinante d'Audrey Hepburn. On tombe amoureux d'elle à chaque séquence, qu'elle soit fagotée en caricature de libraire avec ses cheveux lisses, son grand gilet gris à poches et sa longue jupe étroite et sombre, ou transformée en pure icône de mode dans des robes toutes plus somptueuses les unes que les autres. L'actrice éblouit plus encore quand elle se situe entre ces deux extrêmes et se contente de déployer un sourire radieux, en toute simplicité. Dans la fameuse séquence musicale du "Bonjour Paris !", le splitscreen lui fait parfois partager l'écran avec Fred Astaire et Kay Thompson sans qu'on puisse décoller les yeux de la belle Audrey. La comédienne est parfaite à plus d'un titre, chante et danse parfaitement et dégage une grâce exceptionnelle, y compris dans un numéro casse-gueule, dans la scène où, au milieu d'un piano-bar parisien improbable, elle se lance dans une danse improvisée un peu loufoque et presque grotesque sur une musique jazz composée par George Gershwin. La beauté et la vitalité de l'actrice feraient tout passer, et font en l'occurrence oublier l'inégalité de la partie musicale du film, qui alterne des scènes originales et touchantes (celle de la chambre noire) et d'autres plus convenues et moins frappantes, comme quand Fred Astaire danse pour une Audrey Hepburn penchée à son balcon. L'extraordinaire acteur, chanteur et danseur nous a livré des performances autrement plus impressionnantes, chez Donen lui-même, chez Minnelli ou dans ses premières comédies musicales aux côtés de Ginger Rogers (ne citons que l'inoubliable Top Hat de 1935).




Dans cette scène où Fred Astaire danse pour séduire Audrey Hepburn, on se confronte à l'autre fragilité du film : le jeu avec les clichés. On les attend de pied ferme dès que nos chers américains survolent Paris en avion, avec ces drôles de vues aériennes sur la Tour Eiffel, Notre-Dame ou l'Arc de Triomphe. Et ça ne rate pas, le Paris filmé par Donen est un Paris de carte postale qui emboîte les clichés les uns sur les autres, des pêcheurs moustachus aux baguettes de pain en passant par les pavés, la pluie, Jean-Paul Sartre, les voitures minuscules, les amants aux terrasses des cafés qui se giflent et s'embrassent dans la même phrase et compagnie. Mais Donen a tout prévu puisque la première chanson parisienne du film montre nos trois expatriés revendiquant leur statut de touristes et adorant ouvertement, en toute conscience, cette image fausse qu'ils se font de Paris. On sourit quand même jaune quand on voit Fred Astaire commencer son numéro dans la cour du petit hôtel (très 19ème...) de sa promise avec le parapluie de rigueur, et le terminer derrière une camionnette transportant une vache… Entre les deux, la star se livre avec sa veste rouge à une danse mimant la corrida, sans qu'on comprenne pourquoi (les américains croient-ils la corrida parisienne ? Ou bien considèrent-ils que la France, l'Espagne, tout ça finalement c'est l'Europe…).




La France est aussi désignée comme le pays de la philosophie, et venant des américains, quelque part, ça se comprend. Jo Stockcton accepte de se rendre à Paris et d'y jouer les mannequins pour avoir une chance de rencontrer le professeur Émile Flostre (Michel Auclair), chantre de l'"empathicalisme", qui donne des conférences dans des cafés-philo-poésie bien de chez nous. Le film pose d'emblée une opposition entre le monde superficiel de la mode, dont il se moque allègrement, et celui, trop triste, de la pensée, deux mondes séparés et incomplets, clairement attribués respectivement aux USA pour le premier et à la France pour le second. Sauf qu'à la fin c'est l'Amérique qui gagne. Flostre se révèle être un vulgaire séducteur, usant du verbe pour coucher, et Jo finit par se débarrasser de lui en lui fracassant une sculpture hors de prix nulle part ailleurs que sur le crâne. La tête du chercheur français n'est bien entendu remplie que de blabla, puisque Maggie Prescott, la directrice du magazine de mode, papesse du commerce des corps et du règne de l'apparence, comprend non seulement parfaitement la théorie de l'empathie chère au philosophe, à condition de la formuler dans des termes simples et efficaces, mais la met même en pratique, contrairement à lui.




Stanley Donen nous donne une petite leçon quand Fred Astaire et Kay Thompson se déguisent en français (tenues austères et bouc sévère) pour pénétrer le repaire de Flostre et libérer Jo. Après avoir écouté la lente complainte morbide d'une jeune chanteuse française racontant ses turpitudes sentimentales sur fond d'envie de meurtre et de suicide, les deux américains vendeurs de rêve sont contraints de faire le spectacle à leur tour, mais à l'américaine s'il vous plaît, et nous livrent un show très complet de danse et de chant plein d'énergie et ô combien rythmé. Comme la plupart des grands spectacles hollywoodiens, le numéro du photographe et de la directrice de Quality n'a pour but que d'en foutre plein la vue aux tristes français pour les endormir et parvenir à leurs fins : récupérer Jo, la faire poser dans les robes de Paul Duval, et faire du business à tout prix. Au final, Stanley Donen n'étant pas totalement cynique, c'est quand même avant tout l'amour qui l'emporte, dans une de ces visions "idéalisées" vendues par les magazines de mode, que le cinéaste dénonce et plébiscite dans le même temps en concluant son film sur un idéal de vie résumé à un chromo absolu, factice au possible. A moins que ce ne soit précisément le cynisme du cinéaste qui le pousse à conclure sur cet inévitable happy end en toc, cette idylle improbable dans un décor pré-fabriqué, quand on sait le portrait désenchanté qu'il dressera dix ans plus tard des relations de couple dans l'excellent Voyage à deux. Fred Astaire s'éloigne dans les bras d'une Audrey Hepburn en robe de mariée sur un petit radeau de bois, le long d'un ruisseau parcouru de cygnes blancs, derrière une vieille église en pierre. Il faut bien avouer qu'Audrey Hepburn ajoute un surplus d'idéal à tous les décors du monde, et qu'un monde idéalisé par amour pour Audrey Hepburn est un monde qu'on achèterait volontiers.


Drôle de frimousse de Stanley Donen avec Audrey Hepburn, Fred Astaire et Kay Thompson (1957)

10 juin 2013

Die Hard 5 : belle journée pour mourir

On va faire notre auto-critique sur ce coup-là. On a tout passé à Bruce Willis. Pourquoi ? A cause de sa bonne gueule et de ses heures de gloire de jadis. En gros à cause de la première trilogie Die Hard, du Dernier samaritain, de Hudson Hawk, de L'Armée des douze singes, de Pulp Fiction, Sixième sens et Incassable. En vérité on avait surtout de l'affection pour cet acteur, qui a été le héros de quelques gros films ayant accompagné nos adolescences en mal de plaisirs. Depuis, à chaque catastrophe cinématographique, on le dédouane. On l'absout. On s'en prend à tout le monde sauf à lui et on regrette seulement que son nom sanctifié soit associé à de telles saloperies, comme s'il était victime de notre triste époque. Quand on a parlé de Die Hard 4, on s'en est pris à Justin Long et bien entendu à Len Wiseman. Quand on a brocardé l'arnarque Looper, on a tapé sur Nolan et ses avortons, sur Gordon Levrette et Emily Blunt, mais pas un mot plus haut que l'autre sur Bruce Willis, qu'on excusait à demi-mot de figurer dans une énième merde. Mais Bruce Willis ne fait-il pas partie intégrante de son époque ? Ne contribue-t-il pas à sa médiocrité ? N'est-il pas le pylône soutenant la nouvelle trilogie Die Hard, son producteur exécutif et certainement son consultant de la première heure ? N'a-t-il pas les coudées franches sur la réalisation de ces projets, autant qu'un Tom Cruise sur la franchise Mission Impossible ? Notre petit doigt nous dit qu'il est pour beaucoup dans le naufrage du film d'action contemporain et notamment de notre cher John McClane...


Bruce Willis est sans aucun doute coupable de ce film autant que les autres mais il garde quand même ce vieux fond de classe dont l'énorme tête de nœud à côté de lui ne bénéficiera jamais.

Comme dans Indiana Jones 4, quand l'acteur devient trop vieux et qu'on espère réaliser une enfilade de gros films d'action hyper rentables, on fait débarquer le fils du héros histoire d'assurer le passage en douceur vers une renaissance de la saga sous les traits d'un personnage plus sexy et à la légitimité toute fabriquée. Mais si ce n'était que ça, que la présence d'un fils prodigue débile avec une grosse tête ronde d'abruti fini. Le pire c'est que derrière la caméra se tient un énième guignol du même acabit point de vue intellect, qui se dit fan de la première trilogie et qui croit que ça suffit pour la massacrer dans une suite ignoble. Avait-on seulement demandé à Renny Harlin de regarder un seul film américain avant de mettre sa patte viking au service d'une suite au scénario solide, 58 Minutes pour Vivre, film qu'on ne revoit plus aujourd'hui mais qui n'a rien de honteux et qui a eu le mérite inouï d'amener le terrible troisième épisode signé McT. Pour signer le cinquième film, Bruce Willis et ses sbires ont fait appel à John Moore, auteur de Max Payne, fameux jeu vidéo mais film atroce à l'esthétique digne des pires séries TV sur lesquelles on zappe en quatrième vitesse tout en détournant le regard.


Tous ceux qui ont croisé par mégarde la bande-annonce de cet immondice hollywoodien ont aussi croisé cette scène racoleuse, qui n'apparaît pas dans le film.

Le scénario de ce nouvel opus est misérable. Quelques allusions inévitables à l'âge avancé de Bruce Willis (qui joue comme un vrai connard là-dedans), des personnages secondaires qui se secouent sur le talent de tireur toujours intact de ce "vieux McClane, toujours au top", bien sûr impeccable lors d'une session de tirs au début du film où il dégomme tous les stands avec le sourire, des vannes morbides quand il y en a (ces petites répliques bien placées et qui nous foutent les larmes aux yeux, en particulier quand McClane passe le film à répéter qu'il est censé être en vacances et que ça ne l'étonne qu'à moitié d'encore les passer à faire sauter tout ce qui bronche), des scènes d'action nulles à souhait, auxquelles on ne comprend rien, qui sont toutes horriblement filmées et où tout est sujet à explosion, comme pour combler les désirs d'un enfant de quatre ans qui voulait faire du ciné pour casser ses jouets, bref, ce film est honteux, navrant, y'a pas de mot. On mate ça et on se cache pour oublier, on n'en parle à personne, on se tait après. 


Bruce Willis vient d'être décoré de l'insigne de commandeur dans l'ordre des Arts et des Lettres. Il était "ému aux larmes" selon les journaux. Nous aussi on a chialé.

Certains fans de la série disent que pour faire un bon Die Hard il faut un McTiernan et au moins un frère Grüber. Jugement bien pessimiste. On aimerait que ce soit possible autrement et que Bruce Willis ait un jour l'intelligence de faire appel à de bons scénaristes (deux ou trois maximum, pas toute une armée de trépanés se refilant la patate chaude pour accoucher d'un vaste gag à tiroirs involontaire) et surtout à un réalisateur qui aurait un minimum de talent et de quotient intellectuel. Même si ça marche rarement, les impératifs des studios imposant leur loi, Tom Cruise essaie d'embaucher des cinéastes potentiellement capables de renouveler sa saga chérie, Stallone lui-même a déniché le réalisateur de Red Hill pour Expendables 3, idem pour Schwarzy qui est allé tourner avec le réalisateur coréen de J'ai rencontré le diable. Dans tous les cas ça n'a pas donné grand chose mais c'était bien tenté. Bruce Willis, dont on se demande même s'il voit seulement la différence entre la première trilogie et celle qu'il est en train de faire capoter dans les grandes largeurs, a quant à lui logiquement choisi le réalisateur de Max Payne, John Moore. Arrête-toi ! 


Die Hard 5 : belle journée pour clamser de John Moore avec Bruce Willis (2013)

7 juin 2013

The Plague Dogs

On avait déjà les impôts, la CAF, le CROUS, Free, la MAAF et l'État sur le dos, à nous relancer chaque mois avec des menaces, et maintenant s'ajoute à la liste le site Cinétrafic.com. Le deal c'était "un dvd contre une critique". C'est d'ailleurs le slogan de leur site, à leur plus grand désarroi puisque depuis que nous avons ouvert le blog, en février 2008, nous leur envoyons un mail de réclamation à chaque critique publiée, pour obtenir gain de cause. On est à presque 800 critiques publiées, soit autant de spams suppliants dans la boîte mail de contact@cinétrafic.com et autant de dvds jamais reçus (et, petit erratum à notre mail du 9 décembre 2012, on aimerait bien un coffret réunissant tous les volets de la saga de l'anneau de Peter Jackson, car finalement on les a tous critiqués). Bref, chez Cinétrafic, on attend de pied ferme notre papier signalant la sortie du dvd de The Plague Dogs le 4 avril 2013. Et ils ont raison, car on est à la bourre ! Le voici enfin.




Hantés par l'urgence d'écrire cet article, on a tagué "04.04.13" sur tous les murs de notre ville pour ne pas oublier. C'était forcément l'ultime deadline avant de plus gros problèmes avec les aimables webmasters du site Cinétrafic. Faut savoir que d'habitude nous sommes d'authentiques critiques freelance (pour ne pas dire "blogueurs ciné" (aïe...) car on sait que cette expression fout à cran), nous agissons selon notre seul libre arbitre, guidés par notre seule passion. Il nous arrive même, quand on va voir un film au ciné, de nous permettre de ne pas écrire dessus (bien qu'on avoue parfois se foutre une pression monstre à blanc sur des titres où personne ne nous attend, typiquement Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer). Du coup on s'est retrouvés comme deux ronds de flan quand on s'est plantés face à la page blanche d'un document vierge intitulé "The Plague" tout court ("La Plaie" en français pour les non-anglophones). Depuis presque deux mois Word97 est ouvert en permanence sur nos ordis, avec le curseur qui clignote dans le vide en haut à gauche de la page. On a même hésité à renvoyer le dvd à Cinétrafic, avec un mot d'excuse honteux mais sincère disant : "Nous avons passé un super moment devant The Plague Dogs, qui sort le 4 avril 2013, mais nous sommes en panne sèche, malheureusement. A bon entendeur ! P.S. Nous voulons bien le dvd de Blade 2 dans son édition simple en revanche, si vous avez".




Si nous devions quand même dire un mot du film, on dirait que c'est "l'un des chefs-d’œuvre du cinéma d'animation", le "diamant noir de l'animation", une "œuvre radicale et unique" et qu'il "aura fallu plus de 30 ans pour que le film soit visible en France". "N'attendez pas plus longtemps !". On peut aussi vous signaler que l'oeuvre fixée sur ce support est exclusivement destinée à l'usage privé dans le cadre du cercle familial. Toute autre utilisation (reproduction, prêt, échange, diffusion en public avec ou sans perception de droits d'entrées, télédiffusion, en partie ou totalité, exportation sans autorisation) est strictement interdite sous peine de poursuite judiciaire. Dupliqué et imprimé en UE. Et nous pouvons désormais ajouter Les Films du Paradoxe aux organismes qui auraient des raisons de nous faire mettre en cabane. En dehors de toutes ces belles phrases, la jaquette nous présente aussi une belle affiche. Quoique. Le film a beau être un "chef-d’œuvre esthétiquement fabuleux", il reste un gros couac sur la devanture du poster au niveau de la patte avant gauche de Row, le chien noir sur le point de mourir qui est aussi la co-star du film. Regardez de plus près en grossissant l'affiche en haut de cet article et si vous parvenez à décoller les yeux de ce petit couac graphique, on se retrouve au paragraphe suivant.




The Plague Dogs ("Les Chiens empestés" en VF) fait énormément penser à L'Incroyable voyage, ce film qui suivait les aventures de deux clebs et d'un greffe (pas des animatronics, de vrais comédiens) partis en voyage et doublés par toute l'équipe des Visiteurs : Jean Reno, Christian Clavier et Valérie Lemercier. C'est le même film en bien et en version ultra déprimante puisque la chatte siamoise de L'Incroyable voyage (pur souvenir de cinéma), véritable sidekick des deux clébards et dynamite comique du film original, est ici remplacée par un renard plus frais que les deux chiens des quais mourants sur l'affiche mais tout de même pas spécialement désopilant. Le film reste boloss à regarder. Et, puisque notre contrat avec cinétrafic nous impose quelques mots-clés à insérer dans ce billet, nous pouvons l'affirmer : The Plague Dogs est un "film à voir" (ici). Mais sérieusement, mots-clés ou pas, on vous aurait forcément incités à regarder en vitesse ce dessin animé atypique et inspiré, et on remercie grandement Cinétrafic au passage pour cette belle découverte.




Alors c'est un film à voir, certes, mais nous émettrons toutefois un bémol, une petite précision : "à voir, sauf si vous n'êtes vraiment pas au top". Car The Plague Dogs, aussi beau soit-il, pourrait vous coller un cafard monstrueux. Le film raconte l'histoire de deux chiens qui s'échappent d'un centre de tests sur animaux (un peu comme dans Beethoven, le biopic du maestro) et qui errent dans la grisâtre garrigue britannique à la recherche de quelques brebis galeuses à estropier pour passer le temps et pour bouffer. Entre mille et une péripéties dramatiques, qui poussent notamment les deux chiens à flinguer leurs propres maîtres indirectement, nos deux compères poilus, Row et Snitter, nous en apprennent beaucoup (et nous tirent les larmes, il faut bien le dire) sur la race des canidés (et donc sur la cruauté des hommes), dont les membres ne passent leur vie qu'à espérer un peu de compagnie et la chaleur d'un bon maître. Il y a cette scène terrible où Row, le chien black, cause avec le renard et lui demande si y'a une infime chance pour que le berger du coin le prenne à sa charge, et le renard, qu'on imagine doublé par Aymé Jacquet dans la version française, lui répond : "En bouffant la moitié de son troupeau de brebis, tu t'es annihilé toutes tes chances". Avec cette réponse le renard nous surprend en bien. Idem pour le border-colley du berger, seul animal heureux du film, qui, après avoir surpris le chien black et le chien blanc en train d'enfumer les brebis de son maître avec un briquet et du papier journal leur explique tout calmement que leur projet n'est pas constructif, là où on s'attendait juste à une grosse stonzba. Les personnages ont ainsi des réactions toujours intelligentes et étonnantes car éloignées des schémas auxquels nous sommes tristement habitués.




Esthétiquement, le film est beau à voir, on l'a déjà dit. Bravo à Martin Rosen, le réalisateur. Avant ce film, il avait réalisé un dessin animé paraît-il fameux aussi avec des lapins, Watership Down, dans lequel tout allait bien. Suite au succès de ce film, que l'on a à présent envie de voir très vite, on lui a donné carte blanche pour faire ce qu'il voulait, du coup il a choisi Vanille/Noix de Pécan (si vous avez Carte Blanche, vous avez un dessert) et il a décidé de faire un film avec des chiens, dans lequel tout irait mal. Après ça on l'a injustement menotté et on lui a interdit de toucher à un crayon à tout jamais. Pourtant quel coup de pinceau ! Les chiens sont jolis, même s'ils ont tous l'air malade, les dessins sont très simples et plaisants. Ils récèlent une vraie poésie. On apprécie ce superbe travail sur le noir dans les scènes de nuit. Dans une séquence de délire de la part du clebs blanc, Martin Rosen propose des superpositions d'images assez géniales et rendant parfaitement compte de l'état du pauvre chien. A vrai dire, la scène est si déstabilisante qu'elle nous a quand même interrogés sur le bon fonctionnement de notre lecteur dvd, mais c'était bel et bien voulu. En revanche, et ça c'était pas voulu, cet "anime" est l'anti Tabou de Miguel Gomes, film en partie sonore mais non-parlant : ici on entend les voix des animaux mais pratiquement aucun son en dehors de ça. Ce n'est pas désagréable du tout, puisque cela participe grandement à l'ambiance très particulière d'un film qui parvient à s'inventer sa propre musique, mais c'est assez déconcertant. D'autant plus quand on est habitué aux films du facho Walter Disney, toujours mis en musique quand ce n'est pas en chanson et où le travail sonore confine parfois à la cacophonie. Nous n'avons rien dit sur le contenu socio-politique du film, ni sur le fait qu'il est déconseillé aux enfants, ce qui nous place à la limite du recevable aux yeux de cinétrafic et risque de nous condamner à devoir faire une autre critique du film sous peu. On va voir si ça paaaaaaasse...


The Plague Dogs de Martin Rosen avec Snitter, Row et The Dot (1982)

5 juin 2013

Le Village

C'était le début de la fin pour Schumi, aka M. Night Shyamalan, qui à l'époque n'était enfin plus résumé par ce sobriquet dont tant d'autres ont été affublés : "le prochain Spielberg". Il était enfin devenu "Schumi", celui qu'on ne comparait plus systématiquement à ses illustres aïeuls et que l'on pouvait enfin considérer comme un auteur à part entière, une identité forte. La crème de la crème hollywoodienne se battait pour intégrer le casting de ses films. Le Village en est la preuve puisqu'on y retrouve de grands noms tels que Sigourney Weaver et William Hurt, ainsi que les grands espoirs de l'époque : Bryce Dallas Howard, Joaquin Phoenix, Michael Pitt ou Adrien Brody, qui avait affirmé après Le Pianiste qu'il allait enfin pouvoir tourner avec de grands réalisateurs, ce qu'il fit donc selon lui en intégrant les rangs de Schumi. Malheureusement pour lui, Brody avait choisi le pire moment. Le Village fut le début de la fin. Après les succès consécutifs de Sixième sens, Incassable et Signes, Shyamalan était à la recherche du pitch fou et du twist qui va avec.




La pression était telle sur ses petites épaules d'amérindien que le cinéaste s'abaissa à des procédés pas très catholiques, consistant notamment à aller piocher son inspiration ailleurs... On ne jettera pas la pierre à Schumi, on ne le condamnera pas pour son plagiat honteux. Qui n'a pas, un jour d'exam, été tenté d'avaler la petite pilule magique ? Qui ne s'est pas tatoué à vie l'intérieur des avant-bras pour un oral un peu trop stressant ? Qui n'a pas intitulé sa rédaction de fin de 4ème "A la recherche du temps perdu" en pensant que ça passerait inaperçu ? Qui n'a pas recopié l'intégralité d'une des nouvelles du King himself, Steph de son prénom, à l'âge où on lit et où on aime le King, c'est-à-dire en 6ème grand max, pour frimer devant les copains ? Qui ne s'est pas fait une permanente avant d'aller emprunter vite fait quelques concepts de Michel Onfray sur wikipédia afin de briller en société ? On en est tous là, Schumi le premier, et si son film avait été réussi en tant que tel, plagiat compris, nous ne serions pas allés fouiller le flux RSS consacré aux dernières dérives judiciaires de Schumi (qui n'est pas à ça près) !




Sauf que quand on s'est infligé le film au cinéma en 2004 on a forcément envie d'aller taquiner Schumi à propos des bouquins qu'il a pompés pour en tirer une idée qu'il a cru géante et qui s'est révélée bancale, en tout cas pas du tout à la hauteur du foin qu'il en a fait. Le Village fut l'un des premiers films post 11 septembre, traitant de cette Amérique recroquevillée sur elle-même, fondée sur une chimère : la peur de l'autre et du monde extérieur. Pour illustrer cette idée, un village coupé du monde, maintenu à un stade reculé de l'évolution, bercé de religion, cerné par une forêt épaisse déclarée interdite selon la lubie de quelques vieux allumés. Le film est un peu trop lent, Schumi semble se regarder filmer, ayant chopé la grosse tête après ses premiers succès et surestimant en outre son idée de scénario (qui, rappelons-le, n'est pas de lui), et tout ça pour aboutir à un twist franchement pas faramineux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas voir venir. Quoique, Bryce Dallas Howard incarne une aveugle paradoxalement plus clairvoyante que ses concitoyens. A la fin du film, Shyamalan nous raconte, ou plutôt nous explique lui-même le fin mot de son histoire, filmé dans un reflet de vitre dans l'un de ces caméos dont il a le secret, achevant de se rendre pas mal irritant aux yeux de son public, massivement déçu à l'époque par ce film en manque de vigueur après les promesses faites par le cinéaste au début de sa carrière.




En revoyant le film aujourd'hui, et à la lumière des derniers films de Schumi (l'imbuvable Phénoménomes et ses deux immondices à gros budgets - d'accord, on n'a pas encore vu After Earth mais "mon petit doigt m'a dit..."), on aurait tendance à mesurer nos propos et à le revoir à la hausse. On ne passe pas forcément un mauvais moment dans ce hameau, loin s'en faut, et on peut même trouver des qualités à cette œuvre somme toute assez prenante, aux personnages intrigants, à l'ambiance inquiétante, et parfois assez efficace dans la peinture de la terreur collective. Deux scènes en particulier sont à retenir, celle de la fête de village perturbée par l'intrusion de la bête, où Shyamalan instaure un beau suspense avec ce plan sur la main tendue de Bryce Dallas Howard, et la séquence de déclaration sur le porche entre cette dernière et l'excellent Joaquin Phoenix. Le seul problème c'est que si le film se regarde plus aisément aujourd'hui qu'il y a dix ans et passe sans véritables encombres le contrôle technique, il faut bien avouer que quelques mois voire quelques semaines seulement après cette fameuse révision le souvenir laissé par Le Village s'estompe de nouveau, au point qu'il reste difficile de se remémorer les bonnes scènes. Le doute sur les réelles qualités de l’œuvre se réinstalle peu à peu. N'est-ce pas le signe d'un film bel et bien boiteux ? Une chose est sûre : c'était le dernier jalon à peu près potable d'une filmographie en perdition. On n'a pas fini de sonder le gouffre dans lequel Schumi s'enfonce depuis, creusant sa tombe avec une belle énergie.


Le Village de M. Night Shyamalan avec Sigourney Weaver, William Hurt, Bryce Dallas Howard, Adrien Brody et Joaquin Phoenix (2004)

3 juin 2013

Only God Forgives

Les fans de Drive seront sans doute déçus. Ceux qui n'aimaient pas Drive, à l'évidence, n'aimeront toujours pas et risqueront même de prendre définitivement en grippe Nicolas Winding Refn. Mais ceux qui appréciaient déjà plus en profondeur son cinéma, comme c'est plutôt mon cas, seront satisfaits de constater que le réalisateur danois a su conserver toute sa liberté et sa personnalité malgré le grand succès critique et public rencontré par son film précédent. Only God Forgives est un film peu aimable, pratiquement masochiste, comme l'est son personnage central et peut-être son auteur. On imagine presque en effet ce dernier accueillir avec le sourire les huées cannois... Heureusement, il ne s'agit pas d'une sorte de suite aux accents asiatiques de Drive, ce que les bandes-annonces m'avaient laissé redouter, bien que ce nouveau film s'inscrive dans une continuité formelle logique et s'éloigne encore de la mise en scène brute et spontanée de la trilogie Pusher.




NWR nous propose un drôle de thriller à l'ambiance psychédélique où la tension est sans cesse réfrénée ou simplement exclue, un faux film de boxe contenant un seul affrontement (un véritable passage à tabac se refusant d'être le long climax attendu), un film d'action hémiplégique et amorphe au "héros" totalement impuissant, un polar dénué d'intrigue policière et sans suspense, un drame familial absurde tutoyant parfois le grotesque, par ses quelques dialogues d'une vulgarité sèche, et le mauvais goût, dans des séquences où la beauté esthétique n'a d'égal que la violence de ce qui s'y passe. La vengeance, bien que présente comme élément déclencheur, passe ici au second plan, supplantée par une histoire hantée par les démons d'un personnage impuissant et centrée sur une relation mère-fils bien tordue qui rappelle les rapports très malsains qu'entretenait déjà Tony (excellent Mads Mikkelsen), le dealer paumé de Pusher 2, avec son salaud de père. C'est d'ailleurs de ce film qu'Only God Forgives est peut-être le plus proche, en raison de ces deux personnages cousins condamnés à traverser un douloureux chemin de croix, jusqu'à une possible rédemption. Cela se finit encore dans le sang, et un symbolisme plus rentre-dedans, révélateur d'un profond besoin de psychanalyse chez NWR.




Comme son cinéaste, Ryan Gosling ne fera pas taire ses détracteurs, bien au contraire. Sans jamais bouger les sourcils, il incarne encore un rôle-marionnette, une figure cette fois-ci d'impuissance, de frustration et d'incapacité, que Refn maltraite du début à la fin. Un incapable conjointement manipulé : à l'écran, par sa mère abominablement tyrannique et vulgaire, et en coulisse, par un réalisateur s'amusant peut-être à ravager et ridiculiser l'icône érigée par son précédent film. Un personnage assez éloigné du driver, donc, qui laissait les cadavres dans son sillage en suivant sa voie, guidé par sa seule détermination, mais que l'acteur campe avec une même torpeur, propice aux railleries dont on imagine le duo se moquer comme il faut. Malgré sa faiblesse et son impuissance, ce personnage et son cheminement psychologique semblent au cœur du film, de ce trip curieux où nous sommes invités. Il est coincé dans une apesanteur irréelle, suspendu dans un labyrinthe d'images mentales issues de son mal-être. Face à lui, Kristin Scott Thomas étonne beaucoup dans un rôle inhabituel de mère atroce et castratrice, qu'elle incarne avec un brio tout à fait inédit. On a même du mal à la reconnaître !




On est encore en présence d'un méli-mélo d'influences très diverses, de références connues, bis, cultes et occultes qui, passées à la machine NWR, donnent quelque chose d'assez unique et remarquable. Dans les dédales d'Only God Forgives, on pense pêle-mêle à Dario Argento, pour ces couleurs tranchantes sorties tout droit d'un giallo comme Suspiria, à John Carpenter, pour certains des meilleurs moments d'une bande originale de nouveau signée Cliff Martinez, à David Lynch, pour cette ambiance onirique ponctuée d'images cauchemardesques très stylisées, à Stanley Kubrick, pour ces travellings "cérébraux" dans les couloirs du club de boxe thaï, et à Alejandro Jodorowsky, quand son nom apparaît en hommage dès le générique de fin (car on connait mal son cinéma !)... On pourrait peut-être continuer ainsi encore un peu. Comme Drive avant lui, Only God Forgives évoque également un thriller coréen, par sa violence crue et soudaine, mais aussi un bête slasher, où les scènes de meurtres s'enchaîneraient à un rythme anormalement lent, tendant à chaque fois vers plus d'inventivité visuelle et malsaine. Nicolas Winding Refn donne alors l'impression de s'échiner à élever un sous-genre d'ordinaire purement commercial et condamné à la médiocrité, ce qui n'est pas vraiment pour déplaire.




On termine la vision de ce film étrange et malade un peu désorienté, sans précisément savoir quoi en penser, avec toutefois l'assurance de ne pas avoir été insensible à l'art singulier d'un cinéaste atypique qui semble savoir exactement ce qu'il fait et dont, accessoirement, on ne veut pas connaître les problèmes familiaux ou les traumas infantiles... Un film qui pourra ensuite nous accompagner comme nos plus marquants cauchemars, avec ses images obsédantes, sa narration déstructurée, son ambiance décomposée et ses situations dérangeantes, mais que d'autres oublieront aussitôt après l'avoir chassé ou rejetteront immédiatement.


Only God Forgives de Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling, Kristin Scott Thomas et Vithaya Pansringarm (2013)

1 juin 2013

Désirs humains

Tourné un an après l'excellent Règlement de comptes avec le même duo d'acteurs, Human Desire, film assez mineur du grand Fritz Lang, est une très lointaine adaptation de La Bête humaine de Zola, ou plutôt un très libre remake de son adaptation par Jean Renoir. A ceci près que la bête s'est mutée en froide machine. Lantier, l'homme aux pulsions sexuelles meurtrières héritées d'un patrimoine génétique baigné dans l'alcool à brûler, incarné chez Renoir par le puissant Gabin, noir de suie, ruisselant de sueur et chevauchant (avec Carette) sa Lison, locomotive monstrueuse, créature hurlante de métal, de feu et de fumée, cède la place chez Lang au Sergent Jeff Warren, de retour de Corée, sous les traits d'un Glenn Ford gringalet, tout clean et tout sourire, assis comme un pape dans la cabine confortable d'une imposante machine automatique qui avance seule et laisse à peine deviner à travers de minuscules hublots haut perchés les rails sur lesquels elle glisse.




La scène d'introduction du film est l'une des plus efficaces du film, avec ce plan large en plongée où la locomotive tourne sur elle-même, arrimée à une plate-forme mobile. La faute à un effet d'optique, on ne sait pas immédiatement si ce mouvement vient de la caméra ou de la plateforme soutenant le mastodonte de fer endormi, véritable dinosaure inerte, manipulé sans effort. Mais c'est bien le seul plan du film qui daigne jouer de la figure mythique du train, quitte à la démythifier, et qui parvienne à lui donner un semblant d'intérêt. La locomotive n'a cependant pas de quoi se plaindre quand on sait que Glenn Ford n'aura pas la même chance... Le film tout entier en subit les conséquences, perdant un peu de son âme et progressant en pilote automatique, avec un Lang en pantoufles aux manettes, enfoncé dans son fauteuil comme Edward G. Robinson au début de La Femme au portrait, rêvant peut-être son film au lieu de le tourner.




Mais Fritz Lang, même en pantoufles, reste Fritz Lang, et le film vaut somme toute le détour. Ne serait-ce que pour voir, malgré tout, et malgré le peu de cas que le cinéaste fait de lui, Glenn Ford, minaudant avec ce sourire ravageur qui le rend assez irrésistible (et il fallait bien ça !). Les acteurs sont à leur place, même si l'alchimie n'est pas toujours idéale entre eux, notamment entre Glenn et Gloria Grahame. L'actrice, au physique atypique pour ne pas dire irritant, et au jeu ici malaisé, correspond idéalement (et à priori mieux que Rita Hayworth, que Lang envisageait d'abord dans le rôle) au personnage de demi-chienne (renoirienne ? Lang a aussi remaké La Chienne dans La Rue Rouge, avec plus de bonheur) que lui réserve le récit. Demi-clebs seulement parce que la chienne est ici moins coupable que victime. Poussée à un adultère longuement consommé avec son propre parrain par nul autre que son rustre de mari (encore une fois, on aurait mal cru à un couple formé par cette montage de barbaque qu'était Broderick Crawford et la majestueuse Rita…), Vicky ment sans cesse (le jeu faux de Golden Grahame y ajoute) et calcule ses idylles par intérêt ; mais elle le fait pour échapper à sa condition et à l'ennui croulant de sa vie, symboliquement enclose au milieu des rails, partagée entre une cage à oiseaux et un poste de télévision, comme cela a déjà été analysé. Lang en fait finalement la sainte de son film quand l'amant de Vicky, le sergent Warren, déçu par ses mensonges, l'abandonne à un triste sort. Vicky voit son statut de victime innocente s'accomplir dans un des wagons du train que fait semblant de conduire un Glenn Ford de nouveau souriant et détaché, pilotant son corbillard sur rails sans les mains.




Au-delà des acteurs (tout de même bien peu mis en avant par Lang, et œuvrant au service de personnages assez faibles), il faut voir le film pour vérifier quelque chose. Dans la scène où le sergent Jeff, commandé par Vicky, s'apprête à tuer le mari de cette dernière, saoul comme un cochon, au milieu des rails et en pleine nuit. Lang, qui excelle toujours à construire l'espace par la mise en scène, et notamment dans les scènes de nuit à la gare, filme ses deux acteurs de dos, l'un poursuivant l'autre qui titube, en vue d'ensemble et en légère plongée, le plan de l'image étant perpendiculaire à celui des rails. Au moment où Glenn Ford est censé passer à l'acte, un train défile entre les personnages et la caméra, nous dissimulant l'action : a-t-elle eu lieu ou non ? Une chose est sûre (ou pas, en fait), c'est qu'à l'instant précis où le train arrive, et jusqu'à la coupure scandant la fin de la séquence quelques secondes plus tard, l'image noir et blanc se teinte d'un étrange et presque imperceptible filtre vert (plus ou moins perceptible selon les lecteurs, particulièrement peu remarquable sur les captures ci-dessous, par conséquent d'une grande inutilité, mais très net sur mon écran de télévision).





Je n'ai trouvé nulle part mention de cette irruption surprenante d'un semblant de couleur (en tout cas d'une altération de la teinte de l'image) dans le film de Lang, pas même chez l'illustre Bernard Eisenchitz dans Fritz Lang au travail. Cette facétie du cinéaste passe-t-elle inaperçue ? N'intéresse-t-elle pas les commentateurs de l’œuvre ? Ou bien n'existe-t-elle tout simplement pas ? Serait-ce un simple défaut de pellicule ? Une erreur de copie dans l'édition DVD du film chez Wild Side, ou sur l'exemplaire précis qui m'est passé entre les mains ? Que ce défaut surgisse sur une scène comme celle-là et s'y trouve si précisément et si idéalement placé relèverait d'une heureuse coïncidence qui donne envie de miser sur un oubli, volontaire ou non, des commentateurs du film. A moins qu'il ne s'agisse que de cet assombrissement de l'image qui précède et succède toujours aux fondus enchaînés dans les vieux films ? Toujours est-il que la séquence, qui détermine un basculement dans la conscience de Jeff Warren (ce fond verdâtre serait celui de la pourriture et de la corruption, sauf que le personnage ne tue ici sa maîtresse au lieu du mari qu'indirectement), est belle et fait gagner au film cette puissance dramatique dont il manque par ailleurs. Le surgissement inopiné de la couleur, ou à tout le moins l'altération involontaire de la pellicule, même presque invisible, déplace l'attention du spectateur (pour peu qu'il remarque ce drôle d'effet) et marque un déplacement narratif : le meurtre du mari, qui devait libérer la femme, n'a pas lieu et la condamne. Si cette scène a été tournée telle quelle, et si l'effet a été recherché, cela mérite qu'on en parle, sinon, c'est un petit miracle hasardeux qui méritait qu'on en parle aussi.


Désirs humains de Fritz Lang avec Glenn Ford, Gloria Grahame et Broderick Crawford (1954)