29 mai 2011

Le Pianiste

Aujourd'hui nous laissons la place à un invité pour parler du grand film de Roman Polanski qui reçut la Palme d'Or en 2002 des mains du président du jury, David Lynch. Notre invité n'est autre que Joe G., le fondateur et rédacteur en chef du plus cool des webzines musicaux psyché-délirants sur la toile, j'ai nommé C'est Entendu. L'homme a beau être un esprit fin et visionnaire, il n'en demeure pas moins un peu "spécial", notamment quand il est confronté à des films difficiles, comme nous allons le voir. Mais laissons-lui la parole :

Il est une scène qui pour moi symbolise la "patte Polanski" dans son interprétation de l'enfer polonais durant la Seconde Guerre Mondiale. Le personnage interprété par Adrien Brody, Wladyslaw Szpilman, marche le long de l'enceinte du ghetto où les nazis ont cloîtré les juifs de Varsovie. Il voit alors des enfants qui, après être sortis du ghetto pour trouver de la nourriture à l'extérieur, tentent d'y re-pénétrer par un trou au niveau du sol, pourchassés par un officier allemand. Le groupe s'engouffre par l'orifice et le jeune garçon fermant la marche, ne parvenant pas à franchir le mur à temps, est rattrapé par l'officier qui lui tient les pieds et le bat, à mort, sans même voir son visage. Quant à nous c'est celui de l'officier allemand que nous ne voyons pas, car il reste hors-champ, de l'autre côté du mur. Nous ne pouvons que deviner ce qu'il fait à l'enfant en entendant ses hurlements, les bruits sourds de coups et les cris de l'enfant que Szpilman tente de sortir du trou mais en vain.



C'est à peu près à cet instant que mon fou rire se déclenche. Aussi étrange que cela puisse paraître, je vois dans cette scène une parcelle humoristique du film qui met deux choses en lumière. Tout d'abord Polanski n'est pas Allen. S'il fait rire, c'est aux dépens du spectateur et non du personnage (quoique). Le rire est nerveux, anxieux, c'est un rire d'auto-défense qui n'a rien à voir avec les esclaffades bon enfant d'une comédie. L'horreur est telle que la dénaturation de l'humain tel qu'en bons vieux dogmés judéo-chrétiens nous le rêvons atteint des proportions insupportables. C'est une surexposition de l'animal doté du sentiment de haine. Le rire n'intervient alors que comme bouclier. Ça plutôt que le désespoir, les pleurs ou la mort. La meilleure défense contre un ennemi que l'on sait trop fort pour nous.

Ce mécanisme d'auto-défense contre l'horreur me fait songer à une possible marque de fabrique de Polanski qui consiste à faire rire avec la mort, le tragiquement trivial. Sans piocher dans chacun des films du cinéaste (je ne les ai de toute façon pas tous vus), prenez Pirates, un film qui n'a donc pas grand chose à voir avec celui dont il est question ici, et prenez ses personnages les plus attachants qui meurent en provoquant le rire. Ce type dont le nom m'échappe, retrouvé par le Capitaine Red dans le repaire de son compère le Hollandais, et qui est "constipé", venu délivrer en compagnie de quelques collègues le Capitaine et La Grenouille, se fait tuer d'une balle de mousquet de façon inopinée, et on sourirait presque en imaginant, enfin, son sphincter se relâcher. Et puis Boumako, le fameux Joseph Sérafin Amadeus Boumako, le fidèle cuistot-lieutenant du Capitaine, lorsqu'à la toute fin du film ce dernier se baisse dans la barque et que la balle que l'espagnol lui destinait atteint Boumako, celui-ci se prend la poitrine à deux mains, se tourne vers ses amis et dit (dans la VF en tout cas) : "Capitaine, Boumako il est mort", avant de s'effondrer. Encore un rire nerveux. Le fidèle et honnête sous-fifre, le rigolo de la bande, meurt à la place du vicieux Capitaine, comme le gamin est victime du nazi (pour faire un parallèle improbable) : afin de signifier, par un acte abject amenant ce rire-bouclier, l'horreur de la trivialité et l'inhumanité de l'homme.

C'est comme ça que je perçois Polanski en tant que cinéaste. Je n'ai peut-être pas une vision suffisamment claire de son œuvre, n'ayant pas visionné l'intégralité de ses films, mais qu'importe... Je n'ai pas besoin d'avoir lu toute la Bible pour savoir qu'il y est question d'un anneau magique qui rend les gens invisibles.



Voila pour la vision particulière de Joe sur ce film, dont on peut comprendre la réaction défensive qui en dit long sur la psychologie du spectateur face à une œuvre comme celle-là, vouée à montrer l'horreur et la cruauté sans détour. Faire des ponts entre les films de Polanski est une tentation bien naturelle, même entre deux films à priori aux antipodes, car le cinéaste a toujours traité des mêmes thèmes et la plupart de ses films ont tenté d'aborder le sujet profond du Pianiste sans en avoir l'air. C'est en abordant la chose de front dans ce qui ressemble fort à une autobiographie oblique que Polanski reçut la récompense suprême bien méritée.


Le Pianiste de Roman Polanski avec Adrien Brody, Frank Finlay et Emilia Fox (2002)

19 commentaires:

  1. Je crois qu'une autre scène de mort qui t'avait fait rire, Joe, c'est quand les allemands jettent un vieux en fauteuil roulant par-dessus le balcon parce qu'il n'a pas pu se lever pour les accueillir...

    RépondreSupprimer
  2. "Je n'ai pas besoin d'avoir lu toute la Bible pour savoir qu'il y est question d'un anneau magique qui rend les gens invisibles."
    troooooooooooooooop bon

    RépondreSupprimer
  3. Lars Dieudo Von Trierstein29 mai 2011 à 12:34

    Sacré Joe! C'est vrai que c'est une grosse marade ce film, jamais pigé pourquoi les gens chialaient en le mattant. Tu parles d'un rire d'autodéfense, mais pour moi c'est un rire naturel. En mettant ce soldat hors champ, je deviens ce soldat, et je prend un malin plaisir à défoncer un gosse. Enfin surtout, un malin plaisir de venir le raconter plus tard aux collègues (en allemand bien sur).
    Ouais je suis un nazi.

    RépondreSupprimer
  4. Djogé, je savais que tu étais taré, mais à ce point là... :) Je savais que le rire pouvait être défensif, mais davantage devant des films (merdes?) comme Saw ou Hostel qui montrent l'horreur dans une surenchère telle que ça crée une sorte de décrochage. La limite de leur petit jeu étant quand une personne se marre face au gore, mais dans un élan de jouissance douteuse.
    Rire devant le Pianiste dénote peut-être finalement une extrême sensibilité hors-norme de ta part :) Moi je me suis contentée d'être tétanisée.

    RépondreSupprimer
  5. Dans les films de Marcel Ophuls on se bidonne bien aussi vis-à-vis des massacres. J'enfonce le clou avec ce mec, mais c'est mon petit préféré du moment. Il peut avoir l'ironie lourde mais elle porte avec elle une sincérité et une simplicité désarmante (en ce qui me concerne).

    RépondreSupprimer
  6. Et la scène du fauteuil roulant, c'est à peu près la seule que j'aie vue du film (avec quelques passages diffus où Brody rase les murs avec son air apeuré inimitable), et c'est vrai qu'elle va si loin qu'on se marre sans amorce à la rigolade dans le ton du film.

    RépondreSupprimer
  7. Moi aussi je me suis bidonné devant ce gros mélo..

    RépondreSupprimer
  8. j'ai voté pour pas terrible. j'ai jamais compris le statu de chef d'oeuvre de ce film... pour moi c'est une tte petite palme!

    RépondreSupprimer
  9. Je l'ai vu une fois, ça m'a pas marqué, c'est pas mal oui mais je ne pense pas que Brody ait été le meilleur choix. J'aurais pris John Turturro.

    Roland Garros, Nasri, Golvin, Sharapova, Basketteur, NBA, Federer, Djokovic, Gasquet, Jade Foret? Lagardere, Le Bossu, Coke, dopage Barcelone, Frontière Algérie, Pippa Middleton, Lionel Messi, Gestion stress, Fête des Mères, Kim Kardashian, Comment embrasser ?

    RépondreSupprimer
  10. Plus j'y pense plus je me dis qu'en fait la théorie de Joe (ou disons sa réaction) est plus compréhensible avec la scène du fauteuil roulant. Je ne ris absolument pas devant cette scène affreuse. Mais je peux davantage comprendre que ça puisse faire rire dans le sens où c'est vraiment horrible (on voit tout, contrairement à la scène du gosse tabassé dans le trou, et le contexte est morbide avec toute la famille autour qui ne peut pas réagir), dans le sens aussi où ça relève presque du gag absurde et tragique (avec le vieux en fauteuil à qui les allemands reprochent de ne pas se lever), et dans la mesure où le cri aigu que pousse le vieillard en tombant peut susciter un rire (d'autant plus si ça nous rappelle certaines scènes de chutes dans Bibip Coyote par exemple). Néanmoins ça ne me fait pas rire et je trouve ça quand même fou de se poiler devant ces scènes, même par mécanisme d'auto-défense. Mais c'est sans doute parce que je ne suis pas comme ça. Au contraire, même si la scène était effectivement tournée pour être drôle (ce qui n'est pas le cas à mon avis) je pense que le contexte m'interdirait presque de rire... Mais je ne peux pas le jurer non plus.

    RépondreSupprimer
  11. Franchement, je ne pense pas qu'il y ait intention de faire rire, aucunement, de la part de Polanski dans La Pianiste. Je pense que le l'analyse de Joe est personnelle mais franchement hors-sujet. Je l'encourage à tenter ce genre d'analyse au sujet, par exemple, de La Vita è Bella, le chef d'oeuvre de Begnigni, qui lui aurait largement mérité la palme.

    RépondreSupprimer
  12. Anonyme a dit…
    Moi aussi je me suis bidonné devant ce gros mélo..

    Ouais, et la rafle du Vel d'Hiv, tordant. Et les camps de la mort, quelle poilade !

    RépondreSupprimer
  13. "En mettant ce soldat hors champ, je deviens ce soldat, et je prend un malin plaisir à défoncer un gosse. Enfin surtout, un malin plaisir de venir le raconter plus tard aux collègues (en allemand bien sur).
    Ouais je suis un nazi."
    Il y a un vent de fraîcheur sur ce blog !..

    RépondreSupprimer
  14. J'aurais dû aller au cinéma avec Joe G. alors, parce que franchement ce film m'a tellement marqué que depuis j'ai beaucoup de mal à voir un Polanski... En fait je n'en ai pas vu d'autre haha ! Bref. Je trouve que la critique, bien que détournée, n'en reste pas moins construite. Très bon rhéteur ce Joe. Par contre la palme d'or, oui mais non, là j'suis désolé mais c'est pas possible. Le prix pour Brody à la limite, mais enfin. Ce type de récompense fait partie de ce que j'appelle les palmes-palmarès : genre on t'offre la palme parce que t'en as fait des vraiment pas mal, mais on taira celui-là. Ça m'a fait exactement le même effet pour 'Le Vent se lève' de Loach, voire pour le dernier Malick. Enfin c'est mon opinion... Mais si vous êtes pas d'accord je vous battrai quand vous serez coincé sous un mur, ha !

    RépondreSupprimer
  15. J'ai vu Le pianiste une fois. Il y a bien longtemps à la télé. Sur Canal +. Je l'ai regardé comme un film informatif sur les ghettos de Varsovie. J'avais envie de me sentir un peu victime comme les malheureux de l'Histoire. Je voulais être ému mais je n'ai pas aimé la photo du film et je n'ai trouvé pas le récit captivant. Adrien Brody n'est pas un acteur intéressant à mes yeux. J'ai même trouvé le récit assez cliché et trop symbolique avec "la mort de la beauté et des sentiments" (la musique) à cause du nazisme. Il est vrai qu'il n'est pas évident de se confronter à l'horreur. Du coup, je n'ai peut-être pas senti tout ce que j'aurais dû ressentir. Je ne me rappelais même pas de la scène du fauteuil roulant (qui m'a peut-être fait rire : à lire la description de cette scène, c'est l'effet que ça me fait ... par contre, je suis horrifié par la description de la scène du tabassage de l'enfant qui m'est revenue en mémoire d'un coup d'un seul : c'était ignoble). Intellectuellement, c'est pas la peine, l'histoire est écrite pour faire chialer. J'en retire pas grand chose.

    RépondreSupprimer
  16. Quelle chiasse, ce film.

    par contre, j'aime bien vos articles.
    même si vous racontez beaucoup de conneries !

    RépondreSupprimer
  17. Je m'étonne un peu de cette critique (et surtout des commentaires des suiveurs). J'ai vu ce film il y a quelques années, et après j'ai lu le bouquin, bien plus complet forcément. Je n'ai pas trouvé grand-chose de drôle là-dedans, rien du tout même. On a le droit de trouver ce film pas génial, voire lénifiant, pontifiant, chiant, etc. Mais en faire des tonnes en disant qu'on s'est bidonné tout du long... Je pige pas, là.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'auteur de cet article, Joe G., est un type pas net.

      Supprimer