Classique de Stanley Donen adoré des cinéphiles, Voyage à deux est le film de vacances par excellence, celui qu'on aura toujours envie de revoir et qu'il fait bon retrouver de temps en temps. Ne serait-ce que pour fricoter à nouveau avec Albert Finney, beau cabotin, drôle à souhait derrière son terrible accent anglais, et avec la sublime Audrey Hepburn, mutine et radieuse, qui forment ici un couple passionnément amoureux parcourant les routes de France à travers les âges. Car le voyage du titre est autant géographique que temporel. En effet le film s'ouvre sur les deux personnages en pleine dispute dans une voiture puis enchaîne les flash-back et entrecroise différentes étapes de la vie de ce couple, qui ont toutes pour point commun leur décor : les vacances en France. La traversée du pays se fait en voiture jusqu'à la côte d'azur, et le parcours, spatial ou temporel, déploie les incontournables du film de vacances autant que ceux du film d'amour : rencontre hasardeuse sur un ferry, leitmotiv comique de l'époux qui perd son passeport que sa femme retrouve pour lui, panne de voiture qui finit dans un brasier, l'enfer des vacances partagées avec un couple d'amis snob et peigne-cul, demande en mariage sur la plage, déboires à l'hôtel pour un couple désuni que le travail et l'enfant séparent, tromperies réciproques et ainsi de suite. Le tout avec beaucoup d'humour et pas mal de cynisme.
Stanley Donen dresse le portrait d'une sorte de couple type et autant dire que la peinture qu'il en fait n'est pas toute rose. L'idylle amoureuse quelle qu'elle soit n'est pas faite pour durer selon le scénario du film et avec les tournants fatidiques que sont le mariage, les responsabilités professionnelles puis les enfants, la lassitude prend inévitablement le pas sur l'euphorie des débuts. S'ensuivent l'ennui, le mépris, l'adultère et ainsi de suite. Mais le parcours n'est pas nécessairement aussi linéaire (et par conséquent pas forcément voué à une fin tragique) comme le film s'applique à le démontrer en confondant les temporalités du récit sans se soucier de leur ordre chronologique. C'est la grande force de cette œuvre qui, sans cette construction résolument moderne, serait d'un intérêt somme toute plus relatif. De fait, sans ce canevas tortueux et cet enchaînement retors des séquences, on serait devant une simple comédie romantique vaguement désabusée et on ne pourrait s'appuyer que sur les deux excellents acteurs pour ne pas s'ennuyer. A ce sujet le film est également précieux en cela qu'il sublime l'aura de beauté mythique d'Audrey Hepbrun, qui irradie encore aujourd'hui. L'actrice, débarrassée des robes saillantes de la fin des années 50 (type Diamant sur canapé), arbore ici les très simples blue jeans taille haute et t-shirts moulants de la fin des années 60 (type Anna Karina dans Pierrot le fou), et se révèle d'une grande modernité. Ravissante, elle était non seulement excellente comédienne mais possédait un visage d'une expressivité rare et d'un charme fou, qui ont fait d'elle une icône de la beauté féminine. Or si on peut se laisser aller à penser à cela en regardant le film, Audrey Hepburn n'est pas le seul spectacle qu'il offre, car il n'est pas banalement structuré et toute sa qualité repose sur un entremêlement temporel très déroutant.
Tout du long et très régulièrement, les fins de séquences laissent place à des scènes qui n'ont aucun rapport de causalité avec les précédentes. Les changements de lieux, en tout cas de moments, sont marqués par les décors ou du moins l'habit des acteurs et leur coiffure, qui signalent un basculement entre deux époques que nous ne remarquerions pas forcément sans ces indices flagrants dans l'image, tant les liaisons sont par ailleurs d'une fluidité remarquable. L'effet sur le spectateur est troublant puisqu'on en vient à se demander comment cette histoire s'échafaude, quelle en est la logique, incapable que nous sommes de démêler l'effet de la cause. Est-ce que Mark a trompé Joanna avant que cette dernière ne le trompe à son tour, ou bien était-ce un abandon désenchanté et inconséquent dans les bras d'une autre en réaction à la traitrise de son épouse ? Voilà un exemple de l'indécision dans laquelle nous plonge le scénario. De sorte que l'on ne saisit pas tout des tenants et des aboutissants de cette histoire d'amour inextricable qui pourtant nous apparaît sans heurt dans toute sa complexité, paradoxalement limpide, et que nous suivons sans le moindre mal. Car le couple apparaît tour à tour et d'un plan à l'autre solide et puissant ou fragile et friable. Si nous comprenons les raisons des doutes et des désaccords de Mark et Joanna, elles semblent toujours dérisoires une fois confrontées par le montage à leur passion initiale, et vice versa quand on assiste à leurs déchirements que rien ne peut apaiser et qu'on se demande comment cette histoire a seulement pu commencer. Plus encore que par sa forme, c'est là que le film tend modestement vers une certaine modernité chère à Antonioni, Rossellini, Godard ou Resnais, quand il aborde le thème de l'incommunicabilité du couple. Le talent du cinéaste est là : sans jamais nous perdre il nous plonge dans la confusion propre à l'évolution d'une relation à deux en dépeignant l'histoire de ce couple qui semble en constituer plusieurs à la fois et dont la vie est un savant mais indescriptible mélange d'instants, d'humeurs, de contradictions, d'images et de sentiments.
Voyage à deux de Stanley Donen avec Audrey Hepburn et Albert Finney (1967)