13 mai 2013

De rouille et d'os

De Rouille et d'os, comme Un Prophète en 2009, a su émerveiller public et critique à sa sortie, dans une grande orgie dégueulasse et insupportable dont Jacques Audiard, cinéaste salué comme le plus important de sa génération dans notre beau pays, était l'élément central, récipiendaire de nombreux cumshots verbaux et tapuscrits. Je m'étais arrêté au bout de la première demi-heure de son précédent film, j'étais allé suffisamment loin pour savoir que je ne mangeais pas de ce pain-là et pour tout de même comprendre comment cela avait pu plaire à ce point. En ce qui concerne De Rouille et d'os, par contre, c'est un grand mystère ! Je lis les extraits des critiques presse sur Allociné, et ça me fout les chocottes... Comme pour Looper, les seuls qui soient lucides, ce sont les Cahiers du Cinéma, qui le traitent comme il se doit ! Je peux aisément comprendre que des personnes regardant peu de films et habituées aux documentaires racoleurs qui passent à la télé puissent être touchées par un tel film. Mais la critique et les cinéphiles de tous poils, comme toutes les personnes ayant une haute estime de l'art cinématographique, devraient logiquement enfoncer ce film et son réalisateur à la noix, cet escroc qui passe pour un génie... Sa dernière livraison pèse des milliards de tonnes. C'est bête et laid, c'est plein de tics de mise en scène qui se veulent beaux (Audiard adore notamment filmer le soleil et faire des effets de lumières super cons dignes d'un adolescent qui découvre à peine la photographie) et la bande originale vous proposera un bel aperçu des chanteurs qui étaient à la mode au premier semestre 2012 et dont on ne se souviendra même plus dans six mois. C'est ultra too much dans le mélo, le pathos, tout ce que vous voulez, tout est surligné par la musique quand ça ne l'est pas par autre chose, c'est vraiment, vraiment, mais vraiment nul.


Quelle idée d'avoir mêlé à ce désastre cet animal si noble et majestueux qu'est l'orque, "la baleine tueuse" ? Il y avait mille autres façons de perdre ses jambes !

Ce qu'il y a de dingue à constater, c'est que ça ne donne pas du tout envie de s'en prendre à Marion Cotillard (une cible qu'on adore pourtant !). On ne peut rien lui reprocher de spécial, si ce n'est que c'est évidemment ridicule de la retrouver dans ce rôle taillé sur mesures où elle joue sans maquillage, sans soutien-gorge, sans jambes, sans rien, où elle se met totalement à nu pour aller à l'envers d'une glamourisation hollywoodienne qui lui tend les bras. Le choix est trop voyant et ça rend le tout assez risible. Mais dans le film, la faute ne lui revient pas, elle fait son travail ; et si son principal conseiller s'appelle Guillaume Canet, on comprend qu'elle aligne les choix les plus attendus. A la limite l'acteur belge Matthias Schoenaerts est plus énervant... Faut dire que son personnage de crétin complet ne l'aide pas. Il joue un père incapable de s'occuper de son gosse albinos. Vers la fin du film, son beau-frère lui amène son fils pour qu'il puisse passer une après-midi avec lui. Ni une ni deux, il décide que la meilleure chose à faire est d'aller s'amuser à glisser avec le gamin sur un lac gelé. Avant que ça n'arrive, j'ai dit à voix haute : "Si la glace craque et que le gosse se noie dans l'eau glacée, c'est l'un des piiiiiiiires films au monde". A peine j'avais fini de dire le mot "pire" que le gosse se neiguait ! Au cinéma, je pense que j'aurais réagi comme devant le Paris de Klapisch au moment où l'ignoble Julie Ferrier chute en scooter après avoir pris quelques virages inutiles le sourire aux lèvres, c'est à dire en m'esclaffant bruyamment. C'est du même niveau ! Klapisch, Audiard, même combat ! Bref. Le gosse passe donc cinq bonnes minutes dans l'eau glacée, jusqu'à ce que son enflure de père brise la glace à l'aide de ses poings (lui qui, au quotidien, gagne de l'argent au black grâce à des combats de rue ridicules - ses poings lui servent enfin à faire le bien, c'est beau, snif !). Mais le gosse ne crève pas, on parvient à le réanimer à l'hosto après "3 heures de coma" (sic). C'est l'avant-dernière scène du film et c'est du lourd lourd lourd !


Je me suis toujours méfié de David Lynch, Tim Burton, Jim Jarmusch et tous ces autres cinéastes qui font trop gaffe à leur style...

Il faut traiter Audiard comme il se doit : mal. Ma "critique" en révoltera certains, d'où les guillemets. C'est un cri du cœur. Je suis le cinquième "hater" de Jacques Audiard sur Vodkaster. Nous sommes 5 face à ses 127 fans, et c'est un site encore mal connu, il sont des milliers et des milliers dans la nature ! C'est pas normal. Si je pouvais concevoir que ce cinéaste de pacotille réussisse à faire illusion avec ses précédents films, l'arnaque aurait dû éclater au grand jour avec celui-ci. Je répète à qui mieux mieux qu'il faut toujours se méfier des cinéastes qui prêtent trop attention à leur look, qui soignent trop leur allure. Il y a quelques contre-exemples dans l'Histoire du cinéma, comme Jean-Luc Godard et ses petites lunettes de soleil rondes (ce qui explique toutefois la photographie trop lumineuse de quelques-uns de ses films), Eric Rohmer et ses pantalons de velours à grosses côtes (l'homme avait simplement du goût !), Ron Howard et ses pulls sans manches... C'est vrai, vous en trouverez d'autres, même outre-Atlantique, mais ce sont autant d'exceptions qui confirment la règle ! Un grand réalisateur se doit d'avoir l'air d'un chien, d'un clodo à peine présentable, il demeure derrière la caméra, et non sous le feu des projecteurs, il peut magnifier ses acteurs dans ses propres films, mais non sa propre personne sur les tapis rouges. A partir du moment où un cinéaste se soucie trop de son apparence, j'éprouve naturellement beaucoup de méfiance à son égard. Au dernier festival de Cannes, où son film fut très justement ignoré par un Jury par ailleurs totalement à côté de la plaque, Jacques Audiard s'est présenté le sourire jusqu'aux oreilles, gagnant d'avance, naïf, idiot, en smoking trois pièces bien ajusté, des lunettes à grosse monture noire sur le bout du nez, écharpe rouge autour du cou à la Jean Moulin, crâne rasé de près à la Lénine, le tout surmonté d'un chapeau melon noir du plus bel effet à la Emma Peel, avec pour ne rien gâcher le petit bouc poivre et sel à la Gérard Jugnot des grands jours. Bref, Jacques Audiard avait toute la panoplie du pur salop qui étale enfin la vaste mascarade qu'il incarne sur le devant de la scène. Quand je l'ai vu accoutré comme ça, je n'ai pas du tout été étonné. Cela faisait sens. Un tel guignol se doit de parader avec des habits de luxe et de soigner son image avec la minutie d'un dangereux criminel ; mais par pitié, n'en faites pas le plus grand cinéaste hexagonal actuel, car en réalité, c'est peut-être l'un des pires !


De Rouille et d'os de Jacques Audiard avec Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts qui devra changer de nom s'il veut réussir à Hollywood (2012)

9 mai 2013

The Grandmaster

Wong Kar-Wai est typiquement le genre de cinéaste dont les films semblent plus enclins à laisser des images, en guise d'empreintes durables dans l'esprit de leurs spectateurs, que des histoires, des personnages ou des dialogues marquants. Le problème de The Grandmaster, c'est que ce constat - que l'on fait d'habitude a posteriori, lorsque l'on cherche les traces que les films ont laissées en nous ou quand ils nous reviennent en mémoire d'eux-mêmes - on peut le faire alors même que le film se déroule sous nos yeux pour la première fois. La raison à ce phénomène n'est malheureusement pas la puissance écrasante des images du nouveau film du cinéaste, qui nous laisseraient sidérés et bloqueraient jusqu'à la compréhension du récit, mais bien la faiblesse de ce dernier.




Le scénario de The Grandmaster est parfois confus mais surtout brouillon dans son organisation même et dans sa visée globale. C'est la difficulté du biopic, ou de la fresque historique : l'histoire est déjà écrite et ne s'écrit pas toujours de façon aussi limpide ou efficace qu'on pourrait l'espérer. La tâche du conteur est alors de travailler sur ce matériau pré-existant et de le façonner de telle sorte qu'il devienne non seulement suffisamment clair mais qu'il prenne un semblant de direction définie, et surtout semble vouloir dire quelque chose. Or Wong Kar-Wai, qui veut coller la grande histoire de la Chine sur la petite histoire du Kung-Fu, et qui s'attarde parfois sur des personnages secondaires sans doute primordiaux dans cette histoire mais malheureusement préjudiciables à l'économie narrative du film et à son équilibre, n'a pas toujours l'air de savoir ce qu'il veut faire de ce récit, ni ce qu'il a finalement à nous dire.




On ne sait jamais très bien ce que le cinéaste est en train de nous raconter, au point d'ailleurs que cette incertitude permanente nous empêche de fabriquer, consciemment ou inconsciemment, un horizon d'attente. Nous voilà donc abandonnés à la pure contemplation d'images quasiment dépourvues de tout socle narratif solide, et un spectateur qui ne sait pas où il va peut facilement trouver le temps long (puisqu'il n'attend rien et ne saurait même s'exercer à prévoir la portée finale du récit). Il faut donc à tout prix être absolument fasciné par les images pour les admirer pendant deux heures sans savoir leur idée profonde ni le propos qui les relie. Or les images de The Grandmaster sont souvent belles, et c'est ce qui sauve assez largement le film de Wong Kar-Wai. La scène d'introduction, où Ip Man (Tony Leung) se bat sous la pluie, à condition que l'on accepte les codes du genre et l'esthétique excessive du cinéaste, séduit. Mais les suivantes du même acabit en répètent les effets et perdent en puissance. D'autant que certains des effets de style déployés dans In the Mood for Love et 2046 sont ici poussés à l'extrême et utilisés sans interruption : ralentis, mouvements de caméra, chatoiement de l'image, effets de flou, bichromes noirs et or, etc. Si bien que le projet de Wong Kar-Wai, que l'on peut soupçonner d'avoir sciemment installé un flou autour de son script pour bercer le spectateur dans le vague et le laisser seul face à la plastique de l'image, montre vite ses limites.




In the Mood for Love gagnait à ne faire intervenir cette forme sur-stylisée que par intermittences, comme un leitmotiv mélancolique. Les plans-séquences en mouvement et au ralenti scandaient des séquences au style opposé, faites de plans fixes et réalistes sur des scènes très prosaïques. 2046, film volontairement et très judicieusement complexe voire bordélique, variait les styles et les tons dans un amalgame joyeux et savant de réalisme romantique et de science-fiction futuriste. Dans The Grandmaster il n'y a pas de contrepoint à une esthétique unique et jusqu'au-boutiste. Sauf à considérer les variations de rythme entre les scènes de combat et les autres, car il est vrai que l'on avait un peu oublié l'aptitude de Wong Kar-Wai à la vitesse et au montage effréné. Mais les scènes de combat, quand elles ne sont pas magnifiées par l'ambiance particulière des scènes de pluie, tombent dans une démonstration de force à la Matrix (même si c'est vache pour Wong Kar-Wai). Ces scènes fonctionnent mais finissent par lasser, et si des effets de ralenti avec jeux de lumières et mouvements des formes sont bienvenus quand ils magnifient la figure d'une femme en robe descendant un escalier, ils ne font que rajouter de la forme à la forme déjà emphatique des gestes du Kung-Fu.




Rien d'étonnant donc à ce que les deux plus belles scènes du film soient celles où Wong Kar-Wai fait ce qu'il a toujours fait de mieux : filmer la beauté expressive des visages dans un bar, la présence des corps amoureux mais interdits dans une rue (c'est la scène où Gong Er, le personnage interprété par la sublime Zhang Ziyi, se livre au maître Ip Man), ou restituer aux mouvements des corps leur grâce et les déployer dans le temps (dans la séquence où la petite Gong Er apprend les arts martiaux dans le jardin de son père, séquence calme où la mise en scène du cinéaste sublime une scène non sur-chargée et donne enfin à voir le Kung-fu comme de la danse). The Grandmaster, pour résumer, devient beau quand Wong Kar-Wai suit les préceptes des grands maîtres de son film et se détourne de toute quête de gloire et de toute volonté d'épate au bénéfice de l'art.


The Grandmaster de Wong Kar-Wai avec Tony Leung, Zhang Ziyi, Jin Zhang et Chang Chen (2013)

7 mai 2013

Mud

On l'a dit, on l'a redit, et on le répète, Jeff Nichols fait partie des jeunes cinéastes contemporains les plus doués et les plus intelligents. Mud, son troisième film, est un peu moins strictement indépendant que les deux précédents - avec tout ce que cela implique : davantage de personnages, de noms connus à l'affiche, d'action, de modèles narratifs canoniques et de musique, toutes proportions gardées -, et prend de vrais risques en multipliant les sujets (l'amour sous toutes ses facettes, amour filial, amical ou conjugal à tous âges) et les approches (conte pour enfant, drame adolescent, film d'aventure, récit d'apprentissage, drame familial, drame social, film de gangster), mais Nichols brave les difficultés, ressort grandi de tout ce qu'il tente, évite tous les écueils et réussit à nouveau un petit miracle.




L'intelligence du cinéaste est telle qu'il se tire de tous les guêpiers dans lesquels il s'est lui-même fourré (rappelons qu'il est aussi scénariste de ses films). Et si l'on ne peut s'empêcher de donner une fois de plus dans la critique positive par la négative, vantant les mérites d'un artiste pour tout ce qu'il ne fait pas et que tant d'autres à sa place auraient malheureusement fait, chose qui ne viendrait pas à l'esprit pour d'autres cinéastes de l'acabit de Nichols (ne citons que Kelly Reichardt), c'est que Jeff Nichols, au lieu de se tenir à l'écart des sentiers battus, se les impose et les affronte, quitte à composer avec des situations narratives éculées qui suscitent des attentes inquiètes chez les spectateurs mal-habitués que nous sommes. Il faut dire à quel point on se désespère, devant un film d'une telle subtilité, d'être à ce point conditionné par la vision répétée de films qui n'en ont aucune. Qui ne s'attend pas, quand Galen (le toujours excellent Michael Shannon) aperçoit son neveu en train de causer avec Mud (le très beau McConaughey), à ce que l'oncle du petit Neckbone (Jacob Lofland) dénonce le meurtrier en cavale, ou empêche son protégé de l'aider ? Qui n'est pas persuadé qu'Ellis (le jeune Tye Sheridan est déjà impressionnant) va se faire attraper par les chasseurs de prime quand il retourne voir Juniper (Reese Witherspoon) au motel ? Qui ne craint pas, dans la fusillade finale, que le père d'Ellis tire sur Mud en le prenant pour l'agresseur de son fils ? Ou que les salopards de l'histoire ne s'en prennent au petit Neckbone qu'ils viennent de capturer, pour parvenir à leurs fins ?




Et pourtant rien de tout cela n'arrive. Et quel soulagement. Mais le plus fort dans tout ça, c'est que Nichols, qui a le don de prendre des tournants surprenants face à la plupart des pièges qu'il s'est créés, se laisse néanmoins aller à certaines facilités, glisse parfois vers l'attendu et le redouté, comme lorsqu'Ellis tombe dans le ruisseau ou quand le vieux Tom Blankenship (gigantesque Sam Shepard), ancien tireur d'élite, comme le scénario nous l'a plusieurs fois répété, reprend finalement du service et fait parler la poudre au moment opportun. Dans ce dernier cas, on est typiquement face à un "truc" de scénario qu'on attend d'un film d'action bateau, d'ailleurs c'est plus ou moins ce qu'on nous sert à la fin du récent Jack Reacher, et si tant est qu'on l'accepte dans un film avec Tom Cruise, c'est tout ce qu'on ne veut pas voir chez Nichols. Pourtant, allez savoir comment, le cinéaste a un talent tel que rien ne paraît idiot ou facile chez lui, et qu'on marche à fond dans son histoire, y compris quand il emprunte quelques raccourcis et marche sur des cordes bien usées. C'est que la beauté des personnages écrits par Jeff Nichols, caractères sensibles, intelligents et touchants, tous aimables, au sens littéral, ajoutée au talent immense du cinéaste pour choisir et diriger ses acteurs, à la finesse qui se dégage du script ainsi que de la mise en scène, emporte le morceau et nous a conquis de longue date quand ces éventuels poncifs surviennent.




Se confronter à des stéréotypes narratifs et les sublimer - le jeune Ellis est à l'image de son auteur, lui qui projette un idéal romantique cliché et tente de le reproduire en mieux - n'est qu'une preuve parmi d'autres du courage du jeune cinéaste américain. Écrire un film d'une telle richesse thématique, entremêler autant de personnages, de genres et d'émotions, convoquer qui plus est tout un réseau de références littéraires, cinématographiques ou mythologiques, n'était pas une mince affaire. C'est par conséquent sur le récit, les personnages et l'émotion que Nichols se concentre en grand "storyteller", quitte à retourner vers une mise en scène discrète, digne de son premier film Shotgun Stories, moins audacieuse ou frappante que celle déployée dans le sublime Take Shelter. Le cinéaste travaille clairement ici sur l'histoire, une histoire qui rappelle les romans d'aventure de l'enfance. On pense, dès le début du film, aux oeuvres de Mark Twain (quand Ellis et Neckbone traversent le fleuve Mississippi), voire à L’île aux trésor de Stevenson (via l'apparition de Mud, avec son empreinte marquée d'une croix), mais aussi au cinéma de Robert Mulligan (To Kill a Mockingbird) ou à Stand by Me, films centrés sur des petits sudistes, rendus matures par les difficultés économiques et sociales de leur coin et déjà marqués par les aléas sentimentaux de leurs parents ou par leur absence, qui se mettent en quête d'une histoire à vivre, quitte à grandir d'un coup et à recevoir quelques coups. Nichols évoque aussi de grands récits métaphysiques (évidemment Aguirre, la colère de Dieu, avec ce bateau perché dans un arbre) et propose une plongée franche au cœur du romanesque, celui des contes fantastiques (après tout l'histoire est engendrée par un gamin, et même les noms évoquent les romans de piraterie ou la mythologie : Mud, Neckbone, Juniper...) avec leur lot de magie et de cruauté.




Mud apparaît donc autant comme un film d'aventure que comme une réelle aventure cinématographique pour son auteur qui, contrairement à ce que pourrait laisser croire la tournure (relativement) plus commerciale de son nouveau film, prend des risques et gagne encore en ampleur avec ce récit très riche, très étoffé, ancré dans une foule de genres et de courants romanesques réinvestis avec talent. On a hâte que le cinéaste renoue avec les tentatives formelles plus franches et très réussies de son deuxième film, mais on se réjouit de le voir nous embarquer avec brio dans un grand récit sur l'amour, ses conditions et sa force de conviction. D'autant que le cinéaste, principalement occupé à raconter, n'en oublie pas de filmer et le fait magnifiquement, qu'il s'agisse de mettre en avant ses superbes acteurs ou la nature sauvage, mystique, de l'île secrète et réservée. Ces plans de paysage qui ponctuent les trajets de Mud et des deux garçons sur la petite jungle flottante, sont tout sauf des plans de coupe ou des contemplations extatiques et esthétisantes, ils participent de l'envoûtement fantastique du récit et sont autant de lieux parcourus ou à parcourir par une enfance en voie de métamorphose, sur le point d'apprendre le mensonge et la trahison et d'essayer de se maintenir hors de leur portée. Car même si l'espoir demeure un horizon, rien n'est simple dans le monde dépeint par Jeff Nichols, qui mêle les histoires et les registres, parvient aussi à jongler entre humour et émotion, et réussit son nouveau défi avec l'intelligence qu'on lui connaît, intelligence qui désormais n'est plus à prouver.


Mud de Jeff Nichols avec Tye Sheridan, Matthew McConaughey, Reese Witherspoon, Sam Shepard, Sarah Paulson, Ray McKinnon et Michael Shannon (2013)

5 mai 2013

Mama

Lors du dernier festival du film fantastique de Gérardmer, le président du jury, Christophe Lambert, a parait-il prononcé un discours étonnant, mais plein de bon sens, où il se plaignait de la piètre qualité des films sélectionnés en compétition. Il est vrai que le festival, qui soufflait sa 20ème bougie, et que l'on annonce en perte de vitesse et sur le point de disparaître depuis toutes ces années, ne s'est jamais véritablement distingué par la pertinence de ses choix. Le discours de Christophe Lambert, assez osé et original pour un président du jury, faisait donc du bien à entendre, et son courage fut logiquement salué avec ferveur dans une revue comme Metaluna. La question que je me pose aujourd'hui est donc la suivante : après avoir établi un tel constat, comment peut-on décemment décerner le Grand Prix à un film comme Mama ? Comment peut-on ?




Mama est un nouvelle production de Guillermo Del Toro, décidément pas décidé à faire du bien au genre qu'il affectionne tant, après le déjà ultra merdique Don't Be Afraid of the Dark. Mama est le remake et l'extension, en long métrage, d'un court du même auteur, l'argentin Andrès Muschietti. Le court métrage aurait apparemment tapé dans l’œil, et pas le bon, du mexicain obèse fan de robotique, qui aurait aussitôt flairé les dollars et proposé à son nouveau poulain d'en faire un film d'une durée approximative d'1h40. Mama nous narre l'histoire de deux fillettes abandonnées dans la forêt et retrouvées des années après par leur oncle (Najat Vallaud-Belkacem), qui les accueille chez lui avec sa petite amie rockeuse (Jessica Chastain). Le couple ignore que les gamines sont désormais sous la protection d'une entité vengeresse qu'elles nomment ridiculement "Mama", un fantôme au caractère peu commode qui verra d'un très mauvais œil qu'on lui retire de façon très arbitraire la responsabilité parentale qu'il s'était lui-même attribué.




Derrière cette histoire faussement compliquée où l'on essaie timidement de nous faire douter de la personnalité des deux gamines, se cache finalement un bête film de fantôme insupportable, qui s'enlise immédiatement dans des situations déjà vues milles fois ailleurs. Il n'y a strictement rien à sauver. Bon, allez, je sauve un court passage où la mise en scène fait pour une fois preuve d'un peu d'intelligence : ce long plan fixe où l'une des gosses joue avec ce que l'on imagine être sa sœur, hors champ, avant que celle-ci apparaisse à côté dans le couloir. Je ne suis pas clair, mais ceux qui l'auront vu comprendront, et cela préservera aux autres aventureux le seul moment un peu malin du film. Car à part ça, RAS. Et on a droit à tous les clichés, de la petite vieille qui nous sort en trois répliques le b.a -ba des grands principes qui régissent l'existence des fantômes parmi nous, à la découverte du douloureux passé du fantôme en question, dans un flashback proprement hideux, où le comble du ridicule scénaristique et de la laideur visuelle sont atteints.




Les scènes de trouille sont très pauvres aussi, et sentent sacrément le rance. Je pense par exemple à cette scène où le docteur des gamines retourne dans la cabane où ses patientes ont grandi afin d'en savoir un peu plus sur Mama. Soudainement plongé dans le noir, le toubib se met à se servir du flash de son appareil photo pour voir ce qui l'entoure. Au fil des flashs successifs, Mama pointe le bout de son nez, et nous sommes supposés avoir les chocottes comme jamais, sauf que Muschietti semble ignorer qu'on a déjà vu exactement la même scène dans des titres bien connus tels Saw ou Shutter (pour ne citer qu'eux), avec une toute autre efficacité sur le spectateur, car les séquences en question étaient diablement mieux amenées et exécutées. Bref, c'est tout simplement navrant. Et ce n'est là qu'un exemple parmi tant d'autres...




Les 40 premières minutes de Mama se suivent d'un œil distrait, le rythme est tel que l'on regarde tout cela tant bien que mal, déjà passablement agacé, mais ça va encore. La deuxième partie du film est autrement plus terrible pour les nerfs, et je ne parle évidemment pas d'anxiété ni d'un quelconque effroi ressenti devant ce recyclage ignoble. Il devient alors évident qu'il n'y aura plus aucun retournement de situation capable de sauver les meubles. D'ailleurs, de surprise, il y en a finalement aucune, dans ce scénario où un revenant doit simplement accomplir un dernier méfait pour venger sa mort cruelle avant de décamper une bonne fois pour toute. Le pire du pire nous est réservé pour la toute fin, une conclusion grotesque qui nous propose une partie improvisée de tir à la corde opposant la terrible Mama à Jessica Chastain, sur une corniche, avec, au milieu, les deux gamines et, en guise de corde, la ceinture à nouer d'une robe de chambre. Et je ne raconte pas des blagues...




En parlant de Chastain, on se demande bien ce que la belle est venue faire dans cette galère. Affublée d'une tignasse noire qui ne lui sied guère, l'actrice assure le minimum syndical, et se contente d'arborer des tenues de rockeuse tutoyant trop souvent le ridicule. Certaines d'entre elles nous laissent cependant admirer une poitrine sautillante qu'on ne lui connaissait pas si volumineuse, tandis que d'autres s'avèrent impitoyables pour tout son bottom : moulée dans ses jeans grunges troués, la charmante Jessica a l'air d'avoir un gros cul et deux poteaux en guise de jambes ! C'est cruel ! On la préfère en rousse aérienne chez des cinéastes réellement inspirés par son visage si particulier, qu'en patate gothique dans cette horreur de film commis par un footballeur raté... Rien à dire des autres acteurs qui pataugent eux aussi là-dedans, notamment sur les deux petites, auxquelles j'avoue qu'on ne peut rien reprocher. Quoique si, j'ajouterai un mot sur ce dénommé Nikolaj Coster-Waldau : il est beau gosse, certes, y'a pas à dire, il ressemble à un surfeur viking, mais qu'il retourne donc chercher les vagues en Mer du Nord, il ne manquera à personne !




L'important succès rencontré par le film de Muschietti au box office américain doit laisser penser aux personnes peu curieuses que, cette année, Gérardmer ne s'est pas trompé. Et pourtant... Et pourtant ! Un festival comme celui-ci ne devrait-il pas plutôt mettre en avant des films moins faciles, plus exigeants et originaux, comme Berberian Sound Studio ou You're Next, qui concourraient aux côtés de Mama lors de cette sinistre édition ? Je n'ai pas vu ces deux films, je m'appuie seulement sur quelques avis de confiance, et je suis persuadé qu'ils sont infiniment mieux que la daube infâme de Muschietti. De toute façon, je me dis qu'on peut difficilement faire pire.

Pendant le générique d'ouverture, ma compagne a poussé un cri d'horreur lorsqu'elle a lu "Produced by Guillermo Del Toro". Elle se souvenait de Don't Be Afraid of the Dark. J'aurais dû l'écouter. Elle m'en veut encore. Elle m'en veut encore ! Meurs, Gérardmer !


Mama d'Andrés Muschietti avec Jessica Chastain, Nikolaj Coster-Waldau et Megan Charpentier (2013)

3 mai 2013

Les 4 fantastiques et le surfeur d'argent

La plupart des films de super-héros délivrent un message de paix, de tolérance, d'acceptation de la différence. C'est particulièrement le cheval de bataille de la saga X-Men, où les mutants luttent avec des armes très différentes contre l'exclusion et le rejet, et qui traite d'ailleurs le sujet avec plus d'intelligence que la plupart de ses concurrents. Récemment on a pu constater la quantité de gens, en France notamment, qui sont prêts à se battre corps et âme pour prôner une soi-disant normalité, une pseudo "loi naturelle", un modèle divin, qui parfois même affirment ouvertement leur mépris de l'autre, et qui sans le vote des députés du 23 avril 2013 se mobiliseraient sans fin pour prôner encore et toujours le conservatisme, quitte à stigmatiser autrui et à cultiver la haine.




Si au moins cette immense part de la population pouvait se montrer cohérente en rejetant et en boycottant la production hollywoodienne majoritaire actuelle, celle des super-héros en collants et des mutants capables de traverser les murs, de pisser des glaçons ou de mater à travers les fringues, cette masse de blockbusters merdiques qui ont le mérite de vanter, vite fait mal fait, la tolérance, l'altérité, le respect et l'amour du prochain, tout ne serait pas perdu, et ça leur donnerait peut-être un premier argument recevable auprès de nous. Mais même pas.


Les 4 fantastiques et le surfeur d'argent de Tim Story avec Ioan Gruffudd, Jessica Alba, Chris Evans, Michael Chiklis et Julian McMahon (2007)

1 mai 2013

Une Créature de rêve

La série Code Lisa a bercé notre adolescence. Quand nous avons appris qu'un remake du film de John Hughes à l'origine de la série et tourné en 85 était en branle, nous nous sommes dits qu'il était temps d'enfin le regarder ! On connait tous l'histoire (en tout cas Poulpard et moi) : Gary et Wyatt, deux nerds, risées de leur bahut, n'arrivent à rien avec les filles. Rien de rien ! Un soir d'ennui, ils décident donc d'inventer la femme de leur rêve sur l'ordinateur surpuissant à 1Mo de RAM de Wyatt. Après moult éclairs, une sublime créature débarque alors dans leur chambre comme par magie, exauçant tous leurs vœux, même les plus humides...

C'est donc à John Hughes, le fameux spécialiste du cinéma adolescent américain des années 80, que l'on doit cette idée ma foi toute bête mais diablement excitante, une variation du mythe de Frankenstein, revue et corrigée à la sauce teens et sexy. Le film, hélas, a terriblement vieilli, à l'image de son actrice principale, devenue une sorte de tract vivant anti chirurghie esthétique. Une Créature de rêve (en VO : Weird Science) a de bien nombreux défauts, liés en partie à son époque. La garde-robe des années 80 est une infamie, notamment sur une femme bien faite lorsque la tenue se veut aguichante. Le film est mal rythmé et trop rarement marrant, à l'exception d'une ou deux répliques surprenantes de vulgarité et du personnage de Chet, ici campé par un Bill Paxton sous tension (autre star au casting : Robert Downey Jr. en loubard très laid). A partir de son idée de départ, le scénario part dans tous les sens, quitte à nous perdre complètement en route, et se conclut n'importe comment. En bref, on est très très loin du meilleur de John Hughes, même si nous sommes contents d'avoir comblé cette lacune. 

Malgré cela, il faut reconnaître à John Hughes qu'il connaît bien son sujet. Il tient plutôt compte des réalités adolescentes, dans les limites imposées par une comédie tout public. Les ados du film n'ont que deux idées en tête : faire la fête et triquer. Son film est très tendancieux et n'occulte rien des envies sexuelles des personnages envers la femme créée. La première chose que font Gary et Wyatt après l'apparition de Lisa est de prendre une douche avec elle pour mieux la contempler dans son plus simple appareil. On devine alors qu'ils ont le sexe tellement dur qu'il pourrait fendre un chêne centenaire. D'autres allusions équivoques et des détails clairement craspecs parsèment le film et nous font régulièrement relever la tête à l'heure où les comédies pour adolescents sont tout ce qu'il y a de plus sage, totalement aseptisées et sans aucun esprit transgressif.

La série produite dans les années 90 et diffusée par France 2 était quant à elle tout ce qu'il y a de plus politiquement correct. Elle donnait cependant suffisamment d'idées pour mettre un adolescent en ébullition. Il faut dire que Vanessa Angel était une vraie tigresse. L'actrice avait trouvé le rôle de sa vie (on ne la recroisera ensuite que chez les frères Farelly). La série proposait un véritable festival sons et lumières pour tout amateur de belles pépés. Vanessa Angel apparaissait dans les tenues les plus affriolantes et plaçait la plupart des épisodes sur orbite, en particulier ceux de la première saison. Face à ça, on ne pouvait que serrer les dents et les poings en pensant à Wyatt qui, astuce scénaristique ridicule car pas du tout crédible, avait décidé de mettre des gardes fous pour empêcher tout abus d'ordre sexuel avec ou sur la créature. Bien conscient d'ailleurs qu'il s'agissait d'une question à vite évacuer, Lisa apparaissait nue mais censurée dès le tout premier épisode. Les scénaristes étaient ainsi immédiatement soulagés et délestés d'un épineux problème. Poulpard, quant à lui, maudit encore ces maudites barres noires...

Joel Silver, qui produira le remake, nous a promis une comédie interdite au moins de 18 ans, comme Very Bad Trip et 21 Jump Street. De quoi faire peur dans notre époque sclérosée, sachant que les deux comédies suscitées sont aussi subversives qu'un disque de Laurent Voulzy. Nous n'en attendons donc rien. Mais nous sommes tout de même curieux de connaître l'identité de celle qui sera condamnée à nous faire fantasmer et devra nécessairement correspondre aux rêves adolescents de son époque. Qui succédera à la sympathique Kelly LeBrock et à l'inoubliable Vannesa Angel ? On redoute Mila Kunis, Jennifer Lawrence ou Megan Fox, qui feraient perdre tout espèce d'intérêt au projet, et on conseille d'autres noms comme Amber Heard ou Jean Galfione. Petite requête perso : MEW... Mais dans le fond, on sait bien qu'un tel remake aurait plutôt dû être réalisé par Marc Dorcel ou John B. Root pour XXIst Sextury...


Une Créature de rêve de John Hughes avec Anthony Michael Hall, Kelly LeBrock, Ian Mitchell-Smith et Bill Paxton (1985)

29 avril 2013

Stoker

Notre collaborateur Paul-Emile Geoffroy est allé voir le nouveau film de Park-Chan Wook en avant-première accompagné d'Emilie B., et tous deux ont cordialement détesté la chose. Ils nous font part de leur sentiment sur cette œuvre et des pensées qu'elle a occasionnées :

Ce film, qui nous fut présenté par un agent de promotion en roues libres lors de son avant-première parisienne comme un OCNI (Objet Cinématographique Non Indentifié, sic), ce film, en dépit des désirs des responsables de son marketing, nous l'avons parfaitement identifié. Il ne s'agit certes pas d'une fabrication "absurde et belle", comme on voudrait nous en persuader. Tout spectacle cinématographique est une représentation et toute représentation donne à voir une interprétation. Lorsque le film est une oeuvre conjointe, comme c'est le cas ici (Park-Chan Wook à la technique, Wentworth Miller à la rédaction et au financement, le trio Goode-Wasikowska-Kidman à la rhétorique des corps), il peut s'agir d'un mélange d'interprétations. C'est le résultat de ce mélange que l'on voudrait occulter avec des mots-masques comme "absurde", "spectacle" ou "non identifié". C'est pourtant le résultat de ce mélange que nous avons vu et que nous ressentons le devoir de dénoncer.




Ce film est une œuvre totalitaire de propagande immorale. En apparence, l'intention de ses faiseurs et de ses vendeurs est de masquer cet état de fait, tant il est vrai que les démoconsocraties modernes ne sont pas encore tout à fait à l'aise avec l'idée d'acheter du dogme. Pourtant, le scénario écrit par Wentworth Miller (le jeune tatoué de la série Prison Break) semble dévier de cette prudente trajectoire puisqu'il s'affirme comme une très lisible profession de foi.

Il s'agit là de propagande puisque le scénario de Stoker fait la promotion, dénuée de toute critique, d'une opinion politique particulière, et pas n'importe laquelle puisqu'il s'agit de l'opinion selon laquelle aucune morale n'est valable lorsque le sur-être dépasse l'homme.

Cette amoralité pourrait cependant être défendue. Un auteur usant de dialectique et de critique, un auteur proposant le jugement serait sans doute en mesure de tirer son épingle de ce jeu dangereux, en s'inspirant de La Corde de Hitchcock, par exemple. Tristement, l'amoralité de Stoker ne se traduit que par la représentation d'une implacable immoralité de ses personnages. Le scénario fait ainsi l'étalage de l'inceste, du mensonge, de la tromperie, du meurtre, du viol, de l'envie, du mépris, de la jalousie et soyons clairs : du vice sous toutes ses formes et tous ses aspects.

Dans la mesure où toutes lesdites horreurs (espérons que nous nous accorderons sur cette qualification, et dans le cas contraire, permettez-nous de nous inquiéter de vous, chers lecteurs) nous sont assénées sans aucune critique , avec pour seule explication les premiers mots de Mia Wasikowska "je suis comme ça", nous avons choisi de juger dangereux et criminel un tel film.




L'art du storytelling de Wentworth Miller, dont il faut pour dénicher l'inspiration ne pas chercher à remonter plus loin que la série Dexter, est lui-même dénué de toute nuance ou de toute réflexion, c'est une écriture bête. Non seulement parce qu'elle commet des bêtises, des erreurs en jouant ainsi avec la morale (ces "bêtises"-là ne sont d'ailleurs pas des impairs aisés à excuser), mais aussi parce qu'elle ne propose rien du point de vue scénaristique. Que l'on cite Hitchcock pour vendre ce film est un comble. Entendre évoquer le maitre du suspense et se trouver devant un film à l'intrigue aussi prévisible serait déjà suffisant pour s'en prendre violemment aux publicitaires à l'origine de la remarque, mais on en viendrait ensuite à leur pardonner leur faute, car ce n'est sans doute point de méchanceté qu'elle fut issue, mais d'ignorance, puisque les pauvres gens qui vendent Stoker n'ont en réalité pas dû voir le moindre film de Sir Alfred. Comment en effet citer Hitchcock, dont les films étaient en bonne partie des réflexions morales, quand on se réfère à un film aussi dogmatique dans son immoralité ?

Ainsi croise-t-on une Nicole Kidman refaite à neuf, eugénique, vantant son éducation haut-de-gamme avec ironie (la seule et unique trace d'ironie de tout le film). Son personnage est prêt à oublier la mort de son mari dès le lendemain de l'enterrement, et à tomber dans les bras du frère du défunt. Cette femme, et c'est là le drame, représente la normalité. Elle est le relais du spectateur, en tant qu'elle est elle-même spectatrice du jeu des deux sur-êtres qui tournent autour d'elle et dont elle ne partage ni l'omnipotence ni la connaissance de soi. De là cette légère touche d'ironie, qui voudrait nous rappeler au monde réel et à un début (avorté) de critique mais qui sonne si faux dans la bouche de cette femme, elle-même proprement immorale et laide, même face aux deux monstres que sont sa fille et son beau-frère.




Eux, dotés de talents supersensoriels (une ouïe, une vision et un toucher magnifiés par des années d'apprentissage de maitrise de soi), sont montrés indépendants à toute technique voire incapables de toute bêtise. Ils sont dits extrêmement intelligents (India est la meilleure élève du lycée, Charlie a prévu tout le scénario depuis 18 ans) et doués de tous les dons imaginables. Ils savent disparaitre et apparaitre n'importe où, n'ont peur de rien, jouent du piano comme des maîtres, cuisinent comme des maîtres, s'habillent avec le meilleur goût, étalent leur culture européenne (le shérif ne connaissant pas Verdi, il méritera sans doute de mourir comme un chien, comme un être inférieur) et tuent avec une simple ceinture de cuir. On nous donne à voir des modèles de perfection, magnifiés par une mise en scène et des acteurs apologiaques et séduisants. Le film nous dessine leur portrait et nous sourit. Ils sont, ils le disent, "du même sang", c'est une affaire de sang, il faut avoir leur sang pour être comme eux, parfaits. Et ces êtres parfaits n'ont que faire des lois, que faire de la morale, que faire d'autrui en fait. Leur perfection ne fait-elle pas d'eux des dieux ? Tuer sans sourciller un membre de leur propre famille ne leur posera pas problème car ni les tables de la loi ni l'empathie ne sont dignes d'eux. Seule leur propre jouissance l'est.

Voici le modèle humain présenté sans fard ni échappatoire dans le film de Park Chan-Wook et Wentworth Miller. Un modèle sinon raciste du moins aryen, dogmatique et immoral. Oh cette idée selon laquelle l'amélioration du logiciel humain vaut tous les sacrifices et toutes nos admirations n'est pas restreinte au scénario de Stoker, c'est certain. Des navets peut-être moins dangereux mais tout aussi séduisants se sont déjà parés de cette fascination pour le sur-être (on pense notamment à Limitless) et il est certain que Stoker ne sort pas de nulle part et ne fait qu'aggraver une tendance inquiétante.




Ce film s'inscrit par ailleurs dans une actualité morbide, il est l'oeuvre d'une industrie de la déshumanisation. Il fait acte d'objet supplémentaire sur la longue chaine de montage produisant la prolétarisation des personnes.

Comme tout instrument de cette machinerie (laquelle tend ces dernières années vers des proportions gulliveriennes), Stoker ne se contente pas de montrer la fin de la personne humaine, il est aussi dans son être-propre un acte déshumanisant. Ergo sa présentation promotionnelle abrutissante qui n'est rien d'autre que la même entreprise de marketing utilisée depuis des années pour vendre un produit par les mots sans en rien dire, une méthode dont le grand âge n'appelle ni respect ni retenue et dont la critique n'est jamais obsolète. Les acteurs de l'objet-film en sont ses spectateurs, ceux-là mêmes que l'on rend bêtes en leur pré-mâchant la pensée à grands coups d'adjectifs. Parmi eux, ceux qui devraient être au rang des premiers critiques de l'objet-film, c'est-à-dire précisément les blogueurs et autres journalistes culturels invités lors des avant-premières promotionnelles, ceux-là sont ciblés et mitraillés avec une violence redoublée par les artisans de la prolétarisation : on leur offre la séance, on les bombarde de bande-annonces, de textes sans substance résumant film, projet et "accomplissements", on leur donne les mots qui leur serviront à écrire leurs papiers et on ne manque pas de leur projeter un bonus (le vidéo-clip d'une chanson présente sur la bande-originale, sur des images de la réalisation d'une affiche pour le film, finalement jamais parue, sic) avant-même que le film ne démarre. Plus encore qu'au bas-public, on met à bas les remparts de la critique en écrivant directement dans l'esprit des "spécialistes" ce qu'ils devront penser du film : voilà une "fable absurde" d'une "sauvage beauté" magistralement mise en œuvre par "celui qui vous a apporté Old Boy".

C'est ainsi que l'on espère retirer aux acteurs du film-objet tout choix.




Quant aux acteurs de l’œuvre filmique, leur rôle n'est pas moins dénué de sens. Qu'il s'agisse de l'unique expression faciale de Matthew Goode (le sourire en coin du vainqueur), chantre du mannequinat hollywoodien, de l'immobilité du visage recréé de Nicole Kidman (qui ressemble de plus en plus à Lana Del Rey) ou de l'apprentissage par Mia Wasikowska de l'apathie (même la suicidaire Lydia interprétée par Winona Ryder dans Beetlejuice, ou la fantomatique Mercredi de la Famille Adams véhiculaient un plus large panel d'émotions), tout est fait pour n'imposer qu'une seule et unique impression sur le spectateur, celle d'un détachement du réel, d'un divertissement, d'une diversion. On fait du spectateur une larve en lui offrant comme modèles des larves, substituts d'humanité, simulacres de personnes et même pas individus, des caractères dénués de tempérament : un mannequin, une poupée de cire et dans le rôle principal de ce "conte" iniatique, le jeune sur-être en apprentissage de son inhumanité, prêt à séduire le spectateur dans son non-acte de jugement, et donc à l'inspirer à n'être pas.




Jugerons-nous la création visuelle de Park Chan-Wook ? Ce serait une question vite résolue tant le "savoir-faire" et la "maîtrise" délivrés par le réalisateur s'apparentent moins à de l'art qu'à une démonstration technique. Les effets spéciaux pullulent avec ostentation (et parcimonie car le "goût" l'impose) et ne servent à rien, du très éprouvant générique à l'apparition récurrente et futile d'une araignée. Comme lorsque Charlie et India jouent un quatre-mains au piano, il ne s'agit que pour celui qui fait de jouir de son faire, en exposant à tous l'étendue de son savoir(-faire). C'est exactement le même sentiment que nous évoque l'anecdote symbolique et lourde des souliers offerts par l'oncle, finalement échangés contre une paire de Louboutin de 20cm de haut en peau de crocodile, placement de produit aussi fortuit que le sont les intérieurs de la maison, les décors extérieurs et autres vêtements tous du meilleur goût, rappelant un catalogue de tendances (un concours fut d'ailleurs organisé par Fox Searchlight sur Pinterest pour récompenser ceux qui réussiraient le mieux à retranscrire l'"ambiance" du film"). Jamais ne croyons-nous à la tangibilité de cette maison ou de cette famille trop lisse, trop propre (même quand elle se salit et c'est monnaie courante). Cet amoncellement de clichés et de "bon goût" participe de l'étouffement qu'exerce le film sur le spectateur et que la mise en scène très plate et les dialogues attendus ne soutiennent même pas au point d'en faire une oeuvre dite "maîtrisée".

Il n'y a rien à sauver de Stoker mais ce n'est pas un film "oubliable", au contraire. Il faut nous en souvenir et nous souvenir de notre humanité. Il nous faut combattre de tels films et surtout ne pas les laisser faire sans proposer un dévoilement sinon de leurs intentions au moins de leurs erreurs. Nous pouvons encore croire Stoker l'oeuvre commune d'une bande de faiseurs trop divertis de la réalité pour mériter l'opprobre mais alors nous n'excuserons leur ignorance qu'au prix d'une prise de conscience par eux et par tous du danger que représente la multiplication de telles catastrophes culturelles, de tels monuments bâtis par bêtise à la gloire de l'immoral et du vice. Il est indispensable que la dialectique ne disparaisse jamais au cinéma, ni nulle part ailleurs, tout comme il est essentiel que jamais nous autres spectateurs ne nous laissions départir de notre jugement.


Stoker de Park-Chan Wook avec Mia Wasikowska, Nicole Kidman et Harmony Korine (2013)