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23 décembre 2025

Résurrection

Dans le supplément du DVD édité par Elephant Films, l'historien du cinéma Laurent Aknin explique fort bien en quoi ce Résurrection de Daniel Petrie est une œuvre intéressante qui mérite d'être vue. Monsieur Aknin présente le film avec sérieux, sans grande passion mais avec une certaine conviction. On devine aisément qu'il ne s'agit pas de l'un de ses films de chevet, mais qu'il a plutôt dû le regarder dans le cadre de ses recherches personnelles, professionnelles, et a su en relever le modeste intérêt. Sorti en 1980, Résurrection a rencontré un beau succès outre-Atlantique mais demeure assez méconnu en France. En le redécouvrant aujourd'hui, on comprend aisément pourquoi. Il n'y a pas grand chose qui vaut vraiment le coup d’œil là-dedans, on peut passer son chemin sans louper une pépite injustement oubliée, et c'est surtout la prestation habitée d'Ellen Burstyn, dans un rôle lumineux qu'elle a peut-être choisi en réponse à celui de L'Exorciste, qui permet de ne pas décrocher. Autre élément notable : ce mélo, réalisé lors de cette période trouble et transitoire de l'histoire du cinéma américain – plus tout à fait dans la mouvance des années 70, pas complètement inscrit dans les moins glorieuses eighties – a une façon étonnamment simple d'aborder la question des croyances religieuses, mais pour que vous compreniez cela, il faut que je vous raconte viteuf le pitch...


 
 
Pour l'anniversaire de son mari, Ellen Burstyn a une géniale idée : lui offrir une nouvelle bagnole du tonnerre. Quelques centaines de mètres plus loin, rien ne va plus : trop désireux de faire rugir le moteur de son bolide flambant neuf, le mari se montre assez peu prudent... Occupé à sourire idiotement à sa femme sans regarder devant lui, et pour éviter de justesse un jeune skateur qui traversait la route, il envoie valser le véhicule par-dessus une falaise escarpée, direction l'Océan Pacifique. L'accident est impressionnant, efficacement mis en scène. Bref, brutal, avec un effet de verre brisé judicieux pour représenter le pare-brise qui éclate et la vie qui bascule : on est légèrement sous le choc. Résultat : un mort sur le coup (le mari), et une blessée grave qui ne chemine pas jusqu'à la lumière au bout du tunnel mais perd l'usage de ses jambes (Burstyn). Ellen Burstyn aura bien du mal à se remettre de la mort soudaine de son époux, regrettant son cadeau empoisonné, et le spectateur l'encaisse difficilement aussi, d'autant plus que le défunt était incarné par le sympathique Jeffrey DeMunn, acteur au nom pourri, à la tronche découpée à la serpe et au sourire ravageur (la preuve !) déjà croisé dans des tueries des années 80 comme Hitcher et Le Blob. À la sortie de l'hosto, notre rescapée s'en va vivre chez son facho de père, dans un bled paumé ressemblant plus ou moins au trou de balle du Texas. Et c'est là-bas qu'elle découvre progressivement ses dons de guérison, qu'elle emploie d'abord sur elle-même afin de marcher de nouveau (bien pratique). Elle devient ainsi faiseuse de miracles et fait peu à peu le buzz.



 
Résurrection est le premier film (à vérifier, mais je fais confiance à Monsieur Aknin) qui traite d'expériences de morts imminentes de façon sérieuse et non à des fins fantastiques ou horrifiques. Dan Petrie en propose une vision assez jolie bien qu'elle corresponde tout à fait aux clichés qui lui sont associées. De la lumière au bout d'un tunnel sombre ; les silhouettes des proches, déjà disparus, que l'on s'apprête à rejoindre, etc. Tout y est, mais c'est franchement fait avec un certain goût. La lumière choisie a une teinte violette qui donne un caractère un peu psychédélique à ce passage-clé du film, plutôt à mon goût (Douglas Trumbull y a peut-être repensé trois ans plus tard quand il a réalisé les passages les plus dingues de Brainstorm). Et l'on sent déjà tout le sérieux du film de Dan Petrie, qui ne traite pas ce sujet à la légère. Cette foi en ce qui nous est montré ne fait aucun doute et permet de faire passer la pilule très naturellement. 
 
 

 
Ce qu'il y a donc de particulièrement remarquable ensuite, c'est la façon toute aussi simple qu'a Danny Petrie de nous montrer les diverses réactions des différents personnages face au pouvoir paranormal de guérison de notre miraculée ainsi que le choix de cette dernière de l'accepter sans se poser plus de question, en refusant, sans faire réellement de vague, d'être associée à une religion, à une manifestation divine ou que sais-je. C'est assez étonnant. Le film évite ainsi les lourdeurs et donne l'impression de se faufiler tel un serpent prudent sur un terrain miné (ou en tout cas propice à un film particulièrement pénible). La pression que subira la guérisseuse sensass campée par Ellen Burstyn l'amènera cependant à vivre recluse, à se retirer de la société, ce dont nous prenons conscience lors d'une dernière scène plutôt réussie là encore grâce à simplicité, et se déroulant quelques années plus tard. Pour faire complètement le tour des qualités modestes de ce film, notons la présence d'un super chien, une adorable boule de poils pleine d'amour auprès de laquelle Ellen Burstyn trouve du réconfort avant qu'un jeune et fringant Sam Shepard ne s'intéresse à elle de plus près. Enfin, je précise que la jaquette du DVD Elephant Films est réversible, ce qui n'est pas si courant et mérite d'être souligné. Cela en fait une pièce de choix à ranger au sein de sa collection.
 
 
Résurrection de Daniel Petrie avec Ellen Burstyn, Sam Shepard, Jeffrey DeMunn et Richard Farnsworth (1980)

31 juillet 2014

Un été à Osage County

Deux statuettes, une de chaque côté, c'est mauvais signe... Voici donc la dernière grosse machine à Oscars rouillée des frères Weinstein, également produite par George Clooney, le gars qui perd tout capital sympathie dès qu'on imagine la gueule de sa dvdthèque. Je m'attendais à une pure horreur, je n'ai pas été déçu. Un été à Osage County... Déjà quel titre ! Quel toupet ont les américains, quand même, à considérer que leur pays est le centre du monde, forcément connu de tous. Les français n'auraient jamais pour idée d'intituler un film voué à l'exportation et porté par une ribambelle de stars "Un automne au Parc de Millevaches" quand bien même le nom du lieu-dit serait beaucoup plus agréable à l'oreille. Osage County, c'est un petit bled perdu dans les Grandes Plaines, en gros, c'est dans l'Oklahoma, soit l'équivalent de notre Limousin, précise-je pour justifier arbitrairement ma comparaison. Un endroit où il ne fait pas bon vivre, où l'on imagine aisément que les gens se créent des problèmes, simplement pour casser leur ennui quotidien. C'est tout à fait le cas de la famille Weston, amenée à se retrouver suite à la disparition du vieux papa.




Au prétexte d'une réunion familiale forcée, Un été à Osage County consiste en une enfilade de scènes d'engueulades qui se succèdent à n'en plus finir, à un rythme infernal, rarement ponctuée par de courts moments d'apaisement d'une niaiserie à toute épreuve, le tout filmé très mécaniquement et interprété dans une sorte d'hystérie collective autosatisfaite tout simplement gerbante. Rassurez-vous, le titre français est mensonger, l'action du film ne se déroule pas sur tout un été, mais seulement le temps d'un week-end. Mais quel week-end ! Une journée de plus au sein de cette famille, et c'en était fini pour moi. Dès la première scène, Sam Shepard fout le camp et on le comprend. Peut-être est-ce lui le Auguste du titre original ? On l'ignore... Le vieil acteur, au flair incomparable, semble sentir la merde venir. Il a tôt fait de décamper. Il est le seul qui ressort presque grandi de cette expérience, puisqu'il a su mettre en avant son sens inné du timing. En revanche, s'il vous reste une once de respect pour Meryl Streep, évitez ce film par tous les moyens. Dans le rôle d'une mère de famille incroyablement tyrannique, l'actrice est tout simplement insupportable. Il faut dire que son personnage, ahurissant de méchanceté gratuite, débitant des horreurs à un rythme effréné, humiliant à qui mieux mieux, entre directement au Panthéon des pires raclures jamais filmées aux côtés de Jason Voorhes et HAL 9000. En cabotinant comme pas possible, la vieille actrice n'arrange rien à son cas. Streep devance même ses répliques, ce qui pose parfois problème... Elle joue totalement à contretemps ! Les autres ne suivent pas, broyés par la mécanique sans faille de l'actrice bicentenaire ! La mégère postulait là pour sa 78ème nomination, on imagine toute sa motivation, toute sa détermination. Ça fait froid dans le dos ! Son atroce personnage est atteint d'un cancer de la bouche, symbole lourdingue des saloperies blessantes qu'elle débite à longueur de temps. Quand on voit ça, on se dit que, finalement, Albert Pacino et Bobby De Niro ont une fin de carrière pas si dégueulasse que ça... C'est dire !




Face à elle, Meryl Streep retrouve Julia Roberts, qu'elle n'avait encore jamais croisée. C'est une première. Nous sommes supposés trouver ça fabuleux. La rencontre de deux géantes. Tu parles... Les deux stars ne trouvent rien de mieux à faire que de s'adonner à un pitoyable combat de coqs. Lors d'une longue scène de repas apocalyptique, le point d'orgue du film entier, les deux femmes finissent littéralement par s'écharper après s'être affrontée dans un concours d'acting ridicule et interminable. Julia Roberts, les cheveux sales, parce qu'elle joue une femme ordinaire, est plus laide que jamais. Elle a beau y aller mollo sur le maquillage, son physique ne colle pas avec le Midwest. Sa bouche pourrait engloutir tout le reste du casting, à commencer par le désespérant et fantomatique Ewan McGregor. Viendra un jour où il faudra faire le bilan de la carrière de cet acteur, et j'espère pour lui que ce jour-là coïncidera avec sa mort, ça lui permettra d'éviter un mauvais moment. A côté de lui, on retrouve la revenante Juliette Lewis. Pendant la première heure, on se demande "C'est quoi ce zombie aux cheveux rouges ? Ce serait pas Juliette Lewis ?!", et pendant la seconde, on ne fait que se répéter "Mais putain oui, c'est Juliette Lewis cette espèce de zombie aux cheveux rouges !". J'apprends à l'instant que Jim Carrey a failli jouer son mari, rôle qui échoit au dénommé Dermot Mulroney, un habitué des pires films indé. C'est donc ça, la plus belle chose qui soit arrivée à Jim dans les années 2010, avoir loupé ce rôle ! Mais on ne va pas s'attarder plus longuement sur les acteurs, cibles trop faciles, même s'il est tout à fait logique de s'en prendre à eux après avoir subi ce festival de cabotinage...




C'est surtout le scénariste qu'il faudrait punir, ou plutôt, Tracy Letts, l'auteur de la pièce de théâtre ici adaptée. C'est aussi à lui, lauréat du prix Pulitzer en 2008, que l'on doit Bug et Killer Joe, toutes deux adaptées par William Friedkin. Dans Killer Joe, il y a un sens de l'excès, un jusqu’au-boutisme assez jouissif, une sorte de second degré et une outrance bien calculée, peut-être permis par Friedkin, je l'ignore, tout cela fait que le film passe plutôt bien et que l'on peut prendre un certain plaisir à voir ses idiots rednecks se massacrer. A Osage County, rien de tout ça. Aucun humour, rien. Si certains ont su rire devant les crises hystériques de cette famille, il s'agissait d'une réaction d'auto-défense tout à fait bienvenue pour survivre à la séance de ciné. Pendant la scène de repas précédemment évoquée, on peut penser que le film s'essaie à l'humour le plus noir à un moment donné, mais c'est aussitôt désamorcé par la lourdeur et le sérieux de l'ensemble. Pendant ce petit week-end en famille, des secrets de famille énormes sont révélés pratiquement à chaque scène. Un seul d'entre eux suffirait à faire imploser la plus solide des familles, mais non, c'est un film américain de la pire espèce, il nous faut le menu XXXL. Face à un tel enchaînement d'horreurs, on finit par prédire le pire, et on est rarement déçus. Elle n'est pas lesbienne, elle couche avec son cousin ! Ah, ce n'est pas son cousin germain, c'est carrément son frère ! Ces révélations grotesques finissent très vite par nous fatiguer. Ces engueulades répétées, se terminant même parfois un pugilat, m'ont même évoqué le Polisse de Maïwenn, curieusement. Les deux films produisent un peu le même effet. Ils terrassent et dégoutent, scotchent et révulsent, répugnent et désespèrent tout à la fois. Devant ça, on est forcément captivés. L'être humain est ainsi fait, nous aimons assister aux empoignades d'autrui. Cela explique le succès d'une certaine télé-réalité. Ces films-là ne valent pas mieux. Une insulte à l'humanité toute entière.


Un été à Osage County de John Wells avec Meryl Streep, Julia Roberts, Ewan McGregor, Chris Cooper, Juliette Lewis, Abigail Breslin, Benedict Cumberbatch et Sam Shepard (2014)

7 mai 2013

Mud

On l'a dit, on l'a redit, et on le répète, Jeff Nichols fait partie des jeunes cinéastes contemporains les plus doués et les plus intelligents. Mud, son troisième film, est un peu moins strictement indépendant que les deux précédents - avec tout ce que cela implique : davantage de personnages, de noms connus à l'affiche, d'action, de modèles narratifs canoniques et de musique, toutes proportions gardées -, et prend de vrais risques en multipliant les sujets (l'amour sous toutes ses facettes, amour filial, amical ou conjugal à tous âges) et les approches (conte pour enfant, drame adolescent, film d'aventure, récit d'apprentissage, drame familial, drame social, film de gangster), mais Nichols brave les difficultés, ressort grandi de tout ce qu'il tente, évite tous les écueils et réussit à nouveau un petit miracle.




L'intelligence du cinéaste est telle qu'il se tire de tous les guêpiers dans lesquels il s'est lui-même fourré (rappelons qu'il est aussi scénariste de ses films). Et si l'on ne peut s'empêcher de donner une fois de plus dans la critique positive par la négative, vantant les mérites d'un artiste pour tout ce qu'il ne fait pas et que tant d'autres à sa place auraient malheureusement fait, chose qui ne viendrait pas à l'esprit pour d'autres cinéastes de l'acabit de Nichols (ne citons que Kelly Reichardt), c'est que Jeff Nichols, au lieu de se tenir à l'écart des sentiers battus, se les impose et les affronte, quitte à composer avec des situations narratives éculées qui suscitent des attentes inquiètes chez les spectateurs mal-habitués que nous sommes. Il faut dire à quel point on se désespère, devant un film d'une telle subtilité, d'être à ce point conditionné par la vision répétée de films qui n'en ont aucune. Qui ne s'attend pas, quand Galen (le toujours excellent Michael Shannon) aperçoit son neveu en train de causer avec Mud (le très beau McConaughey), à ce que l'oncle du petit Neckbone (Jacob Lofland) dénonce le meurtrier en cavale, ou empêche son protégé de l'aider ? Qui n'est pas persuadé qu'Ellis (le jeune Tye Sheridan est déjà impressionnant) va se faire attraper par les chasseurs de prime quand il retourne voir Juniper (Reese Witherspoon) au motel ? Qui ne craint pas, dans la fusillade finale, que le père d'Ellis tire sur Mud en le prenant pour l'agresseur de son fils ? Ou que les salopards de l'histoire ne s'en prennent au petit Neckbone qu'ils viennent de capturer, pour parvenir à leurs fins ?




Et pourtant rien de tout cela n'arrive. Et quel soulagement. Mais le plus fort dans tout ça, c'est que Nichols, qui a le don de prendre des tournants surprenants face à la plupart des pièges qu'il s'est créés, se laisse néanmoins aller à certaines facilités, glisse parfois vers l'attendu et le redouté, comme lorsqu'Ellis tombe dans le ruisseau ou quand le vieux Tom Blankenship (gigantesque Sam Shepard), ancien tireur d'élite, comme le scénario nous l'a plusieurs fois répété, reprend finalement du service et fait parler la poudre au moment opportun. Dans ce dernier cas, on est typiquement face à un "truc" de scénario qu'on attend d'un film d'action bateau, d'ailleurs c'est plus ou moins ce qu'on nous sert à la fin du récent Jack Reacher, et si tant est qu'on l'accepte dans un film avec Tom Cruise, c'est tout ce qu'on ne veut pas voir chez Nichols. Pourtant, allez savoir comment, le cinéaste a un talent tel que rien ne paraît idiot ou facile chez lui, et qu'on marche à fond dans son histoire, y compris quand il emprunte quelques raccourcis et marche sur des cordes bien usées. C'est que la beauté des personnages écrits par Jeff Nichols, caractères sensibles, intelligents et touchants, tous aimables, au sens littéral, ajoutée au talent immense du cinéaste pour choisir et diriger ses acteurs, à la finesse qui se dégage du script ainsi que de la mise en scène, emporte le morceau et nous a conquis de longue date quand ces éventuels poncifs surviennent.




Se confronter à des stéréotypes narratifs et les sublimer - le jeune Ellis est à l'image de son auteur, lui qui projette un idéal romantique cliché et tente de le reproduire en mieux - n'est qu'une preuve parmi d'autres du courage du jeune cinéaste américain. Écrire un film d'une telle richesse thématique, entremêler autant de personnages, de genres et d'émotions, convoquer qui plus est tout un réseau de références littéraires, cinématographiques ou mythologiques, n'était pas une mince affaire. C'est par conséquent sur le récit, les personnages et l'émotion que Nichols se concentre en grand "storyteller", quitte à retourner vers une mise en scène discrète, digne de son premier film Shotgun Stories, moins audacieuse ou frappante que celle déployée dans le sublime Take Shelter. Le cinéaste travaille clairement ici sur l'histoire, une histoire qui rappelle les romans d'aventure de l'enfance. On pense, dès le début du film, aux oeuvres de Mark Twain (quand Ellis et Neckbone traversent le fleuve Mississippi), voire à L’île aux trésor de Stevenson (via l'apparition de Mud, avec son empreinte marquée d'une croix), mais aussi au cinéma de Robert Mulligan (To Kill a Mockingbird) ou à Stand by Me, films centrés sur des petits sudistes, rendus matures par les difficultés économiques et sociales de leur coin et déjà marqués par les aléas sentimentaux de leurs parents ou par leur absence, qui se mettent en quête d'une histoire à vivre, quitte à grandir d'un coup et à recevoir quelques coups. Nichols évoque aussi de grands récits métaphysiques (évidemment Aguirre, la colère de Dieu, avec ce bateau perché dans un arbre) et propose une plongée franche au cœur du romanesque, celui des contes fantastiques (après tout l'histoire est engendrée par un gamin, et même les noms évoquent les romans de piraterie ou la mythologie : Mud, Neckbone, Juniper...) avec leur lot de magie et de cruauté.




Mud apparaît donc autant comme un film d'aventure que comme une réelle aventure cinématographique pour son auteur qui, contrairement à ce que pourrait laisser croire la tournure (relativement) plus commerciale de son nouveau film, prend des risques et gagne encore en ampleur avec ce récit très riche, très étoffé, ancré dans une foule de genres et de courants romanesques réinvestis avec talent. On a hâte que le cinéaste renoue avec les tentatives formelles plus franches et très réussies de son deuxième film, mais on se réjouit de le voir nous embarquer avec brio dans un grand récit sur l'amour, ses conditions et sa force de conviction. D'autant que le cinéaste, principalement occupé à raconter, n'en oublie pas de filmer et le fait magnifiquement, qu'il s'agisse de mettre en avant ses superbes acteurs ou la nature sauvage, mystique, de l'île secrète et réservée. Ces plans de paysage qui ponctuent les trajets de Mud et des deux garçons sur la petite jungle flottante, sont tout sauf des plans de coupe ou des contemplations extatiques et esthétisantes, ils participent de l'envoûtement fantastique du récit et sont autant de lieux parcourus ou à parcourir par une enfance en voie de métamorphose, sur le point d'apprendre le mensonge et la trahison et d'essayer de se maintenir hors de leur portée. Car même si l'espoir demeure un horizon, rien n'est simple dans le monde dépeint par Jeff Nichols, qui mêle les histoires et les registres, parvient aussi à jongler entre humour et émotion, et réussit son nouveau défi avec l'intelligence qu'on lui connaît, intelligence qui désormais n'est plus à prouver.


Mud de Jeff Nichols avec Tye Sheridan, Matthew McConaughey, Reese Witherspoon, Sam Shepard, Sarah Paulson, Ray McKinnon et Michael Shannon (2013)

14 février 2013

Bandidas

Quelle fausse bonne idée que ce film. Nous n'étions pas beaux à voir le jour où on a lancé Bandidas. Nous en étions alors à notre cinquième année de colocation et de célibat et avions profondément envie de bandider devant ce film aux mille promesses. Désœuvrés, nous étions prêts à nous lancer dans notre première séance de stimulation de zones érogènes commune, voisine. Mais rien à faire. On aurait dû flairer l'embuscade quand on a vu le nom de Luc Besson au générique, à côté du label "producteur" (tout le monde sait que tu réalises aussi ces daubes Luc, à quoi bon se planquer quand on est gros comme un camion !). Luc Besson a-t-il déjà fait triquer quelqu'un, à part quelques garçons manqués venus des balkans ? Et pourtant, une fois n'est pas coutume, il n'a pas tapé dans le tas d'os blond platine pour Bandidas, il est allé puiser dans le vivier hispanique à cheveux d'ébène, à bonnets triple-E et à regard de braise avec Pénélopé Cruz sur ma gauche et Salma Hayek sur ma droite.




Le pire c'est que les deux actrices ne sont pas vraiment farouches, surtout Pénélopé Cruz, qu'on a déjà vue nue recto-verso mille fois mais qui s'avère étonnement frileuse sous le cagnard texan. Alchimie forcée entre ces deux actrices d'un autre monde. Rien ne se passe à l'image. On est loin de la tradition des chest-sterns (western with chests) dont Bandidas se veut l'héritier direct, fier de s'afficher en remake de cette saloperie qu'était Les Pétroleuses, avec Brigitte Bardot et surtout Claudia Cardinale, qui se plaçait "là" comme on dit, à un tout autre niveau. On est loin aussi de Belles de l'ouest, ce film qui marqua nos années de CP/CE1 avec son défilé de femmes de tous poils : Madeleine Stowe, femme froide en apparence mais nympho pure et dure en sous-sol, Andie MacDowell, qui faisait encore consensus à cette époque-là, on ne peut pas le nier, et deux connasses blondes dont, pour les plus vulgos d'entre nous, Drew Barrymore, avec son charme ricain au rendez-vous scabreux.




Marée basse à domicile, nos colts perso sont restés en west-berne devant ce film puritain, cette pure opération marketing vouée à piéger des desperate housewives dans notre genre. On sent que Steve Zahn et Sam Shepard, les seconds couteaux du film, se sont laissés berner eux aussi, quand le dernier plan du film nous les montre chevauchant au soleil couchant, bras dessus bras dessous, l'ombre de leurs gaules d'outre-tombe dessinée sur le sable chaud et remplaçant celles des cactus attendus. Finalement ce film n'est rien de plus qu'un de ces dvds-blagues qu'on offre à nos oncles à Noël. "Ah c'est ce Noël-là où tu m'avais offert Bandidas, gros fumier ! Acheté à 2 euros chez Disc King juste pour me faire chier !"




NB. L'affiche de ce film fait partie de celles qui ont été réalisées par des schnocks de première, infoutus de coller le bon nom sur la bonne actrice. Ca pose aussi problème dans Men In Black.


Bandidas de Joachim Roenning et Espen Sandberg avec Penelope Cruz et Salma Hayek (2006)

4 janvier 2012

Blackthorn

Nous étions tentés de mettre ce film dans nos tops de fin d'année, dans l'espoir de le faire un peu mieux connaître tant il est plaisant. Mais ça n'aurait pas été très honnête parce que Blackthorn n'est pas un grand film, c'est un film modeste et réussi et qui donne envie d'en retenir les nombreuses qualités quitte à faire l'impasse sur de menus défauts qui nous rappellent que c'est un presque premier film. Premier long métrage américain de Mateo Gil, Blackthorn part de l'incertitude quant à la mort de Butch Cassidy pour élaborer une fiction sur ce qu'aurait pu être la fin de sa vie. Pour incarner cette légende du Far West, Sam Shepard, avec sa vieille tronche burinée, son profil d'aigle aiguisé par les années qui force le respect, trouve un rôle à sa mesure auquel il donne toute sa prestance. C'est un vrai beau rôle de vieil acteur, et y'en a pas tant que ça*. Shepard, heureux comme un pape, se laisse aller à pousser gaiement la chansonnette, interprétant dans son intégralité "Sam Hall", ce classique de la country que Johnny Cash nous avait rendu agréable, et il donne une vraie gueule à un Butch Cassidy sur le retour, embarqué dans une course poursuite aux côtés d'Eduardo Noriega, l'acteur espagnol abonné aux rôles de petites frappes.




Porté par le charisme de Sam Shepard et d'un casting du reste très bien choisi (Ed Noriega donc, idéal dans les rôles de petites frappes, Dominique McElligott, une splendide Etta James, et Stephen Réa, le fameux producteur de jus d'orange), Mateo Gil réalise un western droit dans ses bottes, respectueux du genre, qui chatouille le mythe et lui donne de l'ampleur, qui prend son temps pour installer personnages et récit, doté en outre d'une histoire prenante et très efficace. Tout cela nous fait dire que si nous avions vu le film plus jeunes, nous en aurions été putain de fans. C'est pas la meilleure phrase de l'article mais on est là pour vous donner envie. Le plaisir que prend Mateo Gil à fabriquer un destin humain à une légende de l'ouest est très communicatif. Et quand on donne au réalisateur le Salar de Uyuni, le plus grand lac salé asséché (qui évoque le Gerry de Gus Van Sant), pour une journée, il en profite un max pour signer la plus belle scène du film**, celle qui a inspiré l'affiche et dont on se souviendra à coup sûr toute notre vie quand on entendra dans la rue le mot "Blackthorn", ce qui n'arrivera malheureusement jamais.




Pour quand même dire un mot sur les petites maladresses du film, elles résident principalement dans l'usage du flash-back. Le film est régulièrement entrecoupé de retours en arrière sur les derniers temps de la grande épopée de Butch Cassidy et sa bande, dont le kid (que j'imaginais plus petit), ce qui n'est pas réellement gênant, d'autant que l'acteur choisi pour interpréter Cassidy jeune est très bien trouvé et que le réalisateur évite de faire du spectaculaire en filmant les moments supposément glorieux de l'histoire du héros. Mais ces flash-backs ne sont pas non plus très intéressants et donnent au film un aspect parfois un peu conventionnel. Les flash-backs qui gênent davantage sont ceux qui parsèment la séquence où Stephen Rea, qui joue le type qui a poursuivi Cassidy toute sa vie et qui le retrouve vingt après son soi-disant décès, explique à sa proie de toujours qu'il a fait la connerie de s'acoquiner avec une petite frappe interprétée par Eduardo Noriega, lequel prétend avoir volé un grand exploitant de mines malhonnête à la Jean-Michel Aulas alors qu'il a en réalité dérobé les lourdes économies d'un groupe de villageois mineurs dont c'était l'unique richesse et la raison de vivre. Cette explication arrive un peu tard dans le film et prend les atours un peu regrettables d'un twist, mais elle est intéressante car elle montre à quel point Cassidy est resté coincé dans le passé, soucieux de jouer aux grands voleurs en volant les puissants d'abord, puis fidèle à ses principes et son honneur quand il décide de rompre son pacte avec Eduardo Noriega, et de rompre ses ligaments croisés par la même occasion, à la Eduardo justement, étonnant joueur Croate à 99% brésilien, trop pourri pour être à la Seleçäo, trop blessé pour jouer dans tous les cas. Sauf que sur cette explication donc, le cinéaste choisit de monter en flash-back des images où Cassidy aidait Noriega en flinguant des paysans revanchards à tout-va, autant d'images inutiles qui nous rappellent que Mateo Gil signe là ses quasi premiers pas derrière la caméra et qu'il est peut-être soucieux, à tort, d'emporter l'adhésion des spectateurs et de sur-dramatiser la scène d'une façon un peu grossière. C'est là le principal défaut de ce film qui n'en compte pas beaucoup d'autres quand bien même on sent que son inspiration visuelle n'est pas constamment à la hauteur de ses ambitions.




Mateo Gil est désormais une moving target under the radar, autrement dit, on regardera son prochain film avec intérêt. Après avoir été le co-scénariste et l'assistant réal des premiers films d'Alejandro Gonzalez Amenabar (ce qui lui aura quand même valu de rencontrer le diable, aka Eduardo Noriega, son acteur fétiche pour les rôles de petites frappes), après s'être donc levé du pied gauche dans sa carrière, Mateo Gil vient d'apporter une belle pierre à l'édifice du film de cozboys en signant un western ni classique ni crépusculaire, un western passé à l'étape suivante, apaisé et serein, dont le héros bien que légendaire n'est ni un surhomme ni un anti-héros déclinant, juste un vieillard passé à autre chose ou presque, qui exploite sa petite ferme et qui n'aspire qu'à une chose, aller retrouver son fils puis mourir au pays.


* RIP Al Pacino et Rest in Peace Bob De Niro avec tes rôles comiques foireux, va chier Morgan Freeman, l'abonné aux voix off avariées, idem pour Dustin Hoffman qui rejoue tous les jours Rain Man dans un asile pour vieux chiasseux, Robin Williams est son Docteur Patch attitré, Jean Rochefort, toujours perdu dans la Mancha, nous rend fou avec l'expression "A ma guise", Christobal Walken, à deux doigts du trépas, joue à la roulette russe tous les matins au ptit déj en souvenir du bon vieux temps et il finira pas se faire sauter la caisse entre deux pétales de Chocapic.

** Quand il y a une note de bas de page il en faut forcément deux pour être crédible. La voici. Juste pour dire que dans cette scène le réalisateur a su donner toute sa valeur au cheval en tant que moyen de locomotion noble et vital dans le Far West. Habituellement, dans les westerns, quand un cow-boy paume son canasson il s'en tape, et dès le plan suivant il en a un autre sous le cul, le frère jumeau de sa jument. Le cheval est alors réduit au statut de tas de viande méga utile mais peu précieux, comme les flingues qui, à peine déchargés, sont jetés au sol sans plus d'égards. Alors qu'ici, Mateo Gil nous fait éprouver la nécessité de posséder un cheval. Le perdre, dans le plus grand désert salé du monde, ce n'est pas un événement anodin, c'est un véritable cauchemar pour le futur piéton qui parcourt ce paysage morbide. Et pour qu'on retienne un tel détail, c'est que la scène est épique. Banco Mateo (Gil).


Blackthorn de Mateo Gil avec Sam Shepard, Eduardo Noriega, Stephen Rea et Dominique McElligott (2011)

13 mars 2008

The Notebook

Atteinte de la maladie d'Alzheimer Allie (Gena Rowlands) vit en maison de retraite. Tous les jours un autre vieux nommé Noah (Sam Shepard) vient lui lire la même histoire. Cette histoire c'est la leur, qu'Allie a couchée sur carnet quand elle a appris qu'elle était malade, pour que Noah la lui lise encore et encore et qu'elle ne l'oublie pas. À grands coups de flashbacks on retrouve donc Allie (Rachel McAdams) dans les années 30, jeune fille issue d'une famille extrêmement riche dans le sud alabamesque des États-Unis, éperdument amoureuse d'un beau jeune homme de basse condition, Noah donc (Ryan Gosling), dont sa mère tâche de l'éloigner sachant qu'il est pauvre et qu'elle veut que sa fille se marie par intérêt, comme elle, et qu'elle ait une vie aussi pourrave que la sienne. Ainsi sont-ils séparés non seulement par des beaux-parents ignobles, mais aussi par les obligations de la jeune étudiante qu'est Allie et par la guerre, qui lui prend Noah. Mais à la fin du conflit, alors qu'Allie s'apprête à épouser un avocat, elle tombe sur une photo de Noah dans le journal, qui vient de gagner Roland-Garros (cocorico), et décide d'aller le retrouver. Leur amour est intact et ils n'auront de cesse de le consommer. Mais Allie fera des allers et retours entre ses deux hommes, incapable de prendre une décision, avant de finalement choisir Noah avec qui elle passera le reste de sa vie jusqu'à ce que la mémoire les sépare.


Faut vraiment aller au cinéma voir des navets pour admirer des trépanés tout heureux de se prendre un gros gisclar sur le kloss

C'est l'histoire la plus chiante qui soit. C'est un film pour mamans mais c'est le dernier échelon du genre. C'est le Atonement du pauvre, y'a qu'à voir les actrices des deux films pour en voir les symptômes : alors que Keira Knightley nous refilait la chair de poule dans l'autre film, ici Rachel McAdams à deux voies nous donne quelque haut-le-cœur. Chacun sait que la plus ennuyeuse et convenue des histoires peut accoucher d'une grande œuvre d'art, et que ça n'est qu'une question de traitement, si l'on peut dire. Mais ne comptez pas là-dessus avec Nick Cassavetes. Si Roland Barthes a écrit Le degré zéro de l'écriture, ici Nick Cassavetes signe fièrement le degré zéro de la mise en scène. Ce film est d'une platitude, d'un mièvre, d'une petitesse sans frontières. Avant chaque scène, chaque dialogue, chaque plan, on sent venir, on imagine ce qui pourrait suivre de plus évident et de plus bête, car nous sommes nous-mêmes bien peu de choses (c'est mon amie la rose qui me l'a dit ce matin), et on n'est jamais déçu, on y a bien droit, inlassablement. Quand il n'arrive pas à le mettre en scène Nick Cassavetes raconte un élément de l'histoire en voix off. En réalité le générique d'ouverture donne le ton : une très longue suite de plans de paysages et d'oiseaux en vol au ralenti, filmés avec un filtre rouge écarlate sanguinolent sur fond de violons dégoulinants. Quand on est le fils de John Cassavetes, qu'on a la chance de réaliser un film grâce à cette filiation bienheureuse, et qu'on tourne une chiure pareille, on a encore moins le droit au pardon. En plus ce pauvre type traîne sa mère, la grande Gena Rowlands, dans la merde en lui refilant le pire rôle possible, ça c'est ce qu'on appelle un fils illégitime. Un gros bâtard.


The Notebook (N'Oublie jamais) de Nick Cassavetes avec Ryan Gosling, Rachel McAdams, Gena Rowlands, et Sam Shepard (2004)