31 mai 2020

Le Cas Richard Jewell

Petit Eastwood ? Grand Eastwood ? A chaque nouvelle cuvée, la question se pose. Le Point semble avoir tranché... Je serai moins catégorique de mon côté, même s'il s'agit à l'évidence d'un bon Eastwood, d'un Eastwood tout à fait correct. On constate au passage que cela faisait un sacré bail que le vieux Clint n'avait pas réussi à enchaîner deux films à peu près valables. Peut-être faut-il remonter à 2003 et 2004, Million Dollar Baby puis Mystic River, quand bien même ce dernier a sans doute fort mal vieilli... Bref, je laisse ce débat aux tintinophiles et à tous les fans hardcore du bonhomme. Une chose est sûre : bien qu'inférieur à The Mule, Le Cas Richard Jewell est un Eastwood honnête, plaisant à suivre, peut-être douteux sur certains points, mais animé, au fond, d'une espèce de chaleur humaine qui fait plutôt du bien, par les temps qui courent. On retrouve en effet au cœur du film la relation de trois personnages : Richard Jewell, son avocat et sa mère, respectivement campés par Paul Walter Hauser, Sam Rockwell et Kathy Bates. Ainsi, plutôt que nous livrer un énième film dossier cherchant à coller au plus près aux moindres détails d'une affaire réelle, celle de ce pauvre type qui, après avoir été le héros d'un jour pour avoir sonné l'alerte à la bombe lors des JO d'Atlanta devint le principal suspect du FBI et des médias, Clint Eastwood préfère donc se concentrer sur l'humain, sur l'émotion et plus précisément sur les liens qui unissent ces trois protagonistes. C'est en tout cas ce qui domine assez largement le film et aussi ce que l'on préfèrera retenir plutôt que de repenser au personnage ultra caricatural de la journaliste prête-à-tout incarnée par Olivia Wilde, dans un rôle à la mesure de son talent, et au portrait univoque qui nous est dressé du FBI lors de cette enquête où il suffisait visiblement de faire le trajet à pied entre une cabine téléphonique et l'emplacement de la bombe pour piger que Dick Jewell était innocent.




Ce nouveau film d'Eastwood doit beaucoup à ses acteurs, en particulier Paul Walter Hauser et Sam Rockwell, drôle de tandem à l'intelligence inégale mais soudé et déterminé à résister à la tourmente médiatique ainsi qu'aux viles manigances du FBI. Le talent des acteurs n'enlève rien à la jugeote du cinéaste ou de quiconque a eu cette très chic idée d'engager un acteur peu connu pour jouer Richard Jewell. Pour une fois, on ne se tape pas une vedette physiquement transformée qui vient nous faire son petit numéro (fut un temps où Jonah Hill et Leonardo DiCaprio étaient attachés au projet, on n'a rien contre eux mais, ici, on ne les regrette jamais). Paul Walter Hauser est impec là-dedans, avec son énorme bouille et son allure bedonnante, il parvient assez subtilement à se démarquer de ces autres figures de héros benêts bien connus. Quant à Sam Rockwell, lui qui d'ordinaire à tendance à cabotiner, à en faire trop, à se regarder jouer, il est ici parfait, juste comme il faut. Là encore, une partie du mérite peut revenir à Clint Eastwood pour avoir su le diriger et le canaliser ainsi. Le meilleur moment du film est sans doute cette scène où l'on se rapproche le plus de la comédie : quand Richard Jewell ne peut s'empêcher de parler aux agents du FBI venus faire une perquisition chez lui alors que son avocat lui a fermement recommandé de la boucler. Il faut voir les regards qu'adresse Rockwell à Hauser et les moues contrites de ce dernier en retour. Une scène très cool, qui cristallise bien ce qui se joue entre les deux hommes et qui s'adjuge également une bonne fois pour toute la complicité du public. L'espèce d'amitié qui se développe entre l'avocat et Jewell est assez jolie, simple, et ils ne sont pas si fréquents les films américains qui, aujourd'hui, osent tout simplement dépeindre ça. Je n'ai rien dit sur Kathy Bates, parce qu'elle fait le taff comme à son habitude, que voulez-vous : on voit la mère de Dick Jewell et à aucun moment l'actrice de Misery et compagnie. On est convaincu qu'elle a bel et bien passé la journée à cuisiner des gâteaux à son con de fils et qu'elle veut à tout prix récupérer ses tupperwares subtilisés par le FBI. Là aussi, Clint Eastwood pose un regard assez tendre et sensible sur cet amour maternel sans faille.




Clint Eastwood questionne donc encore la figure du héros, comme il le fait depuis tant de films maintenant. Après le pitoyable 15h17 pour Paris, où il filmait le plus platement du monde une bande d'arriérés mentaux devenir les sauveurs des passagers d'un train pris pour cible par des terroristes, il nous montre encore que derrière un gros lard un peu débile peut se cacher une âme sainte, un héros au cœur pur, un type profondément bon qui cherchait juste à faire son travail comme il faut. Mais plutôt que de nous démontrer par l'absurde ce qui peut pousser un homme à agir de façon héroïque, il se penche surtout ici sur l'incrédulité d'un brave gars face à un mécanisme, presse et fédéraux, qui le dépasse totalement. Le discours est assez convenu, un peu grossier, certaines ficelles sont dures à avaler (comment Richard Jewell peut-il encore ignorer qu'il est devenu le suspect numéro 1 quant le FBI vient pour la première fois chez lui, alors que sa mère est scotchée à la télé H24 ?), et l'on sent plus d'une fois que la mise en scène de Clint Eastwood est en mode pilote automatique (quelques secondes de trop sur la Macarena et des mouvements d'appareils pas toujours très heureux qui donnent l'impression d'un travail vite fait pas si bien fait, etc.) mais on se laisse aller sans souci devant ce 38ème film du vétéran, qui doit déjà être en train de boucler le 42ème. Un film qui, peut-être, ne marquera guère nos mémoires de cinéphages au fer rouge, mais qui n'enlève rien à la légende du pistolero, tout en y ajoutant pas grand chose non plus, vous me suivez ? En tout cas, c'était la deuxième fois de sa vie que mon frère Poulpe aka Brain Damage versait sa petite larme devant un film de fiction depuis la mort tragique par électrocution du squale mangeurs d'hommes à la fin des Dents de la Mer 2. Et la première fois tout court qu'il chialait en contemplant un américain obèse manger goulument son donut. Un véritable tour de force !


Le Cas Richard Jewell de Clint Eastwood avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell et Kathy Bates (2020)

28 mai 2020

The Monster Squad

Surfant sur le succès des Goonies et des autres productions Amblin des années 80, Fred Dekker a réalisé, en 1987, The Monster Squad, dont il a également co-écrit le scénario en compagnie de Shane Black. Pas spécialement bien accueilli à sa sortie, le film a depuis acquis une place de choix dans le cœur de beaucoup de spectateurs américains nostalgiques de cette période. Il est vrai qu'à la revoyure, on comprend aisément qu'il y ait de quoi regretter le bon vieux temps, celui, qui paraît aujourd'hui perdu à jamais, où Hollywood était encore capable de produire ce genre de divertissement, rythmé, amusant et assez chiadé. Nous suivons ici une petite bande de collégiens, mordus de fantastique et d'horreur, qui vont être amenés à devoir affronter quelques-uns des monstres les plus mythiques du cinéma, réunis sous la houlette de Dracula. Rien de très original dans le fond, on est en plein dans un de ces films de bandes de gosses de ces années-là, avec vélos à guidons haut que l'on promène dans des rues pavillonnaires trop tranquilles, couples de parents en péril et grande sœur bien gaulée que l'on espionne aux jumelles, mais la forme est soignée et on se laisse embarquer avec plaisir.





Tous les personnages sont assez réussis, sympathiques, à l'exception notable du décevant Dracula (Duncan Regehr), qui aurait gagné à être incarné par un acteur plus charismatique, et peut-être du leader de la troupe, plus fade que ses copains. On reconnaît la patte d'un Shane Black inspiré, dans certains dialogues imagés et fleuris, placés dans la bouche de jeunes acteurs visiblement ravis de les prononcer. Il venait juste de signer les scénarios de L'Arme fatale et Predator. Quelques répliques sorties de nulle part font leur petit effet, quelques scènes sont assez drôles. Un moment fugace m'a particulièrement plu ; le chien de race beagle, toujours scotché à l'un des gamins du groupe, y joue un rôle clé. Réunie dans leur inévitable cabane perchée, la petite bande se motive à passer à l'action et prête serment, posant leurs mains les unes sur les autres, solennellement. En tout dernier, le chien y ajoute sa petite patte et on entend le rebelle de la bande, hors cadre, dire "How does that dog get up here, anyways ?!". C'est pas grand chose, me direz-vous, mais c'est bien amené, représentatif de l'ambiance légère et plaisante du film entier.





Le film déroule son programme à un rythme assez soutenu, nous surprenant parfois par des situations inattendues et désormais inconcevables dans un film américain de ce type. Le scénario évite quelques lourdeurs attendues et réserve d'agréables surprises. Ainsi, après avoir été missionné par Dracula pour récupérer auprès des gamins l'amulette indispensable pour faire régner les forces du Mal, la créature de Frankenstein s'acoquine le plus naturellement du monde de la mignonne petite fille de la bande, lors d'un hommage réussi à la scène inoubliable du film original de James Whale, où la créature et la petite fille sont au bord de la rivière, avec ici un déroulé évidemment moins tragique... Le monstre de Frankenstein, au look réussi et élégamment campé par Tom Noonan, prendra immédiatement fait et cause pour la "monster squad", permettant à Fred Dekker de signer quelques jolies scènes où il est entouré par les enfants, avec en particulier ce beau plan où nous les voyons tous marcher ensemble, leurs silhouettes découpées par le crépuscule, charmant clin d’œil au E.T. de Spielberg.





S'il ne constitue pas une redécouverte indispensable ni un titre phare parmi les comédies horrifiques des années 80, The Monster Squad n'en est pas moins une petite chose tout à fait aimable et attachante, à l'instar de Night of the Creeps, que Fred Dekker tourna juste avant. On sent que, à l'image des jeunes personnages qu'ils mettent en scène, les artisans aux manettes portent un amour sincère pour ce cinéma et pour son bestiaire qu'ils rappellent à la vie (le comte Dracula est donc épaulé par le loup-garou, notre ami le Gill-Man, mais aussi par la momie et quelques goules : les monstres Universal au grand complet, à l'exception de l'homme invisible, dont je ne peux toutefois pas vous assurer de l'absence, en raison justement de sa nature...). En bref, c'est pile poil le genre de films que beaucoup ont essayé plus d'une fois de refaire ces dernières années, comptant sur les souvenirs d'enfance et la nostalgie du public pour qu'il retourne massivement en salles, souvent à gros coups de dollars et parfois plus humblement, mais sans grand succès en général, sauf à de très rares exceptions (Super 8 à la rigueur, mais aussi Super Dark Times, dans une veine plus sombre). 


The Monster Squad de Fred Dekker avec Andre Gower, Robby Kiger, Brent Chalem, Robby Kiger, Ryan Lambert, Leonardo Cimino, Stephen Macht, Tom Noonam et notre ami le Gill-Man (1987)

23 mai 2020

À la dérive

Pourquoi ai-je perdu 96 minutes devant ce film ? Là est la question... Ce n'est pas pour Baltasar Kormákur, réalisateur islandais multi-récompensé dans son pays mais dont la carrière américaine (Contrebande, Everest, 2 Guns...) est un véritable gouffre à merde. Ce n'est ni pour le pitch, "basé sur une histoire vraie", où il est de nouveau question de survie sur un voilier à la dérive. Dans le même genre, All is Lost est beaucoup plus efficace, tendu et mieux fichu. Ce n'est pas non plus pour Shailene Woodley, je m'en défends mordicus. Elle ne me plaît pas. Elle apparaît ici très souvent en bikini, révélant un physique svelte et tout ce qu'il y a de plus naturel, les attributs au beau fixe, pointant pour un rien : ses fans les plus libidineux seront comblés. Mais elle est assez mauvaise actrice, désolé. Je l'avais nettement préférée chez Gregg Araki dans White Bird, qui reste son meilleur rôle à ce jour (ce qui donne une idée du niveau de sa filmographie).





À la dérive est un projet qui devait lui tenir à cœur puisque l'actrice, quasi de tous les plans, est également productrice du film. Elle y met beaucoup d'énergie, elle a l'air d'y croire, beaucoup plus que nous en tout cas. Peut-être que le récit de la survivante qu'elle incarne, Tami Oldham Ashcraft, est son livre de chevet ? Allez savoir... "Red Sky in Mourning : A True Story of Love, Loss, and Survival" (en VF : "Poisson Rouge du Matin : une véritable histoire d'amour, de perte et de survie") n'est curieusement pas paru par chez nous. Plus vraisemblablement, Shailene Woodley devait voir dans cette histoire un bon véhicule pour sa notoriété, l'occasion de jouer une femme de caractère dans un film plus sérieux, plus adulte, après avoir été la star de la triste saga pour ados Divergente. Pari manqué puisque À la dérive s'est planté au box office et ne lui a rapporté aucun trophée. Bien fait !




En réalité, À la dérive est plus une love story moisie qu'un énième film de survie. Construit comme une série de flashbacks où tantôt nous voyons Shailene Woodley en chier sur ce qu'il reste de son bateau, tantôt nous découvrons ce qui l'y a conduit (à savoir : son amour pour un tocard de premier plan, barbe de trois jours, yeux couleur océan, campé par Sam Claflin). Leur grand projet est de faire le tour du monde en amoureux. Pour le financer, ils acceptent de transporter un voilier de Tahiti jusqu'à San Diego, en échange de la coquette somme de 10 000$. Il leur faut donc traverser l'océan pacifique, ce que le tocard en chef compte effectuer les doigts dans le nez puisqu'il se targue d'être un navigateur chevronné ayant passé sa vie sur un petit bateau miteux qu'il a lui-même construit. C'était sans compter sur l'ouragan Raymond que nos deux tourtereaux choisissent de prendre de plein fouet. Résultat des courses : un homme à la mer et une jeune femme livrée à elle-même qui fera tout son possible pour regagner la terre ferme... C'est passionnant. D'autant plus que Baltasar Kormákur nous réserve un twist de derrière les fagots mettant à mal le message féministe de son film. En gros, une femme est incapable de s'en sortir par ses propres moyens quand elle n'a pas l'appui d'un homme, aussi mal en point soit-il.




Mais ce qu'il y a de pire là-dedans, ce sont bien toutes ces scènes où nous voyons ces deux écorchés vifs se découvrir et tomber amoureux. L'une a choisi de vivre de petits boulots à Tahiti pour fuir sa famille de cassos, l'autre navigue de port en port sur son bateau depuis qu'il a retrouvé sa mère pendue dans le living room à l'âge de 7 ans. Ça fait de belles anecdotes à raconter... Les dialogues sont pitoyables et il faut aussi se taper tous ces moments où Shailene Woodley éructe de bonheur pour un rien. C'est "Waaaaaaaaaahhhh" ou "Wooooooooouhooou", ça dépend. Ça doit être un truc très américain, je ne sais pas. C'est en tout cas typique de ces films où une bande de jeunes exprime sa joie, au moment de partir en vacances, de prendre le large, d'allumer un feu de camp, d'alerter les prédateurs ou que sais-je. Ils font "wooooooooouhooou" tour à tour, généralement quand ils sont sur le départ ou enfin arrivés. Qu'est-ce que c'est pénible ! Shailene Woodley gueule "Woooooooouuhou" avant de plonger dans la rivière puis son copain fait "Waaaaaaaaaaaaaaah" en sautant à son tour pour la rejoindre. "Wooooooooouuhoooouuu, je prends le large sur le voilier". "Wooooooooouuuhou, il se met à pleuvoir et je vais récolter un peu d'eau potable dans mes bassines". "Wooooooouuhouuu, il me reste deux conserves de flageolets". "Wooooooooouuhooouu je joue dans un sacré film de merde".


À la dérive de Baltasar Kormákur avec Shailene Woodley et Sam Claflin (2018)

19 mai 2020

Vivarium

Récompensé à l’Étrange Festival après s'être fait remarquer à Cannes, Vivarium fait partie de ces films de genre réellement intrigants, plutôt joliment réalisés et pour lesquels on a envie de plus franchement s'enthousiasmer mais qui pâtissent d'un scénario trop prudent, avare en information, nous laissant beaucoup trop sur notre faim et paraissant du coup fort long. Les irréprochables Imogen Poots et Jesse Eisenberg incarnent un jeune couple à la recherche d'une maison. Ils se rendent dans une agence immobilière étrange où un homme très étrange les amène dans une zone résidentielle encore plus étrange, où toutes les maisons sont identiques et où le temps semble figé. Après leur avoir fait visiter l'une des maisons, l'agent disparaît sans prévenir et laisse le couple en plan, prisonnier de cet endroit. Un jour suivant, ils découvrent qu'un colis leur a été livré avec, à l'intérieur, un bébé ; un mot indique "Élevez cet enfant et vous serez libérés". Et voilà qu'en vous disant tout ça, j'en ai presque trop révélé...




L'irlandais Lorcan Finnegan, qui signe là son deuxième long métrage, a un certain talent, son film a une ambiance vraiment singulière, prenante, et nous réserve son modeste lot d'images saisissantes, de pure science-fiction, titillant comme il faut notre imagination. On a envie d'y croire. Hélas, si Vivarium aurait à n'en pas douter été un excellent court métrage, il a du mal à tenir sa longueur, pourtant modeste, et finit par nous lasser un peu... J'étais peut-être dans un bon soir, alors mon intérêt pour le film n'a jamais été complètement rompu, mais je comprendrais tout à fait que d'autres puissent abandonner en cours de route. Vivarium nous propose encore de belles choses dans ses derniers instants, mais il compte un peu trop sur la capacité du spectateur à combler les vides, à trancher pour lui, et nous inflige tout le long des situations trop redondantes, le tout paraissant finalement assez convenu. Ça manque de folie et de vraie prise de risque. Le film échoue à prendre une vraie envergure, celle que l'on pouvait légitimement espérer après une introduction bien menée, semblant se contenter de son statut de petite curiosité, pas désagréable mais finalement assez vaine. Dommage...


Vivarium de Lorcan Finnegan avec Imogen Poots et Jesse Eisenberg (2020)

15 mai 2020

Revenir

Ce mobilier de cuisine en formica est-il vraiment nécessaire pour que l'on mesure la détresse financière de cette famille d'agriculteurs ? Les cheveux de Patrick D'Assumçao, qui incarne le patriarche renfrogné, ont-ils besoin d'être si gras et leur coupe si hideuse, avec ces mèches huileuses qui retombent piteusement sur son front, pour que l'acteur soit ici un paysan crédible ? Etait-il également indispensable de le vêtir ainsi ? Cette dernière remarque concerne aussi Adèle Exarchopoulos et Niels Schneider. Parce qu'ils jouent des provinciaux, la première porte des maillots de foot trop larges et des leggings avec ces motifs de couleurs tie and dye apparues dans les années 60-70 qui auraient depuis longtemps dû être interdits et que seule une marque espagnole maléfique persiste à assumer. Quant au second, il lui a vraisemblablement été demandé de ne pas prendre soin de sa mauvaise peau, voire d'entretenir ses nombreux poils incarnés, pendant les quatre semaines précédant le tournage et lui aussi est abonné aux chemises mal coupées, délavées, aux teintures obtenues à l'eau de javel, venues d'un autre âge. Si ces vilaines fringues m'ont frappé, ces petites photos ou cartes postales à l'effigie d'une poule ou d'un clébard anonymes (ou ayant peut-être marqué l'histoire de la ferme familiale, qui sait ?), punaisées aux murs de la fameuse cuisine, ne m'ont pas échappé non plus. Il fallait bien ça pour qu'on y croit. C'est comme ça dans tous les films français qui veulent traiter du monde agricole et de sa crise. Le récent et accablant Au Nom de la terre en est le pire exemple. Et si Revenir est loin d'être le plus mauvais du lot, il n'échappe malheureusement pas à la règle.




Une autre scène, très courte, inutile et anodine, m'a fait la même impression de misère forcée, un effet encore plus déplorable car peut-être ici tout à fait involontaire : celle où l'on voit le petit garçon de la famille jouer seul en faisant rebondir un ballon contre un mur. Ce n'est pas n'importe quel ballon, c'est un fichu ballon de plage, un truc en plastoc mal gonflé aux rebonds très aléatoires voué à finir sa vie sur le vortex de déchets du Pacifique nord, une saloperie à 2€ max qui ne va pas faire long feu si le gosse est un gosse comme les autres. Et ce n'est pas n'importe quel mur, c'est le mur de tôle rouillé et à moitié peint, du garage ou de la bergerie, situé dans une sorte de couloir coupe-gorge formé par deux bâtiments sordides, un endroit qui plus est boueux que l'on imagine en plein courant d'air. Lors de cette scène particulièrement déprimante et insidieuse, le gosse prend Exarchopoulos et Schneider a témoin en leur demandant de regarder comment il joue bien. Il compte à voix haute, avec un enthousiasme feint qui ne trompera personne. "4, 5, 6, 7"... Mais que compte-t-il ? Les rebonds contre le mur sans que le ballon ne touche le sol ? Des sortes de jongles ? Non, puisqu'on le voit ramasser lamentablement le ballon à chaque fois qu'il retombe au sol pour mourir dans la gadoue. Alors que fait le gosse au juste ? A quoi peut-il bien s'amuser ? Jessica Palud n'a-t-elle jamais observé un enfant jouer ? Il y a toujours un sens, une règle imaginaire, aussi simple et ténue soit-elle. Et à la campagne, dans un tel contexte, avec un si vaste terrain de jeu, il y a mille possibilités dont l'imagination débordante d'un gamin se saisit en général sans effort à des fins ludiques. Il n'y a qu'à avoir une petite bagnole et façonner des circuits dans la terre, bâtir des châteaux de boue ou des paysages de merde. Cet enfant ne jouait-il pas entre les prises ? Les adultes l'obligeaient-ils à rester triste et bougon pour coller à l'ambiance globale du film ? On se le demande, franchement.




C'est dommage car Jessica Palud est une cinéaste autrement plus douée qu’Édouard Bergeon (le réalisateur d'Au Nom de la terre, journaliste pour France 3 Poitou-Charentes de formation), ce qui est un compliment très relatif, je vous l'accorde. Elle fait ici preuve d'un certain art de la concision. Mais, là encore, c'est peut-être dommage quand c'est seulement cela la plus grande qualité d'un film... Revenir dure à peine une heure et quart et on l'en remercie, c'est bien assez. C'est aussi la durée que je mets en voiture pour retourner chez mes parents, éleveurs de brebis retraités. Ils ont les cheveux propres, s'habillent correctement et ont un goût certain en matière de décoration intérieure. Ils n'ont cependant pas connu les mêmes déboires que la famille du film de Palud... Celui-ci a été récompensé du prix du meilleur scénario à Venise, ce qui constitue un mystère de plus, certes tout à fait inintéressant, s'ajoutant à la magie de ces grands festivals de cinéma. Pourtant, l'écriture est plutôt lourde, la ligne du récit terriblement voyante et prévisible, et les personnages assez stéréotypés. Jessica Palud ose parfois un lyrisme étonnant, qui contraste avec le réalisme et l'âpreté du reste, quand elle filme Schneider et Exarchopoulos faire fougueusement l'amour dans la boue, au pied des oliviers. C'est peut-être cette scène, à la lisière du ridicule, qui a tapé dans l’œil du jury vénitien... Plus probablement, cela a dû se jouer dans les thèmes forts qu'aborde la réalisatrice : les liens avec la terre natale, le poids de l'héritage familial, les difficultés du monde agricole et tout le tralala. Je n'y ai pas vu grand chose de particulièrement remarquable, en dehors de ces si agaçantes touches de misères, distillées ça et là, pour bien nous rappeler où nous sommes. La diction problématique des acteurs, en particulier d'Adèle Exarchopoulos, certes assez coutumière du fait, est-elle, elle aussi, voulue, pour produire le même effet de... ruralité ? Je préfère me dire que non et rapprocher cela du cancer qui ronge le cinéma français depuis des lustres, le fait que la plupart des comédiens maugréent des dialogues incompréhensibles, un bien triste travers qu'Eric Rohmer pointait déjà du doigt en son temps. Si Jessica Palud continue comme ça, le paludisme restera d'abord une maladie redoutable avant d'être un style cinématographique ayant marqué son art... Misère de misère...


Revenir de Jessica Palud avec Niels Schneider, Adèle Exarchopoulos et Patrick d'Assumçao (2020)

13 mai 2020

Simon du désert

Enfin sortis du confinement et, bienfait collatéral, de tous ces posts facebook, twitter et autres qui s'efforçaient de mettre des chansons, des livres ou films en rapport avec l'actualité... Parlons d'autre chose. Hier soir j'ai vu Simon du désert de Buñuel, film de 45 minutes dans lequel ledit Simon, stylite, passe 40 minutes de film en ermite au sommet d'une colonne, à l'écart des autres et du monde. Ou plutôt de deux colonnes, car dès le début du film un riche bienfaiteur lui offre de quitter sa première colonne, où il a déjà passé un temps fou, pour une autre plus belle et plus haute (isolement à deux vitesses...). Après avoir accompli un miracle (il rend ses mains à un voleur à qui on les avait coupées et qui en profite aussi sec pour filer des beignes à ses gamins), Simon se replonge dans son ascèse, isolé de ses semblables, se nourrit très peu et par le moyen pénible d'un panier pendu au bout d'une corde occasionnellement rempli par de bienveillants et solidaires voisins, puis finit par se laisser emporter par un énième assaut de Satanas sous les traits de Silvia Pinal qui débarque en cercueil téléguidé (mieux que le pneu de Rubber) pour tirer sur sa barbe à deux fourches et faire péter son recueillement et sa disette.





Soulevant sa jupe, déballant ses nichons et tirant sa langue, le diable déguisé en jeune écolière peu farouche finit par enlever Simon à sa solitude forcée et à sa colonne privative par l'apparition d'un avion, et Buñuel de clore cette comédie satirique (tournée 4 ans après cette autre charge contre l'église catholique portée par la même Silvia Pinal qu'était Viridiana) avec 5 minutes dans un night club new-yorkais où tout le monde se trémousse sans la moindre distanciation sociale dans une danse nommée "chair radioactive". Résumé du déconfinement ? Je vous laisse, je vais partager ma trouvaille sur tous les réseaux sociaux.


Simon du désert de Luis Buñuel avec Claudio Brook et Silvia Pinal (1965)

10 mai 2020

Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite)

Film à pitch, film de cavale, minimaliste, proche de l'abstraction métaphysique, à mi-chemin entre La Chaîne et Essential Killing. Deux types, les mains attachées dans le dos durant la première demi-heure, viennent de s'évader d'on ne sait où et tentent de rejoindre on ne sait quoi, poursuivis sans relâche par on ne sait qui. Ceux qui traquent les fugitifs le font à bord d'un hélicoptère noir, c'est tout ce qu'on sait. Le film s'ouvre d'ailleurs à l'intérieur de l'habitacle, oiseau de proie anonyme et froid qui survole champs, canyons et paysages rocailleux à la poursuite des évadés, mais nous ne saurons rien de ces pilotes ni des raisons qui les poussent à traquer sans relâche deux hommes (sont-ils de scrupuleux justiciers ou des esclavagistes modernes ?), quitte à en perdre beaucoup dans l'opération, car rapidement nous découvrons que cet hélicoptère commande les déplacements de toute une armée mobilisée dans l'opération. A vrai dire, les silhouettes dans le paysage du titre désignent presque moins les deux personnages ciblés par le mauvais titre français, contraints à une lente déréliction qui les rapproche des véritables silhouettes du Gerry de Gus Van Sant, que les gens d'armes sans visages, sans noms et sans dialogues qui ratissent méthodiquement, mécaniquement, plaines, cultures, montagnes et cimes enneigées dans le seul but de mettre le grappin sur les deux fuyards.





Si l'on sent très vite que les mystères resteront et que le film joue volontiers, peut-être à l'excès, sur une dimension disons métaphorique, il n'en demeure pas moins un film d'action rythmé (peut-être un brin moins sur la fin) opposant, dans un écho à Seuls sont les indomptés de David Miller, deux maquisards contraints de collaborer, vêtus de guenilles et bientôt munis d'une valise pleine de boîtes de conserves et d'un vieux fusil de paysan, à une armada militaire devancée par le sempiternel hélicoptère sans âme dont la figure finit par évoquer le camion personnifié de Duel





Le film est d'ailleurs ponctué de scènes fortes, comme la brève rencontre avec cet improbable berger menant ses chèvres dans la garrigue, emmitouflé dans sa capeline et comme évadé d'un conte de Provence ; l'épisode nocturne dans un village où les deux compères louvoient parmi les chiens et les chats errants et finissent par dévaliser la maison d'un mort, veillé par une femme muette qui semble ne même pas les voir, jusqu'à ce que l'un des deux vagabonds mette la main sur une miche de pain, déclenchant un hurlement digne des extraterrestres de L'Invasion des profanateurs de sépulture, mouture Ferrara ; ou encore la bataille dans les champs irrigués où le pilote de l'hélicoptère largue des bombes incendiaires sur les cultures dans un refoulé de la guerre du Vietnam, quitte à perdre quelques fermiers dans l'affaire, pour déloger les deux complices qui s'en sortiront à moitié calcinés.





On regrettera tout de même que les deux personnages principaux, Mac (Robert Shaw) et Ansel (Malcolm McDowell), finalement beaucoup plus consistants que les figures noires qui les harcèlent (le premier est un vieux briscard réactionnaire, solitaire et revanchard qui aime à évoquer sa femme et ses gosses, le second un jeune coureur de jupons plus innocent et plus fragile), peinent à nous conquérir totalement. Certes les épreuves les rapprochent mais certaines scènes auraient dû nous toucher plus directement. Je pense en particulier au monologue tenu par Robert Shaw (co-auteur du scénario) dans la grotte à flanc de montagne où les deux hommes, au bord du délire pour le plus vieux, de la folie pour le jeune qui s’inquiète de devenir un animal, s’abritent de la pluie après avoir traversé un camp ennemi et survécu à l'attaque dans les champs de maïs. 





Le jeune Ansel roupille pendant que le vieux Mac se lance dans le récit à battons rompus d'un souvenir de à sa femme, avec lent travelling à l'appui pour le recadrer dans l'image en plein discours, l'autre ne formant plus qu'un vague amas humain tassé dans un coin du cadre. La mise en scène de cette séquence, certes intéressante sur le papier, n'est, à l'image, pas vraiment à la hauteur de celle d'un Resnais sur le monologue de Dussolier au début de Mélo, et le texte dit par Robert Shaw, n'a pas la vigueur de cet autre monologue prononcé par le même comédien dans la scène la plus marquante de Jaws. C'est peut-être cela qui rend la fin de Figures in a Landscape moins mémorable que ce qui la précède, qui vaut tout de même le coup d'oeil !


Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite) de Joseph Losey, avec Robert Shaw et Malcolm McDowell (1970)