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12 janvier 2016

Demolition Man

L'un des films phares de "l'année Sly". On est en 1993 ou 1995, Sly Stallone est à l'affiche de Cliffhanger, Judge Dredd, Assassins, et donc Demolition Man, aka D.M. (même si aller voir ce film au cinéma était tout sauf un devoir maison). Commençons par l'affiche, qui contient plus d'idées et de punchlines que la plupart des films d'action actuels. On compte sur ce seul poster pas moins de trois taglines, dont la fameuse : "Le futur n'est pas assez grand pour ces deux cons". Sly "Stallone" Snipes est opposé à l'acteur Dennis Rodman pour un duel au sommet entre un flic blanc et un truand noir. Rappel de l'histoire : Los Angeles, 1996, un flic aux méthodes un poil rustres, qui lui valent le surnom de "Demolition Man", interpelle un braqueur récidiviste sociopathe nommé Simon Phoenix. Les deux hommes s'annihilent et se retrouvent cryogénisés. 




Trente-quatre ans plus tard, dans une société aseptisée, où le mal, du crime de masse au moindre gros mot, a disparu, Simon Phoenix et le démolisseur feront un peu tache dans le tableau. En effet, Simon Phoenix se réveille plus tôt que prévu, la faute à une érection du matin vieille de 34 ans qui aura fini par élimer le caisson métallique dans lequel il était retenu prisonnier au cryo-pénitencier du coin. Malgré un lavage de cerveau longue durée, le criminel n'a rien oublié de ses petites pulsions perso et ne tarde pas à remettre la ville à sac. Pour l'arrêter, la flicaille désormais impuissante de Los Angeles, rodée aux seules contraventions pour papier jeté sur le trottoir, se propose de rebrancher l'Homme Démolition, seul capable de castrer une bonne fois pour toutes le malade à crête blonde qui rue dans les brancards. Il sera tout de même épaulé, dans le but de se familiariser avec un monde complètement nouveau, par deux policiers des temps modernes, dont une fliquette pas piquée des vers, incarnée par Sandra Bullock.




Mais avant de revenir sur ce dernier point, rappelons que le film dresse le portrait d'une société futuriste incroyablement crédible, et chaque jour qui passe donne raison à Marco Brambilla, le réalisateur, pote d'enfance de Sly (car Stallone a vécu en Italie, et les deux bambins tapaient la balle ensemble dans les ruelles de Milan). On parle beaucoup de 1984, Le Meilleur des mondes, Fahrenheit 451, Ravage, comme autant de dates dans la peinture de sociétés futuristes totalitaires glaçantes. Marc Brambilla affirme n'avoir lu aucune page de ces livres, et pourtant son film rivalise. Chez nous, nous avons d'un côté du salon une dvdthèque, de l'autre côté une bibliothèque, or Demolition Man est rangé dans la seconde, entre tous ces classiques de la littérature d'anticipation qui ont façonné notre esprit critique durant l'adolescence et qui nous ont fait taper du poing sur la table en plein repas, lors du troisième mariage inoubliable de Tonton Scefo, en plein toast : "A quoi bon ?!".




Les scènes et les répliques marquantes dans ce film sont indénombrables. Rappelez-vous ! "1, 8, 7, secteur nord-ouest", cette réplique nous a valu une semaine d'exclusion du bahut à l'époque, car les profs n'en pouvaient plus de nous voir lever le doigt toutes les cinq minutes juste pour réciter cette phrase avec la voix robotique du film. "Allez passer une semaine à l'ombre chez vos parents, ça vous passera", nous avait dit le principal du collège. Sauf qu'on a passé une semaine à ré-étudier le film et que la date de réintégration de l'établissement scolaire coïncidait fort heureusement avec les grandes vacances. Il y a aussi toutes ces séquences où les deux héros déballent des tonnes d'insanités pour faire griller les machins à PV qui jalonnent toutes les rues de la ville, ces ordinateurs qui filent des amendes à quiconque prononce un mot de travers. Les deux acteurs en tête d'affiche s'en donnent à cœur joie et nous ont appris des tas d'injures nouvelles. Ces fumiers de Sly et Rodman sont en roues libres du début à la fin du film. Le premier était sur son nuage. C'était l'acteur le plus bankable d'une époque où ce mot n'existait pas. L'engager, c'était s'assurer d'un retour sur investissement fracassant. Les producteurs savaient d'avance qu'ils rembourseraient tous les frais de production (y compris le fric brûlé pour ses petites facéties personnelles de starlette capricieuse), et ce dès la première projection. Quant à Rodman... Citez-nous un exemple de sportif qui a réussi à tourner dans un chef-d’œuvre, à l'exception des 22 héros de l'équipe de France dans Les Yeux dans les bleus.




Mais ce film, c'est pas que des muscles. C'est aussi de la peau, ferme en chaque endroit, celle de Sandra Bullock, alors à son zénith, malgré deux sourcils ignobles mais bien pensés pour coller au futur. Avec Eric Rohmer, Marco Brambilla est le seul cinéaste à nous avoir autant excités sur un genou (voir, et fixer du regard, le photogramme ci-dessus). On veut bien sûr parler de cette scène d'amour à distance, par wifi, entre Sly et Bullock assis face-à-face, la seconde portant un peignoir blanc qui nous a valu quelques nuits blanches. La tension érotique de cette séquence platonique a donné un gros coup de pied au cul à notre enfance. On a vite réclamé la sexualité d'un homme adulte, tirant un trait sur la pourtant fatidique période de l'adolescence. Pas de transition, pas de "passage", voyage sans escale des bacs à sable au spring break. A l'époque, Traque sur Internet, Speed, puis Demolition Man ont installé Bullock tout en haut de notre palmarès perso, aussi garde-t-on une affection éternelle pour cette actrice. Et quand maman s'est rendue compte que, sur les murs de la chambre, les photos de Meg Ryan, idole de notre enfance, aimée d'un amour tendre et désintéressé pour la joliesse et la douceur de ses traits de petite blonde à la manque, avaient laissé place à celles de Sandra Bullock, elle nous a simplement murmuré : "T'as un peu changé..." Bref, Demolition Man est un film qui a beaucoup compté pour nous, et on comprend parfaitement que Marco Brambilla n'ait rien tourné ensuite, un peu à la façon de Charles Laughton. One perfect shot.


Demolition Man de Marco Brambilla avec Sylverster Stallone, Dennis Rodman et Sandra Bullock (1993)

23 avril 2014

Speed 2 : Cruise Control

Fausse bonne idée. Bourrée de vraies mauvaises idées. Comme souvent chez De Bont, les intentions sont là, mais pour la première fois de sa carrière le ratage est complet. Première déconvenue : c'est exactement la même histoire que dans Speed, sauf que l'autocar est remplacé par un paquebot. Jan de Bont, qui n'avait jamais foutu les pieds sur un bateau et qui voyait dans ce projet l'occasion de faire sa première croisière aux frais de la princesse, avouera avoir surestimé la vitesse d'un tel engin. A trente nœuds (soit 55 km/h), le suspense a du mal à décoller, et la ceinture de sécurité prônée par le titre québécois s'avère plus encombrante qu'autre chose. Moins d'efficacité donc et pas vraiment de nouveautés puisqu'on retrouve un dingue des explosifs bien décidé à prendre en otage le gratin de la jet set américaine pour ramasser un petit paquet de fric susceptible de lui assurer des vieux jours pépères à l'ombre d'un palmier sec avec pour spectacle quotidien, non loin de là, l'épave aux œufs d'or échouée sur la plage.




Que nous vaut le coup de sang de ce malade, ici campé par un Willem Dafoe qui était alors dans le creux de la vague ? Notre bonhomme s'est fait virer d'une compagnie maritime et a décidé de se venger en détériorant le plus beau navire de ses ex-patrons, exactement comme Dennis Hopper dans le premier film. Mais comme cette suite répond à la règle du "bigger, louder, quoique pas faster", le gros méchant devait être encore plus taré qu'à l'origine, en tout cas devant la caméra (parce que dans la vie, aussi problématique soit l'individu Willem Dafoe, ça reste un enfant de chœur à côté de feu la toupie humaine nommée Dennis Hopper), d'où ce chapelet de scènes où le "vilain" se recouvre le corps de sangsues pour se libérer de quelque problème d’acné. Solution démesurée là où un peu de biactol suffirait. Et que dire de ces scènes coupées au montage où on devait se rendre compte que le jobard campé par Willem Dafoe souffrait également de la même maladie que Michael Fassbender dans Shame, mais c'est un autre propos...




Petite surprise quand même : un salop d'usurpateur a chipé la place de Keanu Reeves après le refus catégorique de ce dernier, trop occupé à dédicacer des culs et des poitrines (pas seulement féminines) en tant qu'élu tout de noir vêtu suite à son explosion dans Matrix. C'est Jason Patric, que l'on confondra toujours avec Robert Patrick, qui le remplace au volant de Sandra Bullock. Boloss, sosie de Mathieu Valbuena, docile et moins regardant que la star bouddhiste désormais inatteignable tout droit venue d'Eurasie et nommée Reeves, le fameux Patrick, que Jan de Bont a appelé Patrick Jason durant tout le tournage, fait ni plus ni moins pitié dans ce film, il fait pleurer de pitié. C'était le début et la fin de sa carrière, une carrière "rapide", comme l'indique le titre de l'unique film qui la compose. Malléable et sûr des choix de son réalisateur, l'acteur débutant accepta d'apparaître à chaque scène dans une nouvelle tenue, plus ou moins marquée par la folie typiquement hollandaise du sieur De Bont, au mépris d'une continuité narrative mise à rude épreuve, et au mépris du bon goût accessoirement. Première scène : Patric apparaît arcbouté sur sa moto et laisse apparaître ce qui à l'époque n'avait pas encore de nom et qu'aujourd'hui on nomme communément un "string". Voilà qui donne le ton ! Il enchaîne ensuite les cascades en pantacourt, les dérapages en tongs et chaussettes allemandes, et les roulés-boulés en kilt, laissant admirer une broussaille indigne d'un homo-sapiens-sapiens. Bref, Jan de Bont n'avait pas l'air décidé à faire de lui le Keanu Reeves des temps modernes, préférant manifestement en faire le gros mariole d'un flop gaiment consenti par son auteur.




Face à lui, Bullock, dont la carrière, à l'époque, n'a pas encore décollé au même titre que celle de Reeves, et qui a tout mis en œuvre pour flinguer à bout portant le petit charisme offert à son personnage dans le premier film. Elle campe ici l'idiote sympathique, la grosse otarie délurée, l'hystérique bien foutue de service qu'on a juste envie d'étouffer. Chacune de ses répliques semble échappée du cerveau d'un misanthrope machiste et misogyne bien décidé à faire passer son petit message craspec sur la place des femmes dans le monde à travers la bouche de l'un de ses plus beaux spécimens. La magie Bullock n'opère plus et se transforme en haine. Le charme bestial du couple que l'actrice formait avec Keanu Reeves est ici remplacé par un bal des maudits déprimant, une succession de disputes pour le moindre prétexte ridicule entre deux port-de-boucains, Patrick accusant notamment sa compagne d'avoir oublié d'embarquer son chargeur de gamegear à bord du bateau des vacances et ainsi de suite.




Conscient du naufrage et toujours très respectueux des directives qu'on lui donnait (dépasser la barre des cent millions de dollars de recette par jour d'exploitation), Jan de Bont espérait sauver les meubles par une dernière pirouette en intitulant le film : "Cruise control". Drôle de sous-titre qui cache simplement la volonté du cinéaste de nous faire croire qu'il s'était payé la star née un 4 juillet auréolée de son succès dans le Mission Impossible de Brian de Palma. Le piège a fonctionné sur certains spectateurs, qui ont scruté le générique de fin à la recherche de l'acteur nommé "Control", en vain. Cette malice du facétieux De Bont fait sourire aujourd'hui, même si on avait tous envie de le tuer après avoir découvert la suite fétide de notre film fétiche. Après tout ce temps on se dit qu'il a peut-être eu raison de passer l'intégralité du tournage allongé dans sa chaise longue sur le pont du bateau, en train de pulvériser son score à Tétris en enchaînant les oinjs entre trois tranches de Gouda. Il donnait quand même ses directives, en balançant ses mains de chaque côté de sa chaise, tournant sciemment le dos à l'équipe de tournage. Quand on voit les deux films à la suite on ne peut pas croire que le même homme les a tous les deux mis en boîte. On sent que quelqu'un lui a dit "fais Speed 2, s'il te plaît" et que De Bont, avec sa légendaire bonhommie, n'a pas su dire non. Certains diront que c'est à cela qu'on reconnaît les plus gros cons, de notre côté nous dirons simplement que c'est un homme de cœur qui, dans tout ce qu'il entreprend, quand le cœur n'y est pas, n'arrive à rien.


Speed 2 : Cruise Control de Jan de Bont avec Jason Patric, Sandra Bullock et Willem Dafoe (1997)

18 avril 2014

Speed

Speed, de Jan de Bont, a longtemps été notre film préféré. En 1994 c'est le film qu'on a vu au ciné. Mais qui est Jan de Bont ? Il fut directeur de la photographie de John McTiernan à son zénith, chef opérateur des premiers films néerlandais de Paul Verhoeven, caméraman de Joel Schumacher pour sa période "unplugged", responsable des prises de vues chez Ridley Scott le temps d'une collaboration sans lendemain mais marquante pour l'histoire de la science-fiction, cadreur de Richard Donner pour le plus explosif et le plus controversé des Armes Fatales, et chef électricien chez lui dans sa période un peu creuse. Quand, à l'automne 93, on lui permet de mettre un film en images sans supérieur hiérarchique, son choix se porte naturellement sur le genre qu'il connait le mieux, le film d'action, et faute de pouvoir tourner un Die Hard, il en tourne un quand même, avec Keanu Reeves dans le rôle de Bruce Willis. C'est d'ailleurs Will Smith qui devait tenir l'affiche au départ, mais au dernier moment l'acteur préféra être Prince de Bel-Air pour l'ultime saison de la série, celle de la mort de Tonton Scefo. L'histoire se répétera encore plus cruellement pour Will Smith, puisqu'il refusera ensuite le rôle de Néo ET celui de Moebius (l'élu et le prophète devaient initialement être joués par le même bonhomme) dans Matrix, au profit, une fois de plus, de Keanu Reeves.




Mid 90s, il fallait en avoir de grosses pour miser sur le seul acteur asiat' de la période. Keanu Reeves est le fruit d'un métissage impliquant les cinq continents. Ca peut aussi donner Booder, le comique troupier français à tronche de pachiderme malingre, mais pour le coup ça a donné Keanu Reeves. Avec la jolie Sandra Bullock, notre eurasien formait un duo sexy qui n'a pas qu'à moitié contribué à propulser le film au rang des succès surprises passés à la postérité. Speed est si célèbre qu'il a eu droit à ses petites questions au Trivial Pursuit mouture septembre 1995 : "Sous combien de miles à l'heure le bus de Speed ne doit-il pas rouler sous peine d'imploser ?", ou encore "Combien de fois Sandra Bullock a-t-elle raté son permis de conduire ?". Pour le jeune d'aujourd'hui ça doit paraître dingue d'imaginer que Sandra Bullock a pu rendre des gens incandescents grâce à son rôle dans ce film, mais c'est aussi l'alchimie d'un look dans l'air du temps, avec ce gilet bon marché et trop lâche qu'elle porte nonchalamment, ce jean bleu usé et ces godios de chantier, tous ces trucs pas faits pour être portés et pourtant si bien achalandés sur un corps 100% naturel et ne dévoilant rien de ses atouts pourtant apparents et bien connus depuis la fameuse scène de Traque sur internet où Bullock découvrait les joies d'une batterie longue autonomie sur une chaise longue tandis que certains d'entre nous découvraient les joies d'une jolie gaule impréparée. Keanu Reeves ne s'y était pas trompé qui passe tout le film une main sur le dossier du fauteuil, l'autre sur le tableau de bord, le périscope sur le volant pour aider Bullock à conduire et les yeux emmitouflés dans le décollebac de l'actrice.




L'actrice passe tout le film aux premières loges des aisselles trempées du bellâtre natif de Rangoon, seul rescapé du fameux séisme de Taipei. Cette position virile, un bras tendu au-dessus de la tête de la demoiselle, est quitte ou double, c'est le test ultime pour voir si on a une chance, ça passe ou ça casse. Quand c'est Jan de Bont qui, tout sourire, donnait ses instructions scéniques à son actrice ("N'oublie pas que t'as une bombe sous le cul ! Et n'oublie pas que j'en ai une dans le slip !"), remplaçant temporairement Keanu Reeves, sa star aux yeux d'oriental, Sandra Bullock avait envie de "mourir sur place", c'est en tout cas ce qu'elle déclare dans le commentaire audio qui accompagne le dvd japonais du film. Au Japon, Speed a une horde de fans hardcore qui se déguisent régulièrement en bus et qui attendent encore Speed 2, après ce qu'ils ont à juste titre considéré comme le poisson d'avril le plus coûteux de l'histoire du cinéma. Quand ils ont découvert la suite tant attendue de leur film favori, réalisée par le même Jan de Bont, les japonais ont menacé de déclarer une nouvelle fois la guerre aux USA et d'aller une fois de plus chier tout leur saoul sur le paillasson de Pearl Harbor, puis ils ont appris que De Bont était hollandais...

Retour sur Speed, qui fait partie de ces films où il était plus que primordial de réussir le casting du méchant. Jan de Bont, grand fan devant l'éternel de The Last Movie, le deuxième long métrage de Dennis Hopper, tourné en état de grâce et monté en mode schizo entre deux gang bang enfumés, a tôt fait de contacter le génie à l'origine d'Easy Rider, lequel, dirigé par le hollandais volant, en fait des caisses à l'image ! Dirigé, dirigé... C'est vite dit. Parce que Dennis Hopper faisait ce qu'il voulait sur un plateau, c'était le diable de tasmanie dans un studio comme dans la vie. Quand on demandait à Hopper ce qui l'avait poussé à accepter ce rôle, il frottait son pouce contre son index et se passait les deux doigts sous le nez, signifiant sans doute par là qu'il voulait "sentir le fric" ou quelque chose comme ça. Il confiait aussi, quand il voyait dans le regard de ses interviewers que ce geste ne suffisait pas et qu'il était en outre difficilement restituable sur papier, qu'il adorait la musique du film, composée par Mark Mancina, et on le comprend.




Ce film c'est aussi la mort la plus tragique de l'histoire du cinéma, celle du personnage de Jeff Daniels, l'associé du flic joué par Keanu Reeves, qui passe tout le film au téléphone, à se montrer poli, serviable, aimable, disponible, à l'écoute, attentif, aidant et altruiste, condamné à la vie de bureau, et qui, la première fois qu'il sort de chez lui, se fait exploser la tronche par le sociopathe Dennis Hopper. Faut dire que notre spécialiste des explosifs et des mines anti-personnelles se rend dans le domicile fixe d'un maniaque de la nitroglycérine qui a logiquement prévu qu'on allait s'intéresser à sa piaule, et il s'y rend la fleur au fusil, le gilet pare-balle sous un bras et le casque sous l'autre. Il n'a que le temps de tirer une tronche de six pieds de long quand il entend un vulgaire "bip, bip, bip" annonçant un grand "boom" final. La bêtise de cette mort la rend d'autant plus cruelle et déchirante. Et puis c'est Jeff Daniels qui saute sous nos yeux. La tronche du bon pote par excellence. La gueule du plombier qu'on invite à boire le café, qui reste à bouffer pour le repas du soir et qu'on retrouve le lendemain matin, sans pouvoir s'empêcher de sourire de joie, affalé sur notre canapé avec un exemplaire signé du bail de l'appart sous le coude. Rappelons aussi (remettons-nous dans le contexte) que c'était l'année Jeff Daniels. En 1994, l'acteur a "JUSTE" joué dans Dumb & Dumber et dans Speed, soit les deux plus grands films de tous les temps. Dans les deux films il s'appelle "Harry" et affiche le même sourire aussi zarb qu'irrésistible.




Pour finir sur une petite anecdote méconnue, savez-vous qu'il existe officieusement deux versions du final de Speed ? Dans la version grand public (hélas), celle que M6 devrait rediffuser chaque semaine, celle que CinéCinémaClassic devrait disséquer à la lanterne des lumières d'Eddy Mitchell, on se souvient que Keanu Reeves et Sandra Bullock, après avoir décapité Dennis Hopper sur le toit d'une rame de métro, sont propulsés au sein de cette même rame en plein milieu d'une rue new-yorkaise. Petit suspense de mes deux avant que des passants ne s'émerveillent de découvrir un couple d'amoureux partageant un baiser qui n'a rien de cinéma tant il n'a rien de simulé. Dans l'autre version, celle que seul Jan de Bont a conservée dans un moulin en Hollande, les mêmes passants s'émerveillent tout autant de découvrir la simplicité de la nature, à savoir le même couple d'amoureux en train de terminer un acte sexuel sans complexe, bref mais intense pour les deux partis en présence, et qui se conclut par une soudaine accélération des mouvements de bassin frénétiques de Keanu Reeves. Quand on l'interroge sur cet over happy end, De Bont explique qu'il rêvait que les bruits de tapotement des testicules rasés net et bien dessinés de son acteur amérindien sur les cuisses glabres et cuivrées de Sandra Bullock s'accordent parfaitement aux applaudissements de la foule de spectateurs en délire amassés autour de la scène, et les encourage même. Une pure idée de cinéma en somme, née dans l'esprit fertile et forcément européen d'un Jan de Bont en pleine épiphanie personnelle.


Speed de Jan de Bont avec Keanu Reeves, Sandra Bullock, Jeff Daniels et Dennis Hopper (1994)

5 décembre 2013

Bachelorette

Cette comédie américaine a cela de méprisable qu'elle nous fait vaciller sur nos propres certitudes. Le film fait le portrait de trois jeunes femmes, des trentenaires bien d'aujourd'hui, réunies pour le mariage de leur amie commune. La future mariée (Rebel Wilson) a semble-t-il, c'est film qui le dit, le défaut ultime d'avoir moins de sex appeal que ses camarades, et d'être notamment en surpoids. D'où la rage qui naît chez les trois pimbèches chargées d'organiser la fête, jalouses, indignées, révulsées que la moins sexy des quatre soit la première à se caser. Kirsten Dunst joue la working girl overbookée apparemment à l'aise dans sa peau mais à deux doigts de la crise de nerf et terriblement solitaire. Lizzy Caplan interprète la brune dynamique et imprévisible, restée coincée sur un échec amoureux datant du lycée mais incapable de le reconnaître pour ne pas froisser son amour propre. Et enfin Isla Fisher incarne la demeurée de la bande, hystérique nymphomane, suiveuse naïve et délurée qui multiplie les bourdes et les conquêtes pour faire illusion, quitte à sombrer dans une attitude autodestructrice qui l'empêche de voir le bonheur lorsqu'il se présente. Le scénario a l'air plutôt finaud dit comme ça, mais gardez à l'esprit qu'on veut seulement bien dépeindre ces trois personnages et que si un jour Leslye Headland, la réalisatrice et scénariste du film, lisait ces lignes, elle serait elle-même sur le cul, car à l'image vous ne trouverez que trois connasses rivalisant de connerie et impliquées dans une suite de péripéties minables au sein d'un film irritant, sans rythme, sans humour et sans intérêt.




Et pourtant ce triste film nous a bousculés dans nos convictions. D'abord concernant Kirsten Dunst, que nous respections jadis. Cette jeune femme de notre génération a réussi, joué dans quelques films intéressants, fait preuve d'intelligence dans ses choix (elle n'a jamais tourné avec Tarantino), mais elle se ridiculise ici et s'avère incapable de faire sourire son public. Ensuite, et surtout, ce pauvre film a questionné notre propre éthique et notre rapport aux femmes. Le spectateur mâle de cette daube peut finir par s'interroger sur lui-même et s'auto-soupçonner de misogynie si dès le départ, comme nous, il prend en grippe les trois énergumènes épuisantes qui s'agitent à l'écran, et se trouve surpris par une envie de tout casser devant leurs facéties régressives ô combien vulgaires. La pire, dans la course à la grossièreté, étant Lizzy Caplan, qui sort des insanités à intervalles réguliers et finit par créer un malaise palpable. Force est alors de constater qu'on ne supporte pas de voir et d'entendre ces grasseries à longueur de scènes, alors qu'on adore l'immaturité et le langage châtié des personnages incarnés ici ou là par Will Ferrell, John C. Reilly, Adam Sandler, Andy Samberg, Will Forte ou d'autres. Pourquoi rions-nous chez ces messieurs, et pourquoi pleurons-nous chez ces dames ? Au-delà du monde d'humour qui sépare un film comme Bachelorette de films comme Step Brothers, Crazy Dad, Hot Rod, ou MacGruber, ne serait-ce que sur papier, c'est-à-dire avant qu'un homme ou une femme n'interprète les dialogues et les situations en question, au-delà aussi d'un certain talent de comédien essentiel à la comédie (qui pourrait décemment comparer Will Ferrell et Lizzy Caplan ?), on en vient à se demander si une petite pointe de misogynie ne s'en mêlerait pas dès lors que nous ne tolérons pas la vulgarité crasse de ces demoiselles quand nous en redemandons à ces messieurs.




Sauf qu'il se trouve que nous sommes d'authentiques fans de la dénommée Melissa McCarthy qui, dans le registre de l'humour qui tache se place là. L'actrice n'a pas son pareil dans le domaine de l'obscénité débitée sur un flow presque incontinent. Vous nous direz peut-être, et nous y avons nous-mêmes pensé, que, dans notre prétendue misogynie, nous acceptons d'une femme moins immédiatement sexy ce que nous refusons chez des jeunes premières qui correspondent aux standards de beauté des podiums hollywoodiens (Dunst, Caplan, Fischer y correspondent toutes plus ou moins). Mais le fait est que nous rions aussi, quand elle nous y aide un brin, aux facéties de Kristen Wiig (dans Mes Meilleures amies, d'ailleurs aux côtés de Melissa McCarthy, ou dans Walk Hard), comme nous rions des pitreries de Sandra Bullock, actrice hollywoodienne-type (au même titre que Kirsten Dunst), qui a maintes fois élargi son registre à la comédie, souvent pour le pire, parfois pour le meilleur, comme dans Les Flingueuses, en side-kick de la sus-nommée Melissa McCarthy.




En définitive, le vrai problème d'un film comme Bachelorette n'est donc pas notre redoutée misogynie mais bien, d'une part, sa médiocrité (le film n'est jamais drôle), et, d'autre part, ses personnages, qui ne sont rien d'autre que trois parfaites ordures. Le film oublie, avouez que c'est dommage, de nous rendre son trio de trentenaires attachant. Bachelorette veut s'inscrire dans la mouvance du très médiocre Very Bad Trip en tournant le scénario au féminin, sauf que ce film modèle, si imparfait soit-il, pense à ne pas détester ses personnages et présente trois individus très différents mais pas forcément détestables. Si l'on aime certains personnages d'adolescents attardés, de machos débiles, de sales gosses, de prétentieux narcissiques, de grands naïfs ou de désespérés sentimentaux incarnés par Will Ferrell, Steve Carell, Zach Galifianakis, Adam Sandler, Will Forte, Will Arnett ou Jim Carrey, c'est parce qu'ils sont d'abord attachants, sympathiques, aimables et un peu humains. Impossible de rire avec les trois héroïnes infectes de Bachelorette, qui passent le film à mépriser leur amie obèse, à la jalouser, à ruiner consciencieusement son mariage et à sortir des horreurs sur elle sans discontinuer. On s'attendrait à ce que cette attitude ne soit que le point de départ de l'histoire, menant à un rachat quasi immédiat afin que les personnages récupèrent vite notre empathie, mais les trois débiles hautaines et méprisantes du départ sont toujours aussi pourries à la fin, et l'on se demande encore comment des auteurs de comédies (Apatow tombe aussi très souvent dans ce travers, par exemple avec le récent 40 ans mode d'emploi - et la France n'est pas de reste, de l'horrible Le Prénom à la série Platane d'Eric Judor) peuvent espérer nous captiver et nous donner envie de rire à gorge déployée en déployant sous nos yeux, et pendant des heures, une ribambelle de connards et de connasses imbuvables. C'est un peu comme aller à un one man show de Nicolas Bedos. Comment rire ?


Bachelorette de Leslye Headland avec Kirsten Dunst, Lizzy Caplan, Isla Fisher et Rebel Wilson (2012)

13 novembre 2013

Gravity

Dans les tout premiers instants de la projection de ce fameux Gravity dont on nous a tant rebattu les oreilles, on a presque envie d'y croire. Et ce malgré George Clooney, qui lasse immédiatement avec son personnage d'astronaute gouailleur qui assure, toujours le bon mot, l'anecdote qu'il faut, la FM branchée en permanence dans le casque. Mais quelque chose semble se passer juste après la catastrophe, quand Sandra Bullock dérive dans l'espace, sans rien contrôler, le souffle court, emportée malgré elle dans le noir et incapable d'y réagir, faute de prise sur quoi que ce soit, faute de contrôle sur son propre corps, propulsée dans une sorte de rien éternel. On a l'impression, un instant, de percevoir quelque chose de cette idée insupportable, de saisir des bribes de cette sensation de vertige absolu dans un espace sans repères autres que le point blanc de la bouée dont on s'éloigne inexorablement, vers une abolition des distances dès que ce point unique aura disparu. Les fameux plans-séquences (devant lesquels on ne ressent pas nécessairement l'urgence de crier au génie) participent de ce sentiment d'un mouvement inarrêtable dans un espace sans bornes. Mais Cuaron casse cette bulle de temps pure, où tout n'est qu'espace et où l'espace se résume à un corps tournoyant dans le noir. Le cinéaste offre bien trop vite une solution à son personnage et vient tout gâcher. Malheureusement, ce qui est vrai pour cette scène est vrai pour tout le film.




Alfonso Cuaron semble non seulement préférer l'épate à l'intelligence, mais en oublie même de réfléchir tant soit peu à ce qu'il filme, pour n'en tirer au final que le strict minimum. On ne compte plus les scènes au potentiel énorme, sur le papier, qui tombent lourdement à plat (un comble pour un film en relief, blague téléstar) sur l'écran. Cuaron prend le temps d'écrire sur l'image, dès les premières secondes du film, que rien ne peut porter le son dans l'espace, rappelant à notre bon souvenir le gigantesque Alien de Ridley Scott et son célèbre "Dans l'espace, personne ne vous entend crier". Mais il ne respecte pour ainsi dire jamais ce beau silence dont Sandra Bullock fait l'éloge lors d'une conversation avec Clooney. Même dans ces scènes où le réalisateur quitte ses personnages un instant, comme lorsque Stone (Bullock) s'énerve dans le Soyouz à court de carburant : Cuaron sort soudain de l'engin et fait un travelling (si on peut dire) arrière pour isoler la figure de son personnage en colère, minuscule dans le hublot du vaisseau. On aurait pu s'attendre au silence dans cette scène, venu renforcer l'impression de solitude et d'impuissance. Mais non, le micro du personnage reste en permanence branché sur les hauts-parleurs.




Le dispositif narratif du film, qui décide de rester dans l'espace avec deux personnages, puis très vite avec plus qu'un, permettait également de se fier aux mécanismes naturels d'identification du spectateur, qui, n'ayant que Sandra Bullock à l'image, être humain en proie aux pires difficultés et mettant tout en œuvre pour en réchapper par instinct de survie, allait forcément se projeter en elle immédiatement et sans la moindre difficulté. Mais voilà que, sans crier gare, le personnage se met à déballer sa vie, devenant une femme seule et triste, qui a perdu sa fille de quatre ans et va tous les jours mécaniquement au travail pour s'oublier. Ce personnage, auquel nous nous étions par la force des choses si fortement identifiés, est soudain sur-caractérisé et s'éloigne d'autant plus de nous qu'un bloc de psychologisme hollywoodien à deux balles déboule en plein cœur d'un film pseudo-sensoriel, rendant le tout pathos à souhait et profondément indigeste. Sans parler de tout l'arrière-plan religieux que sous-tend la dépression du personnage en deuil.




La dernière partie du film est à ce titre totalement lourdingue, et achève de plomber l’œuvre toute entière. Il y a notamment cette scène assez insupportable où Sandra Bullock, après une légère tentative de suicide, accepte son destin, décide de foncer (elle n'a pas vraiment le choix vu que son soyouz est entré dans l'atmosphère et commence à flamber en tombant comme une pierre vers l'océan), expose à haute voix les deux issues possibles (la vie ou la mort, bravo), et se motive en remuant la tête, tel un boxeur approchant du ring pour son ultime combat, avant d'enfiler son casque et d'entrer dans le dernier round, prête à vivre comme à mourir, mais avec panache s'il vous plaît. Et elle y va de ses petites répliques qui tâchent, reprenant le gimmick comique du personnage de Clooney ("Je la sens mal cette mission…") ou y allant de sa propre formule-choc pas du tout cliché : "Dans tous les cas, ça aura été une sacrée virée !". Tout cela, ajouté à une scène légèrement antérieure où l'inconscient de Sandra Bullock lui dicte de ne pas renoncer (à moins de croire au dialogue avec les morts, piste possible étant donné que Cuaron nous place aussi tout un interminable monologue de la jeune femme priant le fantôme de Clooney de faire des baisers au fantôme de sa fille…), est d'une lourdeur terrible.




Cuaron nous donne une énième leçon de vie hollywoodienne en bonne et due forme : il faut vivre, se battre, il ne faut pas abandonner ni se couper du monde par confort, ne pas renoncer par faiblesse ou par facilité, il ne faut jamais lâcher, il faut vaincre. Philosophie de comptoir qui se double d'une dissertation pénible sur la gravité, évidemment. Dans un film où elle n'existe jamais, du moins pendant plus ou moins 80 minutes, elle est pourtant cruciale puisque la fille du personnage de Sandra Bullock en est morte (une chute idiote dans la cour de récréation), et surgit enfin quand l'héroïne trouve son salut, de retour sur terre, en renouant avec cette pesanteur espérée, qu'elle réapprend à dompter, se relevant, se remettant debout dans une sale illustration du fameux mythe du "christian reborn" si cher aux américains. Encore une scène où Cuaron, au lieu de jouer sur le retour du son, sur les bruits de ce corps lourd de fatigue prenant appui sur le sable, s'agrippant à la matière pour la maîtriser, fout tout en l'air en nous balançant des chœurs infâmes, une musique parfaitement grossière où des gens crient comme des malades, façon Walt Disney dans Le Roi Lion. Et la symbolique est lourde à mourir (sans parler de la laideur de la chose) quand Cuaron termine son film par ce plan en contreplongée sur Sandra Bullock qui se redresse, dans une pauvre imagerie publicitaire glorifiant l'humain magnifique et décrétant l'avènement hasardeux d'une sorte de new age crétin.




Beaucoup de critiques ont comparé le film à 2001 l'Odyssée de l'espace. Le film fait tout pour ça, avec cette fin qui fait écho à l'ouverture du chef-d’œuvre de Kubrick (les singes découvrent l'usage de l'arme dans 2001, l'humain se (re)met sur ses deux pieds et réapprend à marcher ici), et avec ce plan poussif sur Sandra Bullock flottant dans la position du fœtus devant le giron du sas de la station-mère… Cuaron l'a voulu et Cuaron l'a eu. C'est pourtant grotesque tant les deux films, dans l'aspect et dans le propos, n'ont rien de commun. Kubrick et Cuaron ne jouent pas dans la même cour, loin s'en faut. C'est plutôt à Titanic qu'il faut comparer Gravity, poids-lourd du box office, film catastrophe à la pointe en termes techniques, donnant au spectateur à s'émerveiller d'un spectacle sur-dimensionné, à s'émouvoir d'un récit plein de suspense et de rebondissements, à s'identifier à des personnages simplistes accablés par un sentiment d'impuissance, car coulant et n'y pouvant rien, happés par l'immensité silencieuse sur fond de musique dramatique pompière et de sentiments bon marché, avec la farouche envie et la noble énergie de s'en sortir, quitte à ce que l'héroïne perde son héros chevaleresque prompt au sacrifice en route. Comme Titanic, Gravity peut légitimement être considéré comme un divertissement parfois efficace, mais il n'est strictement rien d'autre qu'un pur produit hollywoodien contemporain avec les quelques qualités (l'once de vague vertige sensoriel du début, parfois une certaine peur pour le personnage) et tous les défauts de la chose.




La part ultra hollywoodienne du film pèse donc aussi sur son scénario, et c'est un nouveau gâchis dans la mesure où la part réaliste de Gravity, dans sa première partie (c'est l'un des arguments de l'opération, ce prétendu réalisme chevronné de la reconstitution de la vie dans l'espace), qui passe aussi par la part de vraisemblance du personnage de Sandra Bullock au début du film, paniquée, au bord de l'asphyxie (toutes choses qui participent à notre croyance dans le récit et donc au suspense de certaines scènes), disparaît ensuite du fait d'un abus de péripéties invraisemblables, dont la liste serait trop fastidieuse à dresser. Si bien qu'on peut aussi se plaindre du film si, sans même le penser tel une œuvre majeure dans le genre de 2001 l'Odyssée de l'espace (on est loin aussi de la dimension parfaitement visionnaire du film de Kubrick), on le considère comme le simple blockbuster à suspense qu'il est. Si l'on prend aussi en compte que la 3D du film, assez porteuse dans les premières scènes, devient aussi ridicule que ringarde avec la grosse larme de Sandra Bullock qui flotte sous nos yeux pendant deux minutes à bord du Soyouz, et que le bijou de Cuaron perdra la déjà maigre épaisseur de ses meilleures scènes en 2D et sur un plus petit écran (tel un exact tour de Grand Huit, une sensation de vertige et puis s'en va), il n'y a vraiment pas de quoi s'extasier ni de quoi faire de Gravity le film du siècle.


Gravity d'Alfonso Cuaron avec Sandra Bullock et George Clooney (2013)

7 octobre 2013

Les Flingueuses

On lui devait déjà les meilleurs moments de Mes Meilleures amies et d'Arnaque à la carte, ainsi que les seules éclaircies des pénibles 40 ans : mode d'emploi et Very Bad Trip 3. L'actrice Melissa McCarthy revient dans un rôle enfin à sa démesure avec Les Flingueuses, partageant cette fois-ci l'affiche aux côtés de Sandra Bullock. Les Flingueuses est un buddy movie au féminin où les deux actrices incarnent un duo de flics que tout oppose, amenés à devoir collaborer pour résoudre une sombre affaire de trafic de drogue dont l'intérêt est, bien sûr, tout à fait secondaire. On mate ça pour se marrer et il faut dire qu'on n'est pas déçu ! Melissa McCarthy est incontestablement la grande force comique du film. Si vous aimez l'humour corrosif de cette imprévisible boule de nerfs à l'abattage exceptionnel, vous serez aux anges. Elle ne s'arrête jamais. Son langage est toujours aussi fleuri et son aisance à débiter vulgarités et autres injures très imagées fait encore des ravages. Son aplomb et son sérieux, systématiquement au beau fixe durant les scènes les plus absurdes, sont irrésistibles. C'est un véritable festival, qui nous confirme que l'on tient là une actrice comique très douée. On a évidemment très hâte de la revoir dans d'autres films... et peut-être d'autres registres comiques, car elle pourra ici très vite se mettre à dos ceux goûtant peu cet humour-là. J'en suis personnellement très client, j'avoue, alors je ne suis pas près de m'en lasser !




Heureuse surprise, le duo qu'elle forme avec Sandra Bullock fonctionne parfaitement. Sandra Bullock prend un plaisir communicatif à incarner une agente du FBI complètement coincée, ne cherchant qu'à grimper les échelons du Bureau au prix d'une vie privée totalement misérable dont sa comparse la plaint d'ailleurs exagérément lors d'une des meilleures scènes du film. Elle se tire donc avec les honneurs de cet exercice périlleux, où elle aurait pu être totalement éclipsée par son explosive collègue. Elle aussi parvient à provoquer quelques éclats de rire, bien qu'il ne s'agisse nullement d'un show où chacune jouerait son petit numéro à tour de rôle. Car les actrices se mettent réciproquement en valeur, se renvoient idéalement la balle, l'humour naît la plupart du temps de leurs interactions, de leurs agissements conjugués. Le décalage sexuel qui sépare leurs personnages est, par exemple, aussi simple que bien vu : la croqueuse d'homme n'est pas Sandra Bullock, au sex-appeal pourtant toujours intact, mais bien la ventripotente Melissa McCarthy, et cela offre quelques bons moments ! On pense aussi à cette chouette scène dans les toilettes d'une boîte de nuit, où Melissa McCarthy transforme le tailleur trop strict de son acolyte en une tenue plus sexy, beaucoup mieux appropriée à la situation.




Les Flingueuses dure deux plombes mais passe très vite et perd rarement son souffle, malgré un dernier quart d'heure peut-être moins inspiré, ce qui est souvent inévitable dans ce genre de films, l'intrigue sous-jacente devant bien trouver une résolution. Paul Feig, également réalisateur de Mes Meilleurs amies, reprend le schéma très classique du buddy movie, avec ces deux personnages incompatibles condamnés à devenir inséparables, mais il parvient à ne pas lasser : on joue le jeu sans problème, assistant avec plaisir à l'évolution des rapports entre les protagonistes. Autre bon point, le film n'est pas parasité par des scènes d'action trop longues et embarrassantes, à la différence, par exemple, de Very Bad Cops, où l'humour du génial Will Ferrell était trop étouffé sous les apparats du cinéma d'action à grand spectacle. Dans le même esprit, on ne retrouve nullement de sous-intrigue sentimentale trop encombrante, alors que le terrain était pourtant très propice. Enfin, Les Flingueuses n'est pas un fatiguant défilé de guest stars et ne nous noie pas sous un déluge de références bon marché pour flatter notre culture gé' à péremption rapide. Dans le contexte actuel de la comédie américaine, cela fait un bien fou. J'attends à présent la suite des aventures du duo McCarthy/Bullock. Étant donné les chiffres énormes réalisés au box office US, ça ne devrait pas louper !


Les Flingueuses de Paul Feig avec Melissa McCarthy, Sandra Bullock, Demian Bichir et Marlon Wayans (2013)

25 avril 2013

Restless

On pourrait, en y regardant trop vite, prendre ce film pour un énième produit du cinéma américain indépendant "à-la-Sundance", plein de bons sentiments, légèrement niais sur les bords, bourré à craquer de musique cool posée sur des chromos anesthésiants, avec un zeste de mignonne fantaisie et la dose indispensable de triste aphasie. Sauf que Restless est l'anti-Like Crazy, l'anti-Terri et l'antidote à tous ces films qui n'ont d'indépendant que leur production en-dehors du cadre des grands studios, leur manque de moyen et l'absence de Sandra Bullock et Chris Evans en têtes d'affiche (voire la présence au casting de freaks notoires aux trajectoires forcément attristantes), mais qui sont, en dehors de ces considérations, de parfaits films académiques asphyxiés, manquant de vie et de liberté, dépourvus de la patte d'un auteur singulier et de tout projet esthétique notoire. Parce qu'il s'inscrit dans une grande œuvre cohérente et parce qu'il appréhende le genre avec distance, Restless est supérieur à un film somme toute agréable tel que Lonesome Jim, le haut du panier de la tendance Sundance. Si l'on ne s'en tient pas au seul projet du film et que l'on en juge plus en détail par le traitement qu'il fait de son sujet ou par le simple travail de mise en scène de Van Sant, on est loin d'un certain cinéma indépendant contemporain vaguement sympathique et parfaitement inoffensif, lénifiant et inconscient de ses propres limites. Pour peu que l'on veuille bien accepter de voir Restless comme un nouveau jalon dans la tendance plus académique de Van Sant, avec ce que cela comporte d'investissement conscient et intelligent du cliché et du sentiment, alors il y a de bonnes chances d'être ému par ce film comme on ne le sera jamais par ceux pré-cités.




Restless est profondément touchant, et en ce qui me concerne cela suffit presque. Cela me suffit pour une raison simple, c'est que Van Sant est formidablement capable de nous émouvoir aussi sobrement qu'intelligemment, en plongeant complètement et avec sincérité dans le genre très balisé du drame romantique. On sait que le cinéaste admire l'art cinématographique dans son spectre le plus large, de l'abstraction expérimentale au mélodrame hollywoodien grand public, et qu'il aime à naviguer d'un bord à l'autre sans mépris ni condescendance pour le plus "facile" des deux extrêmes. Aussi assume-t-il un style conventionnel jusque dans ses clichés quand il se laisse aller à tourner un film "mainstream" (Will Hunting, A la rencontre de Forrester, etc.), et il le fait avec une simplicité entière, pour son plaisir et pour celui du spectateur qui voudra bien se prêter au jeu. Pour cela il faut accepter cette séquence musicale au milieu du film, ce "syntagme en accolade" (je reprends là une expression de ce cher Christian Metz, qui mettait dans ses livres le soleil qu'il n'avait pas dans son blaze), où les personnages courent, s'amusent, s'aiment et jettent des pierres sur les trains de marchandises en souriant. Par une série de plans rapides baignés d'une musique tendre, ces séquences sont censées signifier rapidement le passage du temps et la répétition d'une série de gestes favorisant le plus souvent la naissance d'un sentiment. Van Sant investit le genre et le respecte au point de tourner ce type de séquence facilement insupportable, mais il peut se le permettre parce que tout ce qui précède et suit cette scène est d'une délicatesse et d'une qualité telle qu'elle n'apparaît pas au spectateur comme le couronnement d'une entreprise d'endormissement généralisée vouée à produire de la confiture cérébrale en quantité. Car il y a de très belles idées qui parcourent l'avant-dernier film en date du cinéaste, basé sur son thème obsessionnel, celui d'une jeunesse fauchée en plein essor, et narrant la rencontre entre Enoch (Henry Hopper), un jeune homme bien vivant obsédé par la mort, et Annabel (Mia Wasikowska), une jeune femme mourante qui ne voudrait que vivre, rencontre marquée par l'intervention du fantôme d'un kamikaze japonais qui vient apporter une forme de légèreté mélancolique au film. Ces purs personnages de fiction, invraisemblables mais pleins d'humanité et profondément touchants, ainsi que le traitement légèrement décalé du récit ne manquent pas d'évoquer un film comme Trust Me de Hal Hartley. Mais c'est dans la mise en scène au plus près des corps, prompte à jouer de l'organisation de l'espace et à créer des configurations frappantes, que Van Sant élève son propos et son spectateur par la même occasion.




Et puis le film comporte deux séquences particulièrement réussies et mémorables. D'abord celle où les personnages se retrouvent dans un petit cabanon après la fête d'Halloween et où Van Sant, rarement porté sur l'intimité amoureuse des corps (alors qu'on trouve dans son œuvre plusieurs scènes consacrées à une intimité plus strictement sexuelle, du rapport trivial de Mala Noche interrompu par la quête d'un tube de vaseline à la courte et triste première fois d'Alex dans Paranoïd Park en passant par les arrêts sur images de My Own Private Idaho), tourne une scène sinon érotique du moins étonnamment sensuelle et émouvante, faisant un usage extraordinairement sensible du gros plan et du flou qui embrassent le grain de la peau. Et puis il y a surtout cette séquence géniale où Enoch vient retrouver Annabel chez elle et la découvre allongée sur le sol, agonisante. Le jeune homme prend sa jeune amie dans ses bras et recueille ses dernières paroles quand celle-ci se relève soudain, éteint le magnétophone qui diffusait la mélodie bien pathos de la scène et reproche à Enoch de ne pas avoir respecté le scénario archétypal qu'ils avaient pré-écrit ensemble. Avec cette scène Van Sant nous dit qu'il est parfaitement conscient de tourner une romance, un drame sentimental, un mélo, de convoquer de grandes émotions sur une histoire d'amour tragique, mais qu'il le fait comme on joue un jeu, sans être totalement dupe bien qu'en y croyant à fond. Et il est tout aussi capital de ne pas se laisser berner par les engrenages de ce jeu facile mais dangereux que d'y croire à cent pour cent, de marcher dans la combine, pour que l'entreprise rodée et quasi-mécanique du drame romantique fonctionne à plein. Van Sant nous demande par conséquent la même croyance tout en nous mettant à relative distance via un traitement particulièrement intelligent du film de genre a priori académique. C'est cette conscience - inscrite à même le film - de son médium, concomitante à son appropriation sincère, qui confère à Restless un charme particulier et le sort allègrement de la mêlée, dès lors qu'il échappe à un académisme affiché et accède à la poésie. Van Sant s'extrait du carcan du "film romantique" pour tendre vers le Romantisme, celui de l'amalgame mélancolique et teinté de fantastique du morbide et du sublime, de la finitude et de la grâce (sur ce sujet il faut lire la critique du film par Dominique Païni dans les Cahiers du Cinéma de septembre 2011, où il convoque autant Baudelaire que Shelley). Partant, il ne reste plus qu'à être touché - et le film agira ou non au cas par cas - pour estimer Restless à sa juste valeur et l'aimer simplement comme le film simple qu'il est.


Restless de Gus Van Sant avec Mia Wasikowska, Henry Hopper et Ryo Kase (2011)

21 février 2012

Collision

Je me demande parfois si je suis normal. En effet, quand j'ai vu ce film au cinéma, il y a près de 7 ans, l'ensemble des gens dans la salle avait l'air extrêmement satisfait. Je m'en souviens comme si c'était hier, cela m'avait particulièrement choqué. Une fois la séance terminée, un homme brun âgé d'une quarantaine d'année avait même levé les poings au ciel en signe de victoire. Véridique ! Pour ma part, je me rappelle avoir baissé la tête en signe de dépit. Je souhaitais quitter la salle le plus vite possible ; mais, cinéma d'arts et essais oblige, les lumières prirent leur temps pour se rallumer, uniquement une fois le générique terminé, et je ne tenais pas à gâcher ce moment de plaisir intense à mon voisin qui semblait si heureux et qui prenait littéralement son pied. Il me fallut donc patienter, en encaissant cette musique de fin très cliché, un peu comme les trois quarts des situations de ce film choral d'une lourdeur sans nom.




Malgré un nombre de stars impressionnant à l'affiche, le film se noie. Je vous énumère les acteurs : Don Cheadle (entr'aperçu dans Hotel Rwanda), Jennifer Esposito (un hymne aux bienfaits du métissage), Matt Dillon (abonné aux rôles de connards pas malins et qui devrait se poser des questions), Ryan Phillippe (deux "p", deux "l" répète-t-il toujours à longueurs d'interview tout en lâchant deux caisses façon mitraillette et en mimant un oiseau qui décolle), Sandra Bullock (dans un rôle très difficile qui a dû souvent lui faire dire "What the fuck am I doing here ??") et d'autres comme Brendan Fraser (peu crédible mais qui s'en sort dans son rôle de procureur libéral) ou Thandie Newton (qui, dans la vraie vie, a nommé son premier enfant Ripley Scott, en forme de double hommage très appuyé au papa d'Alien). Les scènes-choc s'enchaînent jusqu'à ne plus rien provoquer chez le spectateur ; surtout qu'à la fin, ou disons la dernière demi heure de ce film si long, elles sont toutes au ralenti ! J'avais vraiment l'impression de regarder une pub EDF-GDF, sans oublier la bande-son omniprésente, composée essentiellement de chants plaintifs où une femme vraisemblablement très malheureuse ne s'exprime que par des "Ooooooh-oooouuuhh-yèèè". Cela doit être la même bonne femme triste qui a signé tous les ignobles jingles pubs de France Télévision, vous savez, ceux que l'on peut seulement entendre en milieu d'après-midi et qui nous flinguent la journée. Affreux.




Ce chassé-croisé de destins comme Hollywood en raffole finit donc par ennuyer copieusement, par agacer sévèrement, ou par faire rire franchement, quand on décide, dans un réflexe d'auto-défense salvateur, de prendre tout ça au second degré. Bien sûr, quand on rigole à la mort d'un personnage, on peut se poser des questions quant à la qualité de ce film, où la psychologie est traitée à "coups de haches", comme le dit mon paternel, à tel point qu'on a la sensation de regarder la pire des séries télé. Il faut revoir cette scène où Sandra Bullock, se trimballant dans son immense baraque en chaussette, le téléphone vissé à l'oreille, glisse honteusement dans l'escalier et manque de se briser la nuque. Ce passage atteint un sommet de ridicule ! Pas grand chose à reprocher aux acteurs finalement, je préfère tout mettre sur le dos de Paul Haggis, qui signait là son premier film après avoir été le scénariste attitré de Clint Eastwood. Pour la subtilité, Paul, il faudra repasser. Ton film est une enclume ! Tout ça pèse des tonnes ! Et dire que certaines critiques, à l'époque, avaient parlé d'"un parfait mélange de Magnolia et Short Cuts"... Pauvre Altman, il a dû prendre un coup de vieux, et il n'y avait aucune raison d'insulter si cruellement le jeune Paul Thomas Anderson. Télérama avait raison !




Élevé au rang de film faisant partie des "meilleurs de tous les temps" par les votes parfois très difficilement compréhensibles du site IMDb, Collision s'avère au final être une arnaque totale et une fausse alerte pour moi qui, à l'époque, espérais réellement quelque chose de bon. Jeune et innocent, j'y allais vraiment avec les meilleures intentions et les plus grands espoirs. Il faut dire que le film passait pour une vraie pépite fraîchement remise au goût du jour. Il avait été auréolé de l'Oscar suprême, à la surprise générale, et il était même ressorti en salles outre-Atlantique spécialement pour concourir à cette prestigieuse cérémonie. La preuve que celle-ci n'est qu'une vaste blague, des ententes et des arrangements entre les studios les plus puissants. Avec du recul, Collision apparaît comme l'infâme porte-drapeau de ce cinéma américain post 11-septembre qui cherche à nous dépeindre une société cloisonnée et qui se veut lourdement réconciliateur, dépassant les clivages à coups de bazooka et de scènes larmoyantes indigestes. Avec ce cocktail explosif dont il avait trouvé l'odieuse formule, Paul Haggis signait là des débuts en fanfare derrière les caméras. Depuis, le réalisateur canadien n'a jamais su renouer avec le succès et j'en suis ravi. Il s'est perdu Dans la vallée d'Elah, réquisitoire contre la guerre encore une fois très lourdaud, puis il a tourné le remake d'un thriller français efficace, Pour elle, en le rendant long et chiant. Deux mots qui résument très bien ce qu'était déjà Collision. A fuir.


Collision de Paul Haggis avec Don Cheadle, Thandie Newton, Sandra Bullock, Jennifer Esposito, Matt Dillon, Brendan Fraser, Terrence Howard, Ryan Philippe et Michael Peña (2005)

5 septembre 2011

Les Winners

J’attendais ce film depuis des lustres ! Depuis le jour où la rumeur d’une collaboration entre le réalisateur Thomas McCarthy et l’acteur Paul Giammati a commencé à circuler sur le net. Pourquoi ? D'abord parce que The Station Agent, du même Thomas McCarthy, est mon film de chevet. Littéralement. Le dvd est réellement posé sur ma table de nuit, près de mon lit. Presque tous les soirs je jette un coup d'œil à la jaquette, je relis les extraits de critiques élogieuses qui y figurent et je regarde les visages du trio d'acteurs vedettes (que je considère comme des amis), puis je repose le dvd avant d'éteindre la lumière. Malgré son blaze, qui nous rappelle les plus sombres heures du cinéma hollywoodien d'après-guerre, Thomas McCarthy est donc un metteur en scène que je suis de très près. Il m'avait un peu déçu avec le pourtant acclamé The Visitor, mais pas suffisamment pour me faire oublier son premier chef-d’œuvre et j'avais vraiment hâte de découvrir le fruit de sa collaboration avec la superstar Paul Giamatti.


La tronche de Giamatti...

Car si j'attendais d'un pied si ferme Les Winners, c'est surtout parce que je suis le fan number one de cet acteur, et je le revendique haut et fort, au point de parfois choquer en soirée et de me sentir bien seul. Je vous ai déjà parlé de mon attachement particulier pour Paul Giamatti quand je vous ai dit quelques mots du tout récent Le Monde de Barney dans lequel il n'a malheureusement pas l'air dans son assiette. J'aime cet acteur que j'ai découvert dans le superbe Sideways et qui est le sosie de mon frère Glue III. J'ai l'impression qu'il est un peu de ma famille tant je vois dans son allure simiesque, son physique digne des Simpson, et sa vielle tronche fatiguée le reflet flippant des traits communs à tous mes autres frères et hérités de notre propre père ! Je trouve donc qu'il me ressemble. Et en disant ça, je sais bien que je ne m'envoie pas des fleurs. Ni à moi ni à toute ma famille. Mais c'est comme ça, on ne choisit pas ! Évidemment, j'aurais préféré Brid Patt, Bof Redbord ou Smill With !


Le profil de Giamatti...

J’ai donc regardé Les Winners très machinalement, en bon fan de Paul Giamatti, tout comme j'ai écouté assez intensivement le dernier Radiohead à sa sortie. Et j'ai forcément fini par aimer ce maxi, tout comme j'ai pris mon pied devant le long métrage de Thomas McCarthy ! Je suis peut-être ce qu'on appelle un "fan aveugle" du quintet d'Oxford et de Paul Giamatti, mais j'en ai bien conscience et je préfère jouer cartes sur table. Je ne peux donc pas décemment me lancer dans une véritable critique des Winners. Je ne serai pas du tout objectif. Je sais bien qu'on ne l'est jamais vraiment, que l'on juge toujours une œuvre par le biais de notre ressenti personnel et de notre expérience propre. Mais il y a objectivité et objectivité, et en tant que blogueur ciné intègre, j'essaie toujours de dépasser le seul ressenti personnel. Là, impossible. Mon ressenti prend forcément le dessus quand j'aborde le cas Giamatti : je lui voue un amour inconsidéré, point barre. C'est comme si je vous disais "écoutez Black Bug, c'est un super groupe" alors que le sens commun me susurre à l'oreille que ce groupe a définitivement un pied dans la tombe de l'originalité et de la créativité. Mon goût d'humain unique prend cependant le dessus parce que j'aime les sons cradingues de ce groupe tout pourrave. Mais sûrement que mon exemple ne vous dis rien, car personne, à part quelques fondus de fondues, ne connaît ce groupe de garage rock psyché lo-fi. Je vais donc vous raconter une anecdote plus parlante...


Bonne ambiance sur le tournage et ça se ressent dans le film, un véritable festival Paul Giamatti !

Un ami à moi est fan de Wesley Snipes, c'est l'acteur par lequel il a appris à aimer le cinéma, les sports de combat, etc. Bon. Il n'est absolument pas objectif, il a je-sais-plus-combien d'exemplaires de ses dvds, il a par exemple toutes les éditions existantes de la trilogie Blade, dont Blade Trinity (qui est objectivement à chier). Lorsque son dernier film est sorti, il est allé le voir en avant-première, le soir de France-Brésil (en match amical, pas la finale de 98 ni le quart de 2006, il n'est quand même pas malade mental, sinon ça serait pas mon pote !). Pour lui faire plaisir, je l'ai accompagné, et pendant toute la séance, je l'ai observé. Sur son visage on pouvait lire l'expression d'un homme qui vient de découvrir que sa femme le trompe, la déception et l'incrédulité toutes deux mêlées : il haïssait ce film et le jeu de son idole, qui n'était pour lui que l'ombre d'elle-même ! Et à raison, car The Art of War 2 est très loin du niveau des premiers films de la star, son talent n'affleure pas un seul instant quand bien même sa maîtrise des arts martiaux est à nouveau étalée à l'écran. A la sortie du ciné, mon pote était tout à fait d'accord avec moi et il a même essuyé quelques larmes, sachant bien qu'il ne reverrait pas de si tôt un film de sa vedette, incarcéré jusqu'en 2013 pour fraude fiscale. Sauf que ! Sauf que quelques mois plus tard, j'ai surpris mon ami à la fnac, aux caisses, avec deux dvds de The Art of War 2 sous le bras, et l'intégrale de Michel Polnareff sous l'autre (mais ça, c'est un autre souci qu'il a). Content de le croiser par hasard, je suis allé le voir, et il m'a alors dit, pour justifier son achat : "Oh tu sais ça y est j'adore ce film hein, c'était à prévoir" et j'ai bien aimé sa lucidité sur son cas de fanatisme. Ce n'était donc qu'une question de temps avant que le fan en lui ne parvienne à lutter contre sa raison et son objectivité pour "enfin" adorer un film qui ne le mérite pas mais qui est "le nouveau film de Wesley Snipes, son acteur préféré" et donc trop bien PARCE QUE c'est Snipes. Pour le plaisir de s'envoyer une rasade supplémentaire et inédite de la filmographie de son acteur fétiche, il est prêt à faire l'impasse sur tout un tas de données pourtant essentielles (originalité, talent, fiabilité du propos, valeur intrinsèque, qualité, etc) ! Nier ces critères admis par le sens commun, c'est être un teubé ! Et je parle de ce pote-là, mais j'aurais pu prendre un autre exemple, je connais aussi un fan de Sandra Bullock (entre eux, ils se font des soirées Demolition Man).


J'étais ravi de retrouver l'acteur Bobby Cannavale (à gauche), également présent au casting de The Station Agent. Toujours aussi sympathique !

Me voilà donc avec la crainte de tomber dans l'un des travers que je suis le premier à dénoncer ! Mais je vous rassure : de mon côté, je ne suis pas totalement teubé, je pense garder une certaine lucidité et je n'ai pas l'impression de m'être forcé à aimer Les Winners. Je considère aussi que je m'en tire pas trop mal en étant fan de Paul Giamatti, qui a au moins le mérite de ne pas être un taulard et de ne pas avoir volé d'Oscar. D'autant plus que Les Winners est un vrai chef d’œuvre du cinématographe à côté de Miss Détective ou Blade Trinity. C'est en tout cas pile poil ce que j'attendais : un film de Thomas McCarthy avec Paul Giamatti. Ni plus ni moins. Les Winners fait partie de ces rares films indé américains sympathiques. Son auteur porte un regard très humain et très tendre sur les personnages dont il nous dépeint modestement les petites vies, les petits tracas, et auxquels on s'attache inévitablement, surtout quand ils sont joués par des acteurs éblouissants, à commencer par le grand, l'inoubliable, le merveilleux Paul Giamatti.


Les Winners de Thomas McCarthy avec Amy Ryan, Bobby Cannavale, Burt Young, Jeffrey Tambor et surtout Paul Giamatti ! (2011)