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24 juillet 2019

The Program

Quand bien même le cyclisme et le cinéma ont rarement fait bon ménage (à part, à ma connaissance, dans le superbe Breaking Away de Peter Yates), Lance Armstrong aurait pu faire l'objet d'un biopic passionnant du fait de sa personnalité trouble et de son parcours si singulier. Spécialiste du biopic provocateur, l'anglais Stephen Frears s'est courageusement attelé à cette tâche épineuse quelques mois après les aveux très médiatisés du champion déchu, en adaptant le livre du journaliste sportif et d'investigation irlandais David Walsh. Ce dernier, incarné ici par Chris O’Dowd, a très tôt douté des performances hors normes de l'américain et s'est rapidement lancé à la chasse aux preuves pour révéler aux yeux du monde entier ses pratiques frauduleuses. Pendant ce temps, Lance Armstrong (Ben Foster, impeccable) enchaînait les succès sur la Grande Boucle, en s’appuyant sur son mental d’acier, une équipe entièrement à sa merci et, surtout, un « programme » parfaitement bien huilé, inspiré par les pratiques douteuses du médecin italien Michele Ferrari (Guillaume Canet !). En plus d’intéresser les américains au cyclisme, Lance Armstrong s’engageait financièrement dans la lutte contre le cancer, qu’il avait lui-même vaincu avant son ascension phénoménale, et redonnait aussi espoir à quelques malades, qui voyaient en lui le symbole d’une guérison possible.




D’une durée relativement courte compte tenu des modes actuelles, de la période couverte par le scénario et de la profusion des sujets et événements à traiter ici, The Program est une œuvre assez bâtarde, qui ne se présente ni comme un véritable biopic d'Armstrong ni comme un pur film d'investigation. Peu à l’aise, et c’est compréhensible, quand il s’agit de filmer les courses, Stephen Frears s’appuie sur quelques images d’archives et ne se focalise jamais vraiment sur les performances sportives, aussi peu éthiques soient-elles, ou sur la compétition même. Nous ne sommes jamais pris dans le suspense d’une course ni placé dans la peau d’un spectateur qui assisterait, béat, aux exploits paranormaux d’Armstrong. Les victoires au Tour de France s’enchaînent comme des vignettes qui défilent rapidement à l’écran. On est plus concentré sur l’enquête du journaliste irlandais, quand bien même celle-ci n’est pas retranscrite dans des détails assez riches pour se suffire à elle-même. En bref, The Program est un film assez bizarre, orphelin d’une identité claire, ce qui explique sans doute l’accueil plutôt frileux dont il a bénéficié à sa sortie en 2015, mais, fort du savoir-faire de son auteur, il parvient tout de même à captiver.




Ne sachant peut-être pas trop sur quel pied danser, Stephen Frears a vraisemblablement opté pour la vitesse et la légèreté, avec un traitement assez « pop » de son sujet, si l’on peut dire. Son film trouve son salut dans son rythme assez enlevé, son efficacité relative et l'interprétation très solide de Ben Foster. L’acteur américain n’a pas l’air obsédé par le mimétisme généralement de mise dans ce type de films et met très bien au service du personnage son physique ambivalent, à la fois charmeur et vipérin. Bien que la ressemblance physique ne soit pas évidente, il apparaît comme un choix de casting judicieux, plus malin, en tout cas, que les Matt Damon et Jake Gyllenhaal directement évoqués dans le film, quand Lance Armstrong, alors au sommet de sa gloire, évoque plein d'arrogance avec ses coéquipiers les grands noms qui circulent à Hollywood pour l’incarner dans une future hagiographie qui, en fin de compte, ne verra jamais le jour. Les scènes où Ben Foster doit faire face aux médias ou à ses partenaires récalcitrants sont sans doute les plus réussies. L’acteur dégage une espèce de charisme négatif assez fascinant, on tient donc à le saluer, lui qui n’a, semble-t-il, pas été très honoré pour sa prestation, là où d’autres récoltent des prix pour, par exemple, singer ridiculement Winston Churchill ou salir impunément la mémoire de Freddie Mercury. Son interprétation permet à The Program de ne pas être complètement superficiel et juste divertissant puisque l’on devine le monstre humain qui se cache derrière les traits de ce cycliste à la détermination et à la mentalité folles.


The Program de Stephen Frears avec Ben Foster, Chris O'Dowd et Jesse Plemons (2015)

28 septembre 2016

Dirty Pretty Things

J'ai annulé mes vacances aux Texas suite à la vision de Massacre à la tronçonneuse. Traumatisé ! Je n'ai plus jamais mis un pied dans l'eau après avoir vu Les Dents de la Mer. Et je sens fort des panards ! J'ai refusé une sacrée opportunité professionnelle en Antarctique à cause de The Thing. La chance d'une vie ! Je refuse de prendre des gens en auto-stop depuis Hitcher. Pas bête ! J'ai refusé un week-end tout frais payés dans un chalet à la montagne en compagnie de tonton Scefo, en repensant à Shining. Faut dire que Scefo est schizo... J'ai posé un lapin à des potes partis en roadtrip en Europe de l'Est à cause de cette saloperie de Hostel. J'en veux encore à ce zonard d'Eli Roth. Et j'ai décommandé mes billets EasyJet pour un petit séjour à Londres après avoir subi le thriller social de Stephen Frears, Dirty Pretty Things. Une vraie épreuve pour tout cinéphile. L'équivalent d'un épisode bien trash de l'émission Strip-Tease, en à peine mieux filmé, la déontologie journalistique en moins. Un éternuement à l'odeur putride et riche en microbes, reçu en pleine gueule.




Bon, la plupart des décisions évoquées ci-dessus sont aussi liées à de gros problèmes d'argent, mais quand même... J'en veux particulièrement à Stephen Frears, qui m'a pris en traître. Quelle horreur ce film ! Plus glauque, tu meurs. C'était l'un des premiers rôles post-Amélie Poulain pour Audrey Tautou. On a pratiquement tous fini devant, espérant qu'elle retire enfin le haut pour que sa carrière prenne son envol à l'étranger. A l'époque, on avait tous un cousin ou un grand frère fana de la dame pour nous traîner devant son nouveau film odieux. Internet et ses forums de fins limiers n'étaient pas encore accessibles dans nos chaumières reculées pour nous proposer l'essentiel, il fallait donc se taper le film. Son titre, aussi menteur qu'accrocheur, nous laissait imaginer le meilleur. On ne savait pas que c'était en réalité un billet sans retour vers l'enfer !




Audrey Tautou joue une immigrante turque déterminée à rester en Angleterre pour sortir de la misère. Elle passe tout le film à essayer de refiler son rein en loucedé en échange d'un passeport. C'est déprimant ! Et puis il pleut en continu et il ne fait jamais vraiment jour là-bas. Chaque image du film pourrait faire douter de l'existence du Christ à un chrétien convaincu. Les cheveux gras et des cernes morbides sous les yeux, Audrey Tautou n'est pas à son avantage. Capuches et cols roulés lui collent à la tronche. Stephen Frears nous fait douter de sa sexualité et de la notre. Cet homme-là n'est pas seulement laid physiquement, ses films le sont aussi. Il manque un rein et deux testicules à Dirty Pretty Things.

Quelques années plus tard, le bonhomme était nommé Président du Jury du 60ème Festival de Cannes. Je cherche encore à comprendre.


Dirty Pretty Things de Stephen Frears avec Audrey Tautou, Chiwetel Ejiofor et Sergi Lopez (2003)

12 août 2013

District 9

Récemment ce cher Spike Lee a publié sa liste des 86 films indispensables à tout cinéaste en herbe. Soit, parce que ça revient au même, des 86 meilleurs films du monde selon lui. Comme devant la plupart des listes du genre, on a envie de s'arracher la tronche en la lisant. D'abord, pourquoi 86 titres et pas 100 ? N'est-ce pas un aveu ? Spike Lee, réalisateur méritant, n'a sans doute pas pu aller plus loin malgré 86 nuits sans dormir (il trouvait un film important par nuit, à chaque fois à l'aube, d'après ses dires). N'a-t-il vu en tout et pour tout que 86 films dans sa vie ? Et il donne des cours dans une grande école de ciné, celle de New-York, rien de moins, ça fait réfléchir. Y'avait pas mal de bogues dans sa liste qui plus est. L'homme nous place Dirty Pretty Things de Stephen Frears, Big Mamma de Raja Gosnell, Kung Fu Panda de Stephen Chow et Rasta Rockett de Jon Turtletaub, soit pas mal de films de renois mais pas l'ombre d'un Renoir, pas le soupçon d'un Murnau ou d'un Ophuls, pour ne citer qu'eux. Pas l'ombre d'un Jan de Bont non plus... 




Que fait-on quand on est étudiant face à ça, et que le prof exige qu'on ait vu la moitié de sa liste avant la fin du premier semestre ? Spike Lee doit faire partie de ces profs qui se ruinent pour l'année dans un premier cours démarré sur des charbons ardents. Point positif pour Spike Lee, il se traîne une réputation de pur dirlo de recherche. L'homme répond aux mails. Il les lit, puis il répond. Un pur dirlo. C'est quelque chose qui n'est pas assez dit sur lui. Mais pour revenir à sa liste d'enflure, c'est typiquement celle qui finit en boule au fond du sac de cours et qu'on ressort dix ans plus tard. Elle est devenue belle, visuellement, c'est un beau papier, jauni, écorné, tâché d'encre par endroits. Après c'est toujours autant de la merde quand on lit le papelard, et on le jette en repensant à tout ce qu'il a vécu malgré lui (jour de l'an chez Rabois, pintes de bière coupée à la pisse au Bar de la Lune, déambulations dans les rues, et ainsi de suite).

Dans cette maudite liste de 86 films classés par ordre alphabétique des prénoms (ce qui n'a aucun sens, AUCUN, et Spike Lee ne se mouille pas en évitant un vrai classement par ordre d'importance. Au fait, on vient de piger pourquoi y'en a que 86, les 14 manquants sont signés Spike Lee.........), on retrouve aussi, D9, aka District 9, de Neill Blomkamp (qui a eu notre sympathie immédiate, parce qu'il nous évoquait les facéties pédestres de Dennis Bergkamp, l'un des plus grands joueurs de football de l'histoire, qui aurait pu être le plus grand s'il n'avait pas été hollandais et s'il n'avait pas été victime d'une phobie de l'avion qui l'a tenu éloigné de toutes les grandes compétitions du siècle passé. Il n'a participé qu'à une coupe du monde, la plus belle, l'unique en fait, celle de France 98, et il a réussi, après 18 heures de train éco téoz, à faire un contrôle majestueux devant le but et à crucifier le goal Carlos Roa de la plus belle des façons, une vraie danseuse étoile...).




On avait envie d'adorer District 9, qui raconte comment des extra-terrestres échoués sur la Terre vingt-huit ans en arrière ont été parqués dans un bled d'Afrique du Sud et y sont abandonnés à leur sort tandis que les humains cherchent en vain à utiliser leurs armes, d'une puissance extraordinaire mais ne répondant qu'aux aliens, du moins jusqu'à ce qu'un journaliste finisse par être contaminé et se transforme peu à peu en "crevette" de l'espace. On s'était mis à genoux devant la télé avant de le lancer. C'était l'époque où on était colocs et où chaque film maté ensemble avait droit à son cérémonial de malade. Certains impliquaient le déboutonnement de nos pantalons, d'autres une prière en direction de l'écran (et de la Mecque) dans un silence imposé. Le film de Blomkamp en fit partie. Et pourtant... La déception fut immense, surtout après avoir maté l'intégralité du film à genoux sur le carrelage. Pourtant on a une certaine marge de tolérance envers les films que l'on comprend mal ou qu'on n'arrive pas à suivre, comme La Dame de Shangaï d'Orson Welles, 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick et quelques autres, ces films auxquels on ne pige pas tout mais qu'on trouve géants. Du coup pendant tout le film de Blomkamp on a emmagasiné, puis au bout d'un quart d'heure le cérémonial s'était transformé en bazar de l'épouvante. La dimension politique du film nous a complètement échappé, déjà. Avec nos deux notions historiques, c'est pas toujours facile. On était au courant qu'un certain Nelson Mendesfrance avait combattu les blancs avec l'aide des hollandais depuis sa prison, pour finir président de la NFSEA, mais pas plus. Ce brillant homme a notamment raconté tout ça dans un épisode de En Apartheid avec Pascale Clark. Voici ce que nous savions en conjuguant nos savoirs respectifs, quitte à rompre le silence de cathédrale qu'on s'était imposés au départ, afin de s'entraider un peu.




Quant au reste, les zones d'ombre du script sont légion. La cohérence du récit est aux abonnés absents. Il y a un truc que nous n'avons pas pigé et qui nous a bien fait tiquer, c'est comment les êtres humains et les extraterrestes arrivent à communiquer ? S'ils n'y parvenaient pas, on pourrait mieux comprendre pourquoi les premiers ont choisi de concentrer les seconds dans une zone, en les traitant comme de la merde ; mais là, ils arrivent à causer, ils peuvent tout se dire, échanger sur tout, mais non, ils préfèrent s'entretuer... Les hommes arrivent à communiquer avec les aliens qui s'expriment pourtant manifestement dans un esperanto immonde digne des pires bushmen d'Australie, mais ils ignorent complètement d'où ils viennent, pourquoi ils se sont arrêtés en Afrique du Sud, pourquoi leur vaisseau est en panne, pourquoi ils ont perdu une sorte de boîte noire qui les a rendus complètement cons et désœuvrés, et au lieu de leur poser des questions (d'autant plus que les aliens ont l'air assez causants et conciliants), ils leurs balancent de la bouffe pour chat et les autopsient de longue... Autre couac : dans leur zone, les crevettes ont des armes de destruction massive, ou quasiment. Il leur suffit d'appuyer sur un bouton et ça fait tout exploser. Ils ont ça à disposition. Mais pourquoi ne s'en servent-ils donc pas pour foutre la race aux humains, ou juste ce qu'il faut pour ensuite tracer chez eux ? Suspect




Y'a plein de petits trucs que nous n'avons pas pigé. Les aliens ressemblent à des crevettes monstrueuses de trois mètres de haut et ont un comportement assez violent, sans pour autant (au début du film) susciter la haine de militaires bas du front. Plus d'une fois dans le film un alien arrache un bras à un soldat par mégarde ou pour jouer et les autres marines autour regardent ça sans trop réagir, alors que logiquement ça appelle une boucherie immédiate et définitive. Enfin bref, ça ne tient pas debout une seconde ce gros merdier. Un autre truc que nous n'avons pas du tout pigé, c'est pourquoi les américains, qui veulent voir partir les aliens et se font chier à mettre en place une expulsion administrative parfaitement risible, s'échinent à empêcher ces derniers de rejoindre leur vaisseau mère pour déguerpir. Nous ne comprenons rien... Si vous connaissez les réponses à toutes ces questions, nous sommes prêts à retirer les "captcha" pour que vous puissiez poster des commentaires plus facilement.




Nous en tout cas on a mille questions à poser à Neill Blomkamp. D'abord, pourquoi un "m" avant un "k", alors que la règle d'or veut qu'on ne mette un "m" au lieu d'un "n" que devant un "b" ou un "p", exception faite du mot "bonbon" et de pas mal d'autres mots, mais pas Blomkamp, nous avons vérifié. Ensuite on aimerait lui demander si ce film est bien, comme nous l'avons lu, une sorte de remake d'un court-métrage qu'il avait réalisé 5 ans plus tôt. Si tel est le cas c'est vraiment une histoire qu'il porte en lui depuis des lustres, un scénario qu'il a pu peaufiner pendant des années, et un message qui lui tient à cœur et qu'il veut véritablement partager avec le plus grand monde. Dans ce cas pourquoi choisir une forme cinématographique si peu amène à la communication ? Ce qui nous amène à une autre question, plus taffée de notre côté : au début du film, on est face à une sorte de collage d'images d'informations télévisées, des bouts de reportages filmés par des personnages du film, donc façon amateur, found footage. Mais ce concept, très en vogue ces dernières années, est abandonné sans préavis au beau milieu du film, au moment où le personnage commence à se transformer en crevette et même à devenir une pure gambas, car il est très con au départ de l'histoire et gagne en neurones au fil du temps. Sauf qu'aucun changement d'esthétique ne survient. On reste dans une forme télévisée suffocante. Le filmage, extrêmement épuisant en soi, à base de mouvements de caméra brusques et permanents dans des plans montés par un épileptique, reste identique. Regarder ce film c'est presque comme une après-midi passée au naked-paintball, le paintball sans protections et sans vêtements. Si vous avez des réponses à ces questions-là, idem, on vous attend dans les commentaires, mais cette fois-ci on remet les captcha. Si vous savez répondre à ça vous savez aussi recopier les trois chiffres d'une captcha.




Dans beaucoup de critiques, notamment dans celle des Cahiers du Cinéma de l'époque, on peut lire, les larmes aux yeux : "Neill Blomkamp (seulement 30 ans !)". C'est pourtant pathétique de faire un film aussi débile à déjà 30 ans, la preuve c'est qu'il l'a écrit 5 ans plus tôt, donc qu'il a eu l'idée 10 ans plus tôt, et avoir une telle idée à 20 ans c'est déjà avoir un beau retard... Même combat pour Nolan avec Inception, Cameron avec Avatar ou Del Toro avec Pacific Rim. Ces cinéastes se vantent d'avoir eu l'idée de ces films au bahut ("et en taule" pour Del Toro), mais pas besoin de s'en réjouir, parce que ça se voit, et ils ne font que donner le bâton... On a pourtant quelques éléments de comparaison, ne serait-ce que le plus fameux : Orson Welles a réalisé Citizen Kane à 26 ans. On peut aussi penser à Godard qui a tourné A bout de souffle à 29 ans, au Roi Pelé qui soulevait sa première coupe du monde à 16 ans, à Camille Lacourt qui levait son premier dauphin à 8 ans, et ainsi de suite.


District 9 de Neill Blomkamp avec des crevettes non-décortiquées (2009)

27 mai 2011

4 mois 3 semaines 2 jours

Cannes. 27 mai 2007. 19h27. Stupeur sur la Croisette : le jury présidé par Stephen Frears offre la Palme d’Or tant convoitée à 4 mois 3 semaines 2 jours du roumain Cristian Mungiu. Sous de timides applaudissements et quelques hués, le jeune réalisateur bondit de son siège, gagne l’estrade et se rue sur Diane Kruger, la maîtresse de cérémonie. A l’antenne, sur Canal +, le vétéran Philippe Dana a bien du mal à cacher sa gêne : ses commentaires en voix off bafouillent et frisent le politiquement incorrect lorsqu’il reproche aux « romanichels » de ne plus se « limiter aux poules ». Le malaise est partagé dans la salle. Qu’un roumain mal rasé aille chercher la Palme tout sourire sous les regards belliqueux de l’assemblée, alors que les frères Coen (pour No Country for Old Men), David Fincher (Zodiac) et Quentin Tarantino (Le Boulevard de la Mort) étaient aussi en compétition, ça la foutait mal ! Sur le moment, diverses hypothèses furent émises par les festivaliers pour expliquer une telle surprise. Parmi elles, l’une relevait que le cinéaste Stephen Frears, s’étant lui-même essayé sans succès au film social ultra glauque quelques années auparavant avec le sinistre Dirty Pretty Things, voulait sans doute honorer ce qu’il n’était pas parvenu à faire. Mouais…


Lui-même ne sait pas comment il en est arrivé là et s'en excuse.

Une chose est sûre : cette année-là, le président était très contesté, d’abord par les autres membres du jury, qui ne trouvaient rien à envier à sa carrière, mais aussi par les cinéastes en compétition, leurs acteurs, les cinéphiles qui suivaient l’évènement, les journalistes qui le couvraient, bref, par tout le petit monde du cinoche. Alors qu’il y a quelques jours Jean Dujardin s’est lamentablement agenouillé face à De Niro lors de la remise de son prix d’interprétation dans un geste stupide de dévotion suggéré par ce déni d'humanité qu'est Gilles Lellouche, une toute autre ambiance régnait lors de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2007. Celle-ci fut plutôt le théâtre de preuves flagrantes de manque de respect envers le pauvre Stephen Frears. La cérémonie fut ainsi marquée par une série de pets affreux dès que les lauréats passaient devant un jury littéralement pris pour cible, qui trinquait pour son président, tout en feintant de ne rien sentir d’anormal pour conserver sa dignité. L’odeur pestilentielle qui hanta le grand palais en ce dimanche fiévreux fut par la suite mise sur le dos de Stephen Frears himself, bien connu dans le milieu pour ne pas fleurer la rose.


Le regard qu'affiche Frears est assez touchant. Peut-être parce qu'il ignore ce à quoi pense Mungiu derrière son sourire figé : que la tronche du cinéaste britannique est la copie conforme de celle, monstrueuse, qui sort de la mâchoire-thorax du The Thing de John Carpenter.

A l'image du cinéaste britannique, 4 mois 3 semaines 2 jours est une palme assez décriée par le grand public, peu avide de curiosités roumaines, et qui y voit généralement le stéréotype du cinéma d’auteur considéré comme chiant et déprimant souvent primé sur la Croisette. Et pourtant, le film de Cristian Mungiu est tout à fait admirable, et sans nul doute bien meilleur que ses concurrents d’alors. Sa Palme d’Or est donc amplement méritée. Je comprends cependant que l’on puisse être refroidi par l’histoire qui s’annonce... Celle de l’avortement clandestin d'une jeune femme dans les dernières années du communisme, en 1987, dans une Roumanie où cet acte, illégal depuis 1966, fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes. Mais c’est ignorer que le film, dans ce qu'il nous fait ressentir, penche à mon sens plus du côté du thriller ultra tendu que du brûlot social méga glauque et gris. A la manière du film également roumain La Mort de Dante Lazarescu, auquel il ressemble sur bien des points (j'y reviendrai), le long-métrage de Cristian Mungiu nous scotche littéralement à notre fauteuil, mais sans nous plomber le moral ni nous dégoûter de la vie gratuitement. On pourrait même dire qu'il se dégage de son actrice principale, Anamaria Marinca, une énergie assez revigorante, quasi rassurante et très positive malgré les évènements qu’elle traverse. En outre, le réalisateur parvient tout au long du film à trouver miraculeusement la bonne distance. Celle qui permet de ne pas nous flinguer comme si on était devant un épisode de Zone Interdite ou autre émission télé française du dimanche soir.




La mise en scène de Cristian Mungiu, faite de longs plan-séquences et de passages en caméra portée qui font toujours sens, est d’une efficacité redoutable. Le cinéaste déploie une vraie maestria se caractérisant notamment par un souci du détail fascinant qui donne toujours plus de force et de puissance à son œuvre. Ce qui m’a particulièrement frappé est la maitrise du suspense dont le réalisateur roumain fait preuve, sa capacité à nous happer complètement dans son film lors de moments où la tension atteint des sommets. Il réussit merveilleusement à nous mettre à la place de son personnage principal, une jeune femme énergique et attachante interprétée par une actrice en état de grâce, en nous faisant ressentir toutes ces émotions. Je pense par exemple à ce plan-séquence superbe où, tandis que son amie est clouée au lit d’une chambre d’hôtel attendant de perdre son bébé, la jeune femme se retrouve au milieu d’un dîner mondain, le regard dans le vague, noyée par des conversations que s’échangent des personnes vraisemblablement coupées du monde et de sa réalité. Avec son film, Cristian Mungiu fait davantage que nous dépeindre les spasmes d’un système mourant qui étouffe des individus impuissants, il nous offre le portrait d’une très belle amitié entre deux jeunes femmes à la fois condamnées et décidées à faire face ensemble, deux personnages dont les caractères si vrais sont croqués par petites touches diablement intelligentes. Une amitié sincère et profonde scellée par la dernière scène magnifique du film. En nous donnant l’impression d’être un récit-vérité conté en quasi temps réel, 4 mois 3 semaines 2 jours se rapproche donc de La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu, cet autre drame social intense qui parvient à resserrer l'étau sur son spectateur sans le malmener. Les deux films ont aussi la particularité de se terminer pile quand il faut, en nous laissant sur un plan dont la simplicité et l’évidence n’ont d’égale que la puissance de son impact. Une image que l’on garde en tête bien longtemps après la vision du film.




Pour terminer cet article sur une note plus légère, sachez que j’ai vu ce film avec ma cousine aveugle. Elle ne comprenait rien au film, évidemment, puisque je le regardais en VO et que j’avais décidé de ne rien lui expliquer. Mais ses autres sens étant surdéveloppés, ma cousine m’a tout de même sorti à un moment : « Ça pue la Palme ! ». Je lui alors répondu que si elle n’y voyait rien, elle jouissait bel et bien d’un sixième sens car ce film avait effectivement reçu la Palme d’Or et qu’elle pouvait toujours aller chécker sur Wikipédia si elle ne me croyait pas. Elle m’a simplement rétorqué, avec sa spontanéité légendaire : « Tu m’étonnes, bien sûr que j’y vois juste ! Ça puait la Palme ! ».


4 mois 3 semaines 2 jours de Cristian Mungiu avec Anamaria Marinca, Laura Vassiliu et Vlad Ivanov (2007)

3 mars 2011

Tamara Drewe

Je veux vous parler de ce film brutal, violent, chamboulant. Un film qui vous assomme volontairement. Qui vous frappe, vous secoue, vous remue, un film qui affiche clairement la volonté d'ouvrir les plaies et de ne pas les refermer. Un film choc ! Tamara Drewe est un pur électrochoc pour le spectateur non-averti. C'est un film miné, réalisé par un homme dont l'ambition affichée est de vous ébranler en véritable sismologue des âmes fragiles, il vous bouleversera via une terrible onde de choc vouée à meurtrir le regard en vue d'un impossible apaisement. Soyez prêts à tomber dans un précipice que vous ne connaissez pas. Préparez-vous à un soubresaut inoubliable : on en sort ravagé, moralement déboussolé, en perte totale de repères. C'est une expérience capable de vous faire tourner de l’œil. Malgré les apparences je ne vous parle pas de Délivrance ou de Voyage au bout de l'enfer, mais c'est tout comme. Il faut s'accrocher pour ne pas céder face à une terrible sensation de trop-plein. Y jeter un œil c'est y jeter les deux, on en sort aveuglé à jamais. Nous voilà ni plus ni moins poussés dans nos derniers retranchements. Et ce sentiment naît du vide intersidéral qui règne ici.


Toute la bande-annonce reposait sur cette image. J'ai moi aussi cédé à la tentation en me commandant le même mini-short en jean sur Sarenza.com. J'ai une sacrée dégaine là-dedans.

Que dire sinon que c'est une "comédie pastorale légère" comme l'affirme fièrement Stephen Frears lui-même. Je suis obligé d'aller vérifier le nom de ce réalisateur après l'avoir écrit car j'ai toujours un doute. Je confonds Stephen Frears et Brendan Fraser quand je ne le confonds pas avec Mike Leigh, autre réalisateur anglais plus très frais, auteur de comédies acides sans intérêt. J'essaie de justifier cet amalgame que je fais systématiquement alors que franchement je n'ai aucune raison valable. Je les confonds, c'est tout. Je confonds aussi Mike Leigh et Spike Lee, Spike Lee et Spike Jonze, Spike Jonze et Fredéricks/Goldman and Jones. Du coup je confonds Stephen Frears avec une grosse noire et deux guitaristes de variété... Je souffre probablement d'un grave problème psychiatrique et c'est pas toujours facile de m'y retrouver.



Que filme Stephen Frears ? Un lavabo ou les nichons de Gemma Arterton ? On sent que le réalisateur n'a pas su choisir.

Stephen Frears c'est Héros malgré lui, un film sympa avec Dustin Hoffman mais qui remonte à 1993, c'est High fidelity, le navet préféré de tous les zicos manchos, et c'est The Queen, avec une Helen Mirren grabataire pour incarner Lady Di, soit la pire erreur de casting de l'Histoire du cinéma. Fort de ce C.V. en contreplaqué, Stephen Frears a voulu adapter le célèbre roman graphique du même nom racontant l'histoire de cette fameuse Tarama Drue : "avec son nez refait, ses jambes interminables, son derrière de rêve, son job dans la presse people, ses aspirations à la célébrité et sa facilité à briser les cœurs, Tamara Drewe est l'Amazone londonienne du XXIe siècle". Cette dernière formule n'est pas de moi et j'en remercie le Ciel. Voilà pour le pitch de ce bien triste film tel que tiré de son dossier de presse, film pas très drôle, caricatural au possible et qui se conclut sur une espèce de morale piteuse lorsque le personnage du mari adultère est "puni" par un troupeau de vaches qui le piétine jusqu'à ce que mort s'en suive. C'est donc un gros veau-de-ville raté, qui se prend pour du Chabrol mais qui se retrouve dans la lignée des fours de Jean Lefebvre : à chier. "Mais j’aime bien dire aussi que Tamara Drewe est une comédie pastorale !", insiste Stephy Frears à longueur d'entretiens. Soit, Steven, dis-le si ça te fait du bien. Le cinéaste ne dit d'ailleurs pas que ça, il dit aussi qu'il a réalisé un film "à la Clint Eastwood", ce qui donne une meilleure idée du délabrement de la carrière de ce dernier. Stephen Frears, comme feu Eastwood, est désormais bon pour le bûcher des vanités.


Tamara Drewe de Stephen Frears avec Gemma Arterton, Roger Alam et Bill Camp (2010)