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10 janvier 2012

Bilan 2011


Le temps est venu pour nous de dresser le bilan de cette année cinématographique, toujours un peu en retard par rapport au reste du monde mais un peu moins que l'an passé quand même. Mais débarrassons-nous d'abord du gros morceau que nous avons en exclu. On ne vous a pas souhaité un joyeux Noël sur le blog, alors on vous fait en retard un gros cadeau de Noël, à savoir la liste des meilleurs films de 2011 selon Quentin Tarantino, traduite de l'américain par nos soins, qu'on a pu choper en avant-première :

TARANTINO'S TOP MOVIES OF 2011 AND ALL TIME


Warrior de Gavin O'Connor
The Fighter de David O. Russell
Attack the block de Joe Cornish
Detective Dee de Tsui Hark
Super de James Gunn
50/50 de Jonathan Levine
The Artist de Michel Hazanivicius
How do you know ? de James L. Brooks
Somewhere de Sofia Coppola
Mission Impossible 4 : Ghost Protocol de Brad Bird
La Planète des singes : les origines de Rupert Wyatt
Real Steel de Shawn Levy
Kung fu panda 2 de Jennifer Yuh
Steak de Quentin Dupieux
Hesher de Spencer Susser
The Tree of life de Terrence Malick
Drive de Nicolas Winding Refn
Hanna de Joe Wright
Soul Surfer de Sean McNamara
Le Flingueur de Simon West

Le contact américain qui nous a transmis la tant attendue liste du grand Tarantino n'a pas pu nous dire si les titres sont rangés dans un ordre de préférence. Il semblerait quand même que l'ordre alphabétique soit respecté, sauf pour quelques titres, comme Warrior qui apparaît en premier, mais les conventions anglophones ne sont pas exactement les mêmes que les nôtres. Pour ce qui est de la qualité ou de la cohérence des films sélectionnés par le grand manitou de Los Angeles, on vous laisse juges. Il pourrait y avoir Les Adoptés si Tarantino se rappelait du nom de Mélanie Laurent, idem pour Requiem pour une tueuse, dans lequel il a cru reconnaître quelqu'un et qu'il a bien aimé mais pas assez pour le mettre dans son top.

Comment passer après le maître à jouer du ciné ? Pourtant il faut bien qu'on s'adonne, comme tout le monde, comme tous bons blogueurs ciné qui se respectent, à l'exercice annuel des Tops de janvier. On est en retard par rapport aux blogueurs en général, c'est un fait, et encore plus par rapport à nos voisins très éloignés de Nouvelle Calédonie et autres Wallisiens revêches, qui sont toujours les premiers à croquer dans l'année et qui ne nous laissent que les miettes. D'un autre côté, on peut pas tout avoir, une force herculéenne des âges farouches, des palmes à la place des pieds, un sourire bright, une montre qui avance de beaucoup et des films qui sortent au cinéma... Le seul film programmé là-bas cette année était L'Ordre et la morale, le film de Kassovitz sur la prise d'otages d'Ouvéa, qui a fait un flop retentissant pour notre plus grand bonheur (cette fois-ci Kassovitz n'a pas pu tout mettre sur le dos de son acteur vedette, Vin Diesel, qui a préféré briller de mille feux dans Fast and Furious 5) et qui a finalement été censuré sur l'île concernée, dont les habitants ont dressé leurs tops vides avant tout le monde. Mais revenons au sujet, par pitié. Voici venir les Tops 10 2011 de vos deux fidèles serviteurs qui, cette année, ont un peu plus aimé le cinéma que l'an passé, mais un peu moins que l'an prochain :

NOS TOPS
(Rémi/Félix, par ordre de préférence)



























































































































L'un comme l'autre, nous avons très envie de retenir le positif d'une année fournie en films de grande qualité, qui a su nous contenter de bien des façons, la preuve en est que nous n'avons eu aucun mal à établir un top 10 et que nous aurions pu aller jusqu'à 15 lauréats sans difficulté et sans fouiller les fonds de tiroir (sauf Félix). Autre point positif pour ce bilan de l'année, on peut facilement y déceler une cohérence, des échos, une sorte de corpus sur les angoisses les plus actuelles, bien éloignées des sottes apocalypses et autres élégies cosmiques grandiloquentes de Malick et Von Trier, à savoir une terreur plus tangible, plus ancrée dans nos réalités quotidiennes, et qui précède peut-être la peur cataclysmique que Take Shelter (sorti au cinéma en ce début d'année 2012 mais découvert à Cannes en mai dernier) a su saisir avec brio, l'angoisse de l'absence de guide et de direction pour des êtres sans idéologie et sans valeurs sûres, un peuple précaire et condamné, qui ne songe qu'à survivre en avançant dans le vide et le doute. Cette angoisse fut cristallisée très notoirement par des films tels que La Dernière Piste, Habemus Papam et Essential Killing, voire le sublime L'Apollonide ou le fascinant La Grotte des rêves perdus, de diverses et admirables manières. Voila qui suffirait à faire de 2011 une remarquable année de cinéma, et ce serait sans compter sur les films prodigieux de Manoel de Oliveira, de Werner Herzog, des frères Dardenne, d'Asghar Farhadi, de Pedro Almodovar, Darren Aronofsky, Emmanuel Mouret et quelques autres.



Mais trêve de suspense, passons au TOP DES LECTEURS dans lequel nous n'avons pas introduit le classement de Tarantino parce que nous n'avons pas la prétention de le considérer comme un "lecteur". Vous avez été très nombreux à participer aux votes pour établir cette liste, beaucoup plus nombreux que l'an passé où, il est vrai, nos familles respectives et nos propres frères, tous fans de Nicolas Cage, avaient un peu donné le ton des grandes tendances de 2011. Nous sommes depuis tous les deux brouillés avec nos familles, aussi ce classement reflète-t-il assez nettement les véritables goûts de notre lectorat, parmi lesquels se comptent un certain nombre de blogueurs ciné. Voici donc les dix meilleurs films de 2011 selon VOUS :


1) Black Swan de Darren Aronofsky

2) Drive de Nicolas Winding Refn

3) Melancholia de Lars Von Trier

4) The Tree of Life de Terrence Malick

5) Une Séparation d'Asghar Farhadi

6) La Piel que habito de Pedro Almodovar

7) J'ai rencontré le diable de Kim Jee-Woon

8) L'Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

9) Habemus Papam de Nanni Morreti
10) Hugo Cabret de Martin Scorsese

La seule chose notable que l'on puisse véritablement souligner dans ce beau classement (hormis la pluralité des styles et des horizons convoqués), c'est l'écart entre les deux premiers du top et leurs poursuivants. En effet deux films se sont réellement et nettement détachés du lot : Black Swan et Drive, deux œuvres séduisantes et fédératrices, très codées et dont les auteurs assument un vaste héritage cinématographique tout en se démarquant de leurs influences par une patte personnelle indéniable, signature qui leur avait déjà valu une solide base de fans avant la sortie de ces nouveaux films. Il n'est donc pas étonnant que de nombreux jeunes cinéphiles, dont nous, s'y retrouvent et placent leurs espoirs sur des cinéastes en herbe mais déjà confirmés qui ont leur carrière devant eux et que l'on peut aisément considérer comme énergiques et prometteurs.



De façon plus générale, et ce classement contribue à le vérifier, cette année a été très vivante et marquée par des enthousiasmes très forts autour de certains films qui ont violemment divisé les spectateurs, tels que The Tree of Life et Melancholia que vous avez majoritairement plébiscités et que, il faut bien l'avouer, nous n'avons pas aimés, ou encore Drive qui a suscité des réactions contrastées jusqu'au sein de notre équipe rédactionnelle. Il faut dire que cette année beaucoup de "films-expériences" ont crevé l'écran, des films pour lesquels ça passe ou ça casse, typiquement les trois films déjà cités mais aussi J'ai rencontré le diable voire Essential Killing, autant de films qui peuvent aussi bien transporter leur public que l'insupporter au plus haut point. Si bien que, même en ayant possiblement détesté le film de Malick, celui de Von Trier et d'autres, on ne peut pas nier que ces films, qui ont fait le "buzz" cette année, sont des films originaux, qui ont tenté quelque chose, qui ont proposé du cinéma et qui ont le mérite d'avoir pris des risques, de véritables risques, non pas de vaines tentatives suffisantes et irrécupérables telles que celles de nos deux réalisatrices prodiges insupportables, Maïwenn et Donzelli, qui Dieu merci n'apparaissent pas dans le haut du panier de vos préférences. A une époque où près de 20 millions de spectateurs vont en salles pour découvrir un pur téléfilm tel qu'Intouchables, voir le "grand public" se déplacer aussi en nombre pour aller voir The Tree of Life et ses propositions artistico-mystiques fumées n'est pas triste, et mieux encore, voir se remplir les salles de L'Apollonide ou d'Une Séparation est, disons-le, très heureux.



Car enfin parlons des grands films de l'année, ceux que nous avons autant aimé que vous, à commencer par Black Swan : quand le titre est en gras ET en rouge, c'est un lien pour la critique, donc nous n'en dirons pas plus. Passons à autre chose. Évoquons par exemple les cas de cinéastes qui nous ont étonné en bien ou en mal. Au rayon des come-back ratés et des fades déceptions : John Carpenter et son très pâle The Ward, Monte Hellman et son si faible Road to Nowhere, Roman Polanski et sa moitié de film Carnage ou David Cronenberg avec son tout juste honnête A Dangerous Method. Un mot sur l'improbable ménage à trois Duncan Jones, Céline Sciamma et Kelly Reichardt, les trois métro-sexuel notables de l'année : le premier a brisé l'espoir que nous-mêmes et son propre père placions sur son nom avec Source Code, la seconde au contraire a su passer à la vitesse supérieure en réalisant Tomboy, la troisième nous a carrément foutus sur le cul après nous avoir fait pioncer avec ses films précédents sur des airs de Yo la Tengo grâce à La Dernière piste (à chaque fois, cliquez sur le titre). Il y a également de quoi se foutre sous la dent du côté des vieillards qui ont su se renouveler en signant des films détonants : Almodovar et Morreti, qu'on croyait rangés des bagnoles et qui ont réalisé deux des plus beaux films de l'année, contrairement à Woody Allen qui, avec l'indigent Minuit à Paris, continue à fumer des mauves pépère, à l'instar de Wes Craven et de son misérable Scre4m (le cinéaste est un amour dans le civil mais il est en mode pilote automatique depuis trop longtemps). On aurait pu écrire un paragraphe sur les cinéastes reconnus, approuvés par le métier et habitués à sortir un bon film honnête tous les dix ans, qui ont cru bon de pointer du doigt 2011 sur leur calendrier pour sortir leur nouveau bébé, mais Peter Weir, avec The Way Back, est le seul cette année de cette catégorie, donc on s'en tiendra là. Il y aurait peut-être Jean-Michel Ocelot, l'auteur des Contes de la nuit, mais ça n'a rien à voir d'une part, et d'autre part nous sommes un peu passés à côté de ce film, comme à chaque fois avec Ocelot dont les ombres chinoises africaines n'ont jamais su nous choper réellement.



Il y a aussi eu beaucoup d'OVNIS observés dans le ciel cette année. Sur Il a osé "OVNI" est simplement synonyme de "documentaire" ou de "film pas normal". Parmi les Objets Volants Non Identifiés, les principaux restent : The Troll Hunter, docu incomplet sur les trolls, Pater, méta-docu-fiction-de-mes-deux, Pina et La Grotte des pas perdus, ou quand la 3D, utilisée par les Allemands W&W&W&W, Wim Wenders et Werner Werzog, se met au service de l'art avec un grand A (les ballets de la Pina Bausch et les gribouillis des hommes de Cro-Magnon), pour changer un peu des culs bleus d'avortons (certes assez craquants) que nous avait servis Cameron l'année dernière. Et que dire de I'm Still Here, le vrai faux vrai canular de Colin Farrell sur la carrière musicale de Ben Affleck. On avait été habitués à plus croustillant avec les précédents films de Colin Farrell, tous dispos en POV sur Spankwire...



On vous a également demandé un Flop, exercice toujours compliqué vu qu'on est tenté d'y nommer les films qui nous ont asphyxiés, du genre The Tree of Life, Sleeping Beauty, Somewhere, Sucker Punch, Polisse ou La Guerre est déclarée, comme les films qui sont vraiment des merdes infectes (y'a pas d'autre mot) du type Ma Part du gâteau, Les Femmes du 6ème étage, La Conquête, Rien à déclarer, L'Elève Ducobu, La Guerre des boutons, La Nouvelle Merde des gloutons ou encore Les Schtroumpfs, qui a déçu tout le monde, y compris les Schtroumpfophiles. Et puis il y a tant de saloperies qui sortent chaque année que la somme de vos classements éclectiques est assez disparate et finalement peu concluante. On peut toutefois remarquer que le cinéma à grand spectacle hollywoodien a une fois de plus exaspéré plus d'un cinéphage avec des immondices portant les noms de Green Lantern, Green Hornet, Comment tuer son boss ?, La Planète des singes : les origines, Thor, Numéro 4, Thor, Conan, The Thing, Bad Teacher, Paul, Thor et l'indétrônable Cowboys et envahisseurs, qui a quand même su se détacher et remporter quelques suffrages notoires dans le grand bain de vos coups de gueule. On se payera le cas Jon Favreau d'ici peu sur le blog, faîtes-nous confiance. Cette année fut aussi celle de tous les remakes, reboots, prequels, sequels et compagnie, dont on a cité un bon paquet d'exemples ci-dessus. Seule bonne nouvelle : à ce rythme-là, des scientifiques ont prouvé, d'après des calculs fournis par les meilleurs ordinateurs de la Nasa, que d'ici 36 mois il ne restera plus aucun film à remaker, et on a hâte d'y être. Autre triste tendance, dans le cinéma mondial cette fois-ci, on regrettera la mode des films en "able" : Expendables, (Les) Impardonnables, Présumé coupable, Intouchables, et ainsi de suite, autant de films à ne pas voir, tout simplement.



Voila pour le bilan de cette fière année 2011. Oublions vite les déceptions et autres navetons de toutes catégories pour ne nous rappeler avec bonheur que des grands films sortis cette année, qui sont assez exceptionnellement nombreux et que nous n'avons pas fini de revoir et d'aimer à qui mieux mieux. Nous ne sommes pas nombreux à le penser, bizarrement, mais n'y allons pas par quatre chemins : 2011 fut un grand cru cinématographique et si 2012 en prend de la graine nous accueillerons la soi-disant fin du monde avec un smiley. D'ailleurs l'année commence plutôt très bien avec Take Shelter, excellent film de Jeff Nichols, un jeune cinéaste déjà important et qu'il faudra suivre de près dans les années à venir. Et nous pouvons compter sur un certain nombre de gros titres annoncés dans le courant de l'année qui nous font déjà saliver. Pour ne citer que quelques noms, nous verrons bientôt sur nos écrans les nouveaux films d'Alain Resnais, Alexander Sokourov/Payne, Arnaud Desplechin, Abbas Kiarostami, Olivier Assayas, Lucas Belvaux, Werner Herzog, David Cronenberg, Hirokazu Kore-Eda, Chantal Akerman, Abel Ferrara, Arnaud Des Pallières, Wang Bing, Tarantino, Coppola, Spielberg et tant d'autres...



Rendez-vous tout au long de l'année pour de nombreuses critiques de tous ces films et, comme d'habitude, de quelques vieilleries en tous genres. Mais pour commencer, dans les temps qui viennent nous éplucherons les films-phares de 2011 passés à l'as et nous réglerons nos comptes avec pas mal de ceux qui nous ont retiré quelques points à chaque œil. Rendez-vous aussi en janvier prochain pour un autre bilan, et on peut d'ores et déjà vous annoncer que tout le monde sera dans la merde vu que le nouveau Tarantino est prévu pour le 26 décembre 2012 ! Les blogueurs devront attendre au moins jusqu'à cette échéance pour poster leurs classements tranquilles, et nous serons peut-être un peu moins ridiculement en retard que d'habitude. En attendant nous tenons à remercier chaleureusement tous ceux qui ont participé aux votes pour établir le classement des meilleurs films de 2011. Nous remercions aussi particulièrement Fredastair ; Rick et Pick ; Nightswimming ; Donc Acte ! ; L’univers et le reste ; Blake ; Pausanias ; Gendar ; Chroniques du cinéphile stakhanoviste ; Cinedingue ; Ca flim ; Lexou ; Zombiatarian ; Brozkinos ; Une fameuse gorgée de poison ; C'est entendu ; Géotoine ; Thibault ; Erwan (si on a oublié quelqu'un, qu'il se manifeste et nous excuse !). Et pour finir, sentez-vous libres de poster vos tops personnels, commentés ou non, dans les commentaires de cet article, pour élargir le débat !

23 octobre 2011

L'Apollonide - Souvenirs de la maison close

Quand je pense que Drive a eu le prix de la mise en scène à Cannes... Mais ne déshabillons pas Paul pour habiller Jacques. Parlons de L'Apollonide. L'amour qui émane du regard porté sur ses personnages par Bertrand Bonello est primordial, car c'est l'un des films les plus durs qu'il m'ait été donné de voir ces derniers temps. Plus difficile encore à regarder que le récent Vénus noire d'Abdellatif Kechiche, auquel L'Apollonide renvoie par bien des aspects, la scène de la visite médicale entre autres, mais surtout celle de la "soirée un peu spéciale" où le monstre est tripoté par des vicieux, dont Bonello lui-même, qui questionne le voyeurisme et interroge la responsabilité de ceux qui montrent comme de ceux qui regardent, à l'instar donc du film Kechiche, plus cru et plus violemment réaliste. A vrai dire, le film m'a mis personnellement dans un état de malaise, de peine, de souffrance même, assez étonnant.




L'organisation du récit, avec ces boucles un peu "vansantiennes" dans la première partie du film, révèle la quotidienneté de la maison close, son enfermement temporel et son ressassement insupportable en même temps que s'instaure un enfoncement inéluctable vers le jaillissement de l'horreur : la fin de la première partie - avec ces plans oniriques, autres, ces images ensanglantées, ces hurlements qui résonnent dans la maison creuse et ne semblent pas appartenir à la réalité, rompant avec le visuel établi jusque là - est digne d'un pur film d'épouvante. Le film vacille entre un obscur onirisme baroque et un réalisme tranchant plus constant, nous présentant au final un univers littéralement horrible. C'est d'ailleurs, soit en passant, et contrairement aux préjugés de certains animateurs radio ou télé qui en parlent sans l'avoir vu, le film le moins érotique qui soit. Au sens où on l'entend prosaïquement disons, c'est-à-dire en oubliant que l'érotisme a partie liée avec la mort (relire Bataille). Le film qui donne à voir, sinon à vivre, avec justesse et sans complaisance aucune, l'horreur de la condition de ces putains, leur désespoir absolu et leur envie de mourir. 




De la même façon que le destin de ces filles est sans issue, sans rémission, le film n'offre aucune échappatoire, pas de bouffée d'air frais, même pas dans cette séquence à la campagne où l'on pourrait croire que se profile une envolée de "joie", car la scène est elle aussi plombée par une incurable peine, à l'image de Léa (Adèle Haenel) que l'on voit monter dans un arbre et qui dans le plan suivant est ramenée au sol, allongée à côté de Clotilde (Céline Sallette), pour à nouveau évoquer avec son amie ces jeux d'esclaves de luxe infâmes que leur imposent leurs clients, qui les hantent constamment. L'espoir d'une échappatoire est aussi contredit par l'usage du splitscreen, qui cloisonne la maison et la rend encore plus close (dans les pas peut-être de Max Ophüls et de l'introduction géniale du fragment du Plaisir consacré à La Maison Tellier), contraignant les filles jusque dans la liberté de leurs gestes et mouvements, toutes réduites au même labeur oppressant et répétitif. La fin du film, qui n'en finit pas de finir (et ce n'est pas ici un reproche), est à nouveau une épreuve, car elle montre bien par son indécision qu'on n'en finit pas avec cette "putain de vie de putain" (sic), et le spectateur ressent quelque chose de l'ordre de ces larmes de sperme qui concluent l'une des dernières séquences, de ce trop-plein au bord de la nausée.




Les images inventées par le cinéaste rejouent avec élégance l'imaginaire collectif de l’apparat des maisons closes, comme dans la scène où les filles descendent l'une après l'autre les escaliers qui mènent au salon, scène qui rappelle encore Le Plaisir. Il faudrait revoir aussi les dessins et peintures de Degas dans son Carnet érotique édité par Norbert Wolf aux éditions du Chêne pour y retrouver la substance de certaines des compositions de Bonello. Le cinéaste recompose également l'imagerie des sombres coulisses de la maison, avec par exemple l'abandon dans l'opium, qui évoque le McCabe and Mrs Miller de Robert Altman. Certains regretteront peut-être l'usage d'une musique anachronique mais le cinéaste ne s'en sert pas pour séduire son audience (suivez mon regard), et le générique d'ouverture, apparemment très "cool", est voué à être réduit en miettes par la suite du film, comme si Bonello nous disait : c'est beau en photo et sans couleurs ? Attendez le mouvement, attendez le sang. La bande-son est plutôt bien employée, comme dans cette scène de danse après la mort ulcérante d'une des filles, où le réalisateur casse son jouet pour en montrer les rouages (mais pas seulement), quand il arrête la musique au moment où Céline Sallette entre dans la pièce et voit ses camarades de naufrage danser en silence. Il relance le même morceau ensuite et, faisant d'une pierre deux coups, vient de nous rappeler que sa musique est une musique de film, et de suggérer en même temps que cette chanson-là (Nights in white satin), qu'il aime sans doute profondément et considère probablement comme la musique la plus adéquate et la plus juste pour dire l’écœurement et la douleur des filles endeuillées, cette musique-là qui n'existait pas en 1900, Bonello est persuadé qu'on pourrait l'entendre en pareil moment, comme s'il n'y avait pas d'époque (cf. le tout dernier plan), et peu importe les scrupules historiques.




Dans cette scène, qui se termine sur la chute brutale de Céline Sallette, Bonello pousse encore plus loin son obsession du rapport des corps à la musique, et donc son obsession de la danse (sujet qu'il a déjà traité dans ses films précédents et notamment dans Le pornographe et De la guerre). La danse est ici un ballet triste où les filles se soutiennent avant l'inévitable chute. Bertrand Bonello devient peut-être bien, avec ce film, un cinéaste français de premier plan, aux côtés d'une poignée d'autres, dont peut-être Xavier Beauvois et certainement Pascale Ferran, qui apparaissent tous deux dans le film, cette dernière lisant en voix-off le chapitre d'un livre scientifique d'époque sur le cerveau soi-disant amoindri des putains, à la lecture duquel Hafsia Herzi s'effondre, elle aussi.


L'Apollonide - Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello avec Céline Sallette, Hafsia Herzi, Adèle Haenel, Jasmine Trinca, Alice Barnole et Noémie Lvovsky (2011)

10 août 2011

Le Départ

Excellent film de Jerzy Skolimowski dans lequel on sent à la fois la prégnance d'une esthétique héritée de la Nouvelle Vague Polonaise, puisqu'on retrouve quelque chose des premiers films de Polanski dans le rythme du film absolument rocambolesque, dans certains cadrages très brutaux, et dans la bizarrerie de certaines scènes ; et puis l'énorme influence de la Nouvelle Vague Française. Le film, tourné à Bruxelles, évoque pourtant tout de suite le Paris des premiers films de Godard, notamment A bout de souffle, dans l'utilisation de violents contrastes (les noirs très noirs et les blancs très blancs), dans l'art de traverser à toute allure les rues de la capitale, dans le goût des belles bagnoles aussi et surtout via ce jeune héros de guingois qui en pince pour une jolie fille, interprétée par Catherine-Isabelle Duport, adorable actrice qui jouait déjà aux côtés de Jean-Pierre Léaud dans Masculin/Féminin de Godard. Car c'est avant tout grâce à Léaud qu'on pense à la Nouvelle Vague. D'ailleurs j'en viens à me demander si Léaud n'était pas un grand scénariste en même temps qu'un grand acteur. Dans presque tous les films qu'il a faits, il cuisine toujours sa petite sauce et nous refait toujours les mêmes gags, avec ces changements d'intonation, ces gestes théâtraux et cet humour espiègle. Ça a commencé chez Truffaut bien-sûr, puis chez Godard, qui lui a possiblement inspiré une part de ses facéties et, hormis quelques contre-exemples, chez Eustache notamment, dans le gigantesque La Maman et la putain, Léaud fait son cinéma et continue à le faire encore récemment, chez Assayas ou Bonello : c'est toujours Doinel qu'on a sous les yeux. Et comment s'en lasser ?




Que ce soit dans le choix de la musique (jazz) ou dans la mise en scène (le faux raccord est permanent), si l'on est certes proche du Godard des années 60, il y a tout de même une différence notoire. Tout est un peu plus syncopé, un peu plus délié chez Skolimowsi, qui fait preuve d'une plus grande sécheresse, qui n'hésite pas à tourner des séquences vraiment étranges, presque sans rapport avec l'esthétique de base, et qui tend parfois carrément vers le film à sketches, alternant des séquences plus molles et d'autres vraiment belles, dont on sent que le cinéaste a tourné le film pour elles précisément (la séquence du miroir, celle de la voiture coupée en deux ou la fin). La fin d'ailleurs est un hommage direct à A bout de souffle, avec le huis-clos soudain dans la chambre, avec surtout ce garçon qui a passé tout le film a chercher du fric pour acheter une voiture de course et qui, quand il la possède enfin après l'avoir volée, ne va plus participer à la course dont il a rêvé, préférant finalement rester auprès de cette fille qui le retient avec bonheur et sans forcer dans ses filets. Au final les deux films racontent plus ou moins la même histoire, celle d'un mirliflore en cavale (chez Skolimowski le héros cavale pour cavaler, mais ça lui est vital) qui s'arrête de courir pour une fille à ses risques et périls.




Le plan final est sidérant. A force de courir à en perdre haleine, à force de vitesse, la pellicule se consume et brûle sur le visage de Léaud, immobile devant sa fenêtre tandis que la course a commencé. J'ignorais que Monte Hellman s'était directement inspiré de ce film pour le final sublime de Macadam à deux voies, dont le conducteur (The Driver) finit au contraire par prendre le volant, une nouvelle fois, abandonné de la fille (The Girl) pour accélérer dans le vide avant de brûler à même la pellicule dans la même composition géniale. En reprenant la sublime idée de Skolimowski, c'est une bien belle filiation que revendiquait Hellman dans son plus fameux film. J'ai découvert le cinéma du grand réalisateur polonais (qui nous a récemment offert le très impressionnant Essential Killing), il y a quelques temps avec Le Départ, et il est idéal de connaître ce cinéaste par un film assez passionnant puisque c'est celui d'une Nouvelle Vague en rencontrant une autre, dans un fouillis d'inventions souvent très belles.


Le Départ de Jerzy Skolimowski avec Jean-Pierre Léaud et Catherine-Isabelle Duport (1967)

18 mai 2011

De la guerre

J'ai trouvé des qualités à ce film de Bertrand Bonello qui connut en 2007 un cuisant échec commercial et critique, mais je dois bien dire qu'il m'a tout de même déçu. Le début du film m'a totalement happé, notamment cette idée d'une nuit béate et révélatrice que le héros passe dans un cercueil suite à un bête incident, idée prometteuse s'il en est. A son réveil, le personnage (Mathieu Amalric) n'est plus le même et il suit avec dévotion un drôle de type (Guillaume Depardieu) qui le conduit vers un lieu coupé du reste du monde, le "Royaume", une secte vouée à la quête du plaisir. Dans ce lieu qui symbolise le cerveau humain, l'érotisme et l'horreur se conjuguent de liens en liens, et le plaisir n'étant pas chose acquise, c'est un manuel de guerrier à la main que les adeptes doivent y accéder. Mais le film se perd très vite dans une sorte de fourbi aux milles influences. De Brisseau à Eyes Wide Shut, en passant par Breillat ou Desplechin, sans oublier de faire un tour chez Weerasethakul et Lynch, avec George Bataille en toile de fond, on baigne dans toutes les références appelées de près ou de loin par le sujet. Il y a à boire et à manger et on frôle le haut le cœur. Quand on penche du côté Deplechin tout va bien (ce sont les scènes hors de la secte qui sont concernées), mais quand on se laisse aller vers Brisseau ou Lynch, ça devient périlleux, et parfois très laid, sauf exceptions comme nous le verrons.



Dans Le Pornographe, Bonello digérait - et avec excellence - l'héritage de la Nouvelle Vague (comprise et intégrée, non pas ressassée sur le mode nostalgique et platement imitée comme peut le faire Christophe Honoré dans Les Chansons d'amour). Dans Tiresia il en était détaché et pouvait se plonger dans un cinéma résolument moderne. Un cinéma difficile, rugueux, dangereux, extrêmement contemporain, dans une veine exploitée par Bruno Dumont ou Pedro Costa. C'était ce que c'était mais ça avait le mérite d'être singulier. Là on a plutôt affaire à une sorte de pot pourri de tout un tas d'influences modernes, qui, dans un patchwork désordonné et inégal, laissent un sentiment de déséquilibre, un goût d'inachevé, sinon de raté. Il y a des choses que je trouve très réussies dans le film. Comme le début, je l'ai déjà dit, mais certaines scènes au milieu du récit aussi, quand Bertrand (c'est le nom du personnage, double fictionnel de Bonello il est d'ailleurs réalisateur et prépare un film intitulé Tiresia) retourne en ville. La séquence est très bonne, notamment la scène dans le magasin de disques avec Clotilde Hesme. Cette scène est excellente même si elle m'a semblé un peu trop écrite, un peu trop belle (cinématographiquement parlant) et un peu trop séduisante (scénaristiquement parlant), ce qui contraste avec le reste du film et semble témoigner d'un désir de Bonello de rattraper le spectateur à ce moment-là et de raccrocher les wagons de son film. Et ça marche puisqu'on prend un grand bol d'air avec cette scène.



La séquence où le personnage retrouve sa mère est excellente aussi, et puis celle où le bruit des ambulances dans la rue devient assourdissant. Ceci dit je dois avouer que j'aurais préféré, sur l'instant, que le retour à la ville fût définitif. Quand le personnage revient à la vraie vie, je me suis dit que c'était brillant de la part de Bonello d'arrêter la partie "secte" assez vite pour surprendre le spectateur d'une part et d'autre part pour laisser le film jouir de l'empreinte de cette première partie et en renaître pendant presque une heure. J'ai pensé que toutes les scènes de secte allaient peut-être prendre un nouveau sens à l'aune de ce qui allait en découler. C'est pourquoi, même si cette séquence est excellente, j'ai été déçu que Bertrand retourne au Royaume après elle. C'est aussi parce que les scènes du Royaume sont souvent ratées. Sauf celle où Bertrand raconte à Léa Seydoux le film qu'il a écrit et qu'il aimerait faire, qui est donc Tiresia, film qui le hante jusque dans la nuit. Amalric, une fois de plus très convainquant, joue parfaitement ce dialogue. Il raconte l'histoire de son film exactement comme le ferait quiconque a écrit une histoire et la raconte pour la 20ème fois à quelqu'un après l'avoir déjà brassée 100 fois dans sa propre tête. Dans des scènes comme ça, Bonello insuffle une justesse remarquable à son film.



Autre très belle scène, la danse mystique en groupe dans les bois avec la musique répétitive et les lumières blanches qui clignotent. Cette séquence est très belle parce que Bonello a depuis toujours le corps pour obsession, ou plutôt les mouvements tantôt gouvernés tantôt incontrôlés du corps. Cette séquence se fait l'écho de la danse spasmodique accélérée de Jérémie Rénier sur Marcia Baila des Rita Mitsouko, seul sur la piste d'une boîte de nuit, dans l'une des plus belles scènes du Pornographe. Bonello semble être passionné par ce genre de mouvements irraisonnés, appelés par la musique, où le corps se libère de tout contrôle et se désarticule jusqu'à l'abstraction. Cette scène de groupe répond littéralement au plan-séquence sur Jérémie Rénier, où c'était un être seul, libéré, heureux, jeune, et bientôt père alors qu'il venait de ressusciter le sien (de père, joué par Jean-Pierre Léaud), qui s'agitait gracieusement sur une musique populaire en plan fixe accéléré. A quoi vient donc s'opposer une mise en scène très présente, dans un cadre douteux (celui de la secte), sur une musique expérimentale et dans un décor aussi naturel que travaillé (les bois, parsemés de lumières blanches scintillantes).



Bertrand, le personnage du film, a digéré sa Nouvelle Vague (Le Pornographe), puis il a travaillé à un film tranchant qui affichait la volonté de heurter (Tiresia), et il n'a désormais plus de père pour panser ces plaies. Il a perdu le sien, comme le lui rappelle violemment sa mère, entraînant littéralement une chute (Amalric commence à y être habitué après tous ses effondrements dans les films de Desplechin). Le père est réduit à son cercueil, l'endroit précisément où Bertrand se retrouve enfermé et où il veut être sans y retourner. C'est toute la question, celle de vivre dans et avec la mort sans vouloir mourir pour autant. Alors la libération du corps passe par un travail, un décor, une mise en scène, ici une secte. C'est ce travail-là, cette quête de la vérité dans le faux organisé, que filme Bonello, qui montre les corps évoluer, ramper, danser, courir, se pénétrer, se chevaucher, se bousculer, se substituer et ainsi de suite. Il filme une progression, comme toujours, une évolution, un changement, un travestissement, une fusion (du père et du fils, de l'homme et de la femme, de la vie et de la mort). Très contemporaine, la transformation du corps vers la liberté est dans ce film le fruit d'une schizophrénie concertée.

Mais le film s'embourbe souvent autant que ses personnages et il en vient à ressembler à son propos au point de paraître lui-même trop organisé dans sa désorganisation, trop travaillé dans son fouillis. A la fin du film on voit Bertrand faire sa guerre seul, et quand il est dans la forêt et qu'il semble frapper dans le vide avec son épée, ce sont en réalité les plans de danse collective qu'il frappe grâce à un montage alterné tout en faux raccords. Son ascèse se fera en solitaire, pas dans le groupe factice de la secte. A ce moment là il évolue seul, il progresse dans la forêt à sa manière, il danse en solitaire, il se libère et il peut trancher dans la thérapie de groupe. C'est définitivement dans le meurtre (du père, de soi) que se trouve le plaisir de l'existence, ou quand le fantôme de Georges Bataille plane sur le film... Certains plans sont très beaux et beaucoup de scènes sont savamment orchestrées. D'autres moins. Je prendrais pour exemple la métaphore un peu facile du héros qui arrive enfin à nager pour symboliser sa victoire intime et psychologique.



Bonello a fait un film très intelligent, savamment mis en scène, mais un peu trop long, un peu trop inégal, un peu trop... et un peu fatiguant. Bien des scènes sont ennuyeuses voire regrettables, notamment celles de la secte, avec le gros chien noir, le macchabée, les scènes de sexe, et ainsi de suite. Je trouve donc le film assez brillant sous bien des aspects, très spirituel, et parfois très beau, mais malheureusement souvent trop chargé et parfois bien maladroit. C'est quelque peu irritant, globalement décevant, même si le film demeure très intéressant, et si je ne parle pratiquement que des bons moments du film c'est aussi parce qu'il constitue une prise de risque évidente et parce qu'il fait figure de transition dans l’œuvre de Bonello, cinéaste remarquable et déjà essentiel.


De la guerre de Bertrand Bonello avec Mathieu Amalric, Guillaume Depardieu, Asia Argento et Clotilde Hesme (2007)