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21 février 2021

La Femme qui s'est enfuie

Je n'avais pas été totalement convaincu par Hotel by the river, film centré sur trois hommes, un poète sentant venir sa fin et ses deux fils, où les femmes, deux, n'apparaissaient que fugitivement, comme des anges rêvés. Convaincu, en revanche, tout à fait, par La femme qui s'est enfuie, centré sur une femme et plusieurs personnages féminins autour d'elle, où les hommes, trois hommes, n'apparaissent que brièvement, de dos, et pas vraiment sous un jour favorable (ce qui n'est pas nouveau chez Hong Sang-soo). Le cinéaste, une nouvelle fois, travaille sur la répétition : Gam-hee (Kim Min-hee), mariée depuis cinq ans, se retrouve pour la première fois seule, son époux parti en voyage, et en profite pour rendre visite à trois anciennes amies, l'une après l'autre. On assiste donc trois fois plus ou moins à la même séquence où Gam-hee arrive chez une amie, découvre son lieu de vie, discute avec elle, prend un repas, puis repart. A chaque fois les conversations sont plus ou moins les mêmes et à chaque fois elles sont interrompues (avec une variation relativement importante pour la dernière répétition) par un homme : un voisin querelleur puis un amant éconduit, autant de conflits menés derrière le seuil de lourdes portes aux verrous automatiques, suivis à distance par Gam-hee depuis l'intérieur des appartements, sur de glaciaux écrans de surveillance domestiques ; enfin un troisième homme que, quant à lui, Gam-hee connaît déjà.

 


Avec très peu de moyens (impression que Hong Sang-soo parvient encore à réduire au minimum ses effets, en quête d'une véritable épure), et en ayant l'air de ne pas y toucher (on peut passer quelque temps, après le film, à se demander ce qu'il vient de nous montrer, tant le récit et les dialogues paraissent minuscules), Hong Sang-soo interroge sa propre obsession de la variation (déjà présente dans plusieurs de ses films, comme Un jour avec, un jour sans ou Yourself and yours) en filmant les rencontres successives de Gam-hee, cette femme dont on comprend peu à peu où elle en est, à travers ses propres obsessions : elle parle à toutes ses amies du fait qu'en cinq ans de mariage son mari et elle ne se sont jusqu'alors jamais séparés, pas un seul jour, son mari considérant que c'est la bonne façon de s'aimer, et Gam-hee semble quêter chez elles un avis sur la question, une approbation ou une condamnation de son mode de vie. Gam-hee dit, au début du film, qu'elle n'a plus guère envie de rencontrer des gens, car rencontrer des gens c'est se contraindre à dire et faire des choses qu'on n'a pas envie de dire ni de faire. Or en retrouvant ces amies perdues de vue depuis longtemps, Gam-hee est contrainte de parler d'elle, et ce qu'elle dit à chacune, se répétant comme on le fait tous quand on revoit des ami.es, révèle un doute sur sa relation et ce qu'elle vit. 

 


On comprendra à la fin du film qu'un minuscule événement (une émission vue à la télé, où elle a revu un ancien amant devenu célèbre ; mais aujourd'hui, pour tout un chacun, ce pourrait être aussi bien une photo vue sur facebook ou instagram) l'a sans doute poussée à faire ce voyage, prise d'un doute sur sa vie, soudain inquiète que d'autres existences valent mieux que la sienne et qu'elle n'a pas fait les bons choix (chez chaque amie, elle s'extasie sur les lieux et affirme qu'elle aimerait vivre là). Or ce n'est pas l'homme qu'elle a aimé qu'elle est venue voir ou retrouver, c'est son actuelle épouse, qui fut une amie elle aussi, et qui s'excuse, on le devine, de lui avoir piqué son copain à l'époque. Mais l'épouse se plaint de la célébrité de son artiste de mari, qui répète les mêmes choses à longueur d'interviews et de conférences, au détriment de toute sincérité, au point qu'elle ne l'écoute même plus. Et elle envie, elle, Gam-hee que son mari ne veut jamais quitter, même une journée. 

 


Dès lors, on peut s'interroger sur la sincérité de tout ce qui est répété, de Gam-hee quand elle dit à ses amies que leur lieu de vie est idéal, que leurs choix sont les bons (notamment quitter leur mari), ou quand elle-même dit en avoir un peu assez du sien, qui sait ? Le film, avec subtilité, interroge notre besoin de comparaison, les doutes qui nous accablent, la nature de nos regrets, et place le principe de répétition sous le sceau du doute tout en révélant une fois de plus sa capacité à creuser les multiples vérités des sentiments humains. Et quand, dans un écho à la séquence finale de Un jour avec, un jour sans, Kim Min-hee retourne au cinéma, voir un film dont la seule scène que nous verrons est un plan fixe sur la mer (souvent filmée par Hong Sang-soo), avec le ressac sur les rochers, forme ultime du retour du même, on se dit, en tout cas je me dis, que l’œuvre d'art, livre, musique, film, dont beaucoup de ceux d'Hong Sang-soo, même répétée à l'envi, revue et revue, si tant est qu'elle ait pu l'être une première fois, elle, reste sincère.


La Femme qui s'est enfuie de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee, Song Seon-mi, Lee Eun-mi, Seo Young-hwa (2020)

3 février 2019

Bilan 2018



1. Une affaire de famille de Hirozaku Kore-Eda
2. Phantom Thread de Paul Thomas Anderson
3. L’Île au trésor / Contes de juillet de Guillaume Brac
4. Burning de Lee Chang-Dong
5. La Caméra de Claire / Seule sur la plage la nuit de Hong Sang-Soo
6. Les Garçons sauvages de Betrand Mandico
7. First Reformed de Paul Schrader
8. Mademoiselle de Joncquières de Emmanuel Mouret
9. Une Pluie sans fin de Dong Yue
10. Pentagon Papers de Steven Spielberg
11. Mektoub my love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche
12. Coincoin et les Z'inhumains de Bruno Dumont
13. Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré
14. La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher
15. Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin

Pour vous, 2018, c'est une deuxième étoile sur le cœur, mais pour nous c'est une dixième étoile sur le cul. Dix années de blogging ciné. Et toujours aussi peu de respect dans les commentaires... Ces dix années de labeur à éructer dans le vide ne nous valent par une once d'admiration ou d'estime de la part de ceux qui s'égarent parfois ici. Forts de ce constat, nous allons continuer dans la même droite lignée. On s'en remet pour dix piges. Le mot d'ordre : se faire plaisir, puisqu'il semble que vous faire plaisir est peine perdue.




Comme chaque année, il nous a fallu un bon mois pour établir un classement, pour trier le bon grain de l'ivraie, séparer les films de 2017 de ceux de 2018, 1998 et 2019. Ce n'est qu'en toute fin d'année que nous avons appris l'existence fort pratique de sites tels que l'Internet Movie Database (IMDb), Allociné (ALOc) ou Wikipédia (WKPd), permettant d'abandonner les listes manuscrites, les recherches dans les archives de la bibliothèque nationale de France et les coups de fil hebdomadaires (appeler le mercredi matin) aux 2184 salles de cinéma de l'hexagone afin de recouper les infos. Ces sites merveilleux offrent la possibilité de connaître en une paire de clics les films officiellement sortis entre le 1er janvier et le 31 décembre d'une année civile. Or, ces nouvelles ressources à l'appui, nous avons constaté que rien ne nous a échappé des sorties annuelles. Nous avons vu les 267,093 titles recensés par la base de données d'IMDb. Du premier film paru sur grand écran, à savoir A Thin Life, au dernier, Migraine Documentary - People in Pain (qui tombait à point nommé).




En bon cinéphages, nous avons donc passé, en temps cumulé, 45 années (oui, "années") devant des films en 2018. Aussi avons-nous quelque mal à parler d'un top "2018" dans le sens où tous les films de 2018 mis bout à bout représentent une durée totale de visionnage d'environ quarante cinq années (et nous les avons strictement tous vus, ce qui représente grosso mierdo la bagatelle de 400 500 heures de vol). Il est ainsi bien difficile d'évoquer sereinement la possibilité d'établir un simple top de 2018, puisque la totalité des durées des métrages accumulées représente 45 années de cinéma non-stop. La seule année 2018 ne suffit pas à voir tout ce qui a été tourné ou dévoilé en 2018 et nous ne pouvions pas anticiper en 2017, ou même avant, les films qui allaient être réalisés ou révélés un an plus tard. Mais tout ça n'est peut-être pas très clair... 




Alors reprenons. Étant donné qu'on est deux, et qu'on fait tout par paire, par deux, doublement, deux fois, 2018 est une année double et bicéphale, qui n'a pas la même durée pour nous que pour le quidam habituel qui établit son top en solo oklm. Nous avons relevé le défi : on a pu voir pour 45 années de films et, au total, en volume horaire de visionnage, on enfile le mi-centenaire de cinéma. On a passé 45 ans devant des films cette année, mais on vous rappelle qu'on est deux, et cinéphages au dernier degré... Vous vous demandez si nous nous sommes partagé la tâche ou si au contraire nous avons tout vu deux fois (une fois chacun). Deuxième option camarades. Ce qui cumule 90 ans de métrage. Et si on arrondit avec les quelques reprises, ressorties et autres "rattrapages" de rigueur (il fallait que Carpenter choisisse 2018 pour sortir de sa tombe... et il y a peut-être deux ou trois films de fin 2017 ou début 2019 qui se sont glissés dans nos soirées — c'est la date de sortie en France métropolitaine qui fait foi, mais il y a quelques cas qui posent problème...), on peut facilement dire qu'on touche le siècle de cinéma. On dit qu'on "arrondit", le mot n'est pas innocent. C'est pour vous, pour ne pas vous assommer de chiffres, que l'on fait simple. Nous connaissons les vrais chiffres, précis, à la décimale près, mais comme tout bon prof d'algèbre (qui prétend tel Aronofsky que Pi fait 3,15 pour ne pas rentrer dans les détails et ne pas perdre son audience, alors qu'il connaît la centième décimale par cœur, laquelle, à moins de 0,5×10–15 près est de 3,151 592 653 589 793), on essaie de ne pas paumer la moitié du public dès l'introduction. En outre, dites-vous que l'on a bien dû vivre à côté de ça, en un temps particulièrement resserré, certes, que l'on a exclusivement consacré aux besoins vitaux (sommeil, alimentation, procédures judiciaires) et à l'écriture d'articles pour nourrir notre blog ciné. 




(Insérer un connecteur logique ici), on a aussi quelques failles, on fait ça par passion, on n'est pas non plus des robots, on a plutôt l'air de zombies à la sortie d'une telle année de cinéma. L'exercice d'un top annuel est toujours très problématique pour nous, d'où les retards systématiques, sachant qu'on passe généralement tout le mois de janvier à inventer un nouveau mode de calcul, dont nous ne sommes jamais entièrement satisfaits... Déjà : quelle date prendre en compte ? Celle du dernier coup de paraphe sur le scénario ? Celle du feu vert de tonton Weinstein ? Celle du premier clap ? Celle du premier tour de manivelle ? Celle du clap de fin ? Celle du début du montage ? De la fin de l'étalonnage ? De la première projo-test ? De la date de sortie ? Et si oui (car beaucoup de films restent sur les étagères), dans quel pays ? Et sous quel format ? Prenons pour exemple Yorgos Lanthimos, ce réalisateur si adulé par les masses populaires, et que nous avons de notre côté déjà épinglé comme il le mérite. Espiègle comme un grec, il a eu la fâcheuse idée de sortir La Favorite le 31 décembre 2018 à 23h55 aux États-Unis d'Amérique, dans un échantillon de trois salles, concourant ainsi légalement pour les plus grandes récompenses, mais le film ne débarquera sur nos écrans français qu'en décembre de l'année prochaine... Alors à quel saint se vouer ? De nombreux fanboys de Lanthimos se mordent encore les doigts de ne pas avoir pu placer ce film au sommet de leur top 2018, et on ne les comprend pas.




Il y a aussi les films qui ne sortent pas et, à plus forte raison, qui seraient formellement interdits par le code civil en vigueur, mais que nous avons vus et que nous avons beaucoup aimés. Nous pensons tout particulièrement aux deux derniers films de Tonton Scefo (il nous a fait un diptyque cette année, comme Sang-Soo et Brac). Deux films qui nous ont beaucoup impressionnés. Ceux-là, nous serions vraiment tentés de les faire figurer dans notre top, puisqu'ils font objectivement partie de ce qui s'est fait de mieux avec une caméra (en l’occurrence un téléphone filaire) et beaucoup d'armes à feu.




Que dire de tous ces petits festivals de "véritables" passionnés, où se joue l'avenir du monde et où se montrent les talents non pas de demain mais du sur-lendemain, et où nous avons vu des perles rares, d'obscures pépites, qui surpassent en qualités et en quantité de "peau" visible à l'écran tout ce qu'ont pu faire les palmés d'or de la tête aux pieds, les oscarisés de la dernière heure et autres césarisés du cœur. Mais ces films-là ne correspondent pas aux codes, ils ne rentrent pas dans les moules, oscillant entre l'art contemporain et la pure performance, de celle où le spectateur décide parfois de la fin, du début, voire du milieu. Le plus souvent, pas de date, pas de générique, pas d'auteur, pas de caméra, rien. On est là, au plus proche du réel, au plus près de la vie. Mais n'est-ce pas encore le meilleur film qui soit ? Faut-il avoir la chance d'accéder à ces petits festivals, d'avoir eu vent de leur existence, d'avoir une voiture pour se rendre dans des bleds pourris et une carte pour les trouver (là encore, nous venons tout juste de découvrir la géolocalisation sur nos smartphones respectifs : belle invention, mais quid de Big Brother...).




Que dire aussi de ces nouveaux services dits de "VOD" qui offrent des Vidéos quand On les Demande. Ils faussent tout ! Et ajoutent encore de la complexité... Comment appréhender la fameuse frontière de plus en plus friable entre fiction et documentaire, séries et films, cinéma et télévision, mini-séries et Shyamalanverse... Chaque semaine, un site comme Tënk propose une quinzaine de documentaires tournés dans la semaine par des employés sur-exploités et autres véritables "passionnés", des films tournés si vite qu'il manque souvent la fin ou le préambule et qu'ils sont parfois tournés-montés, si vite tournés qu'ils n'ont même pas besoin d'être vus pour être considérés avoir été produits. C'est aussi le fait de ce brouillage des pistes qui nous a poussés cette année à strictement tout considérer sur un pied d'égalité dans un top élargi de cent films classés (que nous révélerons peut-être pour les vingt ans du blog et dont nous nous justifierons sur notre lit de mort), un classement dingue où la mini-sérisodes de Bruno Dumont tutoie An Elephant Sits Stills, la fresque immobile de 4 plombes 40 sortie en queue de pie, fin-décembre mi-janvier.




Quand on pense à tous ces à-côtés, tous ces films oubliés, tous ces kourtrajmés, on se demande comment les autres blogueurs ciné (entre parenthèses, il n'en reste pas beaucoup qui tiennent le choc des années, alors un peu de respect svp) s'y prennent pour pondre un classement dont ils ont l'air si sûrs dès fin décembre, des dix meilleurs films d'une année qui en compte deux cent soixante sept mille quatre vingt treize (soit, pour rappel, 45 ans de temps humain, grosso modo, en oubliant toute velléité de se nourrir, de dormir ou de forniquer, et en arrondissant à 90 minutes par film, plutôt taille basse comme moyenne, un Kechiche sape la médiane). De notre côté, pas fous et plutôt prudents, nous préférons la boucler et sortir notre top provisoire "working on progress" autour généralement de la mi-février (la Chandeleur est notre dead-line).




Si vous nous lisez encore à ce stade de la démonstration (car nous ne sommes quand même pas dupes...), vous devez vous poser une question depuis quelques heures : comment voir une centaine d'années de cinéma en 365 jours ? Il faut d'abord vous dire qu'on s'est lancés là-dedans un peu feu follets. En effet, nous étions persuadés que 2018 faisait partie de ces années rares, nommées bissextiles, qui comptent 366 jours au lieu de 365. Et on a joué le jeu à fond. Ce n'est que le 3 mars que nos yeux bouffis et gonflés, rouge sang, se sont égarés sur un calendar qui nous a renseignés sur notre méprise. Mais c'était trop tard, on était trop avancés, et on a décidé d'aller au bout de l'idée quitte à avoir un jour de décalage sur le reste du monde (qui ne jouait pas le jeu). Le repas de Noël, à base de vieux restes, nous a un peu déçus et nous a valu une sacrée prise de bec avec notre belle-famille, qui ne "voyait pas" où nous voulions en venir, mais celui du 23 décembre au soir déchirait ! Sans parler des cadeaux, reçus en avance. Une bonne surprise. Mais niet à Noël. Dites-vous bien que le petit coup de pouce de 24 heures chrono de rab n'était pas anodin sur cent ans de films à voir... Mais nous y sommes parvenus quand même. Et l'astuce n'est pas très compliquée : il suffit de regarder la totalité des films d'une année en une année, ce qui est dans nos cordes, quand bien même cela nous a pris cent ans.


13 avril 2018

La Caméra de Claire

Les trois films tournés en 2017 par Hong Sang-soo sont autant de variations sur le même thème, semble-t-il directement inspiré par les vicissitudes du cinéaste et de son actrice fétiche Kim Min-hee. Il est trois fois question d'une relation illégitime dont la révélation met en péril des trajectoires professionnelles. Après le très beau Le Jour d'après (sorti avant chez nous, mais en réalité tourné après), il y eut la petite déception de Seule sur la plage la nuit, qui abordait le problème sans doute trop frontalement et manquait de distance, de hauteur par rapport à son sujet. Mais c'est déjà oublié grâce à La Caméra de Claire. Ce film, tourné à Cannes durant le festival de 2016, en une poignée de jours, met en scène trois personnages, un cinéaste, alcoolique et macho, sa productrice, et l'assistante de cette dernière, Manhee (Kim Min-hee), qui se fait congédier au début du film, sans autre forme de procès, à la terrasse d'un café, pour son soi-disant manque d'honnêteté. Comprendre : elle a couché avec le réalisateur, qui était l'amant de sa patronne productrice.




Mais ce qui rend le film si plaisant, sans parler de son côté ensoleillé et, malgré tout, très gai, c'est le quatrième personnage qui se greffe au récit et reconfigure les liens qui unissent les trois protagonistes du drame, traçant d'étranges trajectoires dans la ville et entre eux. C'est Isabelle Huppert qui joue ce rôle. Elle apparaît pour la première fois marchant à vive allure dans une ruelle en pente de Cannes, qu'elle ne cessera de sillonner, puis elle rencontre le cinéaste alcoolique à la terrasse d'un café, et Manhee au bord de l'eau, toujours accompagnée de son polaroïd, prenant les un(e)s en photo, montrant d'un air faussement innocent ces images aux autres, et prétendant que les gens qu'elle photographie ne seront plus jamais les mêmes.




Et de fait, Claire apparaît comme une fée improbable. Venue à Cannes, ou devrait-on dire, descendue à Cannes, à grands pas, pour le film d'une amie, elle semble s'en désintéresser immédiatement pour aller où ses pieds la mènent (ses pieds menus mais chaussés de semelles de sept lieues), d'un personnage du trio à l'autre, croisant et recroisant ses membres au petit bonheur la chance, amicale, lumineuse, protectrice (y compris en traversant la route), sinon omnisciente en tout cas ubiquiste. Et ces rencontres s'enchaînent dans un ordre chronologique indécidable, le montage faisant la part belle à plusieurs ruptures déguisées, comme Hong Sang-soo en a le secret, troublé de surcroît par des échos étonnants d'un lieu au suivant, comme ce gros chien affalé par terre et qu'on imagine pourtant mal se déplacer. Cette Claire, personnage amusant, séduisant, donne pour le moins de la hauteur au film, lui fait prendre quelques virages, et rend d'autant plus émouvantes les simples mortelles qu'elle tente de réconcilier. 


La Caméra de Claire de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee, Isabelle Huppert, Jang Mi‑hui et Jeong Jin‑yeong (2018)

14 juillet 2017

Le Jour d'après

Curieusement, Le Jour d'après est un film qui semble entièrement dédié à la grâce de son actrice principale, Kim Min-hee. Curieusement parce que son personnage gravite à la périphérie du drame que déroule le cinéaste. À la limite, on pourrait presque résumer l'histoire que nous raconte le film en oubliant d'évoquer le personnage interprété par l'actrice. Il s'agit du récit, savamment déconstruit et remodelé par le montage, d'une journée de Bongwan (Kwon Hae-hyo, un acteur récurrent chez Hong), petit éditeur que sa femme soupçonne à juste titre de tromperie. La première séquence donne le ton de ce qui s'avère être un film, une fois n'est pas coutume, particulièrement dur, sans pitié, jusqu'au malaise parfois : l'épouse de Bongwan le traque pendant son petit-déjeuner, le pousse dans ses derniers retranchements, preuve à l'appui (elle a trouvé une lettre écrite par l'assistante et maîtresse de son mari, qui a depuis démissionné), le force à avouer, et l'homme, lâche et terrassé sur place, de ne pas répondre, et d'alterner rire nerveux et silence coupable, le menton bas, entre deux bouchées bruyantes de son repas matinal.





Après quoi nous voyons (plusieurs fois) Bongwan faire le chemin qui sépare sa maison (sa femme) de son lieu de travail, dont une fois en courant à toute allure avant de s'arrêter et de pleurer longuement. Le titre du film n'est pas anodin. Nous assistons à la chute, largement amorcée avant notre arrivée, d'un type exténué. Une fois qu'il a rejoint sa maison d'édition, Bongwan rencontre sa nouvelle recrue, Aerum (la fameuse Kim Min-hee), bientôt confondue, gifles à l'appui, avec la maîtresse de l'éditeur par l'épouse de ce dernier, puis éclipsée par le retour de ladite maîtresse, qu'elle était censée remplacer mais qui désire finalement retrouver sa place. Remplaçante, prise pour une autre, remplacée, Aerum, extérieure aux enjeux du triangle amoureux conflictuel, ne joue qu'un rôle très secondaire dans cette affaire (si elle en joue seulement un), elle est le témoin gêné (très belle scène où elle tombe sur Bongwan et sa maîtresse à la sortie d'un restaurant et ne sait plus très bien où se mettre), la victime giflée d'un quiproquo, la pièce rapportée, la variable, quantité négligeable.





On pourrait tant et si bien l'oublier que c'est ce qui se passe effectivement, dans la dernière séquence, en forme d'écho et de boucle bouclée, qui reprend à l'identique une scène qui a déjà eu lieu assez tôt dans le film (on songe forcément au dispositif des scènes rejouées dans le magistral Un jour avec, un jour sans, déjà porté par la jeune et talentueuse Kim Min-hee), la scène de la rencontre entre Aerum et Bongwan, filmée selon les canons du maître, en coupe latérale. Quelques temps après cette journée pleine de rebondissements, Aerum revient chez l'éditeur, qui ne se souvient absolument plus d'elle, et les deux personnages entament une conversation qui se révèle être exactement la même que lors de leur première rencontre (à quelques détails, fascinants, près). Et l'on se demande comment cet homme a pu oublier Aerum. Car elle est le cœur de ce film. Elle est exactement ce que le spectateur n'oubliera pas.




Kim Min-hee traverse cette heure et demi comme en catimini, discrète, « je ne suis pas quelqu'un qui domine » dit-elle à Bongwan lors d'un repas, mais elle impacte le film de sa présence d'un bout à l'autre. Jusqu'à prendre le dessus, se décidant à réagir à tout ce qui l'accable et à confondre les manigances des deux amants pour les mettre face à leurs responsabilités (provoquant une crise de larmes pathétique chez son patron, en présence de sa maîtresse, embarrassée par ce spectacle). Sa posture est superbe, et à vrai dire émouvante, quand elle assiste aux explications entre Bongwan et sa femme, les cheveux encore défaits par les gifles de cette dernière, assise en arrière dans le canapé du bureau, à la fois affligée et fière, montrant son exaspération par des mouvements de tête récurrents dignes d'un enfant, captant notre attention sans dire un mot et pesant de toute sa frêle personne sur les déboires du couple.


 


Flottante, aérienne, gracieuse, littéralement "au-dessus de tout ça", elle déambule dans la maison d'édition, fine silhouette, noue et dénoue ses longs doigts devant elle quand elle a l'impression de déranger l'éditeur et son amante, d'être de trop, alors qu'elle est parfaitement là, heureusement là, et qu'on ne voit, qu'on ne voudrait voir, qu'elle. Le plus beau moment du film lui est consacré, quand elle découvre qu'il neige, après avoir feuilleté les quelques livres que l'éditeur lui a permis d'emporter avant de la congédier, et après avoir fait une prière, assise à l'arrière d'un taxi. Elle ouvre la fenêtre et s'émerveille du spectacle. Cette scène relève peut-être du sacré, mais sûrement du sublime.


Le Jour d'après de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee et Kwon Hae-hyo (2017)

9 février 2017

Yourself and Yours

Le nouveau film de Hong Sang-soo n'est pas aussi passionnant que le précédent (Un jour avec, un jour sans), mais il n'en est pas moins intéressant et émouvant. Au début (ou presque), les deux personnages principaux, Youngsoo et Minjung, qui sont en couple, se disputent. Des amis de Youngsoo lui ont affirmé avoir vu Minjung boire avec excès dans divers bars de la ville, alors qu'elle avait promis à son amant de ne boire que modérément (cinq verres, pas plus...). Youngsoo se sent trahi, en veut à Minjung et le lui fait savoir sans prendre de gants, en pleine nuit, avec cris et insultes. Minjung, blessée, s'en va en lui précisant qu'il vaut mieux qu'ils évitent de se voir pendant quelque temps. A partir de là, Youngsoo ne va avoir de cesse que de retrouver Minjung, arpentant la ville en béquilles (à partir du moment où Minjung est manquante, Youngsoo n'évolue plus que sur une jambe), avec l'aide de son ami à la langue bien pendue, tandis que cette dernière va rencontrer plusieurs hommes, dans des bars évidemment, en prétendant systématiquement ne pas les connaître ni les reconnaître d'une scène à l'autre.




On retrouve le goût du jeu de Hong Sang-soo à travers l'étrange Minjung, dont on se demande un moment si elle est double ou non. Le cinéaste coréen continue d'explorer la question du personnage, de l'identité et de la variation en créant un nouveau jeu de piste autour de Minjung, qui peut-être ment effrontément pour se jouer des hommes qui la courtisent, qui peut-être souffre d'amnésie chronique ou qui encore possède réellement une sœur jumelle comme elle l'affirme au début du film à l'un de ses futurs prétendants. Mais assez vite, on peut  affirmer (grâce à quelques indices vestimentaires, au gré d'un raccord ou deux) qu'il n'y a qu'une Minjung, et qu'elle pratique le mensonge comme par addiction, pour nier sa présence dans les bars et sa propension à séduire malgré elle, ou bien pour se protéger, tout simplement.




A vrai dire, le film s'amuse moins à brouiller les pistes (c'est rarement, sinon jamais, le but de Hong Sang-soo) qu'à observer les deux personnages évoluant l'un dans son obsession douloureuse et l'autre dans sa fantaisie triste (sans que le film soit ni douloureux ni triste, bien au contraire, et la petite musique sympathique qui revient régulièrement faire la liaison y contribue). Pour aboutir à une conclusion qui rehausse l'ensemble, ouvre le film et délivre une émotion digne peut-être de celle qui émanait de la fin du Conte d'hiver ou des Amours d'Astrée et de Céladon de Rohmer. Je sais qu'il est convenu de comparer Hong Sang-soo à Rohmer, mais c'est peut-être la première fois, du moins me semble-t-il, que la ressemblance se situe de façon si nette sur le plan de l'émotion et de la résolution en forme d'épiphanie amoureuse, quand Youngsoo et Minjung acceptent d'un commun accord de jouer le jeu de la jeune femme, de tout miser sur le mensonge partagé, consenti, heureux. Youngsoo, surtout, reconnaît son erreur, s'être fié à des ragots et avoir nié à Minjung sa liberté. Une femme, en couple de surcroît, seule dans un bar, qui boit et parle avec un homme, est en faute. Ce n'est pas la première fois que Hong Sang-soo, qui multiplie ici les plans sur des hommes au comptoir dévisageant et jugeant Minjung gratuitement, remet en question ce type d'attitude masculine, cette propension des hommes à ranger les femmes dans des cases et à les enrober de discours pré-fabriqués, puisque c'était déjà présent notamment dans Sunhi. Quand Youngsoo remet en question son comportement paternaliste et possessif, le couple peut repartir de zéro, rejouer son histoire avec plutôt que sans.


Yourself and Yours de Hong Sang-soo avec Kim Ju-Hyeok, Lee Yoo-Young et Hae-hyo Kwon (2017)

8 janvier 2017

Bilan 2016





http://ilaose.blogspot.fr/2016/03/un-jour-avec-un-jour-sans.html
1. Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-Soo


2. Toni Erdmann de Maren Ade


http://ilaose.blogspot.fr/2016/03/bone-tomahawk.html
3. Bone Tomahawk de S. Craig Zahler


4. L'avenir de Mia Hansen-Love


5. Rester vertical d'Alain Guiraudie


http://ilaose.blogspot.fr/2016/12/personal-shopper.html
6. Personal Shopper d'Olivier Assayas


7. The Assassin de Hou Hsiao-Hsien


 8. Carol de Todd Haynes


9. The Neon Demon de Nicolas Winding Refn


10. Victoria de Justine Triet


11. Julieta de Pedro Almodovar


12. La Loi de la jungle d'Antonin Peretjatko


13. The Strangers de Na Hong-jin


http://ilaose.blogspot.fr/2017/05/paterson.html
14. Paterson de Jim Jarmusch


http://ilaose.blogspot.fr/2017/01/in-valley-of-violence.html
15. In a Valley of Violence de Ti West


On était à la bourre sur 2015, mais on est à fond sur 2016 (19 films de 2016 critiqués sur le blog à ce jour, record de la blogosphère !). On a vu de nombreux longs métrages cette année (d'où le peu de critiques, on était souvent en salles...), et on veut aider notre prochain. On sait trop ce que c'est de passer les fêtes de fin d'année entre deux téléviseurs pour rattraper le retard et boucler un top d'au moins 10 titres onze mois plus tard. Que dire de ce bilan (outre la giga surprise de cul de classement) ? Nous n'avons eu aucun mal cette année à dresser un top satisfaisant pour l'un comme pour l'autre, chacun a pu placer ses pépites sans démoraliser l'autre (ou preeeeeesque), et en fion de classement on a juste mis un film qu'on a vu tous les deux... un film qui tombait à pic pour éjecter Elle, poids-lourd de l'année qui n'a pas du tout fait l'unanimité au sein de la rédac' (aucun de nous n'est maso, contrairement à Elle, le personnage éponyme, et pourtant nous avons échangé pas mal de coups et de blessures à propos de ce film). Vous retrouvez dans le trio de tête Bone Tomahawk, qui est là pour dégoûter tous les Quentin Tarantino et compagnie, pour leur rappeler qu'avec un peu d'humilité (trois chevaux, un mec qui boîte et un bone tomahawk), on peut encore réaliser un western qui tienne la route et qui sente la poussière. A ce titre, on peut peut-être saluer Claude Lelouch (c'est rare dans nos pages, première fois ever, et dernière), qui était président du jury à Gérardmer et qui a su distinguer le grain de l'ivraie en couronnant le film de ce cher Bone Tomahawk (un réalisateur à suivre), le préférant à The Witch, film d'horreur indé couvert d'éloges réalisé par un petit faiseur hipster qui méritait qu'on le renvoie à son brouillon. Au top de ce top, une excellente soirée pour l'autre, un grand film pour l'un, venu de Corée et signé du sosie officiel de l'un d'entre nous. A part ça, d'autres bons films. Et puis il y a des absents, par exemple Homeland et Le Bois dont les rêves sont faits, que nous n'avons pas vus et qui n'ont pas leur place ici puisqu'il s'agit de mockumentaires, de même que nous n'avons pas cité Stranger Things ou Ma Loute, qui sont des séries télévisées et n'ont donc rien à foutre dans un top ciné. Nous ne pouvons pas tout voir, n'ayant que 4 yeux. Nous sommes aussi passés à côté d'Aquarius et de Toni Erdmann, le film tant acclamé de Maren Ade, que l'on a quand même mis en 2, pour la crédibilité du classement (même si du coup on vient d'annihiler toutes nos chances à ce niveau-là).

3 mars 2016

Un jour avec, un jour sans

Quand on voit l’allure à laquelle il tourne, on se demande parfois comment Hong Sang-soo peut réaliser autre chose que de très jolis petits films. Car il en a tourné un certain nombre déjà, et plus d'un (Ha Ha Ha, Sunhi) s’accommoderaient facilement de cette qualification, tant dans ce qu’elle a de positif que dans ce qu'elle a de réducteur. Les films de Hong Sang-soo sont toujours jolis, mais souvent guère plus que ça. Alors autant dire tout de suite que Un jour avec, un jour sans va bien au-delà de cette joliesse, et compte parmi les titres les plus riches et les plus subtils de la filmographie du sud-coréen, aux côtés, par exemple, des très beaux In Another Country et The Day he Arrives. Et pourtant ce nouveau film cache bien son jeu, car jeu il y a, qui ne se révèle d’ailleurs que tardivement et qui n’implique aucune part de dissimulation, de calcul, aucune articulation déceptive, mécanismes que le film refuse au profit d’une simplicité remarquable.




Si Un jour avec, un jour sans est bien un « what if… film », dans l’idée comme dans la construction (qui évoque, dans les grandes lignes, celle du diptyque Smoking / No Smoking), Hong Sang-soo va à l’encontre de tous les schématismes pré-conçus que le genre, à ses pires heures, appelle du pied. Il fait fi de tout parallélisme de construction, de toute démonstration dogmatique et autre déterminisme sommaire. Il nous raconte deux fois la même journée, deux fois la même rencontre entre Ham Cheonsoo (l'excellent Jeong Jae-yeong), un cinéaste de passage à Suwon pour une conférence, et Yoon Heejeong (Kim Min-Hee), une jeune artiste peintre, qui se découvrent et s’enivrent tout au long d’une fin de journée. Mais nous en propose deux versions différentes, deux récits, deux mises en scène, deux montages. Quelques scènes disparaissent, d’autres apparaissent, la plupart reviennent, parfois écourtées ; une bonne part des répliques sont identiques, mais rien, au fond, n’est pareil, que les variations de tons et de rythme soient sensibles, ou qu’un simple changement de cadrage ou de montage suffise à forcément transformer les phrases répétées d’une variante à l’autre.




Qu’est-ce qui fait basculer une même situation ? On ne peut s’empêcher de chercher une ou des réponses. Le personnage principal (Ham, le cinéaste) s’allonge ou ne s’allonge pas sur son lit avant de sortir de sa chambre d’hôtel. Il croise ou ne croise pas telle étudiante en cinéma avant de se rendre au temple où il va rencontrer Yoon (la jeune peintre). La liste des micro-variations susceptibles de tout influencer serait sans fin, d'autant que le récit, découpé en cinq ou six grandes scènes et en longs plans-séquences, nous offre le temps d'imprimer chaque moment, chaque geste, chaque expression, puis de traquer les changements. Et il en va évidemment de même pour tous les personnages. On peut se demander pourquoi les deux amies plus âgées de Yoon se comportent si différemment vis-à-vis de Ham lors du repas chez elles ? Est-ce parce que l’héroïne est ou n’est pas dans la pièce ? Est-ce parce que l’autre personnage masculin, probablement le mari de l'une des femmes, participe à la conversation ou fume à l’extérieur ? Parce que Ham lui-même se montre agréable/faux ou déplaisant/honnête (si tant est que les deux facettes du personnage collent véritablement au défaut et à la qualité qui leur sont rattachées) ? Est-ce un peu tout cela ? Ou bien les réponses se logent-t-elle dans une de ces ellipses dont Hong Sang-soo joue avec malice (comme il joue de la voix-off, présente en A, absente en B, et dont il nous appartient de décider si elle varie) ?




Une hypothèse toutefois : ces différences, dans l’attitude et les jugements des personnages, viennent peut-être moins de leurs gestes, de leur comportement, de leur présence ou absence, que de l’image qu’on leur prête et qu’ils se donnent. Si ma mémoire est bonne, dans la deuxième version du récit, lors de la scène dans le bar, où les deux personnages principaux boivent du thé ou du café alors qu’il fait encore jour, Yoon dit à Ham qu’il est quelqu'un de très honnête, et ne se présente pas à lui comme un ancien mannequin. Est-ce parce que la ravissante demoiselle l’a immédiatement, et un peu vite, présenté comme quelqu’un d’honnête que Ham va, sur la face B du récit, se montrer tel ? Est-ce parce qu’elle oublie un moment sa condition de mannequin superficiellement désirée que Yoon se montre plus détendue face aux facéties séductrices de Ham, aux soupçons qui pèsent sur lui et aux ragots qui tentent d'en faire un Dom Juan ? Il est vrai que l’on a tendance à se montrer sous un jour ou sous un autre face à des inconnus en fonction de ce qu’ils savent et ignorent de nous, de la simple façon dont un intermédiaire va nous définir face à eux.




Mais au fond, cette hypothèse ne l’emporte sur aucune autre, y compris celle, toute bête, quoique terriblement juste, du titre : la même rencontre peut, ou plutôt doit nécessairement partir dans toutes les directions dès lors qu’elle est rejouée. Rien ne saurait être rejoué deux fois à l’identique. Le film nous interroge ainsi (comme Un jour sans fin, tel que l’avait relevé notre ami Hamsterjovial), sur le principe même de répétition, au théâtre ou au cinéma. Hong Sang-soo nous pose face à ce constat simple, sinon bête à le formuler ainsi, que tous les films que nous voyons existent virtuellement, potentiellement, sous une infinité de formes plus ou moins différentes. Un cinéaste dispose, en retournant la moindre scène, d'un autre film et, partant, d'une infinité d’autres films. Et la question de la forme définitive et unique de l’œuvre devient vertigineuse, que l'on pense à ces films qui existent bel et bien sous plusieurs formes (un exemple, le Lady Chatterley de Pascale Ferran, dans sa version courte/cinéma et dans sa version longue/tv : qui saurait bien dire laquelle est le film) ou, pourquoi pas, à Picasso recouvrant encore et encore ses peintures sur verre face à la caméra de Clouzot dans Le Mystère Picasso, annulant ainsi mille œuvres possibles (qui existent bien en réalité, car elles ont été figées, ne fût-ce qu’une seconde, par la caméra de Clouzot), lesquelles nous semblaient tout aussi valables que celle qui aura, in fine, les faveurs du peintre.





C’est ce qui se passe quand Yoon peint. Pourquoi ajouter cette touche de couleur à son tableau ? Qu'aurait-elle fait le lendemain ? Pourquoi ajouter du orange plutôt que du vert ? Quel film aurait-on vu si le tournage avait débuté un jour plus tard, si Hong Sang-soo avait placé sa caméra ici plutôt que là ? Ce sont aussi ces choix, le placement de la caméra, le cut  une seconde avant ou après, qui font non seulement le film, évidence, mais jusque à l'histoire qui nous est contée. Le long regard amoureux que Ham pose sur Yoon quand elle peint, et les compliments qu’il lui adresse juste après, sont appelés, dans la 1ère version du récit, par le cadrage et la durée du plan (sans parler de la voix-off) : Yoon au premier plan, de profil, regardant son tableau, Ham au second plan, presque face caméra, regardant Yoon, et leurs regards qui se croisent en un point magnétique de l’image (idem dans le bar où ils s'enivrent, le soir venu). C’est aussi parce que la caméra ne créé pas ce regard, ou ne lui laisse pas le temps de prendre, dans la deuxième version, qu’il n’existe pas et peut-être, qui sait ?, que Ham se lance dans une critique féroce du travail de Yoon au lieu de l'éloge naïf de la première version. On se demande aussi, par conséquent, en quoi le fait de ne pas écrire, ou jouer, une scène, impacte, chez les acteurs, donc chez les personnages, la suivante.





Toujours est-il que le film ne dépose aucune théorie et ne roule pas les mécaniques de son dispositif. Il se joue par exemple de l'aspect binaire du What if film quand, au début de la première version, on voit Ham hésiter longuement à continuer tout droit, avant de finalement tourner à droite pour retourner au temple (cf. le premier photogramme de l'article). Dans beaucoup de films du genre (comme Pile ou face), c'est ce geste qui aurait tout déterminé, selon le principe de la porte ouverte ou fermée. Chez Hong Sang-soo, on ne voit plus Ham hésiter dans la version B (peut-être a-t-il hésité aussi ? on n'en sait rien), toujours est-il que ça n'est pas la clé de voûte du scénario : dans les deux versions Ham atterrit très vite au temple, s'assied et aperçoit Yoon. Un jour avec, un jour sans se révèle d’autant plus fort qu’il se détourne des scénarios simplistes tout en misant paradoxalement sur la plus évidente simplicité. Rien ne suffit à tout expliquer, et en proposant juste deux possibilités parmi tant d'autres, Hong Sang-soo nous laisse entrevoir toutes les nuances et toute la puissance de ce que peut une mise en scène, et à quel point la moindre variation (de cadrage, de durée, etc.) modifie le regard tout entier. L'adéquation est limpide entre les variations cinématographiques et les aléas de la vie, des sentiments.





Il faut bien dire aussi que ce que raconte Hong Sang-soo, avec la sensibilité qu'on lui connaît, est déjà, avant toute question de reprise et de variation, émouvant : la rencontre amoureuse, avec toutes ses fragilités, ses hésitations, ses pulsions, ses erreurs et ses fulgurances. Qu'elle prenne ou non (mais au fond, quelle fin est plus heureuse ou plus triste ?), la relation entre les deux personnages est touchante. Elle l'est davantage encore quand le film parvient à nous faire éprouver toute la brutalité de cette intuition universelle que tout ce qui est pourrait aussi bien être autrement, que toute rencontre pourrait aboutir de mille façons différentes, que l’enchaînement des causes et des effets est si flottant qu’un type qui reste muet face aux questions pernicieuses de deux commères voit son image auprès de la femme aimée détruite à jamais, et que, un autre même jour, le même type, après s’être mis nu face aux deux mêmes inconnues, gagne toute les faveurs de la même femme aimée, sans que cela nous paraisse le moins du monde incongru.


Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo, avec Jeong Jae-yeong et Kim Min-Hee (2016)