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5 décembre 2022

Significant Other

Quatrième long métrage de Dan Berk et Robert Olsen, Significant Other s'ajoute à la longue liste de ces films d'horreur et de science fiction dont la première image nous montre un objet extraterrestre tomber du ciel et s'écraser sur notre planète. C'est ici une sorte de comète rougeâtre qui vient atterrir sur l'accueillant et vaste relief boisé du nord-ouest des États-Unis. Les plans suivants nous indiquent clairement la nature de la menace venue de l'espace : un pauvre cerf en fait aussitôt les frais, attaqué par une tentacule qui surgit derrière lui. Nous suivons ensuite un jeune couple, incarné par Maika Monroe et Jake Lacy, qui s'apprête à s'engager dans une randonnée de plusieurs jours dans cette si belle région. Ils tomberont rapidement sur le corps calciné de l'animal plus si majestueux que ça, premier indice d'un séjour en forêt qui leur réservera de sacrées surprises... 


 
 
Surprenant, Significant Other parvient à l'être tout le long, et ce malgré une filiation évidente et assumée avec ce qui est sans doute LE film incontournable dès qu'il est question d'envahisseurs se substituant à nous : Body Snatchers. Surprenant, aussi, en dépit de menus emprunts à droite à gauche et même d'indications très claires sur ce que nous réserve le scénario. Dès le générique d'ouverture, et la façon discrète qu'ont certaines lettres composant chaque nom de se fondre les unes dans les autres, l'amateur de cinéma de genre un peu attentif sait forcément à quoi s'attendre. Mais Dan Berk et Robert Olsen sont, à l'évidence, deux petits malins, qui n'en sont pas à leur premier coup d'essai et n'ont pas envie de lasser leur audience. Ils allument plusieurs feux d'entrée de jeu comme pour mieux les attiser, de façon originale, ou en déclencher d'autres, ailleurs, plus inattendus, sans que cela paraisse trop systématique ou facile. Ainsi, leur film change intelligemment de ton, au bon moment, quand il commençait tout juste à nous rendre un brin dubitatif. C'est lors d'une scène a pirori très romantique de demande en mariage, avec vue imprenable sur l'océan grandiose, que tout bascule et que le film s'engage dans une nouvelle direction, regagnant tout notre intérêt, pour ne jamais le perdre. 


 
 
Scénaristes et réalisateurs depuis toujours associés, Dan Berk et Robert Olsen s'amusent à mélanger les genres, de la comédie romantique au pur film d'horreur, à provoquer des ruptures de ton gentiment déconcertantes, allant avec succès vers un humour léger, décontracté, loin du sérieux plombant que d'autres auraient pu préférer. Quand s'invite à la fête un requin vorace de passage le long de la côte, on se demande toutefois fugacement si nous ne nous engageons pas vers un n'importe quoi qui finira par nuire à l'ensemble et par nous paumer progressivement. Heureusement, il n'en est rien. En dehors de cette courte parenthèse aquatique, les rebondissements ne sont jamais grotesques ou too much. Et quand Berk & Olsen s'intéressent de plus près au couple, au sentiment amoureux, en bref, aux deux personnages principaux et à leur relation, ils ne se trompent pas et se montrent même assez habiles et pertinents, très aidés, en cela, par un binôme d'acteurs irréprochables. 
 
 
 
 
C'est de nouveau un choix judicieux de la part de Maika Monroe, qui continue d'entretenir et d'agrandir sa fanbase principalement constitué d'amateurs de cinéma de genre. La jeune actrice affirme encore ici son goût pour les projets originaux et indépendants, son jeu convaincant permet au film de rester à flot quand il se risque assez lourdement à l'allégorie des problèmes psychiatriques de son personnage. Quant à son partenaire, Jake Lacy, il est la bonne surprise du casting, lui qui dans un premier temps laisse planer le doute avec sa tronche de playboy américain et son sourire ultra bright, il s'avère en réalité parfait pour le rôle et réussit même à honorer la touche comique recherchée par les réalisateurs. Ces derniers parviennent d'emblée à instaurer une tension latente dans le couple, un malaise sous-jacent dont on se demande comment il va finir par se manifester ou se transformer. Devant la tournure des événements, on repense au plus sombre Honeymoon, autre petit film d'horreur indé sorti en 2014, que l'on doit à la réalisatrice Leigh Janiak, qui nous proposait lui aussi une variation minimaliste autour du classique de Don Siegel lors d'une lune de miel particulièrement glauque d'un jeune couple dans une cabane au fond des bois...


 
 
Alors certes, Significant Other pèche parfois dans son écriture, trop explicative, trop bavarde, parfois un peu grossière sur son versant psychologique. À la réflexion, on pourra s'interroger sur la façon dont les événements s'enchaînent, remettre en question leur logique, avec quelques ficelles bien commodes. Mais ces défauts sont mineurs, importent peu durant le visionnage à proprement parler et n'enlèvent rien au plaisir ressenti à la découverte de ce film humble et astucieux qui cherche d'abord à nous faire passer un bon moment et nous propose une virée à travers bois dont on ressort amusé, séduit. Divertissant de bout en bout, Significant Other ne perd jamais son souffle et sait aussi s'arrêter quand il faut, une qualité louable en cette période où la plupart des films s'éternise et n'en finisse pas. On termine donc avec l'envie évidente de découvrir les opus précédents de ce duo de cinéastes, qui était jusqu'à présent passé entre les mailles de mon filet de moins en moins efficace d'amateur vieillissant de bobines horrifiques alternatives. 


Significant Other (Une obsession venue d'ailleurs) de Dan Berk et Robert Olsen avec Maika Monroe et Jake Lacy (2022)

13 novembre 2019

Sierra torride

Don Siegel à la réalisation, Budd Boetticher au stylo, Ennio Morricone à la baguette et, face caméra, Shirley MacLaine et Clint Eastwood. Pas mal. L'ouverture nous embarque tout de suite grâce au thème principal signé Ennio (thème forcément réutilisé depuis à foison), qui est génial comme du Morricone, avec ce mélange de bizarrerie et de grâce qui fait tout son génie. A l'image, c'est Hogan, Clint, mercenaire, qui chevauche pépère dans le désert et qui finit par tomber sur trois truands en train de déshabiller une nonne, sœur Sara, Shirley MacLaine. Il en dégomme deux, balance un bâton de dynamite sur le troisième pour l'obliger à lâcher la religieuse et le tour est joué. Parce que c'est une sœur, Clint accepte de l'aider encore un peu, et parce qu'il accepte de l'aider encore un peu, Sara reste une sœur. Sauf qu'elle est traquée par l'armée française pour avoir aidé les révolutionnaires mexicains, qu'elle ne craint ni le cigare ni le whisky et qu'elle n'a pas peur de mentionner son "cul". Et petit à petit les deux personnages se retrouvent liés dans la guérilla aux côtés des partisans de la révolte.




Le film, quoique très plaisant à suivre, souffre de quelques petites longueurs. Mais ce qui s'en dégage de plus agréable, c'est la sympathie palpable entre Clint et Shirley. Ici, Clint Eastwood fait du Clint Eastwood, et il le fait plutôt bien, trimballant la même dégaine plus ou moins que chez Leone (qui, le comparant à Bob De Niro, disait que Clint était un bloc de marbre et une star quand Robert était un acteur, que quand De Niro souffrait à l'écran, Eastwood geignait, que les deux enfin ne faisaient même pas vraiment le même métier). Shirley MacLaine est parfaite, réunissant en elle-même les trois rôles historiquement dévolus aux femmes dans le western : la nonne, la mère (formidable séquence où elle soigne Eastwood d'une flèche reçue près du cœur) et l'autre. Tout en parvenant à être bien plus, à être aussi touchante que drôle (et les deux à la fois plus souvent qu'à son tour, rien que dans toutes ces scènes où elle flatte sans cesse la croupe de sa minuscule mule pour la faire grimper dans la sierra - le titre original du film étant Two Mules for Sister Sara), aussi grave que pétillante, bref, aussi Shirley MacLaine que possible. Avant de voir ce film, j'avais croisé plusieurs photos de plateau où l'on voyait l'équipe, et en particulier les deux têtes d'affiche, en train de passer du bon temps, se marrer, s'amuser. C'est formidablement palpable dans le film, et tout du long je ne rêve que d'être l'ami de madame MacLaine.


Sierra torride de Don Siegel avec Shirley MacLaine et Clint Eastwood (1970)

5 mars 2019

Violences sur la ville

Drôle de film que cet Over the Edge, trop injustement méconnu par chez nous, sorti en 1979 et signé Jonathan Kaplan, un curieux cinéaste qui n'a rien réalisé de très notable par la suite, si ce n'est peut-être Les Accusés (principalement connu pour la prestation oscarisée de Jodie Foster). Réintitulé Violences sur la ville dans sa version française, ce film traite de thèmes délicats avec une radicalité tout à fait déconcertante aujourd'hui, surtout dans ce qui se présente, a priori, comme un teen movie bon enfant et sympathique. Le tout premier plan situe l'action : une ville nouvelle, une petite banlieue nommée New Granada, présentée par un panneau comme "la ville de demain, aujourd'hui". Quelques lignes apparaissant à l'écran nous informent cependant que le film se base sur une histoire vraie qui s'est déroulée dans une ville semblable dont les architectes et urbanistes avaient omis de prendre en compte que plus d'un quart de la population avait moins de 15 ans. Que font de si nombreux jeunes quand ils se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un espace qui n'a guère été pensé pour eux ?




Pour tromper leur ennui, les gosses vont évidemment faire quelques conneries et fumer pas mal de joints, tout en passant beaucoup de temps dans le seul endroit qui leur semble réellement dédié : un centre pas franchement flambant neuf, où ils peuvent jouer aux cartes, au billard et, surtout, se retrouver, sous le regard de la seule adulte du coin qui a l'air de vraiment s'intéresser à eux avec bienveillance. Après une petite altercation avec un flic zélé, les tensions vont aller crescendo et nous suivrons surtout les mésaventures de Carl (Michael Kramer, dont il s'agit de la seule apparition marquante au cinéma) et de son pote Richie (Matt Dillon, dans son tout premier rôle, affublé d'un look assez terrible, avec jean taille méga haute et t-shirt ultra court révélant son ventre d'adolescent), de leurs journées agitées au collège à leurs soirées éméchées. Jonathan Kaplan choisit de coller aux baskets de ces ados tout à fait crédibles et plutôt attachants, amenés à évoluer dans des décors plutôt craignos, sans horizons possibles. Carl habite une maison pavillonnaire, il se réfugie dans la musique, qu'il écoute au casque, à plein volume, isolé dans sa chambre (The Cars, Van Halen, Cheap Trick, Ramones et Jimi Hendrix formant ainsi une BO en phase avec son époque) ; de son côté, Richie vit dans un des appartements d'une barre d'immeuble sordide où nous ne rentrons jamais et aurait davantage tendance à s'abandonner dans la drogue.




Moins doué quand il s'intéresse aux adultes, Jonathan Kaplan filme avec une belle acuité ces groupes de gamins. Leurs relations amicales et amoureuses sont particulièrement bien dépeintes, l'adolescence est fidèlement représentée, de la manière la plus simple possible. Le réalisateur nous donne seulement l'impression de regarder ces jeunes personnages en face, pour ce qu'ils sont, sans les juger ni les glorifier. Quelques scènes s'avèrent même assez touchantes, je pense tout particulièrement à cette petite parenthèse amoureuse où le jeune personnage principal, reclus dans une maison en travaux abandonnée, passe une première nuit avec sa copine. Nous les retrouvons au petit matin et nous les voyons s'embrasser dans l'embrasure d'une baie vitrée, avant le départ de la fille. Derrière eux, les nuages ont une forme menaçante, avec l'impression qu'une fumée d'explosion ou d'incendie s'élève au loin, annonçant les événements à venir. La mise en scène inspirée de Jonathan Kaplan, avec ce lent recadrage, depuis l'intérieur de la maison abandonnée et à travers la baie vitrée, sur l'adolescente qui s'éloigne, nous rappelle joliment le fameux plan de La Prisonnière du désert.




Une autre scène étonne par la douceur qu'elle dégage d'une façon très naturelle, celle où Carl retrouve le caïd qui l'a passé à tabac quelques temps auparavant, lors d'une parenthèse inattendue de calme et de réconciliation. Après s'être pris une gamelle en moto sous les yeux de Carl, qui l'observait en cachette, le caïd tombe un peu le masque pour nous apparaître dans toute sa simplicité (le jeune acteur est excellent). Comme beaucoup d'adolescents, Carl est naturellement attiré par les rebelles (son copain d'infortune joué par Matt Dillon en est un autre) et il éprouve une drôle d'admiration pour ce garçon à peine plus âgé que lui, qui vit à l'écart et semble assumer sa marginalité. D'un seul coup, au-delà des règles de narration et des conventions de scénario habituelles, nous nous retrouvons juste avec deux grands gamins qui s'assoient, discutent et se rapprochent, tout en continuant à se défier gentiment et avec une certaine complicité... Cela donne une scène très vivante, très belle qui fait partie de ces quelques moments de grâce que nous réserve ce film surprenant.




Over the Edge prend une tournure étonnante dans sa dernière demi-heure, survoltée et quasiment digne de l'un des meilleurs films de siège de John Carpenter (l'ambiance s'en rapprocherait presque). Dans une inversion ironique du rapport de force et une réappropriation brutale de l'espace par les jeunes, ces derniers enferment les adultes (parents, professeurs, flics et autres gestionnaires de la ville) dans leur collège et laissent libre cours à leur frustration dans un déchaînement de violence festif, insolent, revendicatif et amusé. Cette frénésie nous mènera tout droit vers une conclusion au goût très amère, brutalement amenée par une ellipse soudaine qui achèvera de faire du film de Jonathan Kaplan une chronique adolescente violente, pessimiste, ambiguë et toujours actuelle. Représentatif de son époque, à la charnière des années 70 et 80, Over the Edge pourrait être le résultat d'une sorte de croisement improbable entre Steven Spielberg et Don Siegel ; un film sombre, intense et émouvant, comme les américains savaient en faire à la pelle à cette période et qui mérite donc amplement d'être redécouvert.


Violences sur la ville (Over the Edge) de Jonathan Kaplan avec Michael Kramer, Matt Dillon, Pamela Ludwig, Harry Northup et Vincent Spano (1979)

3 décembre 2015

Crime in the Streets

Ce film oublié de Don Siegel mérite que l’on y revienne. Ne vous fiez pas à l’affiche, intégralement mensongère. Elle représente une scène que vous ne verrez jamais dans le film, et la phrase d’accroche (« How can you tell them to be good when their girl friends like them better when they’re bad !… ») est non seulement stupide mais littéralement contraire à tout ce que montre et dit Don Siegel. Prévenons d’emblée les fans de l’inspecteur Harry, nous sommes ici aux antipodes de la série menée par un Eastwood grinçant qui contourne les lois pour faire régner la sienne. Pour situer un peu, l’ouverture du film (qui date de 1956), préfigure celle de West Side Story (tourné cinq ans plus tard). On y voit deux bandes de jeunes qui s’affrontent dans une rue déserte à coups de bâtons et de couteaux. L’une de ces bandes est menée par John Cassavetes, qui tient le premier rôle du film. La façon dont les mauvais garçons prennent possession des lieux en sautant silencieusement par-dessus un mur, leur progression dans la rue vers la troupe ennemie, filmée via une série de gros plans sur leurs mains armées (ils battent le rythme avec leurs armes comme les Jets claqueront des doigts), et le départ soudain d’un air de jazz quand le premier coup est donné, laissent penser que Robert Wise et Jerome Robbins ont pu apprécier le film à sa sortie et s’en souvenir au moment de mettre en boîte la première séquence de leur comédie musicale.





Mais très vite le film s’éloigne de toute fresque chorégraphique entre troupes d’adolescents belliqueux pour réduire son décor à une rue, puis, peu à peu, à une seule impasse, qui s'enfonce perpendiculairement à la rue et au plan du décor, digne de celle qui sert de décor principal à The Set-Up (sinon en termes de temps passé, du moins en matière d’impact sur la mémoire du spectateur), autre film, cette fois antérieur (1949), signé Robert Wise, qui peut-être inspira, en premier, Don Siegel. La belle scène d’introduction, avec sa guerre des gangs sans préambule, n’était qu’un prétexte : après la bataille, la bande menée par le jeune Frankie Dane (Cassavetes) se défoule sur un prisonnier de guerre dans la fameuse impasse, mais un voisin les surprend et va prévenir la police, qui débarque chez l’un des coupables et le conduit en prison. Pour se venger, Frankie, meneur d’hommes enragé, décide de tuer le délateur, avec la complicité de deux de ses complices, Lou (Mark Rydell), grand échalas rieur, et Angelo « Baby » Gioia (Sal Mineo), l’éternel Platon poupain de La Fureur de vivre.





Et non seulement le film ne fera pas le récit d’un conflit ouvert entre deux groupes de jeunes gens désœuvrés et violents, mais il ne sera pas non plus, ou pas vraiment, le film noir qu’il annonce ensuite. Resserré sur une quasi unité de temps et de lieu, basé sur de nombreux dialogues sur fond de jazz angoissé, parfois proche en cela de l'ambiance commune à ces quelques films basés sur les pièces de Tennessee Williams (Un Tramway nommé désir, Soudain l'été dernier, La nuit de l'iguane, ...), Crime in The Streets se focalise sur un personnage, celui de Frankie. Le jeune et fringuant John Cassavetes est à la limite de jouer à côté tout au long du film (à quel point notre connaissance de sa vraie personnalité fait-elle inconsciemment blocage quand on le voit interpréter un gamin mutique et plein de haine ?), sauf que ce jeu, que l'on pourrait qualifier, en étant vache, d’inconfortable, sert à merveille son personnage de jeune homme à part, déconnecté des autres, prisonnier d’une seule attitude et d’un seul sentiment (sa colère et sa soif de vengeance). Un peu d’ailleurs comme dans Rosemary’s Baby, où Cassavetes, qui joue moins pour Polanski que pour financer la pénible production, longue de quatre ans, du génial Faces, semble toujours avoir la tête ailleurs, posture idéale pour interpréter un soi-disant mari modèle, acteur à la vie comme à la scène, prêt sous de faux airs bien sympathiques à vendre sa femme et son fils à des voisins diaboliques.




Siegel fait le portrait d’un jeune type abandonné par un père violent, qui a grandi dans une piaule minable, n’a vu sa mère que par intermittences avant et après des journées de travail exténuantes, et que la naissance d’un petit frère né d’un autre père a contribué à refermer sur lui-même, dans un refus d’être aimé ou seulement effleuré, et une volonté d’en découdre coûte que coûte, au moindre prétexte. Le film ne dit donc rien d’exceptionnel, mais il le dit avec intelligence. Notamment dans un beau dialogue qui oppose Ben Wagner (James Whitmore), un éducateur de rue (Whitmore aura en quelque sorte joué son propre contrechamp presque 40 ans plus tard dans Les Évadés - souvenez-vous, le petit vieux, gérant de la bibliothèque, qui finit par sortir de taule et se crucifie aux poutres de sa chambre d'hôtel), au père barman du petit Angelo, qui ne comprend pas que son fils s’encanaille avec des brutes et ne voit plus qu’une solution pour l’en empêcher : lui taper dessus. Les mots prononcés par James Whitmore sont bien pesés (Reginald Rose, auteur du script, a aussi écrit celui de 12 hommes en colère, et on ne peut guère s’en étonner), ils font du bien à entendre, rappelant l’absurdité de systématiquement envoyer les très jeunes en prison, lieu idéal du repli sur soi et de la propulsion accélérée dans une spirale de violence, mais surtout l’importance de parler, plus difficile mais indispensable, d’écouter la jeunesse en colère. Siegel filme son dialogue très simplement, avec juste ce qu’il faut de mise en scène pour le mettre comme en relief sans l'écraser : en gros plans, poussés contre les bords du cadre, les visages des deux personnages sont tournés l'un vers l’autre, quitte à buter contre le cadre et contre un interlocuteur qui ne l'est pas moins, buté. Ils se parlent et s’écoutent, au risque de cogner "la tête dans le mur", pour reprendre une expression utilisée un peu plus tard par l’éducateur dans un autre discours tenu cette fois-ci directement au premier intéressé, le fameux Frankie, celui dont le repaire est une impasse.





L’une des forces du film est de constamment rappeler qu’un seul soutien ne suffit pas. Le beau discours que l’éducateur tient à Frankie n’est pas suffisant : Frankie ne répond pas et rentre chez lui, toujours décidé à s’en prendre au mouchard qui habite au-dessus. Le regard porté par la charmante jeune fille du quartier sur Frankie, perché sur son petit balcon métallique (autre écho par anticipation à West Side Story, mais doublement inversé puisque c'est le garçon qui est au balcon et que la tentative amoureuse est niée d'emblée) ne change rien non plus (contrairement à ce que l’affiche veut vendre...). Il faudra oser jeter un regard ou tendre l'oreille vers cette jeunesse (c'est ce que montrent les deux plans tout en profondeur de champ dont j'ai réuni les photogrammes plus haut, où le voisin surprend les violences des petites frappes dans l'impasse et où le frère entend l'élaboration du plan meurtrier de ses aînés), puis oser parler enfin, et si la police se contente d'enfermer, alors se tourner vers de mieux intentionnés qui feront l'effort d'écouter et de parler, à leur tour, aux premiers concernés. Il faudra tout ça mais plus encore, et pas qu’une fois, un soutien répété de chacun. Quitte à ce que le résultat ne vienne qu’au prix d’une véritable mise en danger, et c’est le soutien peut-être le plus essentiel, un proche, le petit frère, qui s'y colle. Mais même après tout cela, quand le problème semble réglé, Frankie a encore la tentation de fuir, de se dérober, de s'en retourner seul, et il faut un énième bras tendu de l’éducateur pour le rattraper in extremis : pas d’épiphanie miraculeuse, pas de retournement définitif. Le film fait le détail d’un travail pénible, constant, d’une attention permanente, d’efforts sans relâche, répétés, pour que quelque chose tienne ce gamin, et il le fait avec une simplicité désarmante.




Voici un film qu’il est réconfortant de découvrir ou de revoir par les temps qui courent. Nous avons réagi de façon brusque et triviale aux attentats du 7 janvier par un bref édito qui n’exprimait pas beaucoup plus qu’un profond dégoût pour ce qui venait de se passer, citant les mots de Warren Oates à défaut d’autres. Nous savions pertinemment que ce n’était pas la réponse la plus intelligente que nous pouvions apporter mais nous avons voulu opposer des mots et des images (une réplique cinglante et le visage fermé, sombre, hébété, de Warren Oates) à un événement dont les rares images, elles aussi agrémentées de répliques voulues définitives, constituaient pour nous et pour chacun une terrible agression, quitte à le faire dans la précipitation. En vérité, les candidats à la fameuse shit list sont beaucoup plus nombreux que ça, et se sont empressés de pointer le bout de leur nez depuis le 7 janvier, et de nouveau depuis le 13 novembre. Et c’est dans ce contexte, où l’on juge et condamne à tour de bras, où l’on envoie des enfants au commissariat, où d'autres sont condamnés à six mois de prison ferme pour avoir tagué une croix gammée, où l'on perquisitionne au petit bonheur la chance, assigne à résidence à l'emporte-pièce, garde-à-vue sur commande, où l'on parle de recruter 5000 policiers et passe sous silence l'éducation, où les médias les plus voyants et les plus bruyants se repaissent de tout cela en charognards, qu’il est bon de découvrir ou de revoir Crime in the Streets.


Crime in the Streets de Don Siegel avec John Cassavetes, Sal Mineo, Mark Rydell et James Whitmore (1956)

15 avril 2013

Le Récupérateur de cadavres

Quand il était à la tête de l'unité consacrée aux films d'horreur des studios RKO, Val Lewton devait respecter trois grandes règles : le budget des films qu'il produisait ne devait pas dépasser les 150 000$, leur durée ne devait pas excéder les 75 minutes et leurs titres tape-à-l'oeil lui étaient toujours imposés par ses supérieurs. En dehors de cela, Val Lewton devait jouir d'une certaine liberté, de plus en plus grande au fil des succès, ce qui lui a permis de produire des petits joyaux du cinéma fantastique et d'épouvante au cours des années 40. La première production de Val Lewton fut La Féline, sortie en 1942 et réalisée par Jacques Tourneur. Ce film superbe, qui fut le plus gros succès du studio RKO cette année-là, lança sur de bons rails la carrière hollywoodienne du cinéaste d'origine française et marqua les débuts d'une fructueuse collaboration avec son ami producteur, Val Lewton, lequel l'invita à enchaîner l'année suivante, et avec une plus grande liberté, les tournages de Vaudou puis de L'Homme Léopard. Jacques Tourneur n'est pas le seul cinéaste de talent auquel Val Lewton sut donner un coup de pouce indispensable : il permit également à Robert Wise et Mark Robson de signer leurs premiers films. 




Toujours très étroitement impliqué dans les scénarios des films qu'il produisait, mais rarement crédité au générique pour cela, Val Lewton sut engendrer une filmographie cohérente, avec des thèmes et des motifs récurrents, des histoires en apparence simples mais très évocatrices, souvent magnifiées par des cinéastes doués, désireux de faire leurs preuves, et où l'horreur, toujours suggérée, vient systématiquement titiller l'imagination du spectateur de la plus noble des façons. Les titres des films produits par Lewton, souvent dignes des plus vilaines séries b, se voulaient facilement accrocheurs mais ils pouvaient en réalité cacher de vrais chefs d’œuvre du genre. Les films de Val Lewton sont donc pour la plupart très éloignés de la superficialité de leurs titres : on peut souvent questionner leur réelle appartenance au genre fantastique, les interpréter de différentes façons et il ne faut surtout pas espérer y retrouver ce qui fait le bonheur des amateurs de séries b ou z déviantes. Les films d'horreur RKO des années 40 rendent ainsi toute sa beauté à un genre trop souvent réduit à une simplicité et une pauvreté affligeantes, le condamnant logiquement à un léger mépris auprès de quelques critiques et cinéphiles.




Parmi ces films impulsés par le précieux Val Lewton, Le Récupérateur de Cadavres (en vo, The Body Snatcher, à ne pourtant pas rapprocher du roman de Jack Finney qui a inspiré le chef d’œuvre de Don Siegel et le brillant remake de Philip Kaufman) est sans aucun doute l'un des plus aboutis. Parfois présenté à tort comme la confrontation explosive de deux icônes du cinéma d'horreur, Boris Karloff et Bela Lugosi (ce dernier n'ayant pourtant qu'un rôle très secondaire, la réelle star étant Karloff), le film de Robert Wise est l'adaptation d'une nouvelle éponyme de Robert Louis Stevenson aux thématiques très proches du célèbre Dr Jekyll et Mister Hyde, inspirée des célèbres meurtriers Burke et Hare. Robert Wise nous plonge dans l'atmosphère lugubre de la ville d'Edimbourg du début du XIXème siècle, un étrange décor où il semble ne jamais faire jour, traversé d'ombres menaçantes et de carrosses fuyants. Nous y suivons les malheurs d'un professeur en chirurgie, le Dr MacFarlane (Henry Daniell), tourmenté par l'inquiétant Gray (Boris Karloff), un rustre cocher. Un pacte secret lie les deux hommes : le Dr MacFarlane a régulièrement besoin de cadavres de personnes fraîchement décédées pour approfondir sa connaissance du corps humain et donner des cours d'anatomie à ses étudiants, l'impressionnant Gray lui en fournit donc illégalement, en déterrant d'abord les tombes des cimetières puis en ayant recours à des méthodes beaucoup plus radicales...




Pour nous raconter ce petit conte morbide au final glaçant dont l'ambiance m'a joliment évoqué celle des meilleures nouvelles fantastiques de Maupassant, Robert Wise choisit un noir et blanc très contrasté du plus bel effet qui donne un cachet remarquable à son film. Ce dispositif formel lui permet de souligner très simplement l’ambiguïté de deux protagonistes aux multiples zones d’ombre, qui nous apparaîtront finalement comme deux facettes d'une même entité, vouée à s'autodétruire. Débarrassé de son maquillage, Boris Karloff garde une présence magnétique à l'écran. Les scènes les plus réussies du film sont celles où l'inquiétant cocher, qu'il incarne avec talent, intimide son alter ego, le docteur tiraillé par son éthique scientifique et un passé que l'on devine très trouble. Dans l'une de ces scènes, la plus marquante, un beau monologue sur les limites du pouvoir scientifique est prononcé de la bouche même de celui qui prêta définitivement ses traits grossiers à la créature de Frankenstein, le film semble alors directement faire écho aux deux chefs d’œuvre de James Whale. C'est grâce à ce rôle offert par Val Lewton sur un plateau que Boris Karloff fut enfin libéré de celui qui lui collait à la peau, et sa carrière put enfin trouver un second souffle. Pour Robert Wise, c'était les débuts d'une longue carrière, faite de nombreux succès et couverte des plus prestigieuses récompenses. Le Récupérateur de cadavres fait partie des quelques pépites que renferme son inégale filmographie, où tous les genres ont été visités avec brio par ce cinéaste talentueux et touche-à-tout.


Le Récupérateur de cadavres de Robert Wise avec Boris Karloff, Henry Daniell, Russell Wade, Rita Corday et Bela Lugosi (1945)

31 octobre 2011

Le meilleur de l'horreur



Pour réaliser cet article il nous fallait faire des choix, ces choix qui nous pourrissent la vie et qui peuvent facilement déboucher sur des affrontements d'abord verbaux puis physiques (façon José Anigo / Didier Deschamps). Le choix fatidique porte sur la question suivante : "Qu'est-ce qu'un film d'horreur et que peut-on ranger dans cette vaste catégorie en vue de vous soumettre une rétrospective perso ?". A la base, faire un classement, c'est quelque chose que l'on fait avec passion, mais c'est avant tout très ludique et amusant, et c'est la principale raison pour laquelle tous les blogs et autres magazines s'adonnent à cette pratique (notamment en fin d'année). Mais avec la question sus-citée, l'amusement fout vite le camp pour des gens comme nous. On s'est donc foutu sur la gueule à propos de tout un tas de films équivoques que l'un considérait comme potentiellement horrifiques tandis que l'autre les rangeait dans les snuff porn et autres comédies musicales, et puis après moult coups de boule on a décidé d'arrêter de se faire chier et de commencer par vous demander votre avis en vous laissant toute latitude dans le choix des heureux élus. C'est ainsi que certains parmi vous nous ont déballé Aliens 2, d'autres Le Voyeur, d'aucuns ont cité Black Swan, d'autres Gremlins ou Les Dents de la mer, en passant par L'Heure du loup, SOS Fantômes et Inland Empire. Comme quoi le genre est élastique et peut rassembler l'âne et le cochon. Voici donc venue la liste des 20 meilleurs films d'horreur de tous les temps selon vous, lecteurs du blog et cinéphiles de tout poil, qui avez participé en grand nombre à ce vote :


1) Shining de Stanley Kubrick (1980)


2) The Thing de John Carpenter (1982)


3) L'Exorciste de William Friedkin (1973)


4) Halloween de John Carpenter (1978)


5) Psychose d'Alfred Hitchcock (1960)


6) Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (1974)


7) La Nuit des morts-vivants de George Romero (1968)


8) L'Antre de la folie de John Carpenter (1994)


9) Les Dents de la mer de Steven Spielberg (1975)


10) Alien de Ridley Scott (1979)

11) Suspiria de Dario Argento (1977)
12)
Braindead de Peter Jackson (1992)
13)
Zombie de George Romero (1978)
14) La Mouche de David Cronenberg (1986)
15)
Les Yeux sans visage de Georges Franju (1959)
16)
Rosemary's Baby de Roman Polanski (1968)
17)
Les Griffes de la nuit de Wes Craven (1984)
18)
La Féline de Jacques Tourneur (1942)
19)
Prince des ténèbres de John Carpenter (1987)
20)
Evil Dead de Sam Raimi (1981)

La première chose que l'on observe devant ce beau classement, c'est l'absence cruelle de films récents, disons des années 2000. De là à dire que le cinéma d'horreur traverse une période "sans", il n'y a qu'un pas que nous sommes tentés de franchir. A la décharge des cinéastes contemporains on peut alléguer qu'il faut du temps à certains films pour devenir cultes. Quid en effet des insuccès fréquents de John Carpenter au moment de la sortie de ses films, et notamment du four rencontré par The Thing, qui tutoie aujourd'hui les sommets du genre... Néanmoins qui pourrait honnêtement affirmer, même en faisant preuve d'un optimisme démesuré, qu'un avatar contemporain de Carpenter sort actuellement ses films dans une injuste indifférence générale et que nous passons en ce moment même à côté d'un cinéaste de génie produisant des chefs-d’œuvres de la trempe de ceux de Big John ? Personne... A moins que le génie en question soit si discret et finalement si invisible que personne ne le connaisse, mais si ma tante en avait on l’appellerait Tonton... Autre constat immédiat : il faut attendre la 11ème place du classement et Suspiria pour trouver un premier film qui ne soit pas "américain". Certes Albert Hitchcock, David Cronenberg et surtout Jacques Tourneur ne sont pas de nationalité américaine, mais leurs films le sont. Les États-Unis sont de toute évidence le gros fournisseur de films du genre, un genre (comme la plupart des "genres" cinématographiques d'ailleurs, très codifiés et facilement abordables par le grand public) qui est presque par essence américain puisque voué avant-tout à attirer les foules par le sensationnel et à remuer le public pour mieux récupérer son fric, même si on note dans vos préférences personnelles quelques exceptions qui suffisent à donner envie d'aller voir ailleurs et surtout dans le passé (Nosferatu, Les Yeux sans visage, La Main du diable...). Surtout en ces temps actuels où le cinéma d'horreur américain nous semble au fond du gouffre, victime d'une infantilisation néfaste (comme du reste tout le cinéma populaire américain contemporain), doublée d'une dérision constante qui ne l'aide pas à fournir de l'ambition (ou pire, de l'auto-dérision, voir la triste série des Scream) ; de vagues incessantes de reboots, remakes, prequels et autres sequels ; d'une déferlante infinie de "found footage" (Cloverfield, Rec, Paranormal Activity, etc. autant de films si pourris qu'on repenserait presque avec nostalgie à leur précurseur, le pourtant maigre Blair Witch) ; et d'une veine "torture porn" franchement désolante : que l'on pense à Saw, Hostel et compagnie, qui semblent ne s'adresser qu'aux amateurs de tripailles... Nous avons droit à des torture porns en France aussi (les Pays-bas on leur lot avec l'accablant Human Centipede), via un certain nombre de films qui, sous couvert de renouer avec le premier degré, y restent désespérément scotchés, se contentant de nous présenter de longues minutes de gore pur et dur, de viols, séances de tortures, massacres scabreux, bains de sang et ainsi de suite, dans un gloubi-boulga gerbant et sans intérêt : Martyrs, A l'intérieur, Frontière(s), etc.

Parmi les films récents cités dans vos tops, on constate la présence de plusieurs "métrages" (comme ils disent chez Mad Movies) américains réalisés par un frenchy, Alexandre Aja, aka le fils, rappelons-le, on ne le rappelle jamais assez, d'Alexandre Arcady, le réalisateur de K (si vous vous souvenez de ce film, envoyez-nous un mail à l'adresse à laquelle vous avez adressé votre top, vous gagnerez peut-être un dvd volé du Grand Pardon, si seulement il existe en dvd). Alexandre Aja, considéré par certains comme un des jeunes talents du cinéma d'horreur, est le détenteur d'un CV en or, dont le premier jalon n'est autre que Haute tension, film dont la seule version disponible est en streaming sur le site Mr. Skin car on y voit Cécile de France en train de se "doigter" (le choix de ce mot hideux est voulu), et film qui avait l'originalité stupéfiante de se conclure sur une révélation toute nouvelle : le personnage est schizo ! Et c'était elle en réalité la tueuse quand bien même elle ressemblait à un gros camionneur deux fois plus grand et large que Cécile de France pendant toutes les scènes de massacre qui ont précédé. Au palmarès d'Aja on note aussi un remake et une sorte de reboot américains donc, et tous deux merdiques : La Coline a des yeux et Piranhas 3D. Dans la veine de ces continuels retours vers le passé où les réalisateurs et les producteurs actuels cherchent désespérément les idées qu'ils n'ont pas et s'assurent par la même occasion des succès sans prendre de risques, on pourra aussi déplorer la mode grindhouse, tristement lancée par l'infernal duo Tarantino-Rodriguez, qui consiste à singer des films de série B idéalement nuls à chier tout en caressant le spectateur dans le sens du poil en lui présentant soit ce qu'il connaît déjà, soit ce qu'il n'a pas le privilège de connaître et qui se veut d'un mauvais goût très "cool" (Machete, Planet Terror et cie). Dans le genre on notera une belle exception récemment, The House of the Devil, qui, bien qu'il soit tourné vers le passé, s'inspire de glorieux ancêtres : Polanski et Carpenter, pour proposer un film qui paradoxalement sent le neuf à côté de toutes les redites qu'on nous sert chaque semaine. Ce film est d'ailleurs l'un des produits du cinéma (très) indépendant américain dont on peut souligner qu'il nous réserve parfois des petits films rafraîchissants et osés, qui apparaissent comme autant d'éclaircis au milieu de ce marasme : on pense par exemple à des films comme Session 9, que nous avons déjà salué sur ce blog, mais aussi Pontypool, huis-clos très audacieux qui renoue un peu avec l'esprit des meilleurs films de Carpenter,




Quand ils ne sont pas simplement rendus muets par la conjoncture actuelle et le diktat des studios (on pense à Carpenter), les anciennes gloires de l'horror flick, ces "masters of horror" dont certains ont tâché de s'entre-stimuler via une série ainsi nommée et plutôt pathétique, à savoir Argento, Romero, Craven, Joe Dante et d'autres, sont réduits à se répéter sans cesse dans leur coin. Au point que le prochain film de Romero s’appellera sans doute "Movie of the dead". D'ailleurs Argento vient de sortir Giallo, avec Emmanuelle Seigner s'il vous plaît et Adrien Brody non merci, qui a demandé à ce que son nom soit rayé de l'affiche et qui vient d'intenter un procès en cassation avec à la barre des accusés Dario Argento himself, qui n'a eu de cesse tout au long de l'audience de répéter à son accusateur : "Tu étais d'accord au départ...", et Brody de répondre : "Mais c'est pas contre toi Giallo Argento ! Nous sommes en bons termes, c'est le film qui pose problème, c'est mon nom sur ta jaquette et ma grosse tête sur ton affiche qui me foutent dans la merde, je veux juste ne plus y être". Affaire à suivre. Le cinéaste et son acteur sont encore au tribunal à l'heure où vous lisez ces lignes. Mais pour revenir au sujet, Dario Argento a donc quand même réalisé un film qui s'intitule "Giallo", mot qui, rappelons-le, est le nom d'un genre cinématographique, principalement italien, un genre horrifique qui tend vers le polar, le fantastique et l'érotique pour le dire vite. C'est comme si Nora Ephron, arrivée au bout de son rouleau, réalisait : "Romantic comedy with Meg Ryan", ou si Hayao Miyazaki, qui a fait le tour de son sujet et qui n'en finit plus de nous chier toujours le même dessin animé, sortait "に へのプリンスの子 いそしで ハタが行いました", soit, traduit en français : "Hentaï avec une princesse enfant totoro à poil et un château qui flotte, qui vole et qui nous les brise". Bref, pas grand chose à espérer des vieux de la vieille de l'épouvante, mâchés par le système et éreintés par des exigences financières de plus en plus liberticides, à l'image de John Carpenter lui-même, que l'on peut considérer comme le grand lauréat parfaitement légitime de votre classement, et qui vient, après tant d'années de silence forcé, de réaliser The Ward, un film certes pas honteux mais sans saveur et qui n'arrive pas à la cheville de ce qu'il a pu faire auparavant.

Dans le finalement peu reluisant panel des films d'horreur actuels, on peut considérer quelques exceptions qu'il faudra aller dénicher avec patience en détournant le regard des milliers de sorties américaines décevantes ou carrément affligeantes pour zieuter dans le reste du monde. On a connu un petit renouveau apporté par le cinéma d'horreur asiatique il y a quelques années - dont les étendards Ring et Dark Water, tous deux réalisés par Hideo Nakata, ont parfois reçu les honneurs de vos suffrages -, qui a su foutre les jetons à pas mal de gens entre autres en exploitant puis en popularisant l'imagerie très nippone de la sempiternelle jeune fille fantomatique vêtue de blanc et au visage recouvert par de longs cheveux noirs. Mais cette "nouvelle vague" de l'horreur asiatique s'est un peu essoufflée par la suite, notamment quand un certain nombre de réalisateurs sont allés réaliser les remakes de leur propres films à Hollywood suite au succès critique et public rencontrés chez eux comme en Occident. Une pratique assez désolante, dont Takashi Shimizu est le plus triste exemple vivant : réalisateur japonais de Ju-On et Ju-On 2, il est allé tourner The Grudge, The Grudge 2 puis The Grudge 3 aux States, les mêmes films où des putes américaines remplaçaient les actrices nipponnes d'origine... Toujours est-il qu'à cette éphémère échappée japonaise désormais relativement éteinte succèdent quelques espoirs en Europe, dans des pays plus proches de nous (qui sommes décidément à la traîne avec nos boucheries à ras des pâquerettes ou notre récente purge horrifico-sociale, j'ai nommé Propriété interdite). Parmi ces tentatives de renouvellement plutôt réussies, il faut compter outre-manche des films tels que The Descent, Isolation et Triangle, parangons d'une timide nouvelle vague horrifique britannique qui ne vole pas toujours bien haut mais qui a le mérite de proposer des œuvres plutôt maîtrisées, qui recèlent quelques idées, et qui sont ô combien plus ambitieuses que la majorité des films américains cités précédemment et dont on nous rebat les oreilles. On espère que Christopher Smith (jeune et prolifique réalisateur de Triangle, Creep, Severance ou Black Death), confirmera par la suite le talent qu'on peut pressentir dans certaines de ses créations. Plus récemment, un petit vent de fraîcheur sur le cinéma d'horreur semble provenir des productions nordiques et scandinaves qui, bien qu'elles bercent souvent dans l'humour et n'aient pas encore proposé de vrais chefs d’œuvre, fournissent néanmoins des films d'une certaine originalité tels que Rare Exports ou The Troll Hunter. C'est également de la Suède que nous est parvenu le remarquable Morse, qui est toutefois loin du pur film d'horreur. On pourra aussi trouver une bouffée d'air plus ou moins frais du côté du cinéma de genre espagnol qui, avec des œuvres plus portées vers un certain classicisme, et désormais souvent produites par une vache-à-lait nommée Guillermo Del Toro (auquel on doit l'inégal mais intéressant L’Échine du diable), parvient à régulièrement fournir des films fantastiques d'une qualité clairement au-dessus de la moyenne et qui rencontrent souvent un succès étonnant. On pense d'abord à L'Orphelinat, qui a explosé les records au box office ibérique, mais aussi à d'autres longs métrages horrifiques tels que La Secte sans nom ou Les Yeux de Julia. Ces réalisateurs espagnols, à l'image de Jaume Balaguero, sont ensuite souvent appelés par les studios américains, attirés par leur savoir-faire en la matière, et au passage, leurs films perdent hélas un peu de leur singularité et de leur qualité (Darkness, Fragiles, mais aussi Esther, 28 semaines plus tard, etc...). De sorte que dès qu'un pays se veut le vivier d'une nouvelle génération de réalisateurs de films de genre plus ou moins inspirés, Hollywood met le grappin dessus pour standardiser des œuvres dont les producteurs américains avaient justement aimé l'originalité... La volonté de réaliser des films différents et plus intelligents que la moyenne est ainsi rapidement escamotée et c'est peut-être une autre cause à la disette que semble traverser actuellement le cinéma d'horreur. Difficile en effet de citer de jeunes réalisateurs de films de genre prometteurs et dont on attend les prochaines sorties avec envie. A part peut-être Darren Aronofsky, dont on aimerait qu'il réalise un pur film d'horreur (ce qui est loin d'être improbable après Black Swan et étant donné les influences qui l'inspirent, Polanski et Cronenberg en tête), car il ne fait aucun doute qu'il saurait ouvrir le genre et le dépasser, or c'est souvent quand ce type d'ouverture se produit que le genre horrifique permet de grandes réussites, comme nous le constatons avec certains des grands fleurons du genre que vous avez plébiscités (à l'image de Shining, réalisé par un cinéaste de l'ouverture par excellence, ouvert en particulier à tous les genres, et qui trône fièrement sur le classement), dont nous allons essayer de parler, tout en nous penchant sur d'autres films que nous aimons tout particulièrement, bien qu'ils ne soient parfois pas parvenus à se hisser en haut de vos préférences collectives.



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Après ce petit bilan et ce bref état des lieux du cinéma d'horreur (observé de notre point de vue personnel et subjectif), nous allons vous parler du cinéaste que vous avez le plus aimé, et à juste titre, John Carpenter (cité quatre fois dans le classement !), LE cinéaste du genre, que nous aimons autant que vous ; puis d'un autre réalisateur moins immédiatement apparenté au film d'horreur mais qui en a réalisé quatre et de très très fameux, Roman Polanski :


JOHN CARPENTER, LE MAÎTRE DE L’HORREUR
par Félix


Ce sous-titre peut paraître bidon, mais votre top sonne comme un plébiscite, et il n’y a rien d’étonnant à cela. Qui d’autre ? Qui d’autre que John Carpenter pourrait être affublé d’un tel titre honorifique ? Quatre fois présent dans le top 20, il est aussi celui dont vous avez cité le plus de films différents. Logique, du coup, de consacrer une partie de notre article à ce cinéaste unique.

Aux USA, c’est un raté ; en Angleterre, un réalisateur de films d’horreur ; en Allemagne, un cinéaste ; en France, un auteur. John Carpenter établit souvent ce constat empreint d’amertume en introduction de chacune de ses interviews, avec un petit sourire en coin qui trahit le fait qu’il semble peut-être aussi se contenter de cette situation, de ce statut de cinéaste maudit. Ça doit effectivement lui plaire de faire partie de ces nombreux artistes mésestimés dans leurs propres pays, l’Amérique, à l’image d’écrivains comme Poe ou Lovecraft, pour lesquels il voue une admiration sans limite plus ou moins perceptible dans ses œuvres.

Un raté, un réalisateur de films d’horreur, un cinéaste et un auteur, John Carpenter est tout ça à la fois. D’abord un raté, parce que ses succès furent assez rares, ses désillusions nombreuses, et ses films ne sont pas tous des réussites. Mais ce sont presque toujours ses films, et c’est peut-être déjà l’essentiel. Carpenter, c’est une patte, une signature, un style immédiatement reconnaissable qui fut à son apogée de la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 90. Il a souvent su faire preuve d’une ambition portée par un talent qui dépasse le genre dans lequel il a choisi d’officier par simple amour, parce que ses premiers émois cinématographiques et donc son envie même de devenir cinéaste sont nés des premiers films qu’il a vus, et qui étaient, d’une façon ou d’une autre, des films dits « de genre » : son film culte n’est autre que Rio Bravo (le western par excellence), et celui qui l’a peut-être le plus marqué dans sa jeunesse est Forbidden Planet (le film de science-fiction par excellence, pourrait-on aussi dire). Il est le réalisateur qui a su élever et transcender le genre. John Carpenter jouit aujourd’hui d’un statut enviable de cinéaste culte dont la plupart des films ont, avec le temps, gagné le même statut. Les meilleurs exemples sont The Thing, Big Trouble in Little China et They Live, qui ont tous les trois été reconnus très tard. Ces films ont bénéficié de belles éditions DVD qui se sont très bien vendues, alors qu’ils ont tous été de cinglants échecs à leurs sorties en salle deux dizaines d’années plus tôt. Il est amusant, en ce sens, de voir apparaître L’Antre de la folie en très bonne position dans le top, ce film fascinant qui semble à son tour prendre de la valeur avec l’âge et qui est le plus bel hommage cinématographique adressé à HPL.

Chez nous, sur Il a osé !, Carpenter est un méga pote, en très bonne place dans notre Hall of Fame personnel ! On l’aime pour la personne très attachante et passionnante qu'il semble être, ce qui est décelable dans ses interviews, les commentaires audio croustillants qu'il a fait sur la plupart de ses films pour les besoins de ces fameuses éditions DVDs, ou même de ses tweets sympathiques. Et, comme vous, nous l'aimons évidemment pour des films comme The Thing ou Halloween, deux chefs d’œuvre de l’horreur. L'ironie du sort veut que le premier, huis-clos glacial et parano traversé par les plus tarés effets spéciaux jamais réalisés, soit déjà un remake d'un film de 1951, The Thing from another world, réalisé par Christian Nyby et Howard Hawks ; mais The Thing est aussi le parfait exemple d'un remake qui transcende et fait oublier le film original (rien à voir, sans doute, avec le film récemment sorti, profitant de la renommée acquise au fil des ans par le classique de Carpenter). Quant au second, on risque de vous en reparler très bientôt dans le cadre d'une critique toute personnelle car il s'agit, ni plus ni moins, du film qui a fait aimer tout particulièrement le cinéma fantastique et d'horreur à l'un de vos deux serviteurs (Félix). Le brillant They Live est un autre de nos chouchous, mais se rapprochant davantage de la satire sociale que de l'horreur pure, il est tout à fait logique qu'il ne se soit pas retrouvé dans votre top et qu'on ne fasse là que mentionner la belle place qu'il occupe dans nos préférences personnelles.

En avant-dernière place de votre top 20 apparaît aussi Prince des Ténèbres, le film qui, avec The Thing et L'Antre de la folie, complète ce que Big John appelle lui-même sa "trilogie de l'Apocalypse". Dégoûté des échecs successifs de ses précédents films, tous incompris et descendus en flèche à leurs sorties, Carpenter décida de tourner un long métrage à petit budget et de revenir à l'essentiel. Il coinça une bande de scientifiques et un prêtre (incarné par son ami, le regretté Donald Pleasance) dans une vieille église pourrie de la banlieue de LA, les obligeant à veiller sur le retour d'une menace indicible, le mal ultime. Un pitch minimaliste qui est simplement l'occasion pour Carpenter de faire étalage de toute sa maîtrise dans la mise en place d'une tension allant crescendo, vers un final des plus pessimistes, et où la plus démesurée des ambitions (c'est à la fin du monde que l'on assiste - comme dans tous les autres films de cette trilogie) côtoie encore les moyens les plus rudimentaires, à nouveau magnifiés et sublimés par son talent. On pense par exemple à la musique du film, qui est là encore un modèle du genre, d'un style inimitable (des amis spécialistes ont déjà très bien décrit son art en la matière). Ce film traite aussi du thème clé de la filmographie de Big John, celui de la contagion du mal et de la folie.

Prenons enfin l'exemple de The Fog, un Carpenter "mineur", coincé entre Halloween et New York 1997, mais qui eut également droit à un remake de la pire espèce récemment. La scène d'ouverture du film, où un vieux pêcheur raconte des histories morbides à une bande de jeunes réunie autour d'un feu de camp, est l'occasion d'illustrer les deux grands types d'histoires horrifiques chères à Carpenter : le mal peut venir de l'extérieur, de l'obscurité invisible aux abords du feu, ou, pire encore, il est en chacun de nous, il bout dans chaque personne présente autour du feu. Dans cette introduction sublime et forcément captivante, Carpenter n'est autre que ce vieux pêcheur qui s'amuse à nous foutre les j'tons, en mêlant le plus souvent ces deux idées qui lui sont chères, pour rendre l'angoisse permanente, toujours avec la manière et avec sérieux, mais surtout, avec un plaisir très communicatif. L'histoire de The Fog, celle de ces fantômes vengeurs avançant dans un brouillard épais et redoutablement cinégénique, est par ailleurs plutôt fameuse car joliment vieillotte : on a l'impression qu'il s'agit de l'adaptation d'une nouvelle de Poe, Lovecraft, Machen, ce genre d'auteurs, ou d'une vieille légende. Il y a une scène sur laquelle nous aimerons revenir, car elle symbolise toute la grandeur que peut atteindre le cinéma de John Carpenter. Dans cette scène située au début du film, nous voyons un petit garçon courir sur la plage et trouver, amené par les vagues, un morceau du bateau au centre du terrifiant secret vieux de 100 ans que renferme le petit village côtier où il habite ; il le ramène ensuite chez lui pour le montrer fièrement à sa maman, sans savoir de quoi il s'agit. C'est peut-être bête mais c'est dans ces détails que résident l'essentiel et le plus précieux d'une histoire terrifiante. Ici on s'imagine ensuite pouvoir faire ce genre de découvertes, on se dit qu'il doit exister partout des secrets terribles qui se cachent dans le moindre objet ancien retrouvé, etc. C'est le genre de détails qui, quand il est mis en scène avec tant de maîtrise, vient souffler tout doucement sur les braises parfois endormies de notre imagination macabre ; et c'est ce qui fait le charme et l'attrait des meilleures histoires fantastiques. Ça stimule énormément l'imagination. Et c'est là tout l'art de John Carpenter, dont les films, débordant d'images marquantes, ne peuvent plus jamais quitter notre imaginaire quand on les a vus, comme un délicieux poison qui nous dépayse avant de nous effrayer.

On ne peut que espérer que John Carpenter retrouve l'inspiration et l'énergie qui l'animaient par le passé pour nous proposer à nouveau quelques chefs d’œuvre du genre. Un genre qu'il a, dans tous les cas, déjà marqué de son empreinte, reconnaissable entre toutes.



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ROMAN POLANSKI, LA PEUR AU VENTRE
par Rémi



Roman Polanski n'a pas été particulièrement mis en avant par les votes de nos chers lecteurs (si ce n'est pour son film peut-être le plus célèbre, en tout cas le plus adoré, j'ai nommé Rosemary's baby), il est pourtant l'auteur d'une superbe trilogie horrifique (Répulsion, Rosemary's baby et Le Locataire) ainsi que d'un grand film d'horreur teinté de comédie burlesque, voire empreint d'une forte volonté de to-urner le genre en dérision, ce genre tant aimé par le cinéaste. Réalisé en 1967, Le Bal des vampires est un bel objet, très finement stylisé et qui témoigne de tout l'amour de son réalisateur pour les films d'horreur. La première image qui revient en mémoire quand on songe à ce film, c'est sans doute celle d'une sublime rousse à belle poitrine convoitée par un vampire aux dents longues… On se rappellera indéfiniment de feu la sublime épouse de Polanski dans ce film, Sharon Tate, notamment dans la fameuse scène du bain… Après avoir dirigé les soeurs Deneuve/Dorléac dans Cul-de-sac et Répulsion, le cinéaste confirmait alors son goût très sûr pour les très belles femmes (même si son goût moins sûr pour les très jeunes femmes l'aura par la suite foutu dans la grooooosse mouise). En outre Le Bal des vampires reste l'un des rares cas de parodie réussie du film d'horreur, quand bien même il n'est pas ce qu'on peut appeler une pure parodie, contrairement à l'hilarant Frankenstein Junior de Mel Brooks qui, avec un Gene Wilder en très grande forme, reste LA référence en matière de parodie horrifique.

Aujourd'hui la pratique consistant à faire de l'humour sur le dos du cinéma de genre a fait florès dans des films pathétiquement ironiques (Scream 4…), quand il ne s'agit pas de simples parodies lourdes à mourir de ces mêmes films déjà écrits au second degré, qui nous inondent de leur bêtise lourdingue et qui ne sont produites que dans le but d'amasser toujours plus de pognon sur le dos des œuvres populaires dont ils se moquent et qui avaient déjà ramassé de gros pacsons de blé avant eux (Scary Movie est l'exemple type). Mais il faut noter une belle exception récemment : le film Tucker & Dale Vs Evil, qui a redonné de l'intérêt à la parodie horrifique en se révélant une vraie réussite par sa volonté de constituer un film à part entière, et non une simple suite sans queue ni tête de sketches huileux et de clins d’œil miteux à des films à succès.

Le Bal des vampires affichait déjà en son temps la volonté d'être un vrai film d'horreur réalisé avec application et talent avant d'être une simple pochade, ce dans quoi le film ne tombe jamais. Il parvient en somme à être la chose et sa parodie, l'objet d'art sérieux et foncièrement travaillé et sa propre tournure ironique au second degré. Réputé pour être l'un des chefs-d'œuvre de Polanski, Le Bal des vampires est un film de qualité, empreint certes de quelques défauts et manquant peut-être parfois d'efficacité, il n'en est pas moins excellent et, s'il gagne sans doute à être découvert enfant, il s'apprécie cependant à tout âge pour de nouvelles raisons. Le film a parfois le cul entre deux chaises, oscillant entre la virtuosité chaplinesque de certains gags éminemment visuels (voir la course en rond du personnage incarné par Polanski lui-même dans la cour intérieure de l'auberge), et un humour potache un peu plus balourd par moments, mais avoir le cul entre deux chaises n'est pas forcément un défaut quand le cul appartient à un réalisateur de talent. Pour prendre un autre exemple, je ne citerais qu'Arthur Penn et son Little Big Man, avec l'inénarrable Dustin Hoffman, qui réussissait le prodige d'être à la fois une comédie pleine d'humour et de dérision et un film sérieux, sur l'Histoire des Indiens d'Amérique, réalisé avec conviction et dressant un constat terrible avec une violence nécessaire. Le Bal des vampires assume avec une même bravoure sa double tonalité et fait le grand-écart entre la beauté mémorable de certaines scènes rendues fascinantes par leurs seules qualités formelles, et de longues séquences plus sérieuses, hésitant peut-être entre la parodie grotesque et la très (trop ?) longue exploration sérieuse des stéréotypes d'un genre plus que balisé. Le risque était grand d'allier hommage sincère et passionné au film d'épouvante et appropriation semi-comique de ses codes les plus appréciés, mais Polanski s'en tire bien avec ce film devenu un classique avant tout très plaisant et témoignant d'un amour du cinéma plus que magnifiquement partagé.



Mais au-delà de cette belle œuvre presque naïve, et touchante par cette naïveté même, Roman Polanski a réalisé trois grands films d'horreur qui composent en fin de compte une véritable trilogie cohérente et d'une grande richesse, dont la constante thématique pourrait être résumée en des termes comme "horreur urbaine". Avec Répulsion (1965), son deuxième film, Polanski entame ce qui sera donc sa trilogie informelle de l'horreur ayant pour ambition, dans le sillage d'Hitchcock entre autres, de déplacer l'horreur en ville, et si possible de jour. Ce premier film d'horreur, avec Catherine Deneuve dans le rôle principal, racontait l'histoire d'une jeune femme étrange passant un week-end seule dans l'appartement de sa sœur et gagnée peu à peu par la folie, au point de commettre un meurtre de sang froid. Inutile de préciser que Polanski est l'un des plus grands cinéastes de la folie paranoïaque et dans ce film comme dans les deux autres de la trilogie, Rosemary's baby (1968) et Le Locataire (1976), il n'aura eu de cesse de mettre en scène avec un talent inouïe la folie de la persécution de ses personnages de citadins harcelés chez eux, terrifiés par la seule idée d'intrusion et de viol. Quand on sait ce qu'a vécu l'épouse du cinéaste, et actrice du Bal des vampires, Sharon Tate, massacrée par la "Famille" de Charles Manson alors qu'elle était enceinte, l'obsession de Polanski pour la terreur de la violation de domicile et pour le viol tout court prend un triste tour ironique… Toujours est-il que ce sont là les thèmes de prédilection du cinéaste, exploités avec brio dans cette trilogie géniale qui trouva son point d'acmé dans Rosemary's baby, sans doute le plus riche et le plus efficace des trois films, qui remporta un fier succès populaire et fut nommé aux Oscars.


C'est ainsi en pleine gloire que Polanski est frappé par la terrible mort de son épouse, après quoi il met un certain temps avant de revenir à ses démons avec Le Locataire, dont il incarne lui-même le héros, un jeune polonais investissant un appartement au passé douteux et victime, encore une fois, de voisins inquiétants. Ce film quant à lui ne rencontra pas le succès escompté, bien qu'il fut reconnu à sa juste et grande valeur avec le temps. Après ça Polanski a rencontré de nouveaux fours commerciaux, notamment avec le populaire et somme toute excellent Pirates, puis la consécration est venue en 2002 avec la palme d'or du Pianiste. Depuis ce grand film historique et quasiment autobiographique, le cinéaste a tourné un très sobre Oliver Twist, puis le décevant The Ghost Writer, et bientôt paraîtra son nouveau film, Carnage, une comédie dramatique apparemment sans grande ambition mais avec un casting quatre étoiles. Polanski n'est plus vraiment revenu à ce cinéma d'horreur qu'il avait si bien investi, même s'il a réalisé avec un bonheur inégal quelques autres films plus ou moins sombres et angoissants, dans une veine plus proche du thriller, et notamment un huis-clos terrible, l'excellent La Jeune fille et la mort. Rien que pour Rosemary's baby, que l'on peut considérer comme le chef-d'oeuvre de Polanski, film absolument brillant, avec Mia Farrow et John Cassavetes dans les rôles principaux, qui racontait la psychose d'une future maman bien décidée à protéger son nourrisson convoité par des voisins membres d'une secte de sorciers satanistes, et qui se finissait sur une note terrible, dans une scène capable de susciter dans l'esprit des spectateurs une image horrible pourtant absente du film, rien que pour ça, Polanski peut sans conteste être considéré comme un des plus grands cinéastes de l'horreur, mais ce serait oublier que ce film s'inscrit dans une trilogie constituée de trois variations sur un même thème absolument remarquables de bout en bout, qui a proposé une vision bien particulière du film d'horreur, des thématiques passionnantes retravaillées avec ambition et inspiration - dont la principale n'est autre que la psychose légitime ou non de l'autre, considéré comme une menace, un rapace dévoyé venu dévorer les brebis égarées -, et qui nous a surtout offert des images inoubliables à jamais terrifiantes. Ces œuvres auront marqué à tout jamais leurs spectateurs et influencé nombre de réalisateurs, de David Lynch à Darren Aronofsky. Si l'on ajoute à ces trois grands films le non moins grand Bal des vampires, il n'y a plus grand chose à ajouter pour affirmer que Roman Polanski est un des grands cinéastes de l'horreur et qu'il en a fourni quelques uns des plus beaux spécimens. Espérons qu'il reviendra un jour au genre pour nous régaler à nouveau de son savoir-faire sans pareil. Sur Il a osé!, nous aimons passionnément bon nombre de films du cinéaste, et en premier lieu ceux que nous avons résumés ici, aussi lui consacrerons-nous un dossier complet à la fin du mois de novembre, le rendez-vous est pris !


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Voila pour nos petits portraits succincts de ces cinéastes que nous aimons tant. Place désormais à quelques critiques de films d'horreur que nous apprécions particulièrement, parmi lesquels certains que vous avez sollicités par vos votes, d'autres qui n'ont pas forcément reçu vos honneurs mais que nous avons le désir de mettre en avant, bref voici une très libre sélection de films d'horreur de qualité que nous vous recommandons en cet heureux jour d'Halloween :


L'Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel (1956)
par Félix

Elle est quand même assez bizarre cette histoire de cosses géantes venues d'ailleurs qui se mettent à reproduire les êtres humains à l'identique pendant leur sommeil pour mieux les remplacer par des individus dénués de toute émotion, vous trouvez pas ? Aussi simple que bizarre, cette histoire inventée par Jack Finney semble aussi pouvoir se décliner à l'infini, pour mieux se réadapter à différents contextes tout en conservant son potentiel horrifique. Elle a ainsi connu de nombreuses adaptations. La première, celle réalisée par Don Siegel en 1956 et dont le titre français est d’une fascinante absurdité (L’Invasion des profanateurs de sépultures) est de toute évidence la plus réussie. En nous contant une histoire diablement efficace aux résonances historiques passionnantes (on est en pleine Guerre Froide et le personnage principal du film s'appelle McCarthy), Don Siegel nous livre un film d'horreur et de SF paranoïaque très en avance sur son temps, mené tambour battant et ponctué par des scènes tout simplement géniales. Son film est un pur régal à découvrir, encore aujourd'hui, et même pris en dehors de son contexte, même en ignorant celui-ci totalement, et c'est là sa grande force, car il s’agit avant tout d’un véritable chef d’œuvre du genre. Invasion of the Body Snatchers nous propose aussi une romance qui fonctionne très bien entre un couple de personnages se détachant largement, par quelques détails bien sentis, des caricatures hantant la plupart des films d'horreur de cette époque. Le but était en effet de rendre ces personnages plus humains, pour mieux souligner pendant la majeure partie du film leur différence avec ces envahisseurs vides de toutes émotions. Les scènes où naît leur amour sont parmi les plus savoureuses du film. Que dire de celle où notre héros s'empare de l'élue de son cœur pendant son sommeil, la portant dans ses bras pour l'éloigner des cosses, descendant les escaliers et l'amenant vers sa voiture dans une succession de plans sublimes, d'un noir et blanc magnifique, soulignant un jeu d'ombres prodigieux. Dans ce passage comme dans d'autres, la tension sexuelle entre les deux protagonistes est palpable, et ce notamment grâce au charme divin de l'actrice Dana Wynter, grâce à son regard de femme fatale terriblement attirant et proche, paradoxalement, de ceux des extra-terrestres dénués d'émotion qu'il faut fuir à tout prix.

En 1978, Philip Kaufman s’est attelé à une nouvelle adaptation de l’histoire de Jack Finney. Un film hautement recommandable là encore, un véritable thriller horrifique parano d’une noirceur rare que l’on ne pourrait plus jamais revoir dans un film américain. Reprenant la fin pessimiste qui n’avait pas été acceptée pour la première version de Don Siegel, Philip Kaufman nous entraîne vers un point de non-retour dans une atmosphère de plus en plus lourde et irrespirable. Ce remake génial du film de Don Siegel est porté par un casting impeccable où se croisent les remarquables Donald Sutherland, Brooke Adams, Jeff Goldblum et Leonard Nimoy. Philip Kaufman insiste brillamment sur la bizarrerie physique de ses acteurs, la rendant tour à tour naturelle ou étrangère, profondément humaine ou terriblement inquiétante. Un film souffrant peut-être de quelques petites longueurs, mais néanmoins excellent, et à redécouvrir absolument. Quelques années plus tard, en 1993, Abel Ferrara s’est aussi risqué à une nouvelle adaptation de ce classique de la science-fiction, avec hélas beaucoup moins de bonheur et d'inspiration. Et tout récemment, on a touché le fond, avec The Invasion, le premier film hollywoodien du réalisateur allemand Oliver Hirschbiegel, dont le seul intérêt était de nous laisser voir une Nicole Kidman encore toute pimpante déambuler en pyjus blanc transparent…


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Les yeux sans visage de Georges Franju (1959)
par Rémi

Les Yeux sans visage est un film d'horreur à condition que l'on accepte le terme dans son sens le plus large. Filmant dans un noir et blanc extrêmement beau, qui participe à l'élaboration d'une ambiance tendue et inquiétante, Franju nous raconte l'histoire, pour résumer - car j'hésite presque à en dire ne serait-ce qu'un mot qui risquerait de gâcher le plaisir à ceux qui doivent encore le découvrir - d'un homme qui va tout faire, et il est prêt à tout, pour redonner un visage à sa fille défigurée dans un accident de voiture. Le générique d'ouverture plante merveilleusement le décor tandis que les phares d'un véhicule balayent le côté de la route sur une musique foraine grinçante bien typique des films d'épouvantes d'antan. Puis la conductrice apparemment angoissée (jouée par l'effrayante Alida Valli, déjà effrayante dans Le Procès Paradine d'Hitchcock, et effrayante aussi dans le Senso de Visconti, mais là c'était pas voulu... cette femme faisait peur, disons-le), regarde dans son rétroviseur un corps assis et balloté par les chaos du sentier, dont le visage est dissimulé par un chapeau et qui fout d'ores et déjà les glandes au spectateur. C'est bien un film "d'horreur" que nous regardons mais qui fait moins peur qu'il ne met terriblement et délicieusement mal à l'aise, physiquement, notamment avec la séquence de l'opération, très osée (Nip Tuck peut aller se rhabiller, et se faire enculer par la même occasion, série de merde), mais psychologiquement aussi, car nous sommes en porte-à-faux devant la fille du chirurgien, qui accepte de voir son père aller trop loin pour lui redonner une identité… Le film, d'une maîtrise absolu, passionnant à suivre et envoûtant à plus d'un égard, est bourré d'images obsédantes (ces plans sur la fille quand elle porte son masque, qui a sans doute inspiré celui du tueur d'Halloween), et interprété à merveille par Pierre Brasseur, son fiston Claude, et Edith Scob entre autres.

Découvrir ce film après avoir vu La Piel que habito, qui s'en est largement et très intelligemment servi, est particulièrement intéressant, car l'on reconnaît petit à petit les éléments repris par Almodovar (la présentation du personnage principal lors d'un colloque où il expose ses avancées scientifiques, le fameux escalier rectangulaire, etc.). Les deux films ont beaucoup de points communs, même s'ils divergent tout de même. Au rang des similitudes, comme dans le film d'Almodovar, il y a un moment où l'on se demande qui l'on aimerait voir triompher au terme de l'histoire et au bout de l'enquête qui la rythme. Ce n'est pas comme chez Hitchcock, où on sait pour qui on se positionne, ou pour qui le maître nous positionne (pour le criminel en général), là on se le demande bel et bien et il est bien difficile de trancher.

Le final est très judicieux car il ouvre à tout un imaginaire d'une bien belle façon. La décharge de violence cède rapidement le pas à une image digne d'un conte pour enfants, un conte effrayant dont l'héroïne sans identité s'enfonce lentement au cœur de la forêt, dans le royaume animal, avec sa gestuelle de marionnette fluidement articulée, sans que l'on puisse deviner ce qui va lui arriver, de sorte que le film laisse libre cours aux spéculations imaginatives du spectateur et donc à une dimension fantastique bienvenue qui prend le pas sur l'horrible réalité chirurgicale qui a précédé, pour conclure un film d'horreur particulier et superbe, qui redonne peut-être un sens à la notion galvaudée de "beauté tranchante".


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Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (1974)
par Félix

En très bonne place dans votre top figure un film connu de tous mais sur lequel nous aimerions bien revenir, j'ai nommé The Texas Chainsaw Massacre aka le film phare de Tobe Hooper. Pourquoi y revenir ? Pour rappeler à quel point ce film est important dans l'histoire du cinéma d'horreur et pour chasser les idées reçues. Massacre à la tronçonneuse est en effet annonciateur de tout un tas de films qui ont cherché à s'inspirer de sa force, pensant qu'elle résidait surtout dans le côté "inspiré de faits réels", alors qu'elle n'est pas là, mais bien dans le génie de Tobe Hooper et dans la façon qu'il a choisie de mettre en scène cette famille de dégénérés. Ce qu'il y a d'un peu triste, c'est que ce film est doté d'une réputation très fausse, car il ne s'agit pas d'un film gore rempli de scènes visuellement dégoutantes comme peut logiquement le laisser imaginer son titre tapageur. Pas de bains de sang, pas d'explosions gores à l'écran, non, rien de tel, mais plutôt une débauche de folie filmée de façon quasi documentaire par un forcené. Une débauche qui culmine dans le dernier tiers du film, où nous assistons à l'un des repas de famille les plus atroces jamais filmé, pour finir en apothéose, sur une image finale qui restera forcément imprimée sur vos rétines : celle d'un malade travesti, dansant sur la musique de son arme favorite, l'une des plus obsédante du cinéma d'horreur, éclairé par un soleil orange annonciateur d'un nouveau jour de cauchemar.

Malgré sa réputation encombrante et le fait que tout le monde connaisse forcément ce film avant de l'avoir vu, Massacre à la tronçonneuse ne déçoit jamais. Sans doute animé par une rage et une détermination peu communes, Tobe Hooper signait là une œuvre profondément dérangeante, férocement engagée et d'une horreur rarement égalée. Le film de Tobe Hooper, son seul chef d’œuvre, est un de ces rares classiques du cinéma d'horreur américain des années 70-80 qui n'a pas pris une ride et qui conserve aujourd'hui toute sa force.


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Les Innocents de Jack Clayton (1961)
Par Rémi

Absent du classement, Les Innocents, film britannique de Jack Clayton avec Deborah Kerr, adapté d'une nouvelle d'Henry James par William Archibald et Truman Capote, est un excellent film d'horreur, qui peine peut-être à s'imposer au moment d'un tel bilan en raison de sa forte dimension non seulement fantastique mais surtout psychologique, qui tend possiblement à l'éloigner en substance d'un pur film du genre. Et pourtant il baigne complètement dans l'univers du film d'horreur et joue superbement de toutes ses composantes les plus marquées en nous racontant l'histoire d'une jeune institutrice de la fin du XIXème siècle engagée pour s'occuper de deux enfants orphelins vivant dans un manoir immense à la campagne. D'abord ravie de découvrir ces deux charmants enfants, le petit Miles et la petite Flora, Miss Giddens est vite troublée par l'atmosphère étrange des lieux et par le comportement inquiétant de ses petits protégés, dont elle finira par comprendre qu'ils sont en réalité possédés par l'esprit de deux fantômes, ceux de l'ancienne gouvernante et du valet, autrefois amants, morts dans des circonstances tragiques. Les apparitions successives de ce couple fantomatique sont particulièrement frappantes, qu'ils s'agisse du valet qui se présente au devant de Miss Giddens derrière la porte vitrée du manoir, ou de la gouvernante, apparaissant debout dans les hautes herbes près du lac. Ces images ont de quoi mettre très mal à l'aise et le film use par ailleurs abondamment des ressorts horrifiques les plus célèbres (grincements de portes, murmures dans le vide, cris stridents, grondements du tonnerre, etc.), notamment dans une très longue et très belle séquence où l'héroïne parcourt le manoir en quête de réponses, se retournant sur elle-même comme une danseuse dans un plan en plongée verticale d'une grande beauté, harcelée par ces présences qui se manifestent de plus en plus lourdement jusqu'à atteindre une cacophonie assourdissante.

Tourné dans un noir et blanc qui renforce les oppositions et augmente l'obscurité du scénario, le film présente de nombreux plans assez magnifiques, tout en profondeur de champ, où les visages, également nets, se détachent sur plusieurs niveaux de réalité. Au rayon de l'élégance cinématographique il faut noter une séquence onirique de très haute volée. La musique est également envoûtante, basée sur une berceuse que la petite fille chantonne de façon très inquiétante. Les deux jeunes acteurs - et surtout le petit garçon - sont prodigieux. A propos des enfants, il faut rappeler que ce film a massivement inspiré Alejandro Amenabar pour le film Les Autres (il y a cette réplique géniale prononcée par Deborah Kerr en réponse à l'enfant qui lui dit : "Nous avons toute la maison rien que pour nous ! - Plus ou moins, il y a nous et il y a... les autres."), dont nous vous avions déjà parlé, qui est l'un des derniers grands films d'horreur américains en date, soit dit en passant, et qui a su tirer profit des éléments en présence dans Les Innocents sans pour autant appuyer ses références et sans refaire le même film. Pour revenir à Jack Clayton, le cinéaste utilise savamment le monde de l'enfance pour lui donner un tour suspect (la berceuse donc, mais aussi les cachotteries, les jeux cruels, et ainsi de suite). C'est dans la relation entre Miss Giddens et le petit Miles que se joue sans doute tout le film, dès le moment où ce dernier, après avoir sciemment foutu les foies à son institutrice, l'embrasse longuement sur la bouche pour lui souhaiter bonne nuit, possédé je le rappelle par l'esprit d'un valet "beau et hideux à la fois" qu'on nous a présenté comme jadis ivrogne et violent. Ce baiser est terriblement gênant à regarder, et plus encore par la façon dont le réalisateur focalise ensuite sur les lèvres ouvertes de la jeune institutrice dévote, surprise et contrainte d'abdiquer, réduite à accepter le geste par amour pour l'enfant manipulé. Certains diront qu'elle est alors soumise à la tentation diabolique et que le film s'emploie à représenter sa frustration face au plaisir charnel… Difficile d'avoir cette interprétation de la scène et du plan au moment où on l'observe, difficile en fait de se ranger derrière cette analyse intéressante mais sans doute un peu poussive. La fin du film, d'une ambiguïté totale, a de quoi surprendre encore plus et achève de susciter le désir de rationalisation du spectateur, et puisqu'il est de toute évidence interdit d'en dévoiler le contenu, contentons-nous de dire qu'elle a de quoi laisser pantois par son pessimisme terrible, et que si elle ouvre bel et bien à toutes les interprétations, il est peut-être encore préférable de ne pas en choisir une définitive, car le film n'en sera que plus mystérieux et plus beau encore.


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Carnival of Souls de Herk Harvey (1962)
par Félix

Référence avouée de cinéastes aussi divers que David Lynch, Claude Chabrol, Tim Burton, George Romero ou John Carpenter, Carnival of Souls est une petite pépite du cinéma d’épouvante et le seul long métrage de son réalisateur Herk Harvey. Son histoire est des plus minimalistes : après un accident de voiture dont elle est la seule rescapée, une jeune femme décide de changer de vie et de s'installer dans une nouvelle ville, mais elle est très vite en proie à de terribles visions. Inutile de dire qu’aujourd’hui, après la sortie de quelques films à succès aux twists désormais connus de tous, on aura tôt fait d'échafauder un scénario expliquant de façon tout fait rationnelle le pourquoi du comment. Peut-être avons-nous ce réflexe parce que nous recherchons des repères devant ce film troublant, car en réalité Herk Harvey ne donne pas d'explication claire et l'intérêt principal de son œuvre ne réside certainement pas dans son scénario et sa capacité à surprendre. Non, loin de là. Ce qui fait le charme de ce film devenu culte, c'est l'ambiance unique que le cinéaste parvient à mettre en place à partir de trois fois rien, le sentiment de malaise diffus qu'il entretient du début à la fin. Ce sentiment culmine lors de scènes magnifiques, d'une poésie rare et précieuse, comme celle où l'héroïne, plongée dans un silence oppressant, devient invisible au monde qui l'entoure et erre désespérément comme une âme damnée, pour n'être rappelée à la réalité que par le chant d'un oiseau. Comment aussi ne pas évoquer le climax final qui se déroule dans le Saltair Pavilion, un parc d'attraction en bord de lac offrant un décor surréaliste, comme coincé entre deux mondes, à l'image de la belle Candace Hilligoss, où les fantômes entraînent son personnage dans une ultime danse macabre. On ne peut donc que vous conseiller ce film au charme désuet et à la fois infiniment moderne, qui eut une influence considérable sur le cinéma fantastique.


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Rendez-vous avec la peur de Jacques Tourneur (1957)
par Félix

Si vous avez hissé La Féline à la 17ème place de votre classement, permettez-nous de vous dire quelques mots d’un autre film de Jacques Tourneur : Rendez-vous avec la peur aka Night of the Demon. Un professeur tout ce qu'il y a de plus rationnel enquête sur la disparition d'un collègue qui dénonçait les pratiques démonologiques d'un docteur, une sorte de gourou illuminé. Ce dernier, pour se débarrasser du professeur et démontrer tous ses pouvoirs, lui remet un parchemin qui contient une malédiction ne lui laissant plus que trois jours à vivre...

Rendez-vous avec la peur est un classique du cinéma d'horreur des années 50. Un pur régal à découvrir pour les amateurs, réalisé par un spécialiste en la matière, un cinéaste alors en pleine maîtrise de son art. On appréciera tout particulièrement le héros du film incarné par le dandy Dana Andrews, un personnage assez amusant car plus skeptic que lui, tu meurs. On le suit avec grand plaisir en train de mener sa petite enquête, d'abord avec une certaine légèreté, puis en réalisant progressivement l'horreur de sa situation. Devant ce chef d’œuvre du genre, on pourra simplement regretter les quelques gros plans sur le démon du titre original, imposés à Jacques Tourneur par les studios : son apparence assez risible désamorce un peu le suspense construit avec minutie par le réalisateur franco-américain, mais cela participe néanmoins au charme parfois suranné de l'ensemble. L'idée de la malédiction contenue en un objet dont on doit se débarrasser à tout prix est un ressort scénaristique simplissime mais brillant, qui était déjà présent dans le formidable film La Main du diable de Maurice Tourneur, fleuron méconnu du cinéma fantastique français. Son fils Jacques exploite ici cette idée à la perfection lors d'un final époustouflant et terriblement jouissif. A noter que cette idée fut également reprise et traînée dans la boue par Sam Raimi dans Jusqu’en Enfer, un film abject qui doit beaucoup au classique de Jacques Tourneur.

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Kwaïdan de Masaki Kobayashi (1964)
par Félix

Les tops 10 que l'on a reçus nous ont démontré qu'il existe chez vous un intérêt non négligeable pour le cinéma d'horreur asiatique. Ring, Dark Water et quelques autres films ont en effet été cités à plus d'une reprise. Rien de plus normal étant donné la qualité de ces films. Ainsi, il nous semble nécessaire de vous conseiller la vision de Kwaïdan, l'un des chefs d’œuvre de Masaki Kobayashi. Il s'agit d'une anthologie d'histoires fantastiques issues du folklore traditionnel japonais, comprenant donc quatre courts films différents, d'une durée totale de plus de 3h. On pourrait donc parler de "film à sketchs", comme le cinéma d'horreur en produit régulièrement, mais cette expression ne semble pas du tout rendre hommage à l’œuvre de Kobayashi.

Chacune de ces histoires se déroule dans le Japon médiéval et nous propose une entrée différente, mais toujours subtile, dans la peur et l'effroi. Par sa simple maîtrise du vocabulaire cinématographique accompagnée d'une recherche visuelle constante aux résultats hallucinants, Masaki Kobayashi signe là une œuvre d'une beauté rare dont il serait très dommage de se priver. Les peintures surréalistes qui occupent généralement l'arrière-plan y sont pour beaucoup dans le caractère profondément envoûtant de l'univers fantastique et onirique dans lequel nous amène Kobayashi. Ces décors féériques participent grandement à l'ambiance hypnotique du film. Un film parfois délicatement morbide, joliment effrayant. La peur naît ici toujours de peu de choses, des petits détails visuels ou sonores parfaitement mis en avant par le montage. La bande son du film n'a d'ailleurs pas d'équivalent. La partition minimaliste du grand Tôru Takemitsu complète parfaitement la richesse des images de Kobayashi et participe subtilement à toute la beauté singulière du film. A cette incroyable beauté visuelle et sonore, qui constitue un véritable plaisir continu pour les sens, vient s'ajouter toute la poésie et le charme de ces vieux contes japonais, parfois terrifiants, emplis de fantômes, de démons et d'amours perdus, où le surnaturel semble côtoyer intimement le quotidien. Ces quatre histoires sont en réalité autant de poèmes magnifiques, retranscris à l'écran avec une virtuosité peu commune par le cinéaste japonais au sommet de son art. Profondément enraciné dans la culture japonaise, Kwaïdan est un film véritablement à part, sans pareil, un pur joyau du cinéma fantastique et du cinéma tout court. Tout simplement sublime et terriblement envoûtant.


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Nous remercions tout d'abord ceux qui auront eu suffisamment d'endurance pour s'attaquer à ce très long article, et nous remercions très chaleureusement tous ceux qui ont participé aux votes pour édifier ce fier et beau classement des 20 meilleurs films d'horreur de tous les temps.

Mille merci aux nombreux blogueurs qui nous ont envoyé leurs préférences, parmi lesquels nos chers et estimés collègues : Donc Acte ! ; L’univers et le reste ; Pausanias ; Sab fait son ciné ; Cineaster ; Drap-housse ; Gendar ; Shangols ; Chroniques du cinéphile stakhanoviste ; Empty orbit ; Celluloïdz ; Ca flim ; Zombiatarian ; Une fameuse gorgée de poison ; C'est entendu ; Géotoine ; Thibault, (si on a oublié quelqu'un, qu'il se manifeste et nous excuse !).

Merci aussi aux très nombreux lecteurs qui ont planché sur la question pour nous envoyer une foule de classements sympathiques et toujours passionnants. Rendez-vous à tous et à toutes dans les commentaires pour les plaintes du type : "Tel film n'y est PAS ?!", et pour tous les débats du monde sur le cinéma d'horreur tel qu'il est aujourd'hui et tel qu'il fut hier, tel que nous l'aimons, l'attaquons et le défendons toujours avec passion.