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22 janvier 2025

Apocalypto

En 2006, après le scandale La Passion du Christ, Mel Gibson sombre comme à son habitude dans l'alcool et la drogue. Il part en vacances au Brésil avec une compilation de bossa nova récupérée dans les bureaux de la Warner. Il s'identifie soudain profondément au sentiment de saudade, ce sentiment typiquement lusophone qui consiste en un mélange décapant de mélancolie, de joie diffuse et de rage de vaincre. Deux rencontres l'aident à sortir de la dépression : Romario Bebeto, qu'on ne présente plus, l'avant-centre brésilien aux mille buts imaginaires et aux mille femmes bien réelles, seul joueur offensif de gauche de l'histoire du football, et Chico Buarque, le roi de la bossa, dont la reine est Gilberto Gil. Chico, roi de la chanson populaire au Brésil, devient son confident, son ami, son grand frère et son binôme dans les soirées chaudes de Rio de Janeiro. Mel Gibson prend conscience qu'être l'un des acteurs les mieux payés de sa génération, un pur sex symbol mondial, un réalisateur de génie et un antisémite avéré ne suffit plus à son bonheur : il entend trouver le salut dans l'amour, la famille, la lecture obsessionnelle de l'autobiographie de la star du ballon rond Romario (Comment j'ai soi-disant marqué 1000 buts, paru en France aux éditions PUF) et la fréquentation assidue de Chico Buarque. 
 
 
 
 
Comme Mel, Chico Buarque nourrit une passion pour les femmes et pour l'Amérique du Sud, son propre continent, ainsi que pour son Histoire. Si bien que le couple sillonne le Brésil pour redécouvrir un pays que l'un des deux connaît déjà par cœur malgré sa superficie hallucinante. Sujet à des douleurs de dos, Mel accepte de consulter au fin fond de la jungle un mage vaudou, un nécromancien des forêts atrabilaire et pyromane. Le naturel incrédule de Mel, athée convaincu, sceptique de naissance et antisémite de conversion ne le prépare pas à l'intense thérapie qui en découle : il vit une renaissance sur les bords du fleuve Orénoque, un christian reborn quelques kilomètres au sud de Manaus, qu'il entend bien partager avec le monde entier. De retour à L.A., il pratique intensément le yoga ayurvédique et organise enfin sa vie autour de ses enfants, nés entre les années 60 et 90 et répartis dans tous les États d'Amérique du Nord et d'Australie. Le souvenir enfoui du divorce de ses propres parents ressurgit et l'affecte à tel point qu'il envisage de quitter le cinéma pour ne pas redevenir un père absentéiste et dans l'optique d'être enfin là pour ses enfants, y compris les plus âgés, déjà adultes, retraités et calés en EPHAD. Sa passion pour la culture brésilienne grandit avec l'écoute ininterrompue de bossa nova et au gré de son évolution psychédélique. Intarissable sur Chico Buarque, Gilberto Gil et Romario Bebeto, il retrouve les plaisirs de la culture populaire de Recife avec ses enfants très âgés.
 
 
 
 
Au point culminant du scandale autour de la sortie de son brûlot antisémite, Mel part en famille pendant plusieurs jours dans une ferme sans internet, près d'Ubatuba, une ville du Brésil située dans le désert du Sertao, entre Sao Polo et le cercle arctique. Débarqué en hélicoptère avec toute sa smala, il s'installe dans une chambre sans confort ni fenêtres, au sein d'une villa de dingue, et prévoit de rédiger d'un jet et sur ordinateur portable, avec le logiciel Apleton, le scénario de son futur film, celui qui le sortira du pétrin et le lavera de tout soupçon quant à son antisémitisme revendiqué et assumé jusqu'à la mort. Les sonorités métalliques de son clavier Windows Surface ne correspondent pas à son nouvel état d'esprit sud-américain. Il réclame une machine à écrire Olivetti 32, 36kBPS, à touches en bois de manguier, avec renforts de ressorts en acajou et caractères rigides forgés en caoutchouc du Brésil. Mais au bout de deux jours, les ongles en sang, les phalanges fracturées et du cal plein les paumes, devenu le faune du labyrinthe de Pan, Gibson retrouve finalement un attrait pour son ordinateur et, dans un crossover réaliste de Barton Fink et The Shining, il pond, fécond comme jamais, des scènes au rythme endiablé et festif inspirées du carnaval de Rio et des feria du club taurin Lou Seden de Villevieille dans le Gard.





Au fur et à mesure, Mel dépasse la peur de décevoir le monde du 7ème art et les fantômes du IIIème Reich pour célébrer l'amour, la famille et la terre. Au-delà du Brésil, ses influences mêlent les polyrythmies de Waterworld et le funk d'Earth, Wind and Fire dans un creuset évoquant Le Trésor de la Sierra Merdée featuring le contenu de la boîte à gants de Dr. Dre. Le visionnage en famille d'un court-métrage de la NASA consacré aux prédictions mayas l'aide à fixer son scénario sur la disparition de cette culture dont il trouve des traces tout autour de lui. Pourtant Gibson réalise enfin qu'il se trouve sur le bon continent mais pas du tout dans le bon pays. Les Mayas n'ont jamais foutu un pied au Brésil. Que nenni, c'est là qu'il tournera son nouveau film et qu'il mettra d'accord Mad Movies et Les Cahiers du cinéma sans froisser aucun historien du dimanche (il en a froissé des tas, mais de métier, et a également provoqué les foudres de tous les instituts d'archéologie et de collapsologie de la planète, ce qu'il considère comme méritoire, en tant que supporter officiel de Goebbels et de Trump).
 
 
 
 
Les films de pure aventure sont rares, l'étaient déjà en 2006 et le sont encore plus maintenant. Mel Gibson nous a gratifiés de ça, dans un film au rythme haletant, que l'on regarde la mâchoire dans le verre de nuit et les accoudoirs en lambeaux. Difficile de séparer l'homme de l'artiste ? En général, oui. Pas devant Apocalypto, où l'homme Gibson disparaît. Certes il s'efface, mais surtout on l'oublie, forcément, car nous voilà poussés à survivre dans la jungle antédiluvienne d'Amazonie, et on ne donnerait pas cher de nos vies dans ce merdier de chaque instant. Plus difficile en revanche de parler beaucoup plus longtemps du film lui-même car cela nous obligerait à taper notre texte en pleurant de joie et en décroisant nos jambes, encombrés par une érection massive, or en général, ça ne donne rien. Fantasme de cinéma : dans le même film, une éclipse solaire met fin à l'une des plus terribles séquences de sacrifice au monde amenée par un maniaque de la violence sadique ; une course poursuite démentielle entre un jeune indien, Patte de Jaguar (incarné par Rudy Youngblood, un acteur qu'on n'a plus revu au cinéma, car il continue de courir depuis 2006), et une panthère noire, que Mel, avant de l'adopter, s'était amusé à rebaptiser Pattes de Jobard et qu'il s'était lui-même chargé d'affamer en la nourrissant d'herbes sèches trempées dans de la sauce soja sans sucre pendant trois semaines avant de dire "action" ; une chasse à l'homme qui vous fume sur place ; l'arrivée fatidique des premiers conquistadores européens sur le sol du nouveau monde ; le tout tourné en langue inca ! Quelle folie de film. Un délire dégoulinant de sueur, de sang et de bons sentiments, avec des gentils très gentils et des méchants très méchants, le tout noyé par un déluge dans un puits, rythmé par une chasse au potamochère inoubliable, couronné par une visite guidée des favelas préhistoriques de la Mésoamérique, et tant d'autres impensés de l'histoire millénaire de la péninsule du Yucatán et de la civilisation aztèque post-classique. Une anomalie dans les annales de l'art. Vous avez peut-être déjà croisé sur youtube ou dans les rayons des pires librairies quelques anthologies de "ces grands films que vous ne verrez jamais", où le Dune de Jodorowski croise le Napoléon de Kubrick, où le Nostromo de David Lean le cède au Stalingrad de Sergio Leone. Eh bien vous ne trouverez jamais, dans ces listes, le Apocalypto de Mel Gibson, parce qu'il existe. Mais il faut savoir l'apprécier et le reconnaître à sa juste valeur d'apocalypse filmique.


Apocalypto de Mel Gibson avec Rudy Youngblood, Dalia Hernandez, Raoul Trujillo et Jonathan Brewer (2006)

28 juillet 2024

Signes

Rares sont les films comme ça. Combien de films comme ça ? Tant d'éléments de la vie courante et du quotidien le plus banal sont à jamais irrémédiablement associés à ce film. Dites "aluminium", dite "champ de maïs," dites "saut à la perche", dites "verre d'eau", dites "batte de baseball", dites "crop circles", dites "accident de bagnole", dites "Signs" et vous pensez immédiatement à l'œuvre-somme de Shyamalan. Faites ce geste : prenez le menton de votre père entre deux doigts pour le tourner vers un champ de maïs quelconque, idéalement dont les épis ont été méthodiquement écrasés, mais non rompus, par une technologie autre qu'humaine, et vous pensez immédiatement à ce chef-d’œuvre du 7ème art. C'est irrémédiable. Ce plan, où le jeune fils de Mel Gibson (interprété par Rory Culkin, qui tourne à l'époque dans le dos de son frère et lui chipe la vedette), se saisit avec respect du menton de Mel Gibson (première et dernière fois qu'un acteur touche le visage de Mel Gibson dans un film sans se prendre une baffe en retour immédiat, et d'autres ont essayé, à l'exemple de la téméraire Sophie Marceau dans Braveheart) pour le tourner vers le crop circle qui décore leur champ, cercle de culture tracé avec goût en forme de M de MacDonald's, indiquant aux aventureux aliens le fast food le plus proche où la bouffe ne contient pas la moindre goutte d'eau (ils y sont allergiques), rien que du sucre, est un plan non seulement que l'on n'oubliera jamais mais que le moindre mouvement latéral de tête, à n'importe quel moment de la journée, suffit à faire revenir : il suffit de tourner la tête pour rendre hommage au film. Rendez-vous compte du nombre d'hommages rendus à Signs chaque jour à travers le monde et dans l'espace intersidéral.




Que dire d'autre ? Grand II : l'analyse du film. Manosque Naj Shyamalan sort juste de Sixth Sense à cette époque-là. Il suffit qu'il claque des doigts dans la rue, ou fasse un clap de fin de tournage à un feu rouge, pour qu'hommes et femmes relèvent leur t-shirt des deux mains et s'offrent torses nus en spectacle au grand manitou de Pondichéry, qui a littéralement retourné son monde avec un mindfuck impérissable à la fin d'un film tout simplement très bon devant lequel on aime encore aujourd'hui à taper la sieste. Or, que fait Schumi après ça ? Un film sur le maïs, sur le monde agricole, sur les verres d'eau, qui commence par un long monologue insipide à propos d'une sauteuse à la perche, écouté par un Mel Gibson qui se croit chez les frères Coen ou Larrieu. La star se barre à un moment, revient plus tard se rassoir pour écouter la flic locale lui raconter les exploits de Javier Sotomayor (le making of révèle que l'acteur n'a pas été présent lors de la prise). L'audace a payé : 600 millions. Et faire ça au lendemain d'Independance Day ? Et de la naissance officielle du destruction porn ? Déballer comme ça un home invasion intimiste, un film d'extra-terrestres d'auteur (ou d'auteur extraterrestre ?) tout entier tourné sur la question de la foi d'un homme endeuillé ? C'était délirant, violent même. Personne ne se souvient, parmi la majorité des gens qui n'y connaissent rien en cinéma, que Joaquin Phoenix joue dans ce film, mais tout le monde se souvient de son personnage de tonton raté le cœur à vif, fragile mais indéfectible (l'acteur a pioché dans sa vie perso pour camper cet être inachevé, se servant allègrement de la mort de son frère aîné pour livrer de la vérité, produire une performance, dans le sens art contemporain du terme, comme mon tonton Scefo en a livré une énième hier soir lors du repas de quartier dominical, en full impro).




Grand II b : analyse encore. Un simple angle de mur évoque ce film. Ou encore un pas de porte bressonnien (= digne de Bob Bresson). Idem : une silhouette qui passe, avec bras ballants de trois mètres de long, devant une porte. Un entonnoir d'aluminium sur la tête d'un adolescent évoque ce film. Un baby phone grésillant. Une batte de baseball accrochée au-dessus d'une tv à écran bombé. Une lampe torche qui s'éteint dans la cave. Une ampoule de plafonnier de cave qui éclate. Une ventoline. La main d'un tonton aimant sur la poitrine d'un gamin asthmatique qui respire péniblement allongé dans une cave. N'importe quelle conversation sur un canapé. Cette causerie de dix minutes entre Mel Gibson et Joaquin Phoenix... Vous vous en souvenez forcément. On ne sait plus du tout ce qu'ils débitent, des bondieuseries (le film est à voir en VO à tout prix, pour l'humour, et pour s'épargner le "frappe à fond" du doubleur de Phoenix à la fin du film, dit avec une prononciation digne de celle d'un Roger Lemère pendant l'Euro 2000), mais on les voit causer, et on les verra pour toujours sur notre canapé, tels deux fantômes du passé.
 



Grand II c : fin de l'analyse. Un simple angle de mur ? Sérieusement ? Vous croyez qu'on vous prend pour des cons ? Revoyez le film. Le moment où le chien aboie, où toute la petite famille regarde vers un mur, une tapisserie livide, dans la direction du son, avec un petit zoom avant sur un angle, un coin de plafond sans intérêt, puis le chien qui couine et se tait. Ce plan-là, contrechamp en raccord regard sur un angle vide, avec un zoom vers un son, condense tout le génie d'un Schumi sous influence lovecraftienne. Relisez aussi Celui qui chuchotait dans les ténèbres de Lovecraft pour y dénicher tous les motifs clés que Shyamalan a repris à sa sauce indienne, pour les rendre plus épicés et leur donner un goût de curcuma et de curry d'espelette : le monde agricole, la menace cosmique, les chiens alertes, et pas n'importe quel chien : des bergers allemands !, et surtout ce fameux bruit que font les aliens. Quand on lit la nouvelle, emporté par le talent de descripteur de Lovecraft, on se dit qu'on ne pourrait le réaliser que comme Schumi l'a fait. Ce bruit-là aussi, quand on l'entend dans la vie, on revoit Signs, typiquement près un gros aligot trop vite englouti et sans aucune mastication. On perçoit des signes de Signs tous les jours, partout, tout le temps. Des signes de Signs.


Signes de M. Night Shyamalan avec Mel Gibson, Joaquin Phoenix et Rory Culkin (2002)

4 mars 2022

Mad Dog and Glory

Je n'avais jamais vu ce film. Je ne savais même pas de quoi il s'agissait. Le titre me parlait bien sûr, on l'entend une fois et on ne l'oublie plus jamais. Mais je l'associais à un obscur film de guerre, ce qui n'avait aucun sens puisque le film de guerre est mon genre cinématographique préféré de très loin, et que je connais absolument tous ses représentants sur le bout des doigts ; je me suis même fait une sorte de playlist, sur un disque dur externe de 10 téraoctets, d'un bon millier de films de guerres en 1080p qui tournent en boucle sur mon home cinema en mode shuffle, emplissant ma maisonnée et mon quartier de bruits incessants de pétarades, de mitraillages, de fusillades, de hurlements de douleur atroces et de bombardements lourds en 5.1 qui ravissent mes voisins, surtout par les temps qui courent, dont certains sont désormais capables de reconnaître le calibre précis d'un flingue qui crache ou le type exact des obus qui pètent dans mon salon H24. Autre bizarrerie, ne jamais avoir aperçu l'affiche du film, pourtant certainement placardée dans tous les vidéo-clubs du temps de ma prime jeunesse, et par conséquent avoir ignoré tout ce temps l'identité des deux acteurs principaux de Mad Dog and Glory, Bob De Niro et Bill Murray, à savoir mes deux acteurs préférés de tous les temps, dont j'ai vu absolument tous les films, sauf Mad Dog and Glory. C'est réparé.


Mêmes effets spéciaux que pour les hobbits dans Le Seigneur des anneaux pour rapetisser De Niro.

J'ai donc vu Mad Dog and Glory, qui n'est pas un film de guerre, plutôt une sorte de comédie policière ma foi pas désagréable du tout, voire fort sympathique, qui joue la carte du contre-emploi. Contre-emploi pour De Niro, qui incarne ici Wayne Dobie, un flic-photographe, plus photographe que flic, chargé de faire des clichés de toutes les scènes de crime de la ville, bonhomme affable mais timoré et peu téméraire, portant l'ironique sobriquet de Mad Dog, qui rêverait de ressembler à son partenaire, interprété par David Caruso, un vrai bonhomme qui ne chie pas dans son froc devant un gros débile baraqué, un molosse prêt à refermer ses crocs sur ses jarrets ou deux canons de flingues Magnum vissés dans ses narines (les deux dernières situations évoquées n'adviennent pas dans le film, et je le regrette). 
 
 
Petit rôle pour Mike Starr, dans le personnage pour le coup très habituel pour lui de l'homme de main d'un mafieux, qui partage le comptoir avec De Niro le temps d'un déca, avant d'en partager un, mémorable, avec Jim Carrey dans Dumb and Dumber, un an plus tard.
 
Autre contrepied dans le petit filet, le rôle de Frank Milo attribué à Bill Murray, à la fois à contre-emploi, puisque l'homme qui se rêvait moine bouddhiste joue ici un ponte de la mafia, mais aussi à emploi, puisque Frank Milo, chef de gang criminel, mène une carrière parallèle de mauvais stand-uper dans ses propres cabarets. Or, Bill Murray étant un fameux humoriste, et non le piètre comique qu'il incarne (c'est le personnage de De Niro qui lui souffle ses "meilleures" vannes), cette partie à emploi de son rôle est finalement aussi à contre-emploi, c'est donc un double contre-emploi. Toujours est-il qu'au début du film De Niro se retrouve impliqué dans un braquage sans l'avoir vu venir et sauve, un peu malgré lui, la vie de Bill Murray, le gros mafioso, qui dès lors se sent redevable et veut devenir son ami. C'est l'aspect le plus touchant du film, cette terrible envie des personnages d'aimer et leur profonde misère affective, besoin d'aimer une femme pour De Niro, un pote pour Bill Murray. Au point d'envoyer à son ange-gardien une serveuse de son troquet, plus vraisemblablement une entraîneuse, la jeune et fringante Glory, interprétée par une Uma Thurman alors moins à contre-emploi, malheureusement.
 
 
Ces deux-là se sont retrouvés il y a deux ans dans The War with Grandpa que je n'ai pas vu. C'est tout ce que j'ai à dire à propos de ça.

Le "cadeau" de Frank Milo met Mad Dog dans l'embarras, qui, flic de son état, se retrouve avec une prostituée chez lui, envoyée par un truand de la ville, auquel il est donc redevable, et dont il tombe amoureux (de Glory, pas de Milo). Outre deux longues scènes de baston (l'une opposant Mike Starr à David Caruso, l'autre De Niro à Murray), qui pourraient toutes deux plus ou moins se loger dans la catégorie des bonnes scènes de baston amicale hardcore si cette catégorie existait quelque part, catégorie dont la scène-reine serait à trouver dans le They Live de John Carpenter, très loin au-dessus de celles de Mad Dog and Glory, l'une des meilleures séquences du film est celle où Mad Dog, après une première nuit d'amour avec Glory, se rend sur une scène de crime sordide dans un restaurant et photographie toute la boucherie, la barbaque étalée au sol encore fraîche, en chantant Just a Gigolo de Louis Prima et en dansant tout sourire, complètement refait. Mais une autre scène a retenu mon attention. Il s'agit de ce bref moment, vers le milieu du film, où De Niro s'arrête en pleine rue et montre à sa douce un carrefour où il prétend avoir vu, là, un matin, halluciné, une biche, égarée en plein centre-ville, au milieu de la chaussée, et le montage de nous opposer sa vision (si mes souvenirs sont bons)...


?

Je ne peux pas croire que cette scène soit simplement gratuite, posée là sans raison. Or j'ai pu lire, après des recherches à la Bibliothèque Nationale de France, que cette séquence est une séquence intertextuelle. Après d'autres recherches pour comprendre ce mot, j'ai compris que la scène mystérieuse faisait référence, allusion, clin d'oeil, à un autre film... Mais lequel ? Je ne trouve pas. Alors que j'ai vu et revu toute la filmographie des deux acteurs principaux de ce maudit film. Comment est-ce possible ? Je deviens malade. Que m'as-tu fait John McNaughton ? (Cf. le réalisateur du film, dont tous les autres métrages ont dans leur titre soit le mot "sexe" soit le mot "crime", qu'il a réussi à combiner dans le titre Sexcrimes, film fétiche de mon frère aîné dans les années 90, pour les formes de Denise Richards, aux côtés de l'intégrale de Buffy contre les vampires, pour celles de Sarah Michelle Gellar, et de Snake Eyes, pour celles de Gary Sinise). De Niro et une biche... Une biche et De Niro... Je m'avoue vaincu. J'ai pensé, dois-je le dire, au risque de passer pour un idiot, j'ai pensé à Bambi. Mais je ne suis pas certain que De Niro ait doublé la biche dans la version originale du film, n'ayant jamais vu que la VF, où la voix du petit cervidé éponyme était assurée par le regretté Jacques Frantz, le doubleur éternel de De Niro justement, de Mel Gibson, John Goodman, Dolph Lundgren, Nick Nolte ou encore Ron Perlman, et qui nous a quittés l'an dernier, l'homme aux mille voix, l'homme à la voix unique, l'homme à la voix reconnaissable entre toutes, l'homme à la voix. RIP Jacques Frantz.

 

Mad Dog and Glory de John McNaughton avec Bill Murray, Robert De Niro, Uma Thurman, Mike Starr et David Caruso (1993)

7 mai 2019

Dragged Across Concrete

Bien qu'aucun de ses films n'ait encore connu les joies d'une distribution digne de ce nom, S. Craig Zahler continue son petit bonhomme de chemin et, loin des salles de cinéma, sa réputation grandit, lentement mais sûrement. Son dernier film, son plus ambitieux à ce jour, ne déçoit pas et nous confirme que l'on tient là un sacré cinéaste, tout à fait atypique dans le paysage cinématographique actuel, qui constitue sans doute la plus belle révélation américaine de ces dernières années. Après avoir attiré l'attention des amateurs de cinéma de genre avec un western horrifique de la plus belle eau (Bone Tomahawk), puis confirmé tout le bien que l'on pensait de lui en signant un film carcéral particulièrement âpre et violent qui nous renvoyait aux plus belles heures du cinéma d'exploitation (Brawl in Cell Block 99), S. Craig Zahler nous revient cette fois-ci avec une sorte de polar choral rugueux, au scénario plus ample et audacieux, voyant les destins de plusieurs personnages se réunir autour d'un braquage qui tourne mal.





Nous suivons tout particulièrement deux flics, fraîchement suspendus pour leurs méthodes jugées trop musclées et dès lors déterminés à "récupérer leur dû" en interceptant des malfrats à leur façon et en s'accaparant leur magot. Ces flics sont incarnés par des acteurs que l'on est heureux de retrouver dans des rôles aussi consistants, Mel Gibson et Vince Vaughn, qui avaient déjà collaboré ensemble pour Hacksaw Ridge. Le premier, star controversée à l'image déclinante, apparaît comme un choix de casting idéal pour un tel film, au propos si ambigüe, parfois amoral et cynique, ce que n'ont d'ailleurs pas manqué de pointer du doigt certains critiques américains, quitte à établir des amalgames et des raccourcis faciles qu'appellent toutefois un Zahler volontiers provocateur. Quant au second, qui était déjà hallucinant dans le précédent film du cinéaste, tout en rage contenue et d'une efficacité redoutable à la bagarre, il démontre ici de nouveau toute l'étendue de ses possibilités, dans un registre encore très différent, plus discret, presque effacé aux côtés de son coéquipier, mais néanmoins touchant et parfois même plutôt marrant.





Ainsi, les deux acteurs reconstituent peu ou prou les fameux duos de ces buddy movies des années 80 et 90, sans jamais que Zahler ne s'inscrive véritablement dans cette veine. Le vieux flic à un an de la retraite, qui n'a plus rien à perdre ou presque, aux méthodes radicales, blasé par la vie, s'exprimant régulièrement en pourcentage pour étaler sa science afin d'éclairer telle ou telle situation incertaine, se retrouve associé à un partenaire de presque vingt ans son cadet, l'avenir devant lui, un mariage en vue, qui fait preuve d'une loyauté et d'une fidélité infaillibles, mais dont il faut aussi supporter les logorrhées absurdes et les bruits de mastication envahissants quand il engloutit lentement ses sandwichs aux œufs. Certains pourront trouver ça un peu longuet car, comme à son habitude, S. Craig Zahler prend vraiment son temps pour planter le décor, dépeindre ses personnages et leurs situations respectives, quitte à nous proposer des longues scènes de planque et de filature où il ne se passe quasiment rien en dehors des dialogues qu'échangent nos deux ripoux.





Chacun a ses raisons, ses motivations, aussi peu louables soient-elles. Les préjugés et le racisme sont partout, chez les uns comme chez les autres, et ce dès les premières scènes, rapidement malaisantes du fait des agissements borderline des protagonistes. Par un usage pernicieux des clichés, des détails sordides ou des répliques cinglantes, Zahler n'épargne personne et brosse le portrait d'une Amérique, vérolée par la haine, qui fait peine à voir. Il n'y a pratiquement pas un personnage pour rattraper l'autre, même si nous les comprenons tous. Ils paraissent nager bon an mal an dans une société qui les a montés les uns contre les autres. Le réalisateur donne dans une noirceur terrible, son trait est épais mais assuré et d'une grande précision. Il y a là un souci du détail assez jubilatoire, le bonhomme s'est visiblement documenté sur son sujet tout en laissant libre cours à son imagination pour agrémenter son polar de détails surprenants. Zahler se fait aussi plaisir en nous proposant encore une fois des dialogues de haut vol, auxquels on pourrait presque reprocher qu'ils soient justement trop écrits. On sent bien l'auteur de romans noirs aux manettes, mais comme son plaisir est largement communicatif et son talent évident, cela ne pose guère de grand problème.





Au milieu de cette petite galerie de personnages embarqués dans une si sinistre histoire, je serai toutefois plus circonspect quant au sort réservé à celui campé par une autre habituée du cinéaste, l'étrange actrice Jennifer Carpenter. Je suggère à ceux voulant éviter les spoilers de zapper ce paragraphe. S. Craig Zahler se montre en effet d'une cruauté ahurissante, prenant le temps d'installer son personnage lors d'une scène poignante, pour en faire quelques minutes plus tard la première victime des braqueurs impitoyables. C'est dur, très dur. D'autant plus que le réalisateur nous a auparavant montré une scène originale et réellement touchante où nous comprenons que Jennifer Carpenter joue une mère désemparée qui quitte pour la première fois son bébé, arrivée à la fin de son congés maternité, pour reprendre le travail la mort dans l'âme. Son destin tragique n'en sera que plus horrible. C'est un poil gratuit et trop facile selon moi, même si l'effet est évidemment au rendez-vous...


 


Alors on commence à connaître la petite recette de S. Craig Zahler, celle qui a déjà fait ses preuves par deux fois : elle consiste en une mise en place patiente et méticuleuse de l'histoire et des différents enjeux, dans le développement d'une ambiance lourde et réaliste, pour mieux aboutir à des moments d'une intensité rare qui nous laissent véritablement KO. Dragged Across Concrete est le plus long film du cinéaste, dont la patte devient très reconnaissable, et il ne déroge pas à la règle. Après une très grosse heure d'exposition, tout à fait plaisante et rondement menée, nous avons ainsi droit à 90 dernières minutes de folie où la tension atteint des sommets et nous scotche littéralement à notre fauteuil. De mémoire de cinéphage, on a rarement vu ça ces derniers temps au cinéma... Expert en thriller à combustion lente, Zahler étale alors tout son art et sa maîtrise exceptionnelle de la mise en scène, pour un suspense garanti.





La longue scène de l'affrontement final entre les deux flics et les malfrats, coincés dans leur véhicule blindé, est tout simplement bluffante, à montrer dans toutes les écoles... Le film prend alors des allures de splendide western crépusculaire, notamment grâce à l'atmosphère ténébreuse sublimée par son directeur photo attitré, le très doué Benji Bakshi. Durant cette longue séquence paroxystique, Zahler fait preuve d'un savoir-faire étonnant, d'un sens du cadre admirable et d'un contrôle magistral de la plus pure scénographie, tout cela avec une simplicité désarmante. C'est un travail d'orfèvre. L'action, sans cesse dilatée, est si lisible que nous pouvons à fond en ressentir toute l'intensité et être sensible à tous ses enjeux. Nous sommes sur le qui-vive comme jamais et on tremble jusqu'au bout du bout. On pourrait presque regretter que le film se termine par un épilogue peut-être dispensable, où le soufflet retombe. A la différence de Brawl in Cell Block 99, Dragged Across Concrete ne nous lâche pas au point de rupture, mais sur une conclusion qui laisse un arrière-goût amère.





Un dernier mot sur l'absence totale de musique d'ambiance et d'un quelconque accompagnement musical pour surligner le sens de telle ou telle scène ou amplifier une émotion. La bande son du film est exclusivement diégétique, elle est constituée de morceaux soul au charme suranné, composés par S. Craig Zahler himself et son acolyte Jeff Herriott, interprétés, pour certains d'entre eux, par les vétérans de The O'Jays. Cette bande originale aux petits oignons, foncièrement cool et tranquille, teinte d'une drôle d'ironie cette histoire si sombre et bien ficelée. Que dire de plus ? J'avais clôt mon article dithyrambique sur Brawl in Cell Block 99 en anticipant avec enthousiasme ce Dragged Across Concrete qui s'annonçait alléchant et qui a bien rempli son contrat. Nous n'avons pas, à ce jour, connaissance du prochain projet de Zahler, mais comptez sur moi pour suivre tout ça de près...


Dragged Across Concrete (Traîné sur le bitume) de S. Craig Zahler avec Mel Gibson, Vince Vaughn, Tory Kittles, Jennifer Carpenter, Laurie Holden, Thomas Kretschmann et Michael Jai White (2019) 

13 novembre 2018

Outlaw King

Il y a des "grands films malades" et d'autres films, de taille plus modeste, atteints de la même maladie. Outlaw King, le nouveau long métrage de David Mackenzie, appartient à la deuxième catégorie. Il s'agit d'un projet que le réalisateur britannique, révélé par le sympatoche mais surestimé Comancheria, portait depuis longtemps dans son cœur. Il se place en quelque sorte dans la continuité chronologique du Braveheart de Mel Gibson puisqu'il nous narre la lutte de Robert Bruce contre les troupes du Roi d'Angleterre pour obtenir l'indépendance de l’Écosse, au début du XVème siècle. Un projet a priori ambitieux que l'on a envie d'accueillir avec espoir et bienveillance, mais deux indices de poids appellent immédiatement à la méfiance : le film est distribué par Netflix et l'acteur principal incarnant le leader écossais n'est autre que Chris Pine. Chris Pine.





Comment une telle production de 120 millions de dollars de budget peut-elle finir sur Netflix ? Mystère... De rapides recherches sur internet nous apprennent que suite aux réactions mitigées de spectateurs déconcertés par le rythme et la longueur du film lors de sa projection en avant-première au festival de Toronto, David Mackenzie a choisi d'en raboter pas moins de 20 minutes. Le cinéaste prétend avoir fait ça sans regret, le sourire aux lèvres, améliorant ainsi son film et arguant que celui-ci reste "épique" malgré sa plus modeste durée. Il faudrait cependant être bien peu regardant sur la marchandise pour ne pas remarquer que le produit fini souffre d'un montage à la serpe, pour des effets involontairement comiques lors de ces transitions soudaines qui coupent parfois brutalement des personnages secondaires pour mieux poursuivre l'action ailleurs. Bancal et brouillon, bienvenue dans le catalogue Netflix !





Dès les premières secondes, on sent toute l'ambition de David Mackenzie. Celui-ci choisit d'ouvrir son film par un long plan séquence de dix minutes qui produira peut-être son petit effet et qui a surtout le mérite de planter rapidement le décor. Cette scène, tout comme quelques autres, est toutefois gâchée par ce triste effet de vignettage très à la mode ces derniers temps. Cet assombrissement de la périphérie du cadre, rétrécissant l'image, va pourtant à contre-courant, selon moi, d'un film d'aventure historique qui revendique une certaine ampleur. En règle générale, cette rengaine des dirlos photos en manque d'inspiration ne donne pas un cachet particulier aux films, contrairement à ce qu'ils s'imaginent sans doute, mais plutôt une allure cheap malvenue. Ce n'est pourtant pas dans Outlaw King qu'on y a le plus souvent affaire, mais ce film prend pour les autres. C'est cruel !





Plus le temps passe, plus on jauge l'importance du fossé qui sépare les prétentions affichées par le cinéaste et le pauvre résultat à l'écran. Où sont passés les 120 millions de dollars ? Peut-être dans les chevaux, très nombreux et bien nourris ? Pas dans le casting, ça c'est sûr. Quand ton acteur fétiche se nomme Chris Pine, tu pars avec un lourd handicap. Mackenzie l'avait déjà dirigé pour Comancheria, il a dû juger que le bellâtre californien au regard bleu d'abruti serait crédible en grand héros national écossais. Faire du fade et lisse Chris Pine l'acteur vedette de sa grande épopée historique constitue en soi un pari très risqué. Pourtant, il faut bien avouer que la starlette américaine n'est guère à blâmer. Pine fait ici tout son possible et trouve sûrement son meilleur rôle (vous me direz, vu le reste de sa filmo...), on ne s'acharnera donc pas sur son cas. A ses côtés, on apprécie l'actrice choisie pour jouer la Reine, Florence Pugh, qui dégage charme et fraîcheur de vivre hollywood chewing gum. Sa présence délicate est l'un des atouts d'un film dont on pourra hélas regretter que les personnages manquent d'épaisseurs, notamment les ennemis anglais, malgré toutes leurs gesticulations.





Escarmouches, duels et combats en tout genre s'enchaînent après une grosse demi heure d'installation débouchant sur un constat, sans appel : David Mackenzie ne filme pas mieux qu'un autre ce genre de scènes, mais il se débrouille pas si mal. On focalise encore sur les mauvaises habitudes de ce type de productions, à commencer par l'illisibilité parfois gênante de l'action et, détail de moindre importance mais tout aussi énervant, ces gerbes de sang ridicules souvent ajoutées en postprod qui font de chaque être humain un ballon de baudruche gorgé de sang ne demandant qu'à éclater. C'est laid, inutile et bête, ça me rappelle une de mes collègues de travail. En plus, ça n'est pas spécialement réaliste. Je n'ai pas tenté l'expérience, mais je suis à peu près sûr de ne pas repeindre les murs de mon sang à la moindre égratignure. Quand arrêteront-ils aussi de faire ça ?! Outlaw King est le film du ras-le-bol. Manque de bol, c'est tombé sur lui. C'est cruel, encore une fois, rappelons donc par souci de justice que filmer les batailles médiévales, bordéliques par nature, est un défi particulièrement lourd à relever pour n'importe quel cinéaste...





Ce n'est donc pas l'action et l'aventure qui nous feront vraiment vibrer mais plutôt l'humour involontaire de certaines situations absurdes et de quelques dialogues qui n'ont pas grand chose de moyenâgeux et encore moins de lyrique. Il faut attendre la 93ème minute pour assister à ce qui est pour moi le point culminant de l’œuvre de Mackenzie. Chris Pine et sa bande parcourent à cheval les paysages humides de leur belle région quand le leader descend soudainement de sa monture, comme s'il avait été soudainement frappé d'une illumination géniale. Marchant lentement dans la tourbière, il lance alors sur un ton assez solennel "They want to take our land [longue pause] but they don't know our land". Les autres le regardent alors avec un air circonspect, un peu perdu, les mains sur les hanches, vraisemblablement pris de court par l'ingéniosité de leur leader. Fin stratège, Robert Bruce leur signifie là qu'il a trouvé de quoi piéger naturellement les troupes anglaises : la bataille décisive se déroulera en pleine tourbière, les cavaliers anglais, surpris, s'embourberont dans la gadoue et dans des piquets judicieusement placés ! La beauté de cette courte scène réside dans la façon qu'a Chris Pine de prononcer sa phrase et dans la réaction incrédule de ses collègues. Du grand art ! J'ai dû me la repasser cinq fois de suite...





Juste après ce passage génial, le montage de Mackenzie faisant toujours des merveilles, on enchaîne directement avec un autre moment plus fugace mais tout aussi amusant, pendant la préparation de la grande bataille. Un des fidèles de Robert Bruce se présente à ce dernier pour lui montrer fièrement un piquet qu'il vient de tailler, lui demandant d'en valider la taille et l'affûtage tandis que d'autres attendent à la file indienne derrière lui, munis de leurs piquets non encore appointés. Chris Pine jauge alors le piquet en le regardant rapidement de bas en haut, s'assurant de sa solidité, et donne aussitôt le feu vert pour en démarrer la production. C'est excellent ! On est pas loin de la parodie pure. Il faut voir le gars repartir avec son piquet, avec la satisfaction du travail bien fait, et les autres patienter derrière lui, têtes basses ! C'est du génie !





En dehors de ce genre d'éclats inattendus, il y aussi quelques beaux échanges à signaler. La Reine, fraîchement éprise du Roi, se lamente que celui-ci s'en aille déjà alors que les funérailles de son père viennent tout juste de s'achever. "Robert, tu viens d'enterrer ton père" lui dit-elle, visiblement inquiète que son nouveau mari fasse passer le boulot avant sa vie de famille et sa santé. "Je dois quand même payer mes impôts !" lui répond Chris Pine, droit dans ses bottes. Énorme ! On apprécie aussi le ridicule mais historiquement tout à fait crédible "Robert Bruce fils de Robert Bruce fils de Robert Bruce" prononcé avec le plus grand sérieux au moment de l'intronisation du Roi. Peu après, un zonard vient tapoter sur l'épaule de Robert Bruce pour le prévenir gentiment que les troupes anglaises sont déjà en marche. "Ça sera notre premier gros test" répond alors Chris Pine, en regardant au loin. Sérieusement, faites un effort dans les dialogues, essayez au moins un minimum de nous donner l'impression que tout ça se déroule dans le passé, il y a plus de 700 ans...





Nous n'attendons certes jamais une grande finesse historique ou psychologique d'un tel spectacle, mais David Mackensie est ici proche du néant absolu. On comprend assez mal les petites tractations qui permettent à Robert Bruce de s'attirer rapidement les faveurs et l'adhésion d'un peuple qui sort pourtant de huit années de guerre et qui vient de voir la tête de William Wallace plantée sous leurs nez par ces salops d'anglais. On ne sent aucune espèce de souffle porter notre héros, on ne comprend pas comment il peut réussir à recruter du monde pour combattre à ses côtés. On a simplement de la peine pour tous ces malheureux. "Il nous manquait un chef !" dit l'un d'eux en tapant du poing sur la table avant d'avaler une grande lampée de bière pour fêter ça. On doit s'en contenter...





Reconnaissons tout de même que cet Outlaw King est nettement plus recommandable que la plupart des blockbusters actuels qui déboulent chaque semaine en grandes pompes dans nos salles de cinéma. Il apparaît facilement supérieur aux standards Netflix puisque l'on termine le film sans haine ni violence, presque avec le sourire, en n'ayant pas passé un si mauvais moment et en s'étant même marré quelques fois. S'imaginant qu'il suffit de mal filmer de longues batailles, de déverser des hectolitres d'hémoglobine et de multiplier les figurants pour insuffler un souffle épique à son film, David Mackenzie n'est pas à la hauteur de ces si grandes et nobles intentions. Son projet de cœur n'a certainement pas l'allure dont il rêvait. Mel Gibson peut dormir tranquille...


Outlaw King : le Roi hors-la-loi de David Mackenzie avec Chris Pine, Aaron Taylor-Johnson et Florence Pugh (2018)