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14 juin 2022

La Loi de Téhéran

Film de procédure policière particulièrement limpide et captivant de bout en bout, ponctué de quelques scènes de suspense et d'action de haut vol. Film de prison suffocant, le temps d'une longue parenthèse carcérale où s'installe une ambiance délétère et se jouent des rapports de force passionnants entre détenus. Redoutable film de procès lors duquel nous sommes suspendus aux dialogues ciselés des différents personnages, saisis par les situations de chacun d'eux, dans l'attente des sentences finales. Bouleversants portraits de deux hommes situés de chaque côté de la loi, incarnés par des acteurs magnétiques (Peyman Maadi et Navid Mohammadzadeh) dont les personnages s'avèrent bien plus ambigus et intéressants qu'ils n'y paraissent. Édifiante autopsie d'un pays, l'Iran, au bord de l'abîme, rongé par la misère, plombé par la corruption et ravagé par la drogue dure (le titre original fait directement référence aux 6,5 millions de consommateurs de crack de ce pays voisin du premier producteur mondial en la matière, l'Afghanistan). La Loi de Téhéran, deuxième long métrage du cinéaste Saeed Roustaee, à peine 32 ans, est toutes ces choses-là à la fois. Il y a donc de quoi être réellement impressionné par cette œuvre dense et intense dont l'aspect documentaire ne vient jamais ramollir l'implacable puissance narrative. Dès la première scène, le film nous attrape par le colbac pour ne plus nous lâcher. C'est une course-poursuite haletante dans les ruelles étroites de la ville qui ouvre les hostilités, elle se terminera d'une façon cruelle et ironique, annonçant très bien la couleur. Aussi, il ne faudra guère l'oublier pour la suite – ça ne risque pas, elle est assez marquante – car elle sera utile, comme tout le reste dans ce solide et ambitieux polar où strictement rien n'est laissé au hasard, où tout sert à quelque chose. C'est d'ailleurs peut-être l'une des limites de ce film si bien réalisé, sans effet de manche, avec une assurance évidente et jalonné d'idées purement visuelles géniales, si bien interprété, par toute une troupe d'acteurs irréprochables, et si bien écrit, peut-être trop... La Loi de Téhéran, pour être un film encore plus admirable, manque peut-être de respiration, de fêlure, de temps morts qui ne serviraient à rien d'autre qu'à nous laisser, pour quelques instants, échapper au programme du cinéaste résolu, prendre un peu de distance avec ses opérations et son dispositif parfaitement huilé, avoir l'impression de sortir, même de façon illusoire, des rouages de sa brillante mécanique. Défaut infime toutefois, d'autant plus que Saeed Roustaee, s'il est peut-être trop sûr de lui, a aussi la finesse et l'intelligence de laisser place à la poésie, à la douceur, au moment le plus opportun, pour un indispensable instant de grâce qui survient lors d'un simple échange de regards entre le condamné et son petit neveu, vers la fin, une scène poignante d'ultime entrevue avec la famille avant l'inéluctable. On comprend aisément que ce film-là ait tapé dans l'œil d'un type du calibre de William Friedkin, « l'un des meilleurs thrillers que j'aie jamais vus » s'est enthousiasmé celui qui, également doté d'un melon assumé, a dû déceler ici l'influence de French Connection. De notre côté, on ne peut à présent qu'être impatient de découvrir la suite de la carrière d'un cinéaste surdoué, trop doué.
 
 


La Loi de Téhéran de Saeed Roustaee avec Peyman Maadi et Navid Mohammadzadeh (2021)

2 octobre 2021

BAC Nord

Du réalisateur de La French et HHhH, je ne m'attendais pas à une fine analyse de la situation actuelle des quartiers les plus sensibles du pays, gangrénés par le trafic de stupéfiants. J'avais déjà pu mesurer de quoi était capable Cédric Jimenez devant son biopic de Reinhard Heydrich où il filmait la Solution finale avec une délicatesse et une intelligence qui n'étaient pas celles que l'on pouvait raisonnablement attribuer à un cinéaste s'embarrassant de questions morales ou s'adonnant à une vraie réflexion. Le point de vue adopté ici est celui d'une petite équipe de flics de la brigade anti-criminalité des quartiers nord de Marseille : trois gars, plutôt bas du front et du genre impulsif mais pleinement investis dans leur tâche. Ils apparaissent comme les derniers rouages d'un système dépassé, impuissant, qui finira par les trahir et les lâcher, du jour au lendemain, une fois leur objectif atteint. Le portrait qui nous est proposé de la banlieue chaude de Marseille est celui d'une zone de non-droit, tenue par des gangs cagoulés et armés, où rien n'est à sauver puisque même un gamin d'une dizaine d'années s'avérera capable de poignarder l'un des policiers dans le dos. A première vue, on comprend donc aisément pourquoi ce film a illico intégré le top 2021 de Marine Le Pen, Eric Zemmour et Alexandre Benalla... Que du beau monde !


 
 
Malgré le prudent intertitre d'introduction qui nous avertit que si le film s'inspire d'une histoire vraie, les événements et les personnages sont fictifs, il y a quelque chose de problématique dans la posture adoptée par Cédric Jimenez, qui se défend d'avoir réalisé une fiction et non un documentaire, mais dresse un tableau univoque d'une situation complexe et explosive, et prend fait et cause pour des protagonistes dont les modèles sont impliqués dans une affaire épineuse toujours en cours d'instruction. En outre, en nous donnant aussi à voir dans sa dernière partie des images d'archives télévisuelles de 2012 où le Ministre de l'Intérieur d'alors, Manuel Knacky Ball's, réagit à l'affaire réelle, le réalisateur a encore le tort d'être maladroit et ambigu sur un terrain pourtant glissant. Après la Shoah et les quartiers nord de Marseille, quel terrain de jeu choisira Jimenez pour son prochain film ? Une rapide recherche m'informe que celui-ci reviendra sur les attentats du 13 novembre 2015...


 
 
Si l'on sait désormais que la subtilité et la nuance ne sont pas les points forts de ce cinéaste, je ne le pensais pas non plus en mesure de pondre des scènes d'action potables – car je crois que c'est surtout ça qui l'intéresse, après tout. Et, là-dessus, Cédric Jimenez m'a presque agréablement surpris. Je dis "presque" car ça reste à mille lieues des grands modèles américains cités dans les critiques enthousiastes et reconnues par le cinéaste (Friedkin, Mann...), mais je reconnais que c'est assez enlevé, que l'intensité est bien là. Au milieu du film, l'opération policière consistant à repérer l'appartement "nourrice" est d'une certaine efficacité, on est saisis. Le cinéaste n'a jamais rien fait de mieux auparavant. Mais vous aurez toutefois compris qu'il s'agit venant de moi d'un compliment des plus relatifs. Et par ailleurs, cette séquence n'en reste pas moins gênante puisque c'est au cours de celle-ci qu'un gamin de la cité plante l'un des trois flics, venu trouver refuge en plein chaos dans son appartement, quand la possibilité d'un regard plus ambivalent tendait les bras au réalisateur.


 
 
Après ce morceau de bravoure central, le film dégonfle et s'écrase progressivement. Si les deux premières parties de BAC Nord ont quelque chose de bêtement captivant par leur rythme soutenu et l'énergie indéniable qui les anime (notamment due à l'implication des comédiens – en flic sanguin et un brin débile, Gilles Lellouche est totalement crédible, je le reconnais), le dernier acte est beaucoup plus laborieux. Il achève de faire des trois policiers, pour lesquels nous éprouvons si peu d'empathie, des martyrs de la République défaillante, des victimes de la perfidie d'un système qui les aura broyés jusqu'au bout et dégoûtés à jamais. Alors qu'il avançait jusque-là comme une sorte de western urbain nerveux, plutôt efficace, le film se perd donc complètement, et la faiblesse de sa construction, les failles de son scénario et les problèmes qu'il pose sautent encore plus aux yeux. Les dernières phrases qui apparaissent à l'image juste avant le générique final pour nous informer du devenir de chaque flic terminent de nous laisser un drôle d'arrière-goût en bouche... Après tout ça, nous avons la certitude non pas d'avoir vu le "grand polar français de l'année" promis par les affiches, mais simplement la dernière bévue en date du nouveau poids lourd, vraiment très lourd, de notre cinéma d'action national. 
 
 
BAC Nord de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, François Civil, Karime Leklou, Kenza Fortas et Adèle Exarchopoulous (2021)

19 janvier 2021

L'Exorciste selon William Friedkin

On le sait, William Friedkin est un sacré client. Il n'y a qu'à poser une caméra devant lui, le laisser déblatérer, et on passe généralement un très bon moment. On se souvient encore de sa masterclass donnée à la Cinémathèque française, il y a quelques années, dans le cadre de la reprise de Sorcerer : elle filait quasiment l'impression d'assister au stand-up d'un vieux comique américain en pleine bourre qui, fort de sa grande expérience et de sa vaste culture, sûr de lui et de ses effets, enchaînait les mots d'esprits, les anecdotes amusantes et les réflexions éclairées, offrant ainsi à son public, conquis, tout ce qu'il était venu chercher. Plus récemment, un autre documentaire mettait le cinéaste à l'honneur : Friedkin Uncut, de l'italien Francesco Zippel, diffusé l'an passé sur Arte. Un film intéressant, forcément, vu son sujet, avec des intervenants de haute voltige (Coppola, Tarantino, Dafoe, McConaughey, Argento, Wes Anderson) mais, au bout du compte, assez frustrant aussi, car trop lacunaire et répétitif, notamment pour ceux qui avaient déjà lu les mémoires du cinéaste parues en 2014 chez La Martinière.



 
 
On pourrait facilement croire que ce nouveau documentaire a été tourné dans la foulée de Friedkin Uncut étant donné la tenue vestimentaire identique du réalisateur de French Connection, son humeur loquace, alerte et détendue, assis sur son fauteuil Louis XVI placé au beau milieu de son salon, dans la même configuration qu'auparavant. Mais ce nettement plus réussi Leap of Faith, en version originale, a un immense avantage sur son prédécesseur : il ne s'éparpille jamais, ne s'écarte pas une seconde de son sujet et se focalise sur la genèse du titre le plus mythique de la filmographie de Friedkin, qui est ici le seul à avoir la parole. On revient donc en détails sur la conception d'une œuvre à travers la seule vision de son auteur, dont les souvenirs sont très précis et l'envie de les partager au beau fixe, et c'est ce qu'il y a de chouette ! Déjà auteur en 2017 d'un documentaire remarqué où il décortiquait au scalpel et jusqu'à la nausée la fameuse scène de douche de Psychose, le réalisateur suisse Alexandre O. Philippe s'intéresse donc ici à la genèse, à la fabrication et au mystère d'un film qui a posé une empreinte indélébile sur son genre et au-delà. Un film que Friedkin dit avoir réalisée, en reprenant les mots de l'un de ses mentors, Fritz Lang, avec "l'assurance d'un somnambule" et sur laquelle les "Dieux du cinéma" se seraient même penchés. Il le dit avec une telle conviction, arguments à l'appui, qu'on a bien envie de le croire...



 
 
Impossible et inutile d'énumérer ici quelques exemples des meilleures anecdotes et autres infos données par un Bill Friedkin intarissable, il y en a tellement... Quand on est déjà bien renseigné sur l’œuvre et son auteur, nous avons beau en connaître la plupart, on les réécoute avec délice, tant elles sont bien racontées, impeccablement illustrées et mises en lumière. Le vieux cinéaste est même assez touchant quand il évoque, avec une passion contagieuse, les peintres, de Vermeer à Monet en passant par Le Caravage, qui l'ont le plus inspiré ou qu'il décrit, ému, dans les derniers instants du docu, l'impact qu'eut sur lui la découverte et la contemplation du jardin zen de Ryōan-ji, à Kyoto. Aussi, alors qu'on pourrait souvent le trouver un poil orgueilleux, un peu trop fier dans sa manière de présenter les choses, Friedkin paraît au contraire très humble quand il énumère élégamment les petites "notes de grâce" qu'il a essayé de disséminer dans son œuvre, ces moments qu'il juge particulièrement beaux, et le sont en effet, devant leur existence à des circonstances particulières, à un heureux hasard ou à une inspiration soudaine.




 
On pourrait craindre que sa durée ne soit excessive, compte tenu du dispositif et de la limitation stricte du sujet, mais ce documentaire, d'une belle fluidité, n'ennuie à aucun moment et passionne de bout en bout. L'érudition, l'éloquence et l'humour de William Friedkin sont tels que l'on se laisse volontiers porter par ses mots. En outre, Alexandre O. Philippe ne se contente pas d'illustrer platement les riches propos de William Friedkin, il fait ça avec brio, attestant d'un lyrisme appréciable et d'une inspiration de chaque instant, établissant visuellement les liens parfois implicites établis par le cinéaste entre son long métrage et ses nombreuses influences, ses diverses sources d'inspirations, étoffant son récit juste ce qu'il faut. Il y a parfois même quelque chose d'assez grisant et stimulant à la vue de ce travail simple et évident, mais si précis et méticuleux. En bref, ce documentaire est un must absolu pour tous ceux qui ont été marqués par le classique de William Friedkin. Un film que l'on a, curieusement, aussitôt envie de revoir. 
 
 
L'Exorciste selon William Friedkin (Leap of Faith : William Friedkin on The Exorcist) de Alexandre O. Philippe (2020)

30 juin 2020

Un Flic sur le toit

C'est ce qu'on appelle un polar, pur et dur. Et c'est assez curieusement au réalisateur d'Elvira Madigan que nous le devons. Bo Widerberg adapte ici l'un des romans policiers de la série des enquêtes de Martin Beck écrite par le couple d'auteurs suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö, une saga apparemment bien connue par les amateurs. En parcourant rapidement les commentaires au sujet de ce film édité en vidéo chez Malavida en 2017, il apparaît que celui-ci est souvent décrit comme pouvant être scindé en deux parties : une première, soi-disant soporifique, lente et donc souvent rapprochée de la série Derrick, à laquelle il faudrait survivre pour enfin profiter de la seconde, bien plus intense et enthousiasmante. S'il est vrai que le film est facilement sécable et que notre détective n'a pas des allures de playboys, la comparaison avec Derrick est un raccourci bien facile et qualifier la première partie de lente ou ennuyeuse ne rend aucunement justice à la finesse du regard posé par Bo Widerberg sur les policiers qu'il met en scène et qui fait selon moi tout le sel de son œuvre.




Le cinéaste s'attache à des détails pour rendre ces personnages terriblement humains et parvient à dresser un portrait assez précis de chacun d'eux et des rapports jamais simples qu'ils entretiennent. Bo Widerberg nous en montre quelques-uns avant qu'ils ne se rendent au travail, chez eux, et cela suffit à ce que l'on ait une idée assez nette de leur vie familiale et conjugale, bien loin des clichés des films hollywoodiens. Dans un style quasi documentaire, très réaliste, le réalisateur s'attache ensuite principalement à nous les montrer avancer, très laborieusement, dans leur enquête sur le meurtre d'un de leurs collègues aux méthodes brutales critiquées mais passées sous silence par la police. On ne lâche quasiment jamais les flics d'une semelle et le scénario, qui avance d'abord assez nonchalamment, mais sûrement, est d'une belle limpidité (moi qui suis facilement paumé, j'ai pu tout piger !). Aspect particulièrement appréciable, Bo Widerberg rend parfaitement compte de l'écoulement du temps, saisissant joliment la lumière déclinante puis renaissante dans les froides rues de Stockholm. Là encore, cela participe à la lisibilité et à la clarté frappante de son œuvre, dont on saisit très naturellement les unités d'espace et de temps.




Bo Widerberg filme les camions de nettoyage récurer les trottoirs de la capitale suédoise aux premières heures du jour comme il filme, et je reviens ici aux personnages, son enquêteur en chef retirer discretos ses pompes sous son bureau et nous montre les habitudes des flics lors de la pause café (un, deux sucre ? thé, café ? cafe con leche ?) : avec le même soin de maniaque réfléchi. Du travail d'orfèvre. Méticuleux et bien fait. Parmi les policiers, j'ai particulièrement apprécié celui nommé Einar, flic besogneux, réduit à éplucher les archives, toujours prêt à faire le boulot, tête baissée, une sorte de google avant l'heure, qui a réponse à tout et ne dort pas pendant deux jours en raison de l'affaire qui lui tombe dessus pendant son quart. Chaque commissariat, chaque lieu de travail collectif, devrait avoir son Einar ! On peut constater sa posture s'affaisser progressivement, son teint devenir de plus en plus grisâtre et ses rares cheveux partir en cacahuète à mesure que le film avance.




Cet Einar est également concerné par un petit échange entre flics que j'ai trouvé touchant, celui lors duquel Martin Beck découvre le patronyme complet de son irréprochable collègue. Ça n'a l'air de rien, dit comme ça, mais cela s'inscrit dans ces détails a priori anodins qui comptent énormément pour dessiner les relations des uns et des autres. Einar est joué par Håkan Serner, un acteur auquel je rends donc ici un hommage appuyé car il abat en toute humilité un travail monstrueux, crédible de bout en bout. D'ailleurs, tous les acteurs sont remarquables là-dedans. Dans le rôle de Martin Beck, Carl-Gustaf Lindstedt est impeccable et on a qu'une envie : que l'affaire soit vite réglée pour qu'il puisse lui aussi rentrer chez lui, tel un vieil ours fatigué retrouvant enfin dans sa tanière, pour se rabibocher avec sa femme, dormir ailleurs que sur le canapé du salon et se reposer du sommeil du juste. J'ai aimé ces quelques regards caméra troublants dus à son léger strabisme et je suis persuadé que Widerberg les a encore plus appréciés que moi. 




Impossible de causer de ce film sans évoquer la scène quasi inaugurale du meurtre du flic. On se dit alors que Bo Widerberg a dû voir les meilleurs giallo, en prenant des notes, pour s'en inspirer avec une habileté qui laisse pantois. Cette scène terrible et si bien amenée, qui surprend par sa brutalité et son caractère sanglant, est un modèle du genre. On garde longtemps en mémoire cet œil observateur qui, avant de surgir, apparaît à peine dans l'obscurité, entre deux rideaux, puis cette mare de sang dans laquelle finit par glisser la victime. Un moment réellement digne d'un grand réalisateur de films de trouille. Chapeau l'artiste. A l'image de cette première scène, la deuxième moitié du film est assez tendue et beaucoup plus portée sur l'action pure : le tueur bien armé et perché sur le toit d'un immeuble, menace de faire un carnage de flics et ces derniers essaient de trouver une manière de le mettre hors d'état de nuire.




Une scène palpitante du crash d'un hélico n'a strictement rien à envier aux meilleurs moments de grands films d'action US. Un Flic sur le toit datant de 1976, on peut aussi se dire que Bo Widerberg a dû apprécier French Connection et emprunter au fameux polar urbain de Friedkin son style de réalisation, sec et sans chichi, d'une efficacité indéniable, sachant également suspendre par moment l'intensité pour mieux laisser son spectateur sur le fil du rasoir. Widerberg a en outre l'intelligence de ne pas tomber dans la psychologie de bas étage et fait de son tueur, aux motivations désormais connues et compréhensibles, une figure presque abstraite que l'on peut ainsi aisément nourrir et interpréter. Toutes ces qualités font d'Un Flic sur le toit (dont le titre original, L'Homme sur le toit, est moins bas de plafond) un polar de très belle facture. On comprend sans souci qu'il soit considéré comme un petit classique du genre. 


Un Flic sur le toit de Bo Widerberg avec Carl-Gustaf Lindstedt, Håkan Serner et Sven Wollter (1976) 

21 janvier 2020

Roadgames

Imaginez Fenêtre sur cour mixé avec Duel et vous aurez déjà une petite idée de ce qu'est Roadgames, thriller culte venu d'Australie, connu en France sous le titre assez bête de Déviation mortelle et récemment édité en blu-ray sous la houlette de Jean-Baptiste Thoret dans la chouette collection "Make My Day". Réalisé en 1981 par Richard Franklin, à partir d'un scénario signé Everett De Roche (auquel on doit également d'autres titres importants du cinéma de genre australien de cette période comme Harlequin, Long Weekend ou Razorback), ce film est une retranscription sur route, intelligente et assumée, du grand classique d'Alfred Hitchcock. La chambre de James Stewart dont la vue donne sur les appartements d'en face est ici remplacée par la cabine exiguë d'un camion conduit par le fringant Stacy Keach, chauffeur à l'imagination galopante qui voit celle-ci stimulée par les spectacles curieux auxquels il croit assister derrière son volant. Notre routier, qui doit traverser la vaste plaine du Nullarbor pour amener son énorme cargaison de viande à Perth, est convaincu d'être sur les traces du serial killer qui sévit dans la région, semant des cadavres en morceaux sur son passage et parcourant les routes dans un van vert aux vitres teintées, derrière lesquelles tout est possible, et sur lequel finit systématiquement par retomber notre héros.






Si les petits clins d’œil et les références plus substantielles au maître du suspense sont légion, Roadgames ne se présente pas pour autant comme un vulgaire pastiche forcément inférieur à son si prestigieux modèle. Le film de Richard Franklin parvient très vite à exister par lui-même. D'abord parce que l'on s'intéresse d'emblée à ce personnage de routier au verbe facile et à l'imagination au moins aussi fertile que celle de nous autres spectateurs, friands et habitués à de tels scénarios et également enclins à faire du quidam à la tronche patibulaire croisé par hasard sur une aire d'autoroute le dangereux psychopathe sorti tout droit d'un film américain. Stacy Keach incarne avec une gouaille irrésistible ce routier dont on ne sait d'ailleurs pas trop ce qui a bien pu le mener à choisir ce métier qu'il assume plus ou moins, en dehors de son besoin de divaguer en solo ou accompagné. Ce qu'il aime, en effet, c'est surtout philosopher au volant et discuter avec son fidèle animal de compagnie, un superbe dingo au calme olympien. Le spectateur est immédiatement complice de ce personnage si cool, à l'opposé des héros habituels de films d'action, de cet homme d'esprit, aimant la musique classique, la poésie et qui, par désœuvrement mais pas uniquement, se plaît à imaginer l'ambiance et les vies des occupants des véhicules qu'il dépasse le sourire aux lèvres.






Quand notre chauffeur embarque une bonne femme abandonnée par son odieux mari ou une jeune et jolie auto-stoppeuse en fugue, nous découvrons de nouveau des personnages sympathiques, agréables, qui donnent toujours lieu à des échanges délicieux. Les dialogues sont en effet très soignés, avec quelques répliques qui tapent dans le mille. Au passage, avec tous ces atouts en main, on comprend aisément pourquoi on tient là l'un des films de chevet de Quentin Tarantino, un titre régulièrement cité et mis en avant en interviews par le plus connu des réalisateurs-cinéphages. A l'aise dans les différents registres qu'elle est amenée à jouer, Jamie Lee Curtis apporte une fraîcheur bienvenue, son duo avec Stacy Keach, qui tombe rapidement sous son charme, dégage une certaine alchimie. A la toute fin du film, on se dit que l'on ferait encore bien volontiers un bout de chemin en leur compagnie, avec le dingo tranquille roulé en boule sur nos genoux.






Le film de Richard Franklin captive également par son ton très singulier, par ces ruptures fréquentes où l'humour noir, l'esprit comique lunaire et nonchalant véhiculé par le personnage principal, laisse soudainement place au suspense, à l'action, avec des détails parfois glauques et morbides. Des scènes qui relèvent du thriller pur, où le suspense fonctionne ma foi plutôt bien, sont régulièrement désamorcées par des saillies comiques de bon aloi, une ironie étrange et une absurdité assumée qui créent un décalage réjouissant. Au-delà du simple plaisir de cinéphile pris devant cette variation habile de Fenêtre sur cour, plaisir pris à remarquer les différentes accolades à Hitchcock (cela va du petit surnom donné par notre camionneur à son auto-stoppeuse, Hitch, au magazine culturel avec le fameux profil du cinéaste en une que cette même auto-stoppeuse découvre à l'arrière de la cabine, en passant par des plans et des situations qui rappellent inévitablement le cinéma hitchcockien), Roadgames est donc plein de qualités inattendues qui rendent sa découverte particulièrement plaisante. Ceux qui en font un titre majeur de la Ozploitation ne s'y trompent pas.






Enfin, si le charme opère, c'est aussi parce que le film de Richard Franklin a vraiment fière allure et qu'il est farci d'idées de mise en scène et de trouvailles visuelles étonnantes, lui conférant par moments une ambiance onirique très appréciable. Il y a dans Roadgames un lot notable d'images marquantes, quelques visions qui restent collées à nos rétines, comme ce van qui apparait au milieu de la plaine, dans la nuit, d'un seul coup éclairé par les flashs saccadés d'un orage silencieux, ou encore ce Stacy Keach halluciné et emporté par ses divagations, dans les yeux duquel viennent se juxtaposer les phares rougeoyants du véhicule qu'il suit, par le jeu des lumières reflétées sur son pare-brise. Toutes proportions gardées, cette dernière image, issue d'une courte et belle parenthèse quasi psychédélique, rappelle un peu le passage dément du Sorcerer de William Friedkin, quand Roy Scheider, en proie à un délire sinistre, termine seul sa route désespérée au volant de son camion. Dans un tout autre style, on retiendra aussi ce long et très beau panoramique au milieu d'un bar miteux où fait halte notre routier pour passer un coup de fil, ce mouvement de caméra ample et minutieux nous offre un parfait tableau de ce coin perdu et de ses autochtones peu commodes avec, comme immanquable décor, des peintures sur les murs qui représentent des scènes violentes de l'histoire de l'Australie. Ces scènes si inspirées vous donneront envie de creuser davantage la filmographie de Richard Franklin, à commencer par le plus inégal Patrick, récompensé à Avoriaz en 79 et qui jouit d'une belle réputation, voire de vous risquer à découvrir la suite de Psychose qu'il a osé réaliser, porté par son admiration sans borne pour le grand Hitch.






Au bout du compte, Roadgames est donc un drôle de road movie, sans réel point de mire, où le but n'est pas de partir d'un point A pour arriver à un point B, après avoir dû surmonter divers obstacles. Pas de chasse à l'homme trépidante au programme mais plutôt une traque hasardeuse qui semble tourner en rond, un jeu de piste ludique et surtout nourri par les fantasmes des uns et des autres. Aussi, ce n'est pas un sentiment de liberté qui est communiqué par la mise en scène mais plutôt celui d'un enfermement, d'un écrasement, avec la sensation d'être coincé avec ces pauvres âmes sur un bout de terre inhospitalier, terriblement aride et désespérément plat, que Franklin filme comme le bout du monde. Alors certes, on pourra regretter un final un brin décevant, où la tension peine à éclater véritablement, ainsi qu'un rythme global parfois déconcertant, mais ces légers bémols ne suffisent guère à entamer toute notre sympathie pour ce film éminemment plaisant et plein de charme, au statut tout à fait mérité et que l'on recommande chaudement à tous les curieux. 


Roadgames (Déviation mortelle) de Richard Franklin avec Stacy Keach et Jamie Lee Curtis (1981)

20 mars 2019

Triple frontière

Après Margin Call, qui s'intéressait aux coulisses de la crise financière de 2007, All is Lost, métaphore aquatique d'une société capitaliste à la dérive, et A Most Violent Year, qui nous dépeignait la chute d'un entrepreneur mafieux obnubilé par ses rêves de grandeurs, voici donc donc la nouvelle démonstration, par l'absurde, des vilains tours que peut jouer la cupidité, signée J.C. Chandor. Cette fois-ci, le réalisateur cherche à nous scotcher à nos fauteuils en nous livrant un film d'action et d'aventure, à l'ancienne, mettant en scène des mercenaires, des soldats, des hommes de terrain, réunis pour une ultime mission, avec du Metallica en fond sonore pour les accompagner. Le casting musclé annonce lui aussi la couleur. Ben Affleck, Charlie Hunnam... Ils ne sont pas connus pour leur talent de comédien, certes, mais ils peuvent sortir les muscles si besoin. Dans le premier rôle, on retrouve un habitué du cinéaste, Oscar Isaac, qui parvient à convaincre toute la petite bande de mener une opération commando dans la zone dite de la « triple frontière » (quelque part en Amérique du Sud). Leur mission : braquer la résidence surprotégée du narcotrafiquant qui règne en maître sur la région pour mettre à mal son petit commerce et, accessoirement, lui dérober son important pactole. Lors de ladite opération, la découverte d'un magot encore plus impressionnant que prévu va perturber nos hommes qui, préparés à tout sauf à ça, vont faire n'importe quoi pour emporter un maximum de dollars à la maison. Ce sont des débiles profonds.




Ramener tout cet argent au pays d'Oncle Sam s'avèrera bien plus compliqué que prévu, d'abord en raison de son poids considérable, mais aussi de la géographie et de la population locale... On devrait tenir là le prétexte à un grand film d'action quasi existentiel qui pourrait par exemple nous rappeler le génial Sorcerer de William Friedkin. On pourrait très bien ne pas s'attarder sur des détails, faire fi de la cohérence du scénario et même fermer les yeux sur les agissements idiots des personnages. Si, et seulement si, le film dépassait cela en nous saisissant par son intensité et son suspense. Or, ça n'est pas vraiment le cas... Passé une longue mise en place, étonnante par les temps qui courent, durant laquelle J.C. Chandor nous présente ces gaillards tous plus cons les uns que les autres (la palme revenant encore une fois à Ben Affleck, ridicule en soi-disant stratège de l'équipe dont les tactiques se résument le plus souvent à proposer de "foncer dans le tas", avec un petit sourire en coin, fier de sa trouvaille), la deuxième partie du film se consacre pleinement au récit linéaire de leurs mésaventures, sans temps mort. Là où d'autres devaient traverser la jungle dans des camions remplis de nitroglycérine, Ben Affleck et ses copains essaient lamentablement de traverser la Cordillère des Andes avec environ trois tonnes de dollars sur le dos et quelques poursuivants revanchards aux trousses. Malheureusement, J.C. Chandor ne s'appelle pas William Friedkin, loin s'en faut !




C'est tout de même dommage que ces personnages soient si nuls et méprisables. On se moque éperdument de ce qui peut bien leur arriver. On rigole et on est déçu quand l'un d'eux manque de justesse d'être emporté par la chute pathétique d'une mule transportant sur une corniche des sacs remplis de billets. Il faut dire qu'ils ne sont pas aidés par des acteurs au jeu très stéréotypé, qui n'embellissent pas là leurs CV, tout comme J.C. Chandor. Après un polar qui avait été très (trop !) bien accueilli à sa sortie, le cinéaste fait un bond en arrière. Lui qui faisait partie de ces jeunes cinéastes américains en vogue et considérés comme prometteurs signe là un long métrage très brouillon et mal fagoté. Les scènes d'action, si l'on peut voir bien pire chaque semaine sur grand écran dans ces films de super-héros minables, ne sont vraiment pas terribles. Le périple de notre troupe d'élite du dimanche passe pratiquement pour une randonnée ma foi assez tranquille, où l'on ne craint ni le froid ni la faim. Le scénario, aux trous béants et aux raccourcis bien faciles, ne sert en rien la nouvelle illustration des dangers de l'appât du gain par J.C. Chandor, même si l'on peut saluer le fait que ce cinéaste ait au moins un leitmotiv clair...




Au bout du compte, si Triple frontière se mate sans grande difficulté et ne constitue pas franchement un mauvais moment à passer, il n'en demeure pas moins un Expendable à peine amélioré, qui se croit bien plus beau et malin qu'il ne l'est vraiment ("Je ne me sens bien qu'avec un flingue entre les mains" reconnaît, lors d'un de ses rares moments de lucidité, un Ben Affleck au sommet de son acting). Une preuve supplémentaire que ça n'est jamais tout à fait un hasard quand le nouveau film d'un réalisateur qui a le vent en poupe finit sur Netflix. Cela cache très souvent quelque chose. En général, un film raté et voué à l'oubli. Évidemment, si l'on compare à la moyenne des trucs dispos sur la plateforme VOD, on se situe là dans le haut du panier, à l'aise. Mais tout est relatif, n'est-ce pas... Et, en l'état, Triple frontière comptera autant dans l'année cinématographique 2019 que le pet fumeux d'un petit animal malade dans l'atmosphère terrestre. 


Triple frontière de J.C. Chandor avec Oscar Isaac, Ben Affleck, Charlie Hunnam et Adria Arjona (2019)

22 mai 2018

Outland

Adolescent, je feuilletais régulièrement le Mad-Movies numéro 100 qui comprenait un long dossier spécial consacré aux "100 meilleurs films fantastiques" selon la rédaction du magazine. Je consultais ce dossier avec amour et même avec sérieux, en notant les films déjà vus et en retenant bien les noms de ceux que je souhaitais voir au plus vite. Parmi ces 100 films, figuraient quelques titres étonnants, moins évidents, des invités surprises pourrait-on dire. Je cite, la plupart de mémoire : La Grande Menace de Jack Gold, Wolfen de Michael Wadleigh, Les Clowns tueurs venus d'ailleurs de Stephen Chiodo, C'était demain de Nicholas Meyer, L'Amour avec des gants de Maurizio Nichetti, Appel d'urgence de Steve de Jarnatt, Truly, Madly, Deeply d'Anthony Minghella ou encore Messe Noire d'Eric Wetson.




Depuis, j'ai pu découvrir quelques-uns de ces films et j'avoue avoir souvent été déçu tant mon attente et mes espoirs étaient peut-être devenus trop grands au fil du temps. Pourtant, Appel d'Urgence est un petit "post-nuke" au charme réel, Wolfen est un film de loup-garou urbain au scénario inspiré et Messe Noire est une série b qui contient quelques fulgurances gores marquantes et originales. Malgré tout, force est de reconnaître qu'aux côtés des chefs-d'oeuvre de John Carpenter, Tobe Hooper, Steven Spielberg ou William Friedkin, ces films demeurent d'une importance bien plus modeste. Mais c'était aussi le charme de ce dossier spécial, Mad-Movies y avait mêlé avec malice des incontournables, des classiques et, évidemment, des absents de marque qui, à l'époque, avaient fait jaser. Et son intérêt résidait principalement dans ces titres plus obscurs qui titillaient forcément la curiosité de par leur présence aux côtés de grands films mieux connus, à la notoriété solidement établie.




Parmi ces films, il y avait aussi Outland de Peter Hyams, un titre qui m'intriguait tout particulièrement en raison de l'image qui accompagnait l'article : un astronaute en pleine crise de panique coincé dans son scaphandre. Cette image est issue de la première scène du film, qui nous présente une équipe de mineurs au travail sur Io, satellite de Jupiter exploité pour son minerai. Un incident incompréhensible survient alors : l'un des ouvriers se met à halluciner, perce volontairement sa combinaison et meurt à la dérive dans l'espace, après que sa tête a explosé dans un effet spécial digne du final de Total Recall. Bien décidé à comprendre ces incidents qui se répètent sur Io, un marshal fédéral (Sean Connery !) mène l'enquête, quitte à mettre sa propre vie en danger. Il lèvera peu à peu le voile sur un trafic de drogue parfaitement organisé et même encouragé par la grande entreprise gérant les exploitations minières, dans le but de décupler la productivité des ouvriers.




Vous l'aurez peut-être deviné à travers mon résumé de l'histoire : Outland est un véritable western spatial autour d'une vraie figure de shérif incarné par un très bon Sean Connery. A l'orée des années 80, Peter Hyams voulait réaliser un western mais, le genre étant passé de mode, les producteurs lui ont fait "tut tut tut". Il a ainsi simplement délocalisé son histoire, de l'Ouest jusqu'aux confins du système solaire, sur une minuscule planète, Io, qui devait même donner son joli nom au film. Le scénario signé Peter Hyams s'inspire d'ailleurs nettement du fameux film de Fred Zinneman, Le Train Sifflera Trois Fois. On y retrouve également un shérif seul contre tous devant faire face à la corruption et à la lâcheté ambiante. Si le film de Zinneman était une dénonciation déguisée du maccarthysme, Outland s'avère être une critique bien sentie du capitalisme à tout rompre et pointe du doigt les méthodes inhumaines d'une sorte de multinationale futuriste obnubilée par le profit.




Bien que la direction artistique d'Outland soit bonne et que le film ait une certaine allure, il faut reconnaître qu'il a aujourd'hui un peu vieilli. L'alternance entre des scènes d'incidents causées par la drogue et celles nous montrant l'avancement de l'enquête du marshall est un peu répétitive dans la plus grande partie du film. Le dernier tiers manque de rythme et peine malheureusement à maintenir l'attention. En fin de compte, le film de Peter Hyams trouve surtout son intérêt dans le beau personnage auquel Sean Connery parvient à donner vie, un homme qui a atterri là, au fin fond de l'univers, par dénigrement, désireux de prouver qu'il vaut mieux que ça en allant au bout de ses convictions. La plus belle scène du film est celle où, en lent travelling avant cadrant le visage de l'acteur, Sean Connery exprime sa volonté de faire ses preuves, de donner un sens à sa présence sur Io. La relation d'amitié et de confiance que son personnage construit peu à peu avec sa seule aide dans la station minière, la docteure jouée par une excellente Frances Sternhagen, est l'autre point fort du film. Quelques répliques teintées d'humour et une progression lente vers cette belle amitié nous font croire et nous attacher à ce duo original. Face à eux, Peter Boyle campe parfaitement un imbuvable homme de pouvoir, orchestrant sans aucun scrupule le trafic, et ses confrontations avec Sean Connery donnent toujours lieu à des scènes réussies.




Hélas, malgré des acteurs impeccables et toutes ces autres qualités bien réelles qui font de lui un film au demeurant sympathique, Outland m'a encore laissé un léger goût d'inachevé, moi qui voulais une nouvelle fois découvrir une véritable pépite sous-estimée du cinéma de genre. Ma quête des autres films non vus de la fameuse liste de Mad-Movies n'est pas terminée pour autant et j'ai par exemple toujours aussi hâte de découvrir Le Cercle infernal de Richard Loncraine dont l'aperçu présent dans le numéro spécial, une Mia Farrow effrayée en pleine séance de spiritisme, m'a toujours titillé...


Outland de Peter Hyams avec Sean Connery, Frances Sternhagen et Peter Boyle (1981)

10 avril 2018

Ça

700 millions de dollars accumulés dans le monde. Plus de 2 millions d'entrées en France. En dépassant le record depuis longtemps détenu par L'Exorciste de William Friedkin, Ça est devenu le plus grand succès du cinéma d'horreur au box office. Une donnée à relativiser puisqu'il faudrait plutôt considérer la rentabilité réelle d'un tel film, d'autant plus dans le genre horrifique, où les productions peuvent être peu coûteuses et rapporter très gros (ne serait-ce qu'en 2017, il est fort probable que Get Out le dépasse aisément). Au-delà de ces considérations sans grande importance, cette nouvelle adaptation très attendue du pavé de Stephen King demeure l'un des films d'horreur les plus remarqués de l'an passé. Nous étions très curieux de découvrir ça, quand bien même le précédent long métrage d'Andrés Muschietti, Mama, ne nous avait guère convaincus et n'encourageait pas à l'optimisme.




C'est donc avec une certaine méfiance que j'ai lancé Ça, mais cette crainte, heureuse surprise, s'est plutôt rapidement dissipée devant un film qui se présente d'emblée comme plutôt agréable à l’œil avec sa production particulièrement soignée. Dès la première scène, le film affiche aussi sa volonté de nous choquer gentiment en nous montrant un pauvre gosse se faire arracher le bras par le fameux clown maléfique. Premier drame d'une série de disparitions qui aura le mérite de resserrer les liens d'amitié entre quelques collégiens, "la bande des losers", bien décidés à percer le mystère de ces événements tragiques quittes à devoir affronter leurs plus grandes trouilles.




Si le film de Muschietti parvient à nous captiver, c'est d'abord parce que ses jeunes personnages sont plutôt sympathiques. Les gamins sont certes assez stéréotypés, puisque l'on retrouve l'inévitable binoclard blagueur, l'intello obèse, le bègue, le petit asthmatique, le feuj trouillard, le black (juste black), etc, mais ils sont suffisamment bien dessinés pour être un brin attachants. Certaines de leurs répliques sont parfois drôles, notamment celles de l'obsédé sexuel de la troupe au sens de la répartie bien aiguisé. Tous les garçons sont obnubilés par la seule fille de la bande, une mignonne rousse un peu plus âgée qu'eux, et les deux trois scènes nous montrant leur admiration pour elle sont d'ailleurs les plus réussies.




Le scénario a hélas le vilain défaut de charger un peu trop la barque. Pratiquement tous les gosses de la bande sont victimes de harcèlement, soit de leurs parents, soit d'une tripotée de durs à cuir infréquentables qui martyrise le collège. Harcèlement sexuel, psychologique, racial... tout y passe et personne n'en sort indemne. Il n'y a quasiment pas un seul adulte à sauver là-dedans. Absents ou amorphes, quand ils ne représentent pas une menace de plus, tous paraissent incapables de venir en aide aux gosses ou simplement de les écouter. Ça donne une drôle d'impression. Andrés Muschietti ose aussi nous montrer une violence et une brutalité étonnantes dans un film dont les personnages principaux sont tous des teen-agers, cela n'est pas déplaisant même si c'est bien inoffensif et qu'il n'y a rien de réellement subversif là-dedans.




Le film avance et des scènes de trouille généralement ratées s'enchaînent à un rythme de plus en plus soutenu. Elles viennent nous rappeler le talent tout de même limité du réalisateur argentin. Andrés Muschietti en fait souvent trop avec sa caméra qui ne tient jamais en place et il a recours à des effets sonores aussi bruyants que pénibles dans l'espoir de nous faire sursauter. C'est bien dommage car l'intérêt du film est bel et bien ailleurs, dans les moments plus calmes qui se consacrent aux jeunes héros et à leurs interactions. Quand il s'en éloigne, le cinéaste paraît contraint de remplir le cahier des charges pour un résultat pas toujours heureux, les effets visuels numériques sont souvent trop propres pour effrayer et ils manquent d'inventivité.




Soyons de bonne foi et notons quelques exceptions : je pense par exemple à l'apparition réussie du fantôme d'un petit garçon décapité descendant lentement les escaliers et que l'on découvre donc peu à peu. Une autre scène sort du lot : celle durant laquelle la petite troupe au grand complet regarde des diapositives dans un garage et que la machine s'emballe, affichant de plus en plus rapidement des images qui ont l'air de prendre vie et le fameux clown avec elles. Le réalisateur semble alors nous tendre un miroir, comme pour nous rappeler que son œuvre plaira avant tout au jeune public désireux de se faire peur et qui aura effectivement des raisons d'être satisfait.




Alors certes, ça n'est pas un très bon film mais c'est tout de même clairement au-dessus de la moyenne du genre. En fin de compte, nous sommes surtout en présence d'un produit malin, opportuniste, qui a bien su saisir l'air du temps et s'adapter aux modes du moment. L'action se déroule à la fin des années 80, les clins d’œils au cinéma de cette période sont nombreux (surtout la saga Freddy) et la bande son est à l'avenant, surfant ainsi sur la nostalgie pour les eighties qu'entretient également une série comme Strangers Things, auquel Ça fait inévitablement penser. Pour le réalisateur, toujours en proie à des tics de mise en scènes malheureux, c'est malgré tout une nette amélioration après le triste Mama. Nous regarderons la suite, sans dépenser le moindre centime, mais en l'attendant tranquillement. 


Ça d'Andrés Muschietti avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard, Sophia Lillis, Jack Dylan Grazer, Wyatt Oleff, Jeremy Ray Taylor et Chosen Jacobs (2017)