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14 septembre 2022

La Soufrière

En 1976, Herzog apprend que le volcan de la Soufrière, en Guadeloupe, dont l'activité sismique s'emballe, est de toute évidence sur le point d'entrer en éruption, et que les habitants de Basse-Terre ont été évacués. Il part aussi sec avec deux caméramen filmer la ville déserte, le volcan bouillonnant et la poignée de paysans qui refusent de quitter leur sol. C'est d'abord les images des rues vidées de leurs habitants qui frappent, arpentées par des animaux sauvages et quelques chiens errants efflanqués, ou crevés et bouffés par les vers. En off, Herzog compare lui-même ces scènes avec celles d'un film post-apocalyptique. Les vues aériennes prises depuis un hélicoptère sur la ville de Basse-Terre, et le volcan qui la surplombe et menace à tout instant de la réduire à néant, sont aussi particulièrement marquantes. 
 
 

 
Herzog les épaissit par son récit d'une autre éruption, antérieure, à laquelle le réveil de la Soufrière pourrait ressembler, celle du volcan du Mont-Pelée, en Martinique, qui explosa le 8 mai 1902 et dont la nuée ardente détruisit en un éclair la plus grande ville de l’île, Saint-Pierre, coula de nombreux bateaux et tua plus de 30 000 personnes. Herzog nous raconte alors brièvement l'histoire dans l'histoire de cet homme nommé Cyparis, Louis-Auguste Cyparis (formidable nom ovidien), le pire truand de la ville de Saint-Pierre, qui dut sa survie au fait d'avoir été enfermé dans une geôle sans ouvertures et vécut jusqu'en 1956, montré comme une bête de cirque pour les brûlures striant son dos. On ne peut s'empêcher de penser au film qu'Herzog aurait fait en rencontrant un tel personnage, lui qui filma une autre survivante improbable, à l'opposé de Cyparis puisque pure incarnation de l'innocence, dans le terrible Les Ailes de l'espoir. 



Mais surtout, les images aériennes de la ville, superposées à des photographies en noir et blanc de Saint Pierre prises juste avant sa destruction, donnent nettement l'impression de voir un paysage encore intact sur le point de disparaître. On croit admirer, grâce aux images d'Herzog, un lieu qui n'existera bientôt plus mais qui, parce qu'il l'a éternisé en le filmant, survivra tout de même. Une sorte de précipité de l'essence même du cinéma (cf. le bouquin de référence sur l'oncologie du cinéma par le docteur Léon Schwartzenberg). Et comment, qu'elle survivra, la montagne ! Puisque la Soufrière décide finalement qu'elle n'a pas besoin de la caméra d'Herzog, ou du cinéma, pour survivre. Le volcan n'explosa pas, son activité sismique retrouva, contre toute attente, un régime normal, et ses habitants revinrent s'installer en ville au bout de quelques mois, faisant dire à Herzog qu'il terminait son film avec un certain sentiment de ridicule, étant venu capter les images de la plus grande catastrophe du siècle, celle qui n'eut pas lieu. 

 


N'empêche, le film existe. Et le plus beau moment est celui où Herzog et ses camarades découvrent l'un des "restants". Ils étaient venus chercher un héros aux idées folles, ou un anti-héros fabuleux comme Cyparis, et ne trouvent qu'un vieux type débraillé en train de piquer un énorme roupillon sous un arbre, la tête près d'un creux dans les racines, à côté de son chat partageant l'heure de la sieste roulé en boule. Une sorte d'Alice déglinguée, rêvant près du terrier, chapeautée par le chat du Cheshire... Le type se réveille lentement, à moitié dans les vapes, un peu éberlué de voir ces trois blancs avec leur caméra, postés devant lui, et il reste un moment dans sa position allongé, expliquant, les bras en croix, qu'il demeure là, attendant sa mort, qu'il n'a pas peur, qu'il n'a pas voulu partir parce que c'est sa terre et qu'il se plie aux volontés de Dieu, et qu'il est de toute façon trop pauvre pour aller où que ce soit, exactement le même discours que les deux autres hommes croisés en ville, par exemple cet autre habitant qui avance les mêmes raisons avant de dire à ses visiteurs qu'il accepte de foutre le camp avec eux pour aller rejoindre ses enfants s'ils veulent bien l'embarquer. Rien de follement romanesque. Mais on n'oubliera pas ces misérables – la tragédie avortée aura permis de rappeler leur condition –, ce laissé pour compte, cet oublié, ce dormeur magnifique au visage rieur qui attend la mort en pionçant comme un loir avec son chat, et pousse ensuite la chansonnette, peu convaincu, pour s'éviter de parler et d'avoir à répéter en boucle les mêmes choses simples (je n'ai pas peur ; Dieu l'a voulu ; je n'ai rien de toute façon...) au pied d'une montagne capricieuse, dans un film-sans-catastrophe peut-être unique en son genre. 

 

La Soufrière de Werner Herzog (1977)

3 novembre 2021

Cerro Torre, le cri de la roche

Fan de Werner Herzog et friand de films de montagnes, je n'avais pourtant jamais entendu parler de Cerro Torre, le cri de la roche : je me doutais donc bien qu'il y avait anguille sous roche. Je savais aussi que le début des années 90 n'est pas considéré comme un temps fort de la si longue et riche carrière du plus aventureux des cinéastes allemands. C'est ma découverte récente du sublime Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani qui m'a logiquement mené devant ce film plutôt méconnu dont le sommet mythique de Patagonie est aussi la vedette. Le scénario s'appuie sur une idée de l'alpiniste Reinhold Messner, avec lequel Werner Herzog avait travaillé lors du tournage de son très beau documentaire Gasherbrum, la montagne lumineuse. Il est simple comme bonjour : deux hommes aux personnalités opposées, un jeune champion du monde d'escalade (Martin) et un alpiniste chevronné (Roccia), se lancent le défi de venir à bout du Cerro Torre, présenté dans le film comme n'ayant encore jamais été gravi. Sous la houlette d'un éminent journaliste sportif désireux de couvrir l'événement, ils s'envolent donc pour la Patagonie, en compagnie d'un partenaire fidèle de l'escaladeur (à la présence des plus accessoires) et de la compagne et assistante de l'alpiniste (leur relation est pour le moins ambiguë...). Impatient d'en découdre avec la montagne, l'ambitieux Martin devancera son rival, trop soucieux de la météo, et prétendra avoir atteint le sommet en solo suite à la mort accidentelle de son acolyte, sans aucune preuve pour conforter ses dires. Mis en doute par les spécialistes dès son retour en Europe, Martin propose donc d'escalader de nouveau le Cerro Torre sous les objectifs des caméras de télévision. De son côté, Roccia, lâché par sa compagne/assistante, est resté vivre en ermite en Patagonie, dans l'attente du moment idoine pour se frotter enfin au redoutable pic glacé... 


 
 
Il est bien naturel que Werner Herzog, passionné d'alpinisme, attiré par les territoires inexplorés et les défis cinématographiques, ait un beau jour atterri avec sa caméra au pied du terrible Cerro Torre. Mais force est de reconnaître qu'il semble avoir cette fois-ci fait face à un mur insurmontable dont il est loin d'avoir su tirer une œuvre mémorable. Il est même parfois difficile de croire que c'est bel et bien le réalisateur d'Aguirre, de Grizzly Man et de tant d'autres titres marquants qui a pu commettre cette petite chose-là, aux allures presque télévisuelles par moments. La page wikipédia consacré à ce Cri de la roche indique que Werner Herzog renie ce film, lui reprochant surtout la pauvreté de son scénario. Cela peut se comprendre... Mais là n'est malheureusement pas le seul problème. Les comédiens, de tous horizons, ont toutes les peines du monde à faire exister cette histoire fragile, en particulier les deux acteurs principaux, dont la rivalité existe davantage sur le papier qu'à l'écran.
 

 
 
Dans le rôle du jeune escaladeur prétentieux et sûr de lui, Stefan Glowacz est très faiblard. Ce bavarois au corps affûté est vraisemblablement bien meilleur grimpeur qu'acteur et le souci est qu'il joue tout le long et ne doit grimper qu'un gros quart d'heure (ce qui est déjà pas mal, me direz-vous, pour un film d'1h30). Face à lui, l'italien Vittorio Mezzogiorno est très peu crédible en alpiniste à la renommée internationale ayant déjà conquis les plus hauts sommets. Il fait encore plus pâle figure quand on se souvient des autres grands « héros » du cinéma d'Herzog... Journaliste dans l'attente de l'exploit sportif à révéler au monde entier, Donald Sutherland a l'air de ne pas savoir où se mettre du début à la fin, arborant tout le long un immense imper noir qui accomplit la prouesse de voler la vedette à sa fantastique moustache. Son omniprésent imper est la seconde attraction du film, derrière cette formidable aiguille de granit et de glace qu'est le Cerro Torre, il est d'ailleurs l'objet d'une boutade que lui adresse Mezzogiorno ("T'as pas autre chose à porter que ce foutu imper ?!"). Mathilda May, dans un rôle terriblement ingrat (l'assistante, c'est elle), est toujours fraîche comme la rosée du matin, la permanente impeccable, même au levé du lit (de camp). La belle brune, dont le cœur finit par balancer entre les deux grimpeurs, apparaît forcément à poil, et de manière assez gratuite, c'est à se demander si cela ne devait pas à l'époque figurer dans ses contrats... Enfin, notons les apparitions toujours grotesques d'un Brad Dourif plus lunaire que jamais, peu aidé, il est vrai, par les dialogues qu'il a à dire. Dourif incarne un drôle de type difficile à cerner que la montagne mythique a rendu à moitié cinglé et l'on peut affirmer sans problème qu'il est en fin de compte le plus herzogien de la troupe. 


 
 
On sait qu'il y a des hauts et des bas dans la très longue carrière de notre ami Werner ; là, nous sommes dans une crevasse. Cerro Torre, c'est Herzog dans le creux de la vague. Un Herzog mineur, comme on dit. Un film très bizarre, très silencieux, au rythme déconcertant et à l'humour étrange. On se demande d'ailleurs parfois si cet humour est volontaire ou non, ce qui participe paradoxalement à son charme. On sent notre Herzog hésitant, pas totalement investi, ou par intermittence, qui ne sait pas trop quoi faire d'un scénario qui le branche peu et aurait plutôt appelé à verser dans le film d'action pur et dur. Dans les deux premiers tiers du film, les inspirations du cinéastes sont bien rares : elles surviennent seulement lorsqu'il se contente de filmer le paysage, lentement, en insistant sur les crêtes des montagnes, à demi cachées dans les nuages, et patiemment, comme pour mieux nous laisser nous rendre compte de leur immensité, de leur grandeur écrasante. Pour le reste, on pige immédiatement où veut en venir Herzog : il fustige le cynisme du sport spectacle, soutenu et dénaturé par la télé et les médias, pour mieux glorifier les vraies valeurs de l'alpinisme, portées par des hommes intègres, attentifs et respectueux de la nature, bien qu'obnubilés par une obsession dévorante qui les amènent à aller défier les limites du possible, dans une attitude quasi autodestructrice qui vient faire écho à la démarche connue de l'auteur de Fitzcarraldo. Cela aurait pu alimenter une œuvre solide, si celle-ci avait été conçue avec la flamme, avec le cœur, avec la rage ou que sais-je, ce dont on doute clairement ici... Le film manque cruellement d'allant et de tenue ; les réflexions introspectives prononcées en voix off par Donald Sutherland essaient de donner du liant à l'ensemble, en vain.


 
 
Conséquence peut-être du scénario maigrelet et de l'humour insolite d'Herzog, les deux seules femmes du film sont réduites à des rôles de faire-valoir, de pots de fleur ambulants. Ce Cri de la roche ne passerait pas les toutes premières questions du fameux test de Bechdel. Recalé illico ! Ainsi, l'apparition de la secrétaire personnelle du producteur américain, personnage grotesque qui finit par s'intéresser au défi des deux alpinistes, constitue un moment assez cocasse. Une jolie blonde descend mollement un escalier ajouré en colimaçon puis se déhanche jusqu'au bureau de son supérieur dans une courte robe noire moulante. L'actrice minaude et surjoue un air cruche, Werner Herzog filme ses pas chaloupés en laissant libre cours à sa libido. Il semble critiquer ironiquement le rôle attribué aux femmes dans ce milieu, en forçant encore davantage le trait, de manière un peu maladroite. Soit dit en passant, le producteur américain est lui aussi une caricature bien gratinée qui nous réserve quelques bons petits moments dans le dernier tiers du film, où l'on relève nettement la tête. Car malgré tout, un Herzog raté demeure un film digne d'intérêt. Et le grand cinéaste allemand réussit presque à sauver les meubles lors d'une dernière séquence formidable. D'ultimes minutes de toute beauté qui nous montrent l'ascension finale du sommet par les deux hommes, l'un tentant d'escalader le champignon de glace qui recouvre la cime tandis que l'autre se faufile par une autre voie légèrement en contrebas mais tout aussi dangereuse. Magnifiquement filmé à l'aide d'un hélicoptère éloigné survolant les lieux, ce passage vertigineux nous fait ressentir, sur un air d'opéra, toute la difficulté ressentie par les alpinistes, réduits à deux points noirs sur une immense aberration de la nature souveraine. 
 
 
Cerro Torre, le cri de la roche de Werner Herzog avec Stefan Glowacz, Vittorio Mezzogiorno, Donald Sutherland, Mathilda May et Brad Dourif (1991)

12 octobre 2021

Nanga Parbat, la montagne tueuse

Déjà, le titre. "Nanga Parbat, la montagne tueuse". Il annonce la couleur, ce titre, non ? Elle n'y est pour rien cette foutue montagne, ils n'avaient qu'à pas s'y frotter ! Et c'est assez racoleur, pour un documentaire, vous ne trouvez pas ? En revanche, j'apprécie tout particulièrement la tagline. "Freine ! Freine !" Bien sûr, il n'en fallait pas plus pour que je me laisse tenter, je reste un zonard de base... Mais plus que le titre et la tagline, ce sont les quelques prix glanés dans des festivals spécialisés, bien mis en évidence sur la jaquette, qui ont titillé ma curiosité ! J'espérais qu'ils avaient visé aussi juste que pour Cerro Torre Cumbre, que je considère comme un chef-d’œuvre dépassant aisément sa petite catégorie de films de montagne. Mais non, ce documentaire signé Gerhard Baur n'arrive pas à la cheville de la petite merveille de Fulvio Mariani et les deux hommes, qui ont tous deux travaillés avec Werner Herzog pour les prises de vue en haute altitude de Cerro Torre, le cri de la roche (on y reviendra !), n'évoluent pas dans la même division. A l'évidence, ils ne pratiquent pas tout à fait le même art. 


 
 
Si l'on se fie au ratio du nombre de décès par tentatives d'ascension, le Nanga Parbat serait la troisième montagne la plus dangereuse au monde. Notons toutefois que ces chiffres sont susceptibles de varier du tout au tout d'un instant à l'autre en cas de chute collective, d'avalanche mortelle ou autre funeste imprévu ; c'est déjà arrivé. Le pic du Gradail (465m), modeste promontoire du Razès situé dans les confins occidentaux du département audois, entre Limoux et Mirepoix, avait réussi à se hisser en sixième position de ce sinistre classement suite à un règlement de comptes particulièrement sanglant entre chasseurs remontés qui s'étaient retrouvés au sommet avec quelques vieilles affaires à traiter. Mais passons... Le fait est que le Nanga Parbat, 8 125 mètres d'altitude et neuvième plus haut sommet de la planète (ça, c'est indiscutable), n'est pas à la portée de n'importe quel guignol et que pas mal d'alpinistes y ont hélas laissé leur vie (le célèbre Reinhold Messner y a notamment perdu son frère en 1970). Les chutes de pierre y sont fréquentes, les couloirs d'avalanche nombreux et les pentes particulièrement escarpées, ce qui en fait l'un des 8 000 les plus redoutés. 


 
 
Le documentaire de Gerhard Baur revient sur la tentative d'ascension d'un petit groupe d'alpinistes d'origines autrichiennes et allemandes en juillet 2004. Après une très rapide présentation des particularités du Nanga Parbat et de sa sordide réputation, Baur se consacre à la reconstitution de l'ascension, régulièrement entrecoupée par les témoignages des quelques survivants, dont les visages attestent des épreuves terribles qu'ils ont dû traverser. Lèvres blanches striées de profondes gerçures, extrémités des oreilles noirâtres attaquées par les engelures, peau du visage ravagée et brûlée par le soleil, regard fatigué et dans le vague... les bonhommes, que l'on jurerait interrogés au pied de la montagne après leur descente, font vraiment peine à voir et leurs tronches en disent plus long que leurs mots. A leur façon d'insister sur la personnalité rayonnante de leur collègue Günter, on comprend bien vite que celui-ci n'a pas dû faire le chemin du retour. Günter, que l'on voit sur des photos et vidéos prises avant l'ascension, est le portrait craché de Benoît Poelvoorde en phase ascendante de dépression, un type jovial, plein de charme, au sourire irrésistible. Nous le voyons évoquer son obsession pour cette montagne si difficile à gravir, obsession qui lui sera malheureusement fatale. RIP Günter.


 
 
On est d'abord bluffé par la qualité et le sérieux de la reconstitution, qui nous amène même à douter de la présence ou non d'une caméra pendant la fameuse épopée ! On est dedans, plutôt pris par la tension mise en place par Baur. Bien que le film affiche des ambitions assez sommaires, on a ce que l'on était venu chercher : un documentaire efficace qui nous fait passer un sale moment dans la zone de la mort. Hélas, cela ne dure pas. Nanga Parbat, la montagne tueuse perd beaucoup de son allant et de son intérêt à partir du moment où la randonnée dégénère pour de bon et prend une tournure meurtrière. La reconstitution, qui en devient alors clairement une, pêche et frôle le ridicule lorsqu'il est question de nous montrer l'un des alpinistes en proie à de terribles hallucinations, premiers signes d'œdème cérébral, un phénomène très courant dans un tel contexte. Nous assistons alors au spectacle pathétique d'un type en combinaison bleue faisant des roulés-boulés dans la neige pour exprimer son mal-être, se prenant la tête entre les mains comme pour chasser les démons qui l'assaillent. La scène se déroule de nuit, le gars est supposé être seul, dans le dur, à quelques pas du rencard avec la Grande Faucheuse, mais le tout est assez mal filmé et éclairé par la lampe torche d'un observateur passif que l'on ne devrait pas pouvoir deviner et que l'on imagine se fendre la gueule. Le pauvre mec est en plein délire et va sans doute y rester, mais on voit les jambes du caméraman ! Cela a pour effet de nous sortir du film et même de nous faire dès lors adopter un regard critique, presque moqueur, sur ces pauvres alpinistes qui jouent leurs vies pour des exploits bien inutiles... Ne pouvaient-ils pas opter pour un hobby plus tranquille ? Un vrai bon film de montagne ne doit pas inspirer ce type de réflexions au spectateur. Le verdict tombe, sans appel, si Nanga Parbat, la montagne tueuse pourra en contenter quelques uns, les moins regardants, il n'est pas une grande réussite d'un genre qu'il ne participe pas à élever. 


Nanga Parbat, la montagne tueuse de Gerhard Baur (2005)

9 octobre 2021

Gasherbrum – La Montagne lumineuse

Gasherbum (La Montagne lumineuse en français) est moins un film de montagnes qu'un film qui parle de montagnes. C'est avant tout un film qui parle, sur un homme qui parle. Il ne fait pas que parler, il escalade aussi, et c'est le célèbre Reinhold Messner qui, accompagné de l'alpiniste Hans Kammerlander, entreprend ici l'ascension consécutive de deux sommets de l'Himalaya culminant à 8000 mètres qu'il a déjà escaladés, l'un et l'autre, mais cette fois d'une seule traite, sans camp fixe, sans radio et sans oxygène. Or Werner Herzog ne filme pas l'ascension (ou très brièvement, départ et retour, d'en bas et de loin). Pas de sensation de vertige pour nous autres spectateurs, comme on pouvait l'éprouver (et diable comme ce fut mon cas, moi qui ne suis pourtant pas sujet) devant le Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani, dont mon acolyte vous parlait il y a quatre jours. Ici le vertige est autre, il touche au langage, aux idées et aux sentiments.
 
 

Le langage parce qu'il s'agit donc d'un film d'entretiens. Herzog interroge Reinhold Messner sur la question essentielle que l'on se pose face à tout alpiniste : pourquoi ? Pourquoi escalader des montagnes ? Pourquoi le faire plusieurs fois ? Pourquoi risquer sa vie ? Et Reinhold Messner répond, autant qu'il peut répondre, récusant le soupçon de pulsion suicidaire (d'après lui on ne se sent jamais plus vivant qu'une fois en haut, et quelqu'un qui projetterait d'escalader une montagne pour se jeter dans le vide une fois grimpé ne pourrait plus le faire parvenu au sommet), sans nier la probable part de folie mélancolique que cette idée induit. 

 


Messner, qui plus tard a écrit de nombreux livres sur sa passion, répond clairement, parle bien. Le film repose sur sa réflexion, que l'on sent longue et profonde, sur la clarté de son expression et sur son envie manifeste de partager sa pensée, ses idées. Et elles sont nombreuses. Film d’émotions et de sentiments aussi, comme souvent chez Herzog, qui très tôt dans le film, avant le début de l'ascension, demande aux deux alpinistes qui s'apprêtent à tenter l'impossible s'ils sont amis. Les deux hommes sont alors plongés, côte à côte, peut-être en slips, peut-être nus, mais ils semblent nus tels que Herzog les filme et ce n'est pas anodin, dans un bain naturel d'eau chaude au beau milieu de l'Himalaya. C'est Messner qui répond. La parole, c'est lui. Et contre toute attente, avec une grande simplicité, il répond que non. Il a choisi Kammerlander pour ses compétences et parce qu'il sent que ce type-là, même au plus dur de la montée, ne craquera pas. C'est tout ce qui compte. Ne pas craquer. Mais ils ne sont pas amis pour autant. Il faut simplement être deux et tenir. 

 


On sent là, dans cette absence d'amitié, un vide, que Werner Herzog s'empresse d'aller combler en questionnant plusieurs fois Messner sur son frère, mort lors d'une ascension à ses côtés. Et, de façon très brutale, Messner craque soudain, lui qui semblait un roc cerné par les murailles de sa pensée et de son langage, et se met à pleurer comme un gosse en repensant à son frère disparu et à l'émotion de leur mère quand il a dû lui annoncer (c'est en tirant sur cette corde sensible que Herzog fait fondre l'iceberg). Cet instant où l'alpiniste se répand en larmes, au cœur du film, peut passer pour son temps fort, son climax, son sommet. Mais je ne le vois pas comme ça. C'est même une scène qui m'a plutôt gêné. Je crois percevoir l'envie d'Herzog qu'elle arrive (pas forcément les grandes eaux, mais l'émotion), et l'homme qu'on voit à l'écran me semble dresser si clairement de lourdes barrières contre ses propres émotions que je me sens mal à l'aise en les voyant rompre.

 


Néanmoins, je ne sais pas si le film aurait la même force sans cette séquence. Il faudrait tenter de le remonter sans elle. Je ne l'ai pas fait et ne souhaiterais pas le faire. Et en tout état de cause, cette scène contribue probablement à l'émotion du film, non pas parce qu'elle serait le lieu de l'émotion dans Gasherbrum, mais en ce qu'elle creuse un vide qui relie le début du film (la question sur l'amitié entre Messner et Kammerlander) et la fin, où, de retour des deux sommets, victorieux, Messner se confie à Herzog sur ce qu'il aimerait faire ensuite : arrêter l'escalade et se consacrer au trail, aux très longues marches dans des zones impossibles. Il explique, et c'est l'une des plus belles idées exprimées dans le documentaire, que pour lui, escalader une paroi, c'est y laisser une trace, c'est écrire à même le paysage, écrire à même le monde, et que ces lignes tracées sur tous les plus grands sommets du monde sont invisibles pour le reste de l'humanité mais sont bien là, il les voit. Où tout le film se cristallise : pourquoi escalader ? pour écrire, tracer des lignes, faire de ces surfaces de pierre des pages blanches et y laisser son empreinte. Montagne et langage.

 


Et donc Messner ne veut plus faire d'ascensions (il faut dire qu'il a déjà tout accompli en la matière). Il veut marcher. Écrire, sur la peau du monde, mais sans s'arrêter. Le problème de la montagne, c'est qu'elle a une fin, un sommet, et qu'arrivé en haut il ne reste plus qu'à redescendre. Messner ne veut plus redescendre, ni arriver en haut. Il veut marcher, toujours, sans cesse, écrire un livre sans fin, parler sans s'arrêter. C'est ce qu'il fit d'ailleurs. Reinhold Messner devint un grand marcheur et accomplit des trails impressionnants. Or quand il exprime cette idée de marcher sans fin sur la surface du monde, Herzog intervient, non pour poser une nouvelle question, mais pour dire que c'est son rêve à lui aussi*. Messner sourit, conclut qu'ils pourraient le faire à deux, pourquoi pas ? Et l'amitié, qui n'existait pas au début du film entre les deux alpinistes, la fraternité perdue qui fait craquer la carapace de Messner au milieu du film, réapparaît à la fin de Gasherbrum, comme une promesse, un rêve partagé par l'alpiniste et le cinéaste, même si ce ne sont que des mots.

 

 * On notera qu'en novembre 74, dix ans plus tôt, Herzog, apprenant que son amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma allemand, venait de tomber très malade et que ses jours étaient comptés, entreprit de se rendre à son chevet, à pied, de Munich à Paris. Mu par une sorte de pensée magique (Lotte Eisner ne pouvait pas mourir tant qu'il marcherait, pas avant qu'il arrive et, mieux, elle serait forcément guérie quand il la rejoindrait enfin), celle de l’amitié, Herzog marcha durant presque un mois, se glissant chaque soir par effraction dans des maisons vides pour passer la nuit, et tint un bref carnet de voyage qui fut publié en 1988 chez P.O.L. sous le titre Sur le chemin des glaces, que nous avons lu, et qui, moins par l'intérêt des scènes vues et contées que par l'alliance naïve et puissante qu'il noue entre la marche et l'amitié, mérite de l'être.
 
 
Gasherbrum – La Montagne lumineuse de Werner Herzog avec Reinhold Messner et Hans Kammerlander (1984)

5 octobre 2021

Cerro Torre Cumbre

Je vous ai déjà parlé de mon goût inexplicable pour les films de montagne. C'était il y a près de dix ans, ce qui ne me rajeunit pas, dans mon article consacré à K2, l'ultime défi que mon imagination cinéphile déviante attribuait à James Cameron (j'en suis un peu moins convaincu aujourd'hui, n'ayant strictement jamais lu le moindre rapport entre ce film obscur et l'auteur de Terminator, en dehors de mes propres racontars disséminés un peu partout sur la toile). J'étais alors un véritable guignol, un triste charlot, un sacré ignare, puisque le nom de Fulvio Mariani m'était encore tout à fait inconnu. Fulvio Mariani est peut-être le plus grand réalisateur de films de montagne. Je dis "peut-être" mais, après avoir découvert, émerveillé de bout en bout, son Cerro Torre Cumbre, j'en suis désormais convaincu : il est le meilleur dans ce domaine. Car en plus d'être un alpiniste hors pair, le seul capable de réussir des plans magnifiques dans des positions impossibles à parfois plus de 8 000 mètres d'altitude, l'italien Fulvio Mariani est un véritable esthète, amoureux de la nature, un cinéaste délicat, aventurier du bout du monde (il a entre autres tourné en Himalaya, en Antactique, en Sibérie et en Arctique), et un artiste de tout premier plan, ce qui gagne à être dit et redit.




Cerro Torre Cumbre est un grand classique incontournable du film de montagne, une pépite de documentaire, un délice de moyen métrage, 39 minutes de bonheur, à l'importance indéniable pour son genre et au-delà. Il faut l'avoir vu. Comment ai-je moi-même pu attendre aussi longtemps et vivre dans l'ignorance tout en me prétendant amateur de films de montagne ? Je ris de ma propre inconscience, je renie toute cette période noire de mon existence, je désavoue avec fermeté mon moi passé, ignorant et imbécile, fort de ma toute récente découverte de ce film immense datant de 1985 et qui fut à l'époque récompensé de tous les prix possibles dans sa catégorie. Jugez du peu : Grand Prix au Festival International du Film de Montagne Graz-Autriche ; Diable d’Or et Grain d’Or au Festival du Film Alpin Les Diablerets-Suisse ; Prix Spécial du jury au International Filmfestival de Wistler Mountain-Canada ; Gentiane d'Or, Prix U.I.A.A, et Prix Mario Bello au Festival International de Trento ; Sir Edmund Hilary Prize au Mountain Filmfestival de Auckland, Nouvelle-Zélande ; Grand Prix au Festival du film de Torellò, Espagne ; Prix du Meilleur Film d’Alpinisme au Film festival d’Antilles ; Prix du Jury au Mountain filmfestival de Denver, USA. Non, je n'ai glissé aucune récompense farfelue par malice au beau milieu de cette interminable liste, vous pouvez vérifier, voici là le véritable palmarès, complètement mérité, de Cerro Torre Cumbre, auquel seule la Palme d'Or a su échapper (Thierry Frémaux s'en mord encore les doigts).




Fulvio Mariani accompagne le jeune alpiniste suisse Marco Pedrini dans sa tentative de première ascension en solo du Cerro Torre, alors considéré comme la montagne la plus difficile à gravir de la planète. Les indiens fuégiens l'auraient appelé "le hurlement pétrifié" : ce sommet, perdu aux confins du continent sud-américain dans un océan de glace, est d'une altitude relativement modeste (3 128 mètres) mais consiste en une paroi verticale granitique de plus de 800 mètres, lisse et recouverte d'un givre spongieux, sur laquelle repose fragilement une calotte glaciaire instable, portée et entretenue là par un microclimat épouvantable. Après nous avoir montré Pedrini dans l'attente de la fenêtre de beau temps tant espérée qui lui permettra de partir à l'assaut du sommet, Mariani suit le grimpeur dans sa progression aussi sereine que spectaculaire. Nous assistons ainsi à l'une des plus belles pages de l'histoire de l'alpinisme, mais l'intérêt n'est pas seulement là : cet exploit est presque rendu secondaire tant c'est la nature entière qui est magnifiée par la caméra inspirée du cinéaste italien, ce à quoi s'ajoute sa façon si subtile et humaine de capter l'esprit rebelle, facétieux et audacieux du jeune alpiniste, prêt à prendre tous les risques, le plus naturellement du monde, obnubilé par son objectif. Cerro Torre Cumbre est donc aussi le beau portrait d'un jeune homme intrépide et plein de vie, un portrait d'autant plus émouvant quand on sait que Marco Pedrini trouvera la mort quelques mois plus tard, au pied de la face ouest des Drus.
 
 
 

A l'opposé d'un documentaire bas de plafond visant le sensationnalisme à tout prix comme le récent Free Solo, qui nous rabâche sans cesse le caractère impressionnant et unique du film lui-même et de la performance « d'extraterrestre » qu'il immortalise, Cerro Torre Cumbre est d'une toute autre nature puisqu'il dégage une très belle et précieuse humilité. La double prouesse technique, celle de l'escaladeur et du cinéaste, n'est pas particulièrement mise en avant. Il n'y a aucune insistance sur la dangerosité particulière de la montagne ni sur le courage ou le talent hors norme du grimpeur. La narration, très peu envahissante, prononcée en voix off par Marco Pedrini, est à la fois claire, didactique et précise quand il décrit l'ascension entreprise. Le texte, que l'on doit à l'alpiniste himself, est aussi empreint d'une certaine poésie quand il évoque, dès les premières minutes, la montagne, la vie de grimpeur et la nature de Patagonie. Mais à vrai dire, et bien qu'ils soient très joliment choisis, les mots importent peu tant les images se suffisent presque à elles-mêmes. Il faut d'abord voir ces premiers plans illustratifs sublimes puis apprécier les angles trouvés par la caméra de Mariani afin d'éprouver les sensations à la fois vertigineuses et exaltantes qu'elles convoquent. Il y a également quelque chose de très apaisant, contre toute attente, à la vue de l'aisance et de l'assurance presque insolente avec laquelle Marco Pedrini grimpe jusque tout là-haut, sans jamais abandonner son sourire juvénile et son regard canaille. Nous avons l'impression de nous élever avec lui, nous partageons son sentiment de plénitude une fois parvenus au point culminant, et nous ressentons toute sa joie lors de sa descente rapide pleine d'allégresse.



 
Les choix musicaux, parfois assez audacieux, ne gâchent rien à cet admirable édifice : nous avons notamment droit à un passage crépusculaire aux sonorités électroniques surannées tout à fait à propos qui n'est pas sans rappeler l'école de Berlin, et plus précisément Tangerine Dream. Cette parenté germanique par la musique participe d'ailleurs à établir un lien facile et évident avec un autre cinéaste cher à mon cœur, Werner Herzog, qui collaborera quelques années plus tard avec Fulvio Mariani pour un film de fiction consacré au terrible sommet, Cerro Torre, le cri de la roche (dont nous vous parlerons bientôt). Les deux hommes ont des points communs indéniables, ils partagent une même sensibilité, un même goût pour l'aventure et l'impossible, le regard toujours attentif et humain, tourné vers leur prochain qu'ils replacent au milieu de la nature défiée, alimentant ainsi leur obsession. Les rapprocher est un beau compliment, pour l'un comme pour l'autre, et je ferme ici cette parenthèse maladroite pour revenir à la musique du film. Celle-ci surprend même par sa beauté quand, à la toute fin, l'interprétation d'une chanson italienne à la guitare sèche par une jeune femme restée au camp, dans la forêt de hêtres chétifs en contrebas du massif, vient accompagner des ultimes secondes pleine de grâce. Un travail d'orfèvre, je vous dis. 




Tout est beau dans Cerro Torre Cumbre, de la première à la dernière image, c'est un ravissement de chaque instant. Tout est doux, agréable au cœur, aux yeux et aux oreilles. Par son lyrisme admirable, Fulvio Mariani redonne ses lettres de noblesse à un sommet magnifique, longtemps sali par une sombre polémique d'alpinistes à peine évoquée ici. Il lui rend toute sa majesté et sa singularité en filmant son ascension comme un acte poétique, sublime, et non un simple exploit sportif. Il signe le film de montagne parfait. J'en fais trop ? J'en ai beaucoup trop dit ? J'y suis allé un peu fort dans les superlatifs ? Oui, je sais, j'en suis désolé. Je n'aimerais pas vous en dégoûter. C'est trop tard ? Tant pis pour vous, vous ne savez pas à côté de quoi vous passez. Cerro Torre Cumbre est plus qu'une simple référence indispensable dans sa catégorie, c'est un pur chef d’œuvre du 7ème art. Je peux désormais me présenter comme un amateur, au plus noble sens du terme, de films de montagne. Et je me sens à présent bien mieux dans mes baskets. Ces mêmes baskets qui n'ont jamais dépassé les 2 452 mètres car je souffre du vertige et de migraines dès que l'air se raréfie et que je prends trop d'altitude... 
 
 


Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani avec Marco Pedrini (1985)

27 juillet 2021

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle

Sommes-nous en train d'assister à l'éclosion d'un grand cinéaste ? On a toutes les raisons de l'espérer après avoir vu le brillant Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, le deuxième film d'Arthur Harari, qui atteste d'une ambition et d'une maîtrise rarement observées si tôt dans une filmographie, et tout particulièrement chez un réalisateur français. Dès son premier long métrage, sorti en 2015, Arthur Harari annonçait pourtant la couleur en affichant déjà de fort belles intentions : son Diamant Noir était une tragédie familiale audacieuse sous les allures d'un film noir assez bien mené qui prenait place dans le milieu des diamantaires anversois. Un peu alourdie et étouffée par son scénario retors et un ou deux personnages superflus, cette première œuvre était néanmoins remarquable et prometteuse. Le cinéaste, aujourd'hui âgé de 40 ans, s'est attaqué à un projet d'une envergure tout autre en adaptant librement l'histoire insensée de Hirō Onoda, l'un des soldats japonais restants, s'en allant pour cela tourner loin de nos frontières, en langue étrangère, et aux côtés d'acteurs, tous impeccables, asiatiques. Le résultat est un film magistral de près de 3 heures qui n'ennuie à aucune moment, frappe tout le long par son extraordinaire limpidité et impressionne a posteriori par son ampleur étonnante ; c'est une fresque intime où l'histoire tourmentée d'un pays se trouve mêlée à la vie intérieure d'un homme, prisonnier de ses convictions et de l'embrigadement dont il a été l'objet, emportant dans sa folie si rationnelle une poignée de soldats pour lesquels la guerre va durer et durer encore. Une œuvre imposante, franchement digne d'éloges, qui mérite tout à fait d'être saluée et que l'on recommande au passage de voir au cinéma pour en apprécier la juste valeur. 
 
 
 
 
Herzog, Cimino, Kurosawa, Lean, Ōshima... Une généreuse pelletée de noms imposants ont été cités pour situer le nouveau film d'Arthur Harari. Je me contenterai pour ma part de poursuivre la filiation avec James Gray, dont l'ombre planait déjà sur Diamant Noir. On pouvait effectivement penser à Little Odessa ou The Yards devant le premier long métrage encourageant d'Harari, et l'on pencherait plutôt cette fois-ci du côté de The Lost City of Z. On y retrouve une harmonie discrète similaire, une même espèce de modestie distinguée, malgré la grandeur de l'histoire contée, ainsi qu'un souffle et un lyrisme délicats qui s'appuient là aussi sur une mise en scène au classicisme élégant qui nous réserve nombre de moments de toute beauté. Mais n'allons pas plus loin dans ce petit jeu de comparaison hasardeux, ce rapprochement sans doute réducteur ne rend pas entièrement justice au talent croissant du cinéaste français, qui a su trouver un ton bien à lui et dont on observera avec impatience l'évolution. Ces associations flatteuses aident surtout à avoir une idée de l'enthousiasme, pour une fois justifié, avec lequel a été accueilli ce film par les critiques et les cinéphiles, depuis sa projection à Cannes, où il a ouvert la sélection Un Certain regard alors même qu'il aurait largement mérité la compétition officielle avec, à la clé, un grand prix, au moins.


 
 
En ce qui me concerne, il me manque tout de même un petit quelque chose pour qualifier Onoda de chef d’œuvre ou de grand film. Peut-être quelques failles, digressions ou fulgurances, que sais-je... Un grain de folie ou un plus fort impact émotionnel, d'autres qualités du même genre, plus précieuses et difficiles à atteindre, mais parfois bien présentes dans les meilleurs films de quelques-uns des cinéastes évoqués précédemment. Si le scénario s'étend sur trente longues années, de 1944 à 1974, période durant laquelle Onoda continua de mener sa guerre secrète sur son île du Pacifique, je n'ai pas, ou pas assez, reconnu la sensation du temps qui passe. L'ennui, la lassitude, voire la solitude, sont finalement peu filmés. Arthur Harari déploie une science de l'ellipse et du flashback peu commune, son récit est si minutieusement construit et d'une telle fluidité que le temps semble passer bien vite, paradoxalement ! En outre, la grande amitié qui finit par unir Onoda à son plus fidèle lieutenant, Kinshichi Kozuka, ne m'a guère beaucoup touché : malgré quelques scènes très belles qui lui sont consacrées et émaillent la dernière partie du film, il m'a manqué une pointe d'émotion supplémentaire. Enfin, la nature, élément-clé de ce qui est aussi un survival à part entière, m'a également semblé sous-exploitée : elle est considérée sous ses deux aspects antagoniques, elle nourrit aussi bien qu'elle empoisonne, menace autant qu'elle protège, mais il y a comme une retenue qui nous laisse à distance, spectateur peu impliqué de la survie quotidienne de notre petite troupe de vaillants soldats. Sur ces différents aspects, Onoda s'apparente à la copie parfaite d'un élève surdoué mais peut-être trop scolaire, trop appliqué... Tout cela est cependant très subjectif et il s'agit simplement de bémols, de petites réserves émises par un cinéphage à la gourmandise insatiable auquel avait été promis un festin sans pareille. Pour l'essentiel, je m'aligne à l'avis unanime, en admettant que l'on tient là une réussite éclatante. Arthur Harari fait preuve d'un talent évident et a su trouver ici un équilibre rare et subtil, ne se trompant dans aucun des nombreux thèmes abordés et démontrant une maîtrise globale prodigieuse, à la hauteur de ses folles ambitions. Son film splendide reste en tête et, quand j'y repense, ce sont les deux regards d'Onoda, puissamment incarné par Yūya Endō puis Kanji Tsuda, qui me viennent à l'esprit : celui qu'il affiche au début de son épopée intérieure, empreint d'une détermination écrasante et d'une profonde certitude, puis ce masque stoïque, d'une sagesse imperturbable, gagné au fil du temps, après des décennies de guerre contre un ennemi évanoui, qu'il porte à la toute fin, plus fascinant que jamais. 
 
 
Onoda, 10 000 nuits dans la jungle d'Arthur Harari avec Yūya Endō, Kanji Tsuda, Shinsuke Kato, Issei Ogata, Kai Inowaki et Nobuhiro Suwa (2021)

9 avril 2019

Free Solo

Réalisé par l'alpiniste amateur Jimmy Chin et sa compagne Elizabeth Chai Vasarhelyi, Free Solo fait le buzz et jouit d'une visibilité exceptionnelle pour un documentaire après avoir obtenu une douzaine de récompenses, parmi lesquelles l'Oscar et le BAFTA du meilleur docu. Il nous propose de suivre le grimpeur Alex Honnold dans l'accomplissement de sa grande idée fixe : escalader El Capitan en solo intégral, c'est-à-dire sans corde ni aucune sorte de sécurité. Pour information, El Capitan est une impressionnante paroi verticale rocheuse de plus de 900 mètres située dans la vallée de Yosemite, en Californie, et bien connue dans le petit monde de l'escalade. Il faut donc être un sacré timbré pour avoir la lubie de gravir ce gros rocher à mains nues, en solitaire, au risque d'y laisser sa vie. En bon amateur de films de montagne et de sensations fortes, j'ai lancé ce film avec une certaine excitation. Et je suis encore une fois tombé de bien haut...




Ce documentaire à la noix est d'une vacuité atterrante et dure bien une heure de trop (pour 1h40 au total). On se serait bien passé de tous ces moments pénibles où l'on voit Alex Honnold bouffer à même la casserole et à la spatule ses plats vegans chelous dans son van pourri, converser avec sa petite-amie débile pour essayer de comprendre ses états d'âme pathétiques, éructer des banalités face à un par-terre de collégiens au moins aussi abrutis que lui ou encore s'émerveiller, avec ses compères, de ce si grand caillou californien. Soit dit en passant, El Capitan est forcément "la plus grande paroi du monde" dans "la plus belle vallée du monde" pour tous ces américains ignares et méprisables qui l'affirment sur un ton péremptoire, persuadés que leur territoire recèle toutes les merveilles de notre galaxie...




Le portrait psychologique qui nous est proposé ici est d'une affligeante pauvreté. En gros, Alex Honnold a toujours manqué d'affection, sa mère acariâtre ne lui a jamais dit "I love U" et son père, disparu prématurément, était autiste Asperger (il l'est sans doute lui aussi). Il est donc bien naturel qu'il aille jouer sa vie au quotidien, en faisant peu de cas de son entourage, à commencer par sa blonde au sourire colgate qui s'étonne de ne pas être plus importante qu'une falaise. Alex Honnold est un drôle de mec, certes, il n'y a qu'à voir son regard de psychotique et ses paluches gigantesques, mais le duo de réalisateurs ne parvient jamais à le rendre un tant soit peu intéressant. On en vient à penser que ce type-là est désespérément à la recherche de reconnaissance, d'admiration, et qu'il a choisi l'une des façons les plus absurdes qui soient pour y parvenir. Il finira bien un jour par tomber et ses quelques fans pourront alors revoir ce documentaire les larmes aux yeux, en se disant "On va pas se mentir, ça lui pendait au nez quand même". Une fort belle histoire en somme...




Rythmé comme un vulgaire programme télé propice aux coupures pubs, ce documentaire est en outre beaucoup trop platement filmé. Derrière la soi-disant prouesse technique, régulièrement invoquée, qu'impliquait le tournage, Free Solo est dénué de vraie idée de mise en scène. Pour nous faire piger la hauteur vertigineuse d'El Capitan, Chai Vasarhelyi et Chin n'ont rien trouvé de mieux que d'avoir recours à des petites animations pourries qui nous indiquent les distances ou l'altitude, avec un tracé des voies possibles. Des collégiens devant préparer un exposé powerpoint sur cette particularité géologique auraient la même idée. On repense alors à la façon si simple et pourtant si belle qu'avait Werner Herzog de filmer la montagne dans son sublime Gasherbrum... Inutile de préciser que le couple de vidéastes se montre ici incapable de saisir la beauté des paysages qui s'offrent à eux. El Capitan est à n'en pas douter un site exceptionnel, mais ne comptez pas sur Jimmy Chin pour vous donner l'impression d'y être. Ainsi, en plus d'échouer à nous rendre intéressante la personnalité de ce grimpeur suicidaire, ce documentaire ne parvient pas vraiment, par son indigence formelle déguisée, à nous faire réaliser l'extraordinaire difficulté de sa tâche.




Seule la petite partie où nous voyons (enfin !) Alex Honnold réaliser son exploit s'avère plutôt efficace et captivante. Et encore, cela aurait été fichtrement mieux sans la musique lourdingue de Marco Beltrami et ces foutus va-et-vient vers l'équipe de tournage restée en contrebas qui suit l'avancée du grimpeur depuis des moniteurs et se chie littéralement dessus. Ils en font des caisses, surjouant leurs tics d'anxiété, se couvrant les yeux dans la crainte d'assister à une chute mortelle que le spectateur espère vainement, et nous gratifiant de quelques commentaires fatigants pendant que l'autre couillon assure les doigts dans le nez et fait passer Spider-Man pour un guignol. A quoi bon essayer d'entretenir le suspense de cette manière ? Si le film est sorti, on se doute bien qu'ils n'ont aucune mort sur la conscience et qu'Alex Honnold a réussi son coup... Alors oui, ce type est un extra-terrestre, l'un des meilleurs grimpeurs en solo intégral du monde (encore en vie en tout cas), et on lui souhaite que ça lui soit vraiment utile un jour. Mais il ne faut pas confondre l'énormité de l'exploit relaté ici avec la qualité somme toute très relative de ce documentaire sensationnaliste de bas étage qui, en fin de compte, se loupe dans les grandes largeurs. On aurait dû remettre un César au reportage putride de TF1 sur l'épopée des Bleus en Russie, cela n'aurait pas été beaucoup plus ridicule. 


Free Solo de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi avec Alex Honnold et une falaise (2018)

8 mai 2018

Dracula

Je crois que l'on peut s'accorder sur ce point : le meilleur du Dracula de Tod Browning réside dans sa première partie. Au début du film, Renfield (Dwight Frye) entre en Transylvanie et passe d'une calèche à l'autre pour débusquer le château du comte Dracula, au grand effarement des paysans du coin qui redoutent ce lieu maudit, particulièrement à l'approche de la nuit, tandis que les loups hurlent alentour. Le périple du jeune Renfield, convoqué par le comte pour une affaire immobilière censée les conduire par bateau, dès le lendemain, à Londres, où Dracula souhaite acquérir un ancien cloître, finit par toucher au but. S'introduisant dans une ruine monumentale, le jeune homme voit finalement apparaître, en haut des escaliers, son hôte, un Dracula (Bela Lugosi) tout en regard fixe, éclairé et appuyé, inquiétant mais somme toute accueillant. Après signature des actes d'achat, Renfield est conduit dans ses appartements. Alors, une énorme chauve-souris (le comte, métamorphosé) apparaît à la fenêtre de sa chambre et, usant d'un étrange pouvoir, le fait tomber inconscient. Les trois succubes toutes en voiles blancs de Dracula s'approchent du garçon avant de reculer devant le nuage de fumée qui pénètre par la porte-fenêtre et annonce l'arrivée du maître ayant recouvré forme humaine. C'est un ballet que nous offre Tod Browning, annoncé par Le Lac des cygnes en générique d'ouverture, et c'est Dracula lui-même qui se chargera de mordre son hôte pour le placer sous son emprise. Dans la séquence suivante, à bord du navire pour l'Angleterre, Renfield, passé de l'autre côté, réveille son maître qui reposait en sa terre, dans une caisse, à fond de cale. Le comte Dracula est prêt à commettre un massacre.




Ce qui me fascine dans cette introduction, c'est la façon dont chaque élément qui compose le film s'articule aux autres. C'est une affaire de jointure. Tod Browning accorde une place bien définie, permise par un montage assez lent, à chaque plan, qui se retrouve comme détaché des autres par le temps long qui lui est accordé, afin qu'il puisse exister plus pleinement, et paradoxalement s'articuler mieux au plan suivant, sans rien lui céder. C'est vrai aussi des sons. Juste avant que le comte Dracula n'apparaisse en haut des marches de son vieux palais, Renfield se tourne vers une fenêtre et on entend des chauves-souris, puis, au plan suivant, ce son a disparu. Ce n'est pas bien logique, mais ce son a eu son temps et ne sera pas prolongé sur une durée qui diluerait sa présence. On dirait que le montage et le mixage font un effort de prononciation, d'articulation, détachant les images et les sons comme on détache les syllabes pour mieux les faire entendre.




Or, il s'agit du premier film parlant de Tod Browning. Or aussi, nous sommes, tout au long de cette longue séquence au château, dans le domaine du comte Dracula, qui semble s'être réveillé, au début du film, d'un sommeil millénaire, et qui est encore quelque peu engourdi probablement. Qui, surtout, parle un anglais des Carpates. Aussi Bela Lugosi (dont le nom appelle lui-même à être prononcé en séparant les phonèmes, tel Gandalf prononçant le mot elfique pour "ami" dans le premier film de la trilogie du Seigneur des anneaux : "Me-llon") détache-t-il avec emphase chaque syllabe prononcée, comme quand il dit à Renfield, avant de quitter la chambre qu'il lui a réservée, qu'il espère cette suite suffisamment "com-for-ta-ble" pour son invité. Revenant peu après sous forme de chauve-souris à la fenêtre de Renfield, métamorphose réitérée plusieurs fois ensuite, notamment au balcon de Mina, le vampire ailé, effets spéciaux rudimentaires obligent, vole comme il parle, rame l'air noir avec ses ailes lourdes, dans un mouvement lent, aussi décomposé que le découpage du film et que les mots articulés par sa vedette.




Plus loin, le comte Dracula, bien réveillé par le festin réalisé à peu de frais sur le pont du navire qui l'a conduit sur les terres de Shakespeare, parle avec beaucoup plus de fluidité, de rapidité, par exemple quand il discute avec Harker, Mina et Lucy dans les loges d'un théâtre. Mais un des notables anglais pure souche qui, autour de la figure de Van Helsing, s'inquiète de cet étrange personnage, évoque le seigneur des Carpates en prononçant "Nos...feratu", séparant les deux parties de ce nom démoniaque comme si le maître vampire avait dores et déjà contaminé les terres conquises, de sa seule diction. Malheureusement, en gagnant l'Angleterre, le montage, à l'image du personnage éponyme, perd beaucoup de cette articulation délectable, et, s'il reste fameux, le film s'en ressent un peu. Restent tout de même quelques sons qui, eux aussi, se détachent de l'image, la précèdent et annoncent le pire : je songe à ce rire maléfique de Renfield devenu vampire.




Un mot d'ailleurs à son sujet. Renfield, contrairement à son maître, parle à toute allure. Cet écart de langage est peut-être le meilleur signe de son défaut d'allégeance, puisque l'humain résiste en lui et le pousse à mener double-jeu, quitte à sombrer dans la folie. La folie de son rire. C'est un rire, mais qui sonne comme une complainte tragique. On l'entend d'abord, puis le montage lui articule le sourire terrible de l'acteur Dwight Frye, dont le nom, avec son assonance qui résonne comme une suite de cris, à l'inverse de celui de Bela Lugosi, appelle à être prononcé à toute allure, pour n'entendre plus que le "Fright" final. Dwight Fright. Qui pour un peu volerait la vedette à Lugosi dans ce rôle de serviteur malade, tiraillé entre son humanité et sa soif irrépressible de sang. Cette dualité, présente chez Dracula lui-même au temps de Murnau, qui manque sans doute au personnage de Nosferatu tel qu'incarné par Lugosi, ou plus tard par Christopher Lee, et qui sera de retour, bien plus tard, dans le pathétique et magnifique vampire épuisé porté par Klaus Kinski chez Werner Herzog, passe, chez Tod Browning, par le triste Renfield.


Dracula de Tod Browning avec Bela Lugosi, Dwight Frye, Helen Chandler et Edward Van Sloan (1931)

9 mai 2017

The Lost City of Z

Décidément James Gray ne déçoit pas. Son dernier film en date est, c'est bête à dire mais vrai, un plaisir. Assez simple d'aspect, sans grands effets de manche ou surprises flagrantes, d'un classicisme évident, caractéristique du cinéaste, dans le même temps d'une grande beauté et d'une grande force, The Lost City of Z fait le portrait de Percy Fawcett (impeccablement interprété par Charlie Hunnam), un colonel d'armée irlandais, jeune père de famille et héritier d'un nom en disgrâce auprès de la noblesse britannique, envoyé au début du 20ème siècle par la Société Géographique Royale d'Angleterre en Amérique du sud pour cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie, pour finalement y découvrir avec passion, bientôt jusqu'à l'obsession, les vestiges d'une civilisation perdue.




On est si bien dans ce film qu'on aimerait qu'il dure encore et encore, malgré le côté éventuellement répétitif des allers et retours de Fawcett entre l'Europe et l'Amérique du sud (ce serait sans compter sur le talent de conteur de Gray, y compris pour confronter l'exploration de la jungle du Nouveau Monde aux ravages de la guerre des tranchées dans les terres rasées de la vieille Europe). Certains éléments auraient d'ailleurs mérité d'être plus creusés, au détriment d'autres comme la querelle avec James Murray (Angus MacFadyen), membre de la société de géographie, ventripotent et lâche, prêt à suivre la troupe de Fawcett pour la trahir sans vergogne.




Je pense par exemple à l'instant où Fawcett découvre pour la première fois les traces de la civilisation Maya, près de la cascade que ses hommes et lui atteignent lorsqu'ils touchent au but de leur quête initiale. Idem pour la rencontre avec le peuple Guarani, pour la relation avec Henry Costin (Robert Pattinson), ou celle qui unit Percy à son épouse, certes déjà passionnante dans la très belle scène où Nina (Sienna Miller) se plaint de ne pas pouvoir partir à l'aventure à son tour. On aurait même pu souhaiter que James Gray se dégage un rien de tout souci de vraisemblance historique pour embrasser la fiction en libérant la femme de Fawcett du joug de son temps pour l'envoyer sur le terrain comme elle le souhaitait ; même si le cinéaste lui fait cette promesse dans l'ultime et magnifique plan du film.




Il est permis en effet de reprocher un manque d'ampleur, de tension, ou de folie, à James Gray. Y compris dans la relation qu'il fait de l'exploration au cœur d'une nature hostile, dans la jungle habitée par les peuplades indiennes ou sur le fleuve que longent les cartographes. Mais le film fait déjà énormément, évidemment, penser, entre autres, à Aguirre, et Gray, évitant de tomber dans le pastiche ou la redite, semble s'appuyer sur notre mémoire de Joseph Conrad ou Werner Herzog, et n'a pas besoin d'en faire beaucoup plus pour qu'on sache de quoi il parle et qu'on le traverse malgré tout.




Le film est habité par ces récits et peut donc plus sûrement dresser le portrait de son personnage obsessionnel, fasciné par l'objet de ses recherches  jusqu'à une forme de folie, au point de délaisser puis d'embarquer sa famille, ce personnage souvent coupable que le cinéaste ne soumet jamais à un jugement simpliste, préférant nous questionner sur son comportement et nous communiquer quelque chose de sa passion, de sa curiosité à toute épreuve, de sa soif d'en savoir plus. Car la plus grande force de The Lost City of Z est certainement là, liée à ce que l'on avait d'abord pris pour un défaut : ces manques, ces envies d'en voir plus évoquées plus haut, ces fantasmes de scènes, de récits, d'aventures qu'il sait susciter.


The Lost City of Z de James Gray avec Charlie Hunnam, Robert Pattinson et Sienna Miller (2017)

4 février 2016

Everest

Avant de se lancer, une petite préparation physique s'imposait. On a maté pas mal de films sur des montagnes plus basses. D'abord, le film de vacances de tonton Scefo sur l'ascension de la dune du Pylat, la plus haute dune d'Europe. Tranquille ! On a enchaîné avec La Sanction de Clint Eastwood. 3970m : un petit Clint, un Clint mineur. Puis nous avons revu le sublime documentaire de Werner Herzog, Gasherbrum, la montagne lumineuse, sur l'alpiniste Reinhold Messner, un habitué des sommets dépassant les 8000 mètres. Dans le genre, difficile de trouver mieux. Après ça, nous étions fin prêts pour le Everest de Baltasar Kormákur, que nous attendions de pied ferme, en tant qu'amateurs de films de montagne (rappelez-vous nos articles sur K2 et Face Nord). 




Comment parler d'Everest sans revenir, même brièvement, sur la promo assez osée menée tambour battant par les studios d'Universal. Nous faisons évidemment allusion à ce tremblement de terre au Népal au moment de la sortie du film. Une opération marketing assez catastrophique... Mais nous ne pouvons pas en vouloir au réalisateur, ce sont les studios qui ont organisé ça. N'ayons pas peur des mots, c'était une opération ratée. Notre éthique indiscutable de blogueur ciné nous permettra néanmoins de dissocier l'oeuvre de ce fait divers et de juger le film pour ce qu'il est : une belle merde.




Très vite, Batlasar Kormákur ne s'avère pas à la hauteur du projet. De l'Everest, nous ne saurons rien. Où est-il situé ? Comment est-il apparu ? Pourquoi a-t-il grandi si vite ? Pourquoi s'est-il arrêté à 8848 mètres ? Comment le grimper au mieux ? Quel est le pique-nique à conseiller pour le jour J ? Toutes ces questions resteront malheureusement sans réponse. Ce film ne s'adresse ni aux scientifiques ni aux curieux, simplement aux amateurs de daubes. C'est tout juste si les grimpeurs justifieront leur idée fixe, gravir le colosse, par un laconique "Parce qu'il est là !" prononcé dans un éclat de rire général. Édifiant ! Plus con, tu meurs.




Le film de Baltasar Kormákur est l'adaptation du récit Tragédie à l'Everest (Into Thin Air: Death from Above on the World's Roof - A Personal Account of the Mt. Everest Disaster) de Jon Krakauer, publié en novembre 1997. Rappel des faits : depuis le milieu des années 90, l'Everest est, comme ma sœur, la cible des assauts répétés de dizaines et dizaines de pseudo et simili grimpeurs qui rêvent d'ajouter leurs noms à la liste, de plus en plus longue, de ceux qui ont réussi l'exploit d'atteindre le toit du monde et d'y redescendre sain et sauf. Deux expéditions faisant fi du mauvais temps décident de tenter le coup au même moment. Leur destinée tragique refroidira les ardeurs des alpinistes et marquera la fin de cette période de folie commerciale autour du plus haut sommet du monde aux flancs jonchés de détritus. 




Une quinzaine de mecs, au moins, part à l'aventure, la fleur au fusil. Comme Baltasar Kormákur est bien incapable de créer des personnages attachants, il a cru bon de s'entourer d'une panoplie d'acteurs aux tronches plus ou moins bien connues, pensant bêtement que cela suffirait à emporter l'adhésion des spectateurs. Jason Clarke, déjà entr'aperçu dans des films de sinistre mémoire, est le fade leader du gang. C'est un alpiniste chevronné qui a déjà conquis la bête plus d'une fois mais dont l'altruisme le mènera à sa perte. Josh Brolin incarne, comme à son habitude, le gros connard pas fin venu du Texas. Avec sa grosse gueule enfarinée, on aura vite envie de le voir glisser et sortir du cadre à tout jamais. Il s'en tirera bien amoché, incapable de prendre sa femme dans ses bras, couvert de bobos. Sam Worthington endosse le rôle le plus ridicule : celui du mec toujours dans les environs, au pied de l'Everest, qui regarde, la main vissée sur le front, l'air inquiet, où en sont les autres, prêt à agir en cas de souci. On le préférait sans ses guiboles dans Avorton...




Parmi toute cette bande d'acteurs, un seul retire véritablement son épingle du jeu et repart grandi de cette triste expérience : Jake Gyllenhaal. Pourquoi ? Parce qu'il est le seul à avoir réellement effectué la montée, et cela se voit ! Acteur total, héritier direct de l'école Schatzberg, que l'on a déjà vu perdre tous ses kilos superflus et se raser le crâne pour d'autres rôles, Jake Gyllenhaal a insisté pour être filmé dans les conditions du réel. Il est d'ailleurs le seul à mater du bon côté sur l'affiche. Nous éprouvons presque du respect pour son personnage que nous sommes déçus de voir mourir lentement de froid. Quant aux femmes : Robin Wright et Keira Knightley se contentent d'attendre près du téléphone, des nouvelles de leurs maris, les yeux humides, la voix tremblante. Disons-le tout net : Everest obtiendrait un résultat négatif au fameux test de Bechdel-Wallace. 




Est-ce normal de rire à la mort de chacun des personnages ? Est-ce normal de ne strictement jamais ressentir le moindre frisson, le moindre risque, le moindre vertige ? Everest révèle toutes les limites du talent et des compétences de Baltasar Kormákur. Son film ne fait aucun effet. Aucune tension dramatique. Aucun suspense. Aucune émotion, une fois le sommet foulé du pied par quelques uns de ces crétins dont la passion nous paraît bien étrangère. Et ne comptez pas sur Kormákur pour rendre la montagne cinégénique. Il n'y a même pas de beaux paysages à regarder. Et quand débarque la tempête fatale, nous avons droit à des effets numériques d'une laideur peu commune, c'est une merde grisâtre et lisse qui envahit l'écran mollement. Everest est raté sur toute la ligne et vient seulement nous rappeler qu'à Hollywood, les cinéastes capables de torcher des films efficaces sont désormais de plus en plus rares... 


Everest de Baltasar Kormákur avec Jason Clarke, Jake Gyllenhaal, Keira Knightley, Robin Wright Penn, Sam Worthington et Josh Brolin (2015)