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25 avril 2013

Restless

On pourrait, en y regardant trop vite, prendre ce film pour un énième produit du cinéma américain indépendant "à-la-Sundance", plein de bons sentiments, légèrement niais sur les bords, bourré à craquer de musique cool posée sur des chromos anesthésiants, avec un zeste de mignonne fantaisie et la dose indispensable de triste aphasie. Sauf que Restless est l'anti-Like Crazy, l'anti-Terri et l'antidote à tous ces films qui n'ont d'indépendant que leur production en-dehors du cadre des grands studios, leur manque de moyen et l'absence de Sandra Bullock et Chris Evans en têtes d'affiche (voire la présence au casting de freaks notoires aux trajectoires forcément attristantes), mais qui sont, en dehors de ces considérations, de parfaits films académiques asphyxiés, manquant de vie et de liberté, dépourvus de la patte d'un auteur singulier et de tout projet esthétique notoire. Parce qu'il s'inscrit dans une grande œuvre cohérente et parce qu'il appréhende le genre avec distance, Restless est supérieur à un film somme toute agréable tel que Lonesome Jim, le haut du panier de la tendance Sundance. Si l'on ne s'en tient pas au seul projet du film et que l'on en juge plus en détail par le traitement qu'il fait de son sujet ou par le simple travail de mise en scène de Van Sant, on est loin d'un certain cinéma indépendant contemporain vaguement sympathique et parfaitement inoffensif, lénifiant et inconscient de ses propres limites. Pour peu que l'on veuille bien accepter de voir Restless comme un nouveau jalon dans la tendance plus académique de Van Sant, avec ce que cela comporte d'investissement conscient et intelligent du cliché et du sentiment, alors il y a de bonnes chances d'être ému par ce film comme on ne le sera jamais par ceux pré-cités.




Restless est profondément touchant, et en ce qui me concerne cela suffit presque. Cela me suffit pour une raison simple, c'est que Van Sant est formidablement capable de nous émouvoir aussi sobrement qu'intelligemment, en plongeant complètement et avec sincérité dans le genre très balisé du drame romantique. On sait que le cinéaste admire l'art cinématographique dans son spectre le plus large, de l'abstraction expérimentale au mélodrame hollywoodien grand public, et qu'il aime à naviguer d'un bord à l'autre sans mépris ni condescendance pour le plus "facile" des deux extrêmes. Aussi assume-t-il un style conventionnel jusque dans ses clichés quand il se laisse aller à tourner un film "mainstream" (Will Hunting, A la rencontre de Forrester, etc.), et il le fait avec une simplicité entière, pour son plaisir et pour celui du spectateur qui voudra bien se prêter au jeu. Pour cela il faut accepter cette séquence musicale au milieu du film, ce "syntagme en accolade" (je reprends là une expression de ce cher Christian Metz, qui mettait dans ses livres le soleil qu'il n'avait pas dans son blaze), où les personnages courent, s'amusent, s'aiment et jettent des pierres sur les trains de marchandises en souriant. Par une série de plans rapides baignés d'une musique tendre, ces séquences sont censées signifier rapidement le passage du temps et la répétition d'une série de gestes favorisant le plus souvent la naissance d'un sentiment. Van Sant investit le genre et le respecte au point de tourner ce type de séquence facilement insupportable, mais il peut se le permettre parce que tout ce qui précède et suit cette scène est d'une délicatesse et d'une qualité telle qu'elle n'apparaît pas au spectateur comme le couronnement d'une entreprise d'endormissement généralisée vouée à produire de la confiture cérébrale en quantité. Car il y a de très belles idées qui parcourent l'avant-dernier film en date du cinéaste, basé sur son thème obsessionnel, celui d'une jeunesse fauchée en plein essor, et narrant la rencontre entre Enoch (Henry Hopper), un jeune homme bien vivant obsédé par la mort, et Annabel (Mia Wasikowska), une jeune femme mourante qui ne voudrait que vivre, rencontre marquée par l'intervention du fantôme d'un kamikaze japonais qui vient apporter une forme de légèreté mélancolique au film. Ces purs personnages de fiction, invraisemblables mais pleins d'humanité et profondément touchants, ainsi que le traitement légèrement décalé du récit ne manquent pas d'évoquer un film comme Trust Me de Hal Hartley. Mais c'est dans la mise en scène au plus près des corps, prompte à jouer de l'organisation de l'espace et à créer des configurations frappantes, que Van Sant élève son propos et son spectateur par la même occasion.




Et puis le film comporte deux séquences particulièrement réussies et mémorables. D'abord celle où les personnages se retrouvent dans un petit cabanon après la fête d'Halloween et où Van Sant, rarement porté sur l'intimité amoureuse des corps (alors qu'on trouve dans son œuvre plusieurs scènes consacrées à une intimité plus strictement sexuelle, du rapport trivial de Mala Noche interrompu par la quête d'un tube de vaseline à la courte et triste première fois d'Alex dans Paranoïd Park en passant par les arrêts sur images de My Own Private Idaho), tourne une scène sinon érotique du moins étonnamment sensuelle et émouvante, faisant un usage extraordinairement sensible du gros plan et du flou qui embrassent le grain de la peau. Et puis il y a surtout cette séquence géniale où Enoch vient retrouver Annabel chez elle et la découvre allongée sur le sol, agonisante. Le jeune homme prend sa jeune amie dans ses bras et recueille ses dernières paroles quand celle-ci se relève soudain, éteint le magnétophone qui diffusait la mélodie bien pathos de la scène et reproche à Enoch de ne pas avoir respecté le scénario archétypal qu'ils avaient pré-écrit ensemble. Avec cette scène Van Sant nous dit qu'il est parfaitement conscient de tourner une romance, un drame sentimental, un mélo, de convoquer de grandes émotions sur une histoire d'amour tragique, mais qu'il le fait comme on joue un jeu, sans être totalement dupe bien qu'en y croyant à fond. Et il est tout aussi capital de ne pas se laisser berner par les engrenages de ce jeu facile mais dangereux que d'y croire à cent pour cent, de marcher dans la combine, pour que l'entreprise rodée et quasi-mécanique du drame romantique fonctionne à plein. Van Sant nous demande par conséquent la même croyance tout en nous mettant à relative distance via un traitement particulièrement intelligent du film de genre a priori académique. C'est cette conscience - inscrite à même le film - de son médium, concomitante à son appropriation sincère, qui confère à Restless un charme particulier et le sort allègrement de la mêlée, dès lors qu'il échappe à un académisme affiché et accède à la poésie. Van Sant s'extrait du carcan du "film romantique" pour tendre vers le Romantisme, celui de l'amalgame mélancolique et teinté de fantastique du morbide et du sublime, de la finitude et de la grâce (sur ce sujet il faut lire la critique du film par Dominique Païni dans les Cahiers du Cinéma de septembre 2011, où il convoque autant Baudelaire que Shelley). Partant, il ne reste plus qu'à être touché - et le film agira ou non au cas par cas - pour estimer Restless à sa juste valeur et l'aimer simplement comme le film simple qu'il est.


Restless de Gus Van Sant avec Mia Wasikowska, Henry Hopper et Ryo Kase (2011)

26 décembre 2012

Les Bêtes du sud sauvage

Le premier film du jeune (30 ans à peine) cinéaste américain Benh Zeitlin a le mauvais goût de plutôt bien commencer et d'assez mal finir. La scène d'introduction a le charme de son excès et la force de sa naïveté. Zeitlin frôle les pires clichés de l'imagerie publicitaire actuelle pour appareil photo captant plus de couleurs qu'il n'en existe quand la petite héroïne du film, Hushpuppy (l'étonnante Quvenzhané Wallis), nous est présentée en train de courir au milieu d'une fête de "clochards célestes", des déclassés festifs vivant dans un bayou de la Nouvelle-Orléans, sur un îlot inondable abandonné avec les miséreux qui le peuplent et qui n'ont que leur joie pour tenir. Euphorique et insaisissable, l'enfant déambule sur une musique efficace (composée par le réalisateur lui-même), portant dans chaque main des feux d'artifice multicolores qui éclatent dans la nuit (c'est l'(ignoble) affiche du film) et font éclater une énergie débordante et communicatrice qui porte au moins autant la petite enfant que le montage exalté et maîtrisé de Zeitlin nous soulève nous-mêmes. On se dit alors que le jeune homme marche bon an mal an sur des œufs et que s'il n'en casse aucun d'ici la fin du film, ce sera un miracle.




Mais il faut bien avouer que le montage nous percute et que les idées ne sont pas mauvaises. Celle d'évoquer l'apocalypse en parlant de celles, partielles, qui ont déjà eu lieu en certaines régions du globe après le passage d'ouragans est particulièrement intéressante, celle aussi de filmer l'apocalypse en la reliant aux cataclysmes du monde d'en bas, celui des plus pauvres, à côté duquel le chamboulement actuel de celui d'en haut, le nôtre, est à relativiser. Le projet supplémentaire de représenter la fin du monde comme fin du monde de l'enfance, avec la mort du père, une gamine qui passe son temps à regarder en face les animaux crevés et à écouter le pouls de ce qui vit encore, et qui apprend à s'en sortir comme une grande pour faire face à un âge adulte où elle sera seule, semble également pertinent et porteur. Une scène, la plus belle du film, cristallise ces thématiques, celle où la gamine, après avoir mis le feu à sa cabane, frappe son père, cardiaque et mal en point, qui s'écroule (comme au début de Trust Me de Hal Hartley, où Adrienne Shelly assassinait son père en lui rendant sa claque sur la joue), au moment précis où se déclenche le déluge, Hushpuppy tirant les conséquences de ce concours de circonstances pour en déduire logiquement qu'elle vient de déclencher la fonte des glaces par ce geste transitoire terrible.




La scène de déluge qui suit, où la petite fille reste dans la cabane tandis que le père ivre va tirer sur le ciel avec son fusil, continue d'impressionner avec une montée sonore des bruits de pluie assourdissants qui inquiète davantage que bien des scènes pyrotechniques de films catastrophes passés et récents. Zeitlin ayant tourné avec trois sous et jouant de cette pauvreté, le film tangue entre beauté et grotesque, aussi pourra-t-on se moquer de certains effets ou légitimement trouver beaucoup de poésie aux plans sur les aurochs prisonniers des cubes de glace, créatures préhistoriques issues du monde de l'enfance personnifiant la fin des temps, la menace des glaciers sur le point de déferler sur le monde connu. Malheureusement, et c'est là que le film commence à devenir plus anodin, ces bêtes qui font le titre du film, Beitlin les oublie un temps puis les récupère ensuite dans un contexte malheureux, plus proche de Max et les maximonstres, sans en faire grand chose, si ce n'est une sorte de pataude allégorie de la peur face à laquelle Hushpuppy fait montre de courage et devient femme à 6 ou 7 ans.




Ce n'est pas suffisant et par conséquent le film s'affaiblit, perd sa poésie pour tomber dans pas mal de clichés, de scènes attendues, de choses très faciles (la voix-off de la mère décédée, entre autres), qui le sabordent en grande partie, pour finir sur un épisode regrettable, celui du voyage vers la mère, qui tombe dans le mièvre et dans le strict scénario. Il aurait fallu que le réalisateur ose davantage et tente quelque chose de plus original, de plus fort, notamment en se concentrant sur les créatures sauvages qu'annonçait son titre. Mais le résultat aurait peut-être tenu du miracle, et comment blâmer un premier film ambitieux de ne pas tenir toutes ses promesses. Reste que si Les Bêtes du sud sauvage se noie dans sa deuxième partie et en ressort très amoindri, Benh Zeitlin est désormais un nom à suivre, en espérant qu'il confirme et ne s'embourbe pas, mais on peut avoir bon espoir.


Les Bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin avec Quvenzhané Wallis et Dwight Henry (2012)

5 octobre 2012

Damsels in Distress

Léger désaccord sur ce film du côté d'Il a osé, ça parlemente dans les bureaux de la rédac' pour trouver un juste milieu, un angle d'attaque, pour s'accorder sur la ligne éditoriale, tomber sur un compromis satisfaisant pour tous les partis, même si question débat c'est pas non plus l'avant-veille du clasico OM-PSG (d'autant que dans ce cas précis on est tous les deux d'accord à mort, hurlant l'un sur l'autre : "Allez André Pige ! Allez Gignac ! Fais-en une omelette norvégienne de l'autre grand con de suédois !", pas qu'on idolâtre le martégaou qui culmine en moyenne à un but tous les six matches sur ses trois saisons marseillaises mais on reste marseillais de sang ou d'adoption - l'un d'entre nous est lui-même martégaou de souche tandis que l'autre a eu un grand frère nommé Glue3, sosie de Paul Giamatti, qui lui a mis une écharpe bleu phocéen autour du cou à huit ans en lui murmurant à l'oreille sur un ton menaçant et tout en lui faisant un "shampoo" - cette pratique de collégien consistant à frictionner le crâne d'autrui et à offrir une calvitie gratos à des individus de tous âges - quelques paroles dont il ne reste que trois mots : "Marche ou crève").




Mais puisque nous ne sommes pas à la veille d'un clasico, nos discussions restent courtoises quand il s'agit d'échanger sur le cas Damsels in Distress. L'un de nous avoue "ne pas avoir passé un mauvais moment" devant ce film "plutôt original". L'autre avoue "ne pas avoir passé un bon moment" devant ce film "plutôt banal". Mais à l'heure de faire les comptes nous trouvons un point d'accord sur le cas Greta Gerwig, la jeune actrice blonde abonnée au cinéma indé qu'on avait prise en grippe dans Greenberg et qui incarne le premier rôle de ce film, qu'elle porte sur son dos bien droit. Son charme singulier ainsi que son jeu toujours un peu surprenant parviennent à captiver là où Whit Stillman, le réalisateur, échoue à le faire une fois passés les premiers moments du film, prompts à nous laisser circonspects et curieux. A l'évidence nous reverrons Greta Gerwig dans d'autres œuvres du genre, qui sauront peut-être nous réconcilier et nous éviter un premier paragraphe de critique comme celui ci-dessus, susceptible de mettre quelques damoiselles en distress. "Bon moment", "mauvais moment", au final peu importe puisqu'on se rejoint pour affirmer que d'ici au jour où nous posterons la critique (dans 48 heures) nous aurons tout oublié du film et n'aurons plus, de fait, envie de la poster.




Whit Stillman a voulu réinventer la comédie et le rire avec ce film. Il nous aura fait marrer avec ce genre de phrases au moins. Pour ce qui est de nous faire rire ou pleurer avec son scénario mi-figue mi-raisin par contre on est loin du compte. L'histoire est celle d'une bande d'étudiantes dans une université de l'Est des États-Unis qui mènent une action dite de "prévention anti-suicide" sur le campus. Avec un humour noir décalé, des personnages cintrés voire caricaturaux, des dialogues au langage plus soutenu que leur teneur, des plages de musique rétro reliant entre elles la quasi totalité des scènes, de beaux costumes vieillots et de belles lumières ensoleillées, le film raconte les péripéties amoureuses de ces jeunes filles et évoque avec ironie le petit malaise de la jeunesse américaine. Mais au bout d'une heure et quart on se rend compte qu'il ne raconte pas grand chose d'autre, qu'il le fait avec une mise en scène qui n'est pas non plus à grimper au rideau (on se croirait souvent dans une bête série) et que ce ton qui se veut si original est vite la limite du film. Whit Stillman accumule les petites idées (les filles ne supportent pas les odeurs masculines, elles se réconfortent en sniffant du savon, veulent inventer une nouvelle danse pour sauver le monde et préfèrent les débiles un peu moches aux beaux garçons, aux "playboys" comme elles n'arrêtent pas de le répéter, pour pouvoir les aider à progresser et accessoirement pour ne pas être trompées) mais on finit par se demander où tout cela nous mène, et si l'on reste malgré tout devant l'écran avec un maigre espoir dans le potentiel des prochaines minutes du film, on s'ennuie en réalité pendant une heure et demi devant un énième film indépendant américain contemporain ironique, drôlatique, touchant, perché, décoratif, mélancolique et suicidaire.




La séquence finale résume assez bien le problème, où nous est présenté une sorte de clip grotesque sur la fameuse danse nouvelle inventée par Violet (Greta Gerwig donc) et ses amies, la "Sambola" : un mélange de danses anciennes, dont le cha-cha-cha et le tango, qui n'est ni amusante à regarder ni belle (on passera sur la séquence comédie musicale un peu avant la fin du film, en hommage à Fred Astaire et à son film A Damsel in distress (1937), qui nous rappelle que décidément le cinéma américain ne sait plus danser). Comme cette danse, le film fait son marché et pioche ça et là des ingrédients de la comédie et du cinéma indépendant américains, un peu du Trust me de Hal Hartley, un parfum de Woody Allen, quelques touches de Wes Anderson avec ces personnages de mélancoliques loufoques, ces costumes et décors au poil, cette musique vintage et ce ton ironico-décalé permanent qui voudrait quand même aussi nous bouleverser (le beurre et l'argent du beurre), sans oublier un zeste du James L. Brooks de How do you know et ainsi de suite. Reste que le film est moins détestable que beaucoup d'autres dans sa catégorie, mais de là à s'extasier devant ça il y a une marge. On nous a vendu Whit Stillman, qui n'avait rien tourné depuis 14 ans, comme un cinéaste encore méconnu en France et pourtant déjà auteur de trois films remarqués outre-atlantique, mais devant Damsels in Distress on a l'impression de découvrir un premier film et on a comme l'assurance de ne rien avoir raté de primordial avant lui. On s'interrogera par contre sur ce prénom, With. C'est Whit ou With ? Ou tout ? U 2 ? Whit or without U two.


Damsels in Distress de Whit (?) Stillman avec Greta Gerwig, Carrie McLemore, Analeigh Tipton et Zach Woods (2012)

28 novembre 2011

Trust

En réalisant ce thriller sur un sujet grave (le viol d'une adolescente par un pédophile rencontré sur le net), David Schwimmer voulait rompre une bonne fois pour toutes avec son image de grand frère au grand cœur issue de la fameuse sitcom Friends. Une image qui lui collera à la peau toute sa vie et dont il se plaint au quotidien, du matin au soir, alors qu'elle lui a tout de même rapporté des milliards et qu'elle lui permet chaque jour de déguster de la Gelée Royale trempée dans son thé Tieguanyin au petit-déj’ et des omelettes au safran et à la truffe blanche à son souper ! Bref, passons sur l'ingratitude un brin déplacée de cet acteur fin gourmet et concentrons-nous sur son deuxième passage derrière la caméra : Trust (à ne pas confondre avec le film de Hal Hartley). Avec un traitement qui se veut au plus proche de la réalité, notamment dans la façon dont nous est dépeinte l’évolution psychologique de la jeune victime (on sent que Schwimmer s'est longuement documenté), ce long métrage nous propose donc d’assister à l’anéantissement d’une famille suite à un viol perpétré par un prédateur sexuel opérant par le biais d’internet (et, plus précisément, d'un tchat Yahoo!, le salon "easy teens"). Aussi étrange que cela puisse paraître, ce pitch sinistre donne l’occasion à David Schwimmer de nous torcher des scènes d’un humour irrésistible, solidement épaulé par un casting 4 étoiles. Petit tour d'horizon...


Que dire de ce film quand on sait que Schwimmer lui-même est en couple avec une jeune femme de 21 ans sa cadette ? Comme je m'aventure ici sur un terrain glissant, je préfère laisser cette question en suspens !

Si l'on parle beaucoup de ce film comme du second long-métrage de David Schwimmer et de sa première excursion en dehors de la comédie, je tenais pour ma part à souligner qu'il s'agit aussi du premier rôle sur grand écran de l'ex-tennisman helvète Martina Hingis. L'ex-championne poids semi-léger incarne ici le rôle de l'adolescente qui se fait alpaguer par un pervers roi du clavier. Si l'imprévisible tornade en jupette des terres battues et des gazons maudits vous avait manqué, regardez donc ce film, vous pourrez à nouveau admirer tout ce qui faisait jadis son charme singulier et qui n'a pas bougé d'un poil malgré le poids des saisons : son front bombé comme un ballon de basket, sa petite bouche en trou de balle de poule, son regard insolent de prépubère avide de victoires, tout est encore là, intact, comme lorsque la virevoltante joueuse de raquette trustait les premières places au classement ATP/WBA. Trust nous permet aussi de retrouver Clive Owen dans un rôle à sa (dé)mesure. Le natif de Coventry (UK) apporte une certaine intensité à son personnage et réussit à nous captiver par sa seule présence lors de quelques scènes, mais on est tout de même forcé de reconnaître qu'il abuse légèrement de cette technique bien répandue dans le métier qui consiste à se passer la main sur le visage et à se pincer l'entre-sourcils pour exprimer l'embarras, la déception, ou la confusion. L'acteur passe ainsi une paire de scènes la main collée à sa ganache flétrie, se ratiboisant littéralement la façade de bas en haut, puis de gauche à droite, dans un mouvement circulaire trop répété et travaillé pour être naturel. De plus, en utilisant cette technique sans âge, Clive Owen ne manque pas de faire chanter les poils de barbe naissant de son vieux crépis usagé, foutant ainsi en l'air la prise son dans un vrombissement terrible qui laisse songeur quant au taux de testostérone sécrétée par l'organisme de la star... A leurs côtés, on signalera la présence de la trop rare Catherine Keener, qui traverse le film comme un fantôme, se faisant simplement remarquer lorsqu'elle stationne sa voiture sur une place réservée aux handicapés. Maigre bilan...


Plus douée à la raquette que sur le net, la suissesse !

Revenons à présent sur les scènes les plus marquantes du film, que je traiterai dans l’ordre semi-chronologique, pour ne pas trop vous perdre (même si je pense vous avoir perdus depuis bien longtemps, depuis la deuxième phrase de mon billet pour être précis). On remarque d'abord la patte Schwimmer lors d'une séquence pourtant anodine où Clive Owen, errant chez lui sans but, se dirige tête basse vers la cuisine, ouvre machinalement son frigo, s'empare d'une bouteille de jus d'orange (ces bouteilles typiquement américaines, vous savez, ces énormes cubis en plastoc à moitié transparent) et se met à en boire quelques rasades, au goulot, à la dure, tout simplement pour remplir la scène et pour tuer le temps. Les amateurs de Friends ne s'y tromperont pas et auront forcément une grosse impression de déjà-vu : on sent bien ici la "Schwimmer's touch" (je viens de paumer mes deux dents de devant en me relisant à voix haute) ! On imagine tout à fait l'acteur-réalisateur, hyperactif sur le plateau, dire à sa ténébreuse vedette "Prends du jus et régale-toi le gosier, même si t'as pas soif. Franchement ça marche bien pour combler un peu. Occupe tes menottes avec une bouteille, ça donne de la contenance. Je faisais ça dans Friends et tout le monde s'est mis à m'imiter, Chandler le premier, ça marchait du tonnerre, et c'est devenu un gimmick de la série !" D'autres petites touches comiques viennent nous rappeler qui est derrière la caméra, je pense par exemple à ce dîner familial d'Halloween où l'aîné débarque tout sourire en portant un masque à l'effigie du président Barack Obama. Le grand-père, très naturellement déguisé en vieillard facho et réac', outré par l'accoutrement de son petit-fils, lui lance alors "Indigne fils de salops ! C'est un socialiste ! Au bûcher !". Une scène qui fait froid dans le dos et qui rappelle l’humour pince-sans-rire cher à David Schwimmer.


L'acteur qui joue le pédophile est fort bien choisi. Trop flippant et ultra crédible, on dirait mon frère Glue 3 (si tu lis ces lignes, je te salue) !

Une autre scène laisse sans voix : celle durant laquelle Clive Owen pète les plombs et, voyant le mal partout, s'en prend au malheureux spectateur d'un match de volleyball féminin qu'il soupçonne d'être un pervers pédophile. Dans un état second, l'acteur distribue des coups de poings dans tous les sens et s'acharne, la bave aux lèvres. Sachant que Clive Owen s'en donne à cœur joie et qu'il n'est pas ce qu'on pourrait appeler un gringalet, on s'imagine donc que ça ne doit pas faire du bien. Les deux hommes sont ensuite séparés par la force, et l'innocente victime se relève la gueule en sang en disant "Non non mais pas de souci, ça arrive, laissez pisser, ça va, circulez y'a rien à mater ! Je me suis fait détruire la tronche, j'aurais bien besoin de quelques sparadraps, de bandages et de points de suture, mais c'est pas grave, c'était un malentendu, passons à autre chose, reprenons le match !" puis il enchaîne "On en était où d'ailleurs ? Ah si 4 à 4 pour les rouges. Qui ne saute pas n'est pas teubé hé, qui ne saute pas n'est pas teubé hé !" en sautillant ridiculement sur sa seule jambe valide. Le type vient de se faire ma-ssa-crer mais n'a pas perdu sa bonne humeur. Une vraie crème !


Clive Owen, plus circonspect que son metteur en scène à la vue des rushs...

Après avoir été violée, la gamine se met à consulter régulièrement une psy et ceci nous donne l'occasion d'assister à une nouvelle scène savoureuse. Lors d'une séance, la jeune fille lui raconte ce qu'elle a ressenti pendant l'acte sexuel non consenti dont elle a été victime. Elle lui dit alors "Pendant qu'il me défouraillait, j'avais comme l'impression de survoler mon propre corps, d'assister à la scène depuis l'extérieur, de ne pas être vraiment moi ni vraiment là... Tandis qu'il me défenestrait depuis l'intérieur, j'avais de mon côté l'impression de feuilleter l'ouvrage intitulé La Terre vue du ciel, vous savez, le best-seller de Yann Arthus Bertrand, je survolais littéralement cet instant, des images plein la tête, loin des faits. Alors qu'il me foutait en vrac et me dégommait la teu...". "Chhhhhhh". La psy l'interrompt à cet instant et lui déballe du tac o tac "Ok, je vois, très bien, arrête-toi là. Tu décris en détails et de façon assez originale quelque chose de très commun, une sensation bien connue, un véritable cas d'école. A l'ouest que dalle de nouveau, comme aurait dit Erich Maria Remarque. Je t'explique. Quand l'être humain subit un évènement horrible, qui va bien au-delà de son seuil de tolérance, il a très souvent le réflexe de s'évader de son enveloppe corporelle, comme pour trouver un refuge psychique, c'est la seule façon de supporter l'épreuve qu'il traverse." Devant ce dialogue à couteaux tirés, je me suis alors dit que le même phénomène pouvait très bien se produire pendant le visionnage du film de David Schwimmer chez des spectateurs aux seuils de tolérance plus bas que le mien...


Sur le point de casser la gueule à une infirmière qu'il est certain d'avoir vue dans neighbour-stalker.com !

Clive Owen passe également voir la psy pour vider son sac et lui raconter que sa seule envie est de faire la peau au salopard qui a violé sa fille. Il lui dit non sans gêne qu’il y pense sans arrêt, que ce soit en réunion, au bureau, au ciné, lors du goûter, à la récré, en plein coït, bref, tout le temps. Meurtri, Clive Owen lui avoue même qu’il en rêve la nuit et qu'il lui est déjà arrivé de se réveiller en sursaut, avec un goût de sang dans la bouche, du sang qu'il espérait être celui du violeur. Hélas ! Il s'était simplement mordu les joues pendant son sommeil, tant il serrait les dents rageusement. Ça a l'air de rien quand je vous la raconte, mais cette scène est un pur régal grâce au talent sans pareil de Clive Owen, tout simplement bluffant quand il ouvre grand la gueule pour montrer ses douloureuses cicatrices à une psy qui n'en demandait pas tant et qui est à deux doigts de dégobiller sur ses chaussures. Le talent de l'acteur fait aussi des ravages lors d'une scène très différente où l'on peut apprécier une autre facette de sa personne, un autre gadget de sa panoplie de comédien hors-norme. Je veux parler de la scène où Clive Owen rôde de nuit sur les tchats Yahoo! en se faisant passer pour une jeune fille histoire de débusquer du salopard et, accessoirement, de retrouver celui qui a abusé de sa fille. Catherine Keener le surprend, scrute l'écran et lui demande alors "Heu... Détrompe-moi si je me trompe... C'est bien toi "TinyLittlePussy" ?". A ce moment-là, il faut voir le regard piteux de l'acteur britannique, au top de sa forme. Ça échappe aux mots et ça mérite une nomination aux Oscars !


Sur le point de maraver sa psy, gratuitement !

Je parlais tout à l'heure de seuil de tolérance, hé bien mon seuil personnel doit en effet se situer assez haut quand je me trouve dans la configuration dans laquelle j'ai regardé Trust : mon gros chat sur les genoux, ronronnant à s'en faire exploser le larynx, ma compagne d'humeur joviale à mes côtés, et, dans ma main droite, un gros bol où un morceau de brownie bien craspec se noie dans de la crème anglaise Bridélice. Pour cela, et grâce aux quelques éclats de rire qu'il a provoqué chez moi, je garderai un très agréable souvenir du film Trust. Un film qui est donc à prendre au second degré pour être pleinement apprécié, et c'est un peu dommage, car franchement, il y a quelques trucs pas si mal vus et, par moments, ce thriller fonctionne plutôt bien. Mais, au bout du compte, on se marre assez souvent et je ne pense pas que ça soit l'objectif visé par notre apprenti cinéaste ! J'attends tout de même avec impatience le prochain Schwimmer !


Trust de David Schwimmer avec Clive Owen, Catherine Keener et Martina Hingis (2011)

11 février 2008

Trust me

J'ai fait mon premier pas dans l'univers d'Hal Hartley avec ce film, parait-il le mieux pour commencer. Ça m'a bien plu. C'est frais et Hal Hartley parvient à trouver un équilibre délicat, à cheval sur plusieurs tons différents, tout en restant toujours très cohérent. C'est très réussi. A partir du moment où Adrienne Shelly retire ses couches de maquillages et porte des fringues simples, elle se met à dégager un charme fou. Son personnage est vraiment charmant, tout comme celui interprété par l'autre acteur fétiche d'Hal Hartley, Martin Donovan, à la fois drôle, imprévisible et très classe. J'avais déjà croisé la tronche fatiguée de cet acteur dans un grand nombre de films miteux où il joue des personnages pourris : en employé inquiétant d'une station-service perdue dans le pitoyable film d'horreur pour chiards Wind Chill (produit par le triste couple Soderbegh-Clooney qu'on aimerait voir imploser) ; en papa lunatique qui rêve de s'envoyer sa gamine bien bustée incarnée par Elisha Cuthbert dans The Quiet (quequoi, ce rôle-là je veux bien le jouer avec le sourire et le film est un thriller tout à fait matable) ; et enfin, en agent du FBI à l'humeur exécrable dans le pénible The Sentinel... Sa filmographie m'indique que Martin Donovan est tristement abonné aux seconds seconds rôles dans des séries b... c'est bien dommage, il mériterait mieux !




Bref, revenons au film : au début j'ai mis un peu de temps à m'attacher aux personnages et à pleinement apprécier le film, mais ça n'a pas duré bien longtemps et j'ai trouvé que Trust me devenait particulièrement chouette à partir du moment où le couple vedette se rencontre.


Trust me de Hal Hartley avec Martin Donovan et Adrienne Shelly (1990)