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13 avril 2023

La Petite Bande

La Petite Bande, on est désolés, ça sera un paraphet, pas plus, pas moins. Pierre Salvadori, tu es un ancien, dans tous les sens du terme. Ça fait un petit bail que tu rôdes en France métropolitaine avec une caméra. Tu as eu le mojo pendant un temps, dont on se demande si l'on peut le mesurer en mois ou en semaines. Tu seras toujours le bienvenu chez nous pour ton travail sur Les Apprentis, ce film-totem et tabou, que l'on a vu un petit paquet de fois et qui fait partie des secrets les mieux gardés. C'est donc toujours avec bonhommie que l'on accueille tes nouveaux méfaits, mais il va falloir te réveiller quand même, parce qu'on commence à partir de loin. En liberté, film moyen, nous a fait croire à un retour de flamme. Que nenni. Nous aimons aussi les enfants et la cause écologique, mais nous n'aimons pas ton film, qui réunit les deux. On lui reproche principalement de ressembler à un vieil épisode de L'Instit avec Mimie Mathy, d'être beaucoup trop long, bruyant, téléphoné et totalement inoffensif. Tes terroristes écologistes en culottes courtes ne révolutionneront pas l'histoire du cinéma ni celle de la lutte contre la fin du monde. Ta petite bande nous a vite bandés, comme on dit dans le Gard. Bien sûr l'idée est louable, mais le résultat est passable.
 
 

 
De plus, nous avons quelque peu souffert de voir Laurent Capelluto en si mauvaise posture, se faire malmener par des morbacs et finir quasiment pourri sur pieds. Tu as, on te l'accorde, le courage de le finir en bonne et due forme dans un accident de la route tourné en réel, nous rappelant qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs et que l'activisme le plus noble ne peut pas se départir de violence. Tu marches ainsi dans les pas d'une Keilly Reichardt avec Night Moves, d'un Gus Van Sant avec Promised Land, d'un Todd Haynes avec son film sur Téfal, ce qui te place dans le top 4 des plus grands cinéastes "verts" de l'Histoire du cinéma indépendant de l’État d'Oregon, pas la moindre des prouesses quand on sait que tu es de Tunis (Tunisie), que tes racines sont à Santo-Pietro-di-Venaco (Mississippi), et que tu fus un authentique "gamin de Paris", un vrai petit Gavroche, parti tourner ce dernier film à Villefranche-de-Lauragais (costaud de ta part). N'empêche que Laurent Capelluto est un être cher qui aurait mérité de s'en tirer par le haut. Ton cinéma en serait peut-être sorti grandi lui aussi. Il va falloir ouvrir des portes. Le monde de demain ne pourra pas se faire sans tout le monde, et certainement pas sans Laurent. D'abord, en ce qui te concerne, pense à ton cinoche, qui se paye une vieille gueule d'éco-anxieux aux poumons pollués depuis des lustres, et qui s'enlise dans sa bourbe de sympathie. A toi de te retrousser les manches. Si tu continues à nous rendre de telles copies, bien propres, bien présentées, sans le moindre graffiti dans la marge, on n'aura bientôt même plus envie de te corriger.


La Petite Bande de Pierre Salvadori (2022)

16 avril 2021

Dark Waters

On a connu Todd Haynes moins engagé mais plus délirant. On l'a croisé une ou deux fois en soirées à Cannes ou chez lui à Brooklyn, et d'habitude y'a qu'à lui servir un martini blanc et l'écouter déblatérer pour littéralement décoller de son siège. Todd a toujours eu ça pour lui. Cet art du récit, ce souci du détail, ce sens de l'anecdote qui n'en finit plus, cette grande chaleur humaine et cette conscience aiguë de l'autre. Et puis, mon dieu, on se marre avec lui ! Il est pétri d'humour et d'amour à gogo. Pourtant, pourtant... son dernier film en date, Dark Waters, lancé directement depuis le canapé dans la platine, en un jet du disque plein de certitude et d'effet boomerang, nous a sapé le moral et cloués au tapis pour des jours et des jours. Autopsie d'une dépression. Plongée en eaux troubles.

Tout grand cinéaste américain a au moins un film-dossier à son actif, un film à charge, un film coup de poing, un film engagé qui remet les compteurs à zéro, les pendules à l'heure et l'église, la mosquée, la synagogue et le temple au centre surchargé du village. Chaque scandale américain ou international possède son film-signature, son mémorandum filmé qui le fait directement entrer dans les archives de la mémoire collective et l'établit en affaire classée dans les caboches de celles et ceux qui l'ont maté. La Amistad par exemple. Qui se souviendrait de la traite négrière sans le film de Steven Spielberg ? Pentagon Papers ? Qui se souviendrait du mic-mac des pentagone papiers sans la piqure de rappel de, une fois de plus, Steven Spielberg ? Lincoln ? Qui aurait eu vent de la carrière de cet avocat de renom sans le vaccin double-rappel de, on vous le donne en mille, Steven Spielberg ? La Liste de Schindler ? Qui aurait la moindre idée de la notion de génocide, ou d'ailleurs le réflexe d'établir des listes (ne fût-ce que de courses), sans le pense-bête de, bam, Steven Spielberg ? Réponses : personne. Et on pourrait continuer avec 1941, La Couleur prepou, L'Empire du soleil, L'Empire contre-attaque, Munich, ... Tous les grands scandales de l'Histoire ont eu un grand cinéaste américain pour s'occuper d'eux, et c'était souvent Steven Spielberg.
 
 

 
Il ne restait que le Téflon à torcher (bientôt viendront le temps d'AstraZeneca et de Pfizer). Et Todd Haynes, en grand cinéaste américain, s'y est collé. Petit rappel de son CV ? On a tendance à oublier ses faits d'armes et à minimiser ses réussites, ses prouesses. Tout ça parce qu'il n'est pas du genre à la ramener (à part en soirées où il monopolise la parole, l'attention, les vivats mais aussi tous les empanadas à portée de main, et de façon plus générale tout ce qui se gobe). Tout ça parce qu'il est gentil, discret, humble, généreux. C'est un amour d'homme qui passe le plus clair de son temps. Il le passe, tout simplement. Il n'emmerde personne avec ça. Il n'est pas du genre à signer son film d'un ronflant (et imprononçable) Todd Haynes's Teflon, ou Todd Haynes's Scarole, pour citer son précédent film magnifique sur les amours de deux femmes dans le New York des années 50. Les gens sont d'autant plus virulents avec les innocents, les non-violents, les êtres pacifiques qui ramassent les coups en se pliant en boule. Combien ont déféqué sur Le Musée des merveilles, que nous tenons pour un bien beau film. L'homme, Todd Haynes, est pourtant visionnaire, ayant signé bon nombre de films d'hier qui parlent potentiellement de demain (exemple canonique : Safe).
 
 

 
Les soirées chez Todd, c'est bruitiste. On ne s'entend pas penser. On n'entend que lui, qui aboie au milieu de la pièce parmi les décibels et distorsions de Sonic Youth. Non pas que les vinyles tournent sur la platine, non, le groupe vient jouer chez lui chaque week-end. Il a quasiment inventé Sonic Youth et leur a suggéré d'ajouter "Sonic" à "Youth", ou l'inverse. Le groupe mythique devrait même s'appeler Todd Haynes's Sonic Youth. C'est aussi à lui qu'on doit l'avènement Julianne Moore, dont il a cerné la personnalité hors-normes et le toupet face caméra. C'est aussi à sa majesté Haynes qu'on doit la carrière de Kelly Reichardt, qu'il produit, et qu'il a sortie des ronces à ses débuts. Todd Haynes porte en lui-même quelques unes des plus grandes carrières du cinéma américain d'aujourd'hui. On pourrait le comparer au James Stewart du film de Capra, La Vie est belle, victime parfois de coups de blues pas possibles mais qui régale en soirée et distribue les billets allers pour la joie et le kiff sans escale quitte à parfois se mettre en danger. Quand Todd est au fond du seau, en général le surlendemain de ses soirées de légende (le lendemain il n'est pas là, on peut lui parler mais dans le vide complet, et on peut facilement s'y tromper car il a cette particularité de garder les yeux grands ouverts dans ces moments-là, deux yeux qui ressemblent à des clous de girofle), on aimerait pouvoir lui montrer l'état du cinéma américain s'il n'avait pas existé ces trente dernières années et s'il ne s'était pas démené pour l'embellir de sa si délicate et précieuse façon.
 
 

 
Il lui fallait donc, comme tous les grands, son film-dossier. C'est un peu la faute du fort louable Mark Ruffalo, homme doté de toutes les qualités, qui n'aime rien tant qu'accumuler les films-dossiers, considérant par là qu'il allie l'utile et l'agréable, le politique à la fiction. Ruffalo avait chez lui cette batterie de casseroles en téflon qui lui faisait littéralement pisser du plomb après chaque repas, mais qui ont permis quand même toutes ces scènes où il se transforme en Hulk en un claquement de doigts dans la saga Avengers, et l'acteur avait à cœur d'en faire quelque chose d'utile. Après avoir revendu ses poêles à frire à prix d'or sur e-bay, le comédien, alerté des dangers du téflon par son médecin traitant inquiet de le voir régulièrement tripler de volume et changer de couleur de peau, a donc forcé la main à l'un des plus grands cinéastes américains de son temps, Todd Haynes, qui lui en devait "une belle" (le prix de la came pour une soirée, lors de laquelle Todd a mis à sac la baraque de son ami comédien : il y a parfois des soirées qui tournent mal pour Haynes, quand il n'est pas "dans son monde", comprendre embué par la musique de Sonic Youth venue le canaliser et calmer ses nerfs à vif). 
 
 

 
C'est sans la passion qui le caractérise au quotidien que Todd Haynes s'est lancé dans le tournage (long et laborieux, selon ses dires, et dieu sait qu'il ne supporte pas de tourner dans un autre ordre que chronologique : sans ça, il "ne suit plus"...) de ce film-dossier sur les méfaits du téflon. Petit manque de motivation de la part du maestro pour ce film de commande, cette dette de jeu à un pote de longue date, vite transformé en manque d'inspiration, qui touche jusqu'à l'affiche : on a attendu la course-poursuite jusqu'au bout du générique de fin, espérant une scène post-générique ultra nerveuse dans laquelle Mark Ruffalo allait appuyer à fond sur le champignon. Et jusqu'au titre du film, Dark Waters, qui est déjà le titre d'au moins trois autres films, dont deux films d'horreur portant sur le même sujet, le téflon, et un porno reptilien à vous glacer le sang. Le résultat du travail de Haynes et de Mark Ruffalo est certes terne, lent, gris, vert, lourd, monotone et vite expédié, il n'en reste pas moins un film-dossier qui peut en remontrer à bien d'autres films-classeurs et autres films-chemises beaucoup moins rigoureux et définitifs. 
 
 

 
Todd Haynes a vidé le dossier, essoré le fichier, nous donnant l'impression, d'un bout à l'autre de la projection, d'être là, dans notre salon, d'ouvrir les archives l'une après l'autre, de les éparpiller sur le carrelage et de nous balancer au visage les preuves les plus accablantes sur les dangers du téflon, nous gueulant au visage "Et vise un peu ce document ! Et jette un œil sur celui-là ! Tu me crois maintenant ? C'est pas du lourd ça ?" Si. Vous ne pourrez plus rien nier après avoir vu ce film, même si vous faites actuellement fortune dans le téflon, même si vous êtes plongé jusqu'au cou dans l'affaire et si vous en avez retiré des bénéfices. Personne ne peut plus rien réfuter. Qu'on soit sur le banc des accusés ou victime, on baisse la tête et on plaide coupable. Même si on trouve ça bien pratique quand l’œuf surfe à ce point sur la poêle sans la moindre goutte d'huile ou de beurre, lévitant au-dessus du revêtement noir auquel il ne veut surtout pas accrocher (toujours trouvé ça chelou...). Nous, depuis ce film, c'est bien simple, on cuisine et on mange à même la plaque vitro-céramique. Et en fait ça passe. A condition de sortir le matos du carton d'emballage et de déballer des vivres consommables. Il faut dire qu'on ne bouffe que de saison : les knackis balls c'est de janvier à décembre, faut pas se mentir.

 
Dark Waters de Todd Haynes avec Mark Ruffalo (2020)

20 janvier 2019

Le Caravage

De façon générale, j'ai beaucoup de sympathie pour Alain Cavalier, qui fait partie de nos grands réalisateurs. Mais là, j'avoue, j'ai eu du mal à m'accrocher. D'abord je dois dire que je n'aime pas beaucoup les biopics... J'ai du mal avec les acteurs ou actrices grimés pendant 8 plombes chaque jour de tournage pour finalement ne pas ressembler à la personnalité mise en avant, et s'efforçant de cabotiner à qui mieux mieux pour attraper un tic ou un accent dont tout le monde se fout. Mais là, je dois dire, l'idée de faire interpréter Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage, par un cheval, c'était pour le moins cavalier ! J'espère que vous avez la vanne (inédite à ma connaissance). Le Caravage est par ailleurs audacieux dans la forme : film muet où le cheval est de tous les plans, sans qu'il soit jamais question d'un pinceau, d'un tube de gouache ou d'une toile ; et je ne parle pas de la reconstitution historique en huis-clos, où la Rome du début du XVIIème est contenue dans une écurie !


 Alain Cavalier rend ici un hommage vibrant au Twister de son maître à penser, Jan de Bont.

Mais surtout, je ne vois pas beaucoup d'autres biopics plus audacieux dans le choix de l'interprète... Hormis peut-être le I'm not there de Todd Haynes, qui hésitait entre six comédiens et comédiennes pour interpréter le célèbre rockeur Neil Young, mais qui n'a pas hésité longtemps, puisqu'il les a tous engagés. Ou peut-être La Journée de la Juppe : il fallait oser embaucher Isabelle Adjani pour prêter ses traits certes bouffis mais encore délicats à Alain Juppé, maire de Bordeaux depuis la création de la ville. D'ailleurs je voudrais mettre un coup de projecteur sur Alain Juppé. Ce n'est pas une expression. J'aimerais réellement lui mettre un coup de projecteur.


Le Caravage d'Alain Cavalier avec un cheval (2015)

8 janvier 2017

Bilan 2016





http://ilaose.blogspot.fr/2016/03/un-jour-avec-un-jour-sans.html
1. Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-Soo


2. Toni Erdmann de Maren Ade


http://ilaose.blogspot.fr/2016/03/bone-tomahawk.html
3. Bone Tomahawk de S. Craig Zahler


4. L'avenir de Mia Hansen-Love


5. Rester vertical d'Alain Guiraudie


http://ilaose.blogspot.fr/2016/12/personal-shopper.html
6. Personal Shopper d'Olivier Assayas


7. The Assassin de Hou Hsiao-Hsien


 8. Carol de Todd Haynes


9. The Neon Demon de Nicolas Winding Refn


10. Victoria de Justine Triet


11. Julieta de Pedro Almodovar


12. La Loi de la jungle d'Antonin Peretjatko


13. The Strangers de Na Hong-jin


http://ilaose.blogspot.fr/2017/05/paterson.html
14. Paterson de Jim Jarmusch


http://ilaose.blogspot.fr/2017/01/in-valley-of-violence.html
15. In a Valley of Violence de Ti West


On était à la bourre sur 2015, mais on est à fond sur 2016 (19 films de 2016 critiqués sur le blog à ce jour, record de la blogosphère !). On a vu de nombreux longs métrages cette année (d'où le peu de critiques, on était souvent en salles...), et on veut aider notre prochain. On sait trop ce que c'est de passer les fêtes de fin d'année entre deux téléviseurs pour rattraper le retard et boucler un top d'au moins 10 titres onze mois plus tard. Que dire de ce bilan (outre la giga surprise de cul de classement) ? Nous n'avons eu aucun mal cette année à dresser un top satisfaisant pour l'un comme pour l'autre, chacun a pu placer ses pépites sans démoraliser l'autre (ou preeeeeesque), et en fion de classement on a juste mis un film qu'on a vu tous les deux... un film qui tombait à pic pour éjecter Elle, poids-lourd de l'année qui n'a pas du tout fait l'unanimité au sein de la rédac' (aucun de nous n'est maso, contrairement à Elle, le personnage éponyme, et pourtant nous avons échangé pas mal de coups et de blessures à propos de ce film). Vous retrouvez dans le trio de tête Bone Tomahawk, qui est là pour dégoûter tous les Quentin Tarantino et compagnie, pour leur rappeler qu'avec un peu d'humilité (trois chevaux, un mec qui boîte et un bone tomahawk), on peut encore réaliser un western qui tienne la route et qui sente la poussière. A ce titre, on peut peut-être saluer Claude Lelouch (c'est rare dans nos pages, première fois ever, et dernière), qui était président du jury à Gérardmer et qui a su distinguer le grain de l'ivraie en couronnant le film de ce cher Bone Tomahawk (un réalisateur à suivre), le préférant à The Witch, film d'horreur indé couvert d'éloges réalisé par un petit faiseur hipster qui méritait qu'on le renvoie à son brouillon. Au top de ce top, une excellente soirée pour l'autre, un grand film pour l'un, venu de Corée et signé du sosie officiel de l'un d'entre nous. A part ça, d'autres bons films. Et puis il y a des absents, par exemple Homeland et Le Bois dont les rêves sont faits, que nous n'avons pas vus et qui n'ont pas leur place ici puisqu'il s'agit de mockumentaires, de même que nous n'avons pas cité Stranger Things ou Ma Loute, qui sont des séries télévisées et n'ont donc rien à foutre dans un top ciné. Nous ne pouvons pas tout voir, n'ayant que 4 yeux. Nous sommes aussi passés à côté d'Aquarius et de Toni Erdmann, le film tant acclamé de Maren Ade, que l'on a quand même mis en 2, pour la crédibilité du classement (même si du coup on vient d'annihiler toutes nos chances à ce niveau-là).

23 février 2015

Safe

Cela commence par un petit rhume a priori anodin. Et puis il y a cette sensation de fatigue, persistante, encombrante, usante. Les médecins sont pourtant affirmatifs : Carol White (Julianne Moore) est en parfaite santé. Tout devrait rentrer dans l’ordre avec un peu de repos. Elle est « surmenée » disent-ils. Nouvellement installée dans une banlieue chic du nord de Los Angeles avec son fils et son mari, un cadre supérieur peu attentionné, Carol White mène pourtant une existence bien confortable, apparemment éloignée de tout stress. Face au psychiatre qu’elle finira par aller consulter, elle se présentera comme une « femme d’intérieur » travaillant sur « la décoration de sa maison », quand elle a du temps libre prendra-t-elle le soin de préciser. En réalité, sa vie est à peu près totalement vide. Son quotidien est fait d’allers-retours vers le centre commercial et le pressing, de jardinage et de séances d’aérobic. Son mariage est stable, mais austère, froid, dépourvu de réelle intimité émotionnelle. Son fils, d’une présence fantomatique, est en fait son beau-fils, issu du mariage précédent de son mari. Ses amies existent et elle les voit régulièrement, mais leur amitié est distante, superficielle, éteinte.




On comprend assez vite que c'est sa vie stérile et transparente qui a rendu Carol malade. Elle en était inconsciente, mais c'est son corps qui a sonné la révolte. Elle devient peu à peu allergique à tout ce qui l'entoure : les gaz d'échappement des voitures, les textiles chimiques de son nouveau canapé, les bombes aérosol, l'encre des journaux... Tout cela l'agresse et dérègle progressivement sa vie douillette, si lisse et si nette, morte. Elle s’enfonce dans sa dépression et personne ne saura lui venir en aide. Les spécialistes qu’elle va voir s’avèrent tous incapables d’identifier son mal, et paraissent toujours peu concernés, insensibles. Incomprise, la jeune femme décide alors d'entrer dans un drôle d'institut : un endroit étrange et déconnecté de tout, coincé en bordure d’un désert, qui accueille les victimes des maladies que l’on suppose liées à l'environnement. Ces malades forment une petite communauté vivant en autarcie, chapeautée par un homme a priori sensible et perspicace, donnant régulièrement des discours rassembleurs. Ce centre est le lieu idéal, paraît-il, pour se ressourcer, moralement et physiquement...




On pourrait qualifier Safe, film étonnant et singulier, qui nous rappelle la vivacité du cinéma indépendant des années 90, de « thriller psychologique », mais cette appellation en surprendrait plus d’un étant donné le rythme particulier du film. L'angoisse est pourtant bel et bien au rendez-vous. Le réalisateur, Todd Haynes, dont il s’agissait du second long métrage, a une manière assez fascinante de nous montrer le lent processus de décomposition et d'isolement de son personnage principal. Il procède par touches imperceptibles, en creux. Il apporte notamment un soin particulier à la bande-son, silencieuse et principalement faite des bruits de fond issus du quotidien de l’héroïne, peu à peu dérangeants, envahissants, énervants. La première partie du film, c'est-à-dire jusqu’à ce que l’héroïne entre dans l'institut isolé, est de loin la plus réussie et maîtrisée. Le découpage est harmonieux, le ton, lent, déploie une force tranquille, sereine, sûre de parvenir à ses fins. Il ne se passe pratiquement rien, l’action est réduite à des petits riens sans importance, mais un malaise diffus sourd de chaque plan et devient de plus en plus évident. Les incidents paraissent d’abord anodins, mais à mesure qu'ils s'accumulent l'inquiétude s'installe. Todd Haynes cultive une tension insidieuse, gênante, bizarre. Julianne Moore, idéale dans ce rôle, est d’abord une petite femme tirée à quatre épingles, figée dans un coin de l’image, perdue dans des décors vides, immenses et sans vie. Puis elle devient progressivement une plante desséchée, agonisante, sur laquelle l’ultime plan du film, glaçant, finira par se focaliser, en nous laissant à peine espérer un sursaut de vie.




La seconde partie est un peu trop longue et peine à retrouver la force de la première heure du film. Mais Todd Haynes y dépeint toujours assez brillamment le fonctionnement de l’institut étrange et quasi sectaire où Julianne Moore a trouvé refuge. Il nous montre avec talent et sans aucune lourdeur l’endoctrinement sournois qu’y exerce son grand gourou. Le cinéaste ne porte cependant aucun jugement, il se contente de décrire froidement la capacité de séduction de ce type d’organisation, dont le responsable est un personnage ambivalent, parfaitement joué par Peter Friedman, qui tenait là un rôle pourtant pas évident et pour lequel il fallait nécessairement trouver le ton juste, un équilibre délicat. Entre deux de ses discours, l’un des malades du centre raconte à son voisin une anecdote à propos de l’un de ses proches : un type chez qui rien ne clochait, en pleine santé, tout à fait normal, mais qui, dès qu’il mettait les pieds dans une grande surface, était soudainement pris de sanglots et déprimait complètement, au point de penser au suicide. C’était systématique. Pour retrouver son état normal, il suffisait à ce drôle d’individu de sortir du centre commercial. Cette anecdote, sournoisement placée là par Todd Haynes, l'air de rien, m’a beaucoup parlé. Je me suis totalement reconnu en ce pauvre homme qui perd ses moyens dès qu’on a la sale idée de le traîner dans un centre commercial, car cela m'arrive très souvent aussi. Les supermarchés me rendent malade ! Safe, film visionnaire et plus que jamais d'actualité, m’a laissé une drôle d’impression !


Safe de Todd Haynes avec Julianne Moore, Peter Friedman, Xander Berkeley et April Grace (1995)