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11 août 2018

Calibre

Un scénario classique ! Deux potes venus de Londres partent en week-end à la chasse dans un coin reculé d’Écosse. Là-bas, un accident de chasse terrible va bouleverser tout leurs plans... Impression de déjà-vu ? Bien évidemment ! On pense tout particulièrement au fameux Délivrance de John Boorman, le grand film matriciel du genre, et à toutes ces autres péloches où des citadins un brin arrogants se retrouvent aux prises avec un monde rural dont ils ignoraient la sauvagerie et dont ils découvrent les mœurs radicales. Ici, nos deux potes débarquent dans un très joli village désolé, niché dans les collines encore enneigées et habité par une petite communauté en totale autogestion. Heureusement, Matt Palmer est assez malin pour s'éloigner juste ce qu'il faut de ce qu'on attend de ce canevas archi rebattu, il nous livre un thriller franchement honnête. Son scénario est assez prévisible, certes, mais il se suit sans déplaisir car il ne tombe jamais véritablement dans les clichés et les extrêmes. Le réalisateur se concentre sur la terreur psychologique et, à l'écran, aucun éclat de violence, aucun effet gore à signaler. Le déroulement de l'histoire aurait pu permettre au cinéaste de baigner dans le torture porn de bas étage, mais Matt Palmer vaut mieux que ça, et s'en tient toujours très loin, tout étant laissé à notre imagination.




Les comportements des deux personnages principaux sont plutôt crédibles, ce qui leur arrive nous paraît même plausible, ils sont campés par deux acteurs de qualité, Jack Lowden et Martin McCann. Nous croyons également à la détresse qui anime les villageois face au drame vécu et à leur volonté de se faire justice. Matt Palmer filme avec talent les paysages de la campagne écossaise. Il croque quelques très belles images bucoliques qui tranchent avec le récit qui nous est conté et attestent d'un certain sens du cadre et de la lumière. On pourra seulement regretter que la nuit dans la forêt écossaise soit si claire. Elle aurait sans doute gagné à être plus ténébreuse.




Le film suit donc son bonhomme de chemin, en ayant la très bonne idée d'accrocher assez vite notre attention. Dès le premier quart d'heure, nous sommes dedans et condamnés à aller au bout pour savoir comment tout ça va se goupiller. Les protagonistes n'échappent quant à eux pas totalement aux stéréotypes du genre : il y a celui qui n'a pas froid aux yeux et qui réagit instinctivement aux situations terribles dans lesquelles il s'enfonce avec son pote, plus peureux, la conscience moins tranquille, et désireux de tout avouer... Soulignons toutefois que le contraste entre les deux citadins et les autochtones est bien dépeint, avec une subtilité bienvenue. 




Le parallèle avec le chef-d’œuvre de John Boorman est encore plus évident à la toute fin du film, avec ce nouveau père de famille qui n'aura jamais l'esprit tout à fait libre et nous adresse un ultime regard caméra chargé d'angoisse après avoir été réveillé par ses cauchemars... Si l'on peut encore de nouveau constater le petit gouffre qui sépare les deux œuvres, on se dit tout de même que l'on vient de passer un moment pas si désagréable devant ce modeste Calibre, et qu'il faudra garder un petit œil curieux sur ce que fera Matt Palmer par la suite. 


Calibre de Matt Palmer avec avec Jack Lowden, Martin McCann et Tony Curran (2018)

27 novembre 2014

Osterman Week-end

Osterman Week-end, dernier film de Sam Peckinpah. Adapté d'un roman de Robert Ludlum en 1983, le film raconte l'histoire de John Tanner (Rutger Hauer), présentateur vedette d'un show télévisé d'investigation consistant à mettre en difficulté des personnalités politique en "face à face" (c'est le titre de son émission). Après une interview particulièrement sensationnelle, Tanner est convoqué par Maxwell Danforth (Burt Lancaster), un ponte de la CIA bien décidé à le convaincre de la culpabilité de ses trois meilleurs amis, des traitres à la solde du KGB. Avec l'aide de l'agent Lawrence Fassett (John Hurt), Danforth prouve images volées à l'appui au présentateur vedette John Tanner que ses anciens collègues de chambrée, Richard Tremayne (Dennis Hopper), Joseph Cardone (Chris Sarandon) et Bernard Osterman (Craig T. Nelson), ses amis de longue date, qu'il est justement censé recevoir bientôt chez lui comme chaque année pour un de ces "Osterman Week-end" (du nom de leur instigateur) où les trois camarades et leurs épouses se réunissent de façon rituelle, sont des agents soviétiques infiltrés. Tanner se laisse persuader qu'il doit laisser le bras droit de Danforth, l'agent Fassett, intégrer sa demeure et la truffer de caméras et de micros pour mieux piéger ses futurs ex-amis, en échange bien entendu d'une bonne interview de Danforth dans son émission.




Sauf qu'évidemment le futur manipulateur est lui-même manipulé, et le spectateur avec, même s'il ne tarde pas à se douter de l'entourloupe. D'autant que Peckinpah nous montre la voie dès l'arrivée du personnage principal, John Tanner, dans le parking étrange où les pointures de la CIA lui donnent rendez-vous : déjà piégé derrière les barreaux de la cage d'ascenseur qui dessinent leurs ombres sur son visage, Rutger Hauer monte les étages en apercevant à chaque niveau un agent qui le dévisage, jusqu'à atteindre la tanière de Fassett, obscur bureau truffé d'écrans sur lesquels ce dernier diffusera bientôt les images volées des amis du journaliste. Et quand Tanner s'apprête à quitter les lieux, pas encore gagné à la cause de Fassett, Maxwell Danforth apparaît en personne dans la noirceur de l'ascenseur pour prendre le relai du jeu de persuasion. Entre deux changements de pièce, Fassett, resté à son poste de commande, allume un écran pour observer son supérieur en train de travailler le journaliste, ne ratant rien de l'événement grâce à ses caméras cachées dans tous les recoins, et l'on pressent déjà aussi que ce simple agent aura plus d'influence que prévu.




Le film a pourtant commencé par nous présenter l'agent Fassett comme une victime, un agent trahi par son patron (qui a fait assassiner son épouse) et supposé l'ignorer. La première séquence annonce la couleur par une mise en abyme qui nous montre cette trahison mise sur le dos du KGB : Fassett, au lit avec sa femme, va prendre une douche quand des hommes entrent dans la chambre et tuent la fille en toute discrétion, lui injectant un poison mortel dans le visage. La scène est filmée en vidéo, avec une image de basse résolution, assez sale. Nous découvrons quand elle s'achève que Maxwell Danforth et un collègue à lui sont comme nous en train de regarder cette bande, montée à partir d'images volées, prises au moment des faits par des caméras planquées dans la chambre de l'agent Fassett par ses propres soins (car l'agent est un malade de l'image, du contrôle et de la surveillance). Sauf que la scène est filmée comme au cinéma, avec des changements de cadre, des zooms et un montage impeccable que de simples caméras de surveillance incrustées dans le mobilier ne pourraient sans doute pas permettre. Peckinpah brouille ainsi la frontière entre le film et le film dans le film, et il faut bien un changement brutal de régime d'image pour qu'on s'aperçoive du basculement, la médiocre qualité d'image de la vidéo de la scène du meurtre inaugural cédant la place à une photographie précise et à une image très définie, qui fait saillir jusqu'à la trame du tissu des vestes des conspirateurs de la CIA. Mais la manipulation ne s'arrête pas aux frontières d'un changement de régime d'image puisque Fassett, contrairement à ce que croient ses employeurs, sait parfaitement qu'ils sont coupables du meurtre de sa femme, et leur tend à son tour un piège redoutable.




Toutes les images mentent aussi bien nous dit Peckinpah, et surtout celles de la télévision. Le film s'en prend évidemment à toutes les hautes instances américaines, dans la lignée de The Parallax View ou des Hommes du Président, mais aussi et surtout aux médias, qui montent les individus les uns contre les autres, à l'image d'un Tanner poussé à confondre ses plus vieux amis sous la simple influence d'un montage vidéo. Le week-end Osterman, filmé sous toutes les coutures par Fassett et littéralement organisé, scénarisé, découpé, monté par lui, va bien entendu dégénérer quand les quatre couples seront poussés — manipulés par l'agent caché dans un fourgon et surveillant toutes les parties de la maison en même temps, tel un Big Brother dégénéré — à un affrontement de plus en plus rude dans un huis-clos terrible. Peckinpah fait directement référence au déferlement de violence au sein du foyer modèle de l'américain moyen des Chiens de paille quand le fils Tanner découvre la tête du chien dans le frigo, en lieu et place du chat pendu dans le placard de Dustin Hoffman et Susan George dans l'un des scènes les plus frappantes de son chef-d’œuvre de 71. Le déchaînement de folie est assez semblable ici sauf que la lutte intestine n'a plus lieu pour préserver un territoire conquis en terre étrangère, et menacé par l'Autre, mais pour la sauvegarde de cet ultime foyer, légitime, familier, amical et intime, face à une invasion du cercle depuis l'intérieur, par une force soi-disant bienveillante pénétrant directement les esprits pour les forcer à agir selon son bon vouloir. Et l'outil de l'invasion, c'est l'image, qui attaque sournoisement, en douceur, dans le dos, à l'image des assassins de la femme de Fassett. C'est le montage, architecture du mensonge : le différé qu'on fait passer pour du direct par exemple, puisque c'est ainsi que Tanner retournera leurs propres armes contre Danforth et Fassett à la fin du film. C'est la télévision enfin, agent direct de cette infaillible manipulation de masse.




Dans une Amérique des années 80 qui venait de tirer un trait sur le Nouvel Hollywood, de suicider ses plus grands auteurs, à commencer par Michael Cimino, de sacrer George Lucas et Steven Spielberg vainqueurs et maîtres d'Hollywood à la sauce blockbuster et de réduire le cinéma à ces grands spectacles soi-disant seuls capables de concurrencer la toute-puissante télé, Peckinpah visait directement son ennemi juré, même si se dégage de son film la désillusion consommée de ceux qui savent qu'il ont perdu la bataille depuis longtemps. Après quatre ou cinq ans d'inactivité et après une crise cardiaque qui l'avait considérablement affaibli, le cinéaste accepta de tourner ce film complexe et éprouvant qui lui échappa en grande partie (comme la plupart de ses précédents chefs-d’œuvre déjà), puisque les studios passèrent par là et décidèrent pour lui de ce à quoi l'objet fini devait ressembler. Néanmoins le film est d'une grande force aujourd'hui encore, à mi-chemin entre le Délivrance de John Boorman (après que sa femme, jouée par Meg Foster, liquide un ennemi au tir à l'arc, il y a ce plan génial lors de la bataille finale où Rutger Hauer jaillit de la piscine familiale en flammes, arbalète au poing, pour abattre un ses assaillants) et le Network de Sidney Lumet, brûlot admirable sur le cancer de la télévision et des mass medias. Osterman Week-end se termine, Peckinpah oblige, sur un massacre surdécoupé au ralenti, moins grandiose qu'autrefois mais d'une efficacité au beau fixe, et, un peu plus loin, comme Jean-Baptiste Thoret l'a écrit, sur une chaise vide dans le studio de télévision de Tanner signant l'adieu d'un grand maître, qui fut l'un des plus grands cinéastes américains.


Osterman Week-end de Sam Peckinpah avec Rutger Hauer, John Hurt, Meg Foster, Burt Lancaster, Dennis Hopper, Craig T. Nelson et Chris Sarandon (1983)

19 mars 2014

Carrie, la vengeance

Bien que n'ayant aucun attachement particulier à l'original signé John Boorman avec ses fameux splitscreens et ses références permanentes au maître du suspense, aka Kubrick, sans oublier sa scène fétiche dite du "crucifix dans l'anus", nous avons fini une soirée devant cette énième resucée infâme, dont le working title était "Remake #00094857383221". Pour ceux qui ignorent encore l'histoire de Carrie : dans la petite ville de Castle Rock (Ontario), la jeune Carrie, qui a grandi sous les chicken wings d'une mère poule, subit la petite blague de trop de la part de ses camarades de classe, assez taquins. Elle se rend alors compte qu'un surplus d'adrénaline provoque chez elle des dons de télékinésie et de psychothérapie. De fil en aiguille, la mère croyante de Carrie tricote des pulls à sa fille, mais ça ne suffit plus à calmer les sautes d'humeur de la lycéenne qui, lors du bal de fin d'année, et après une ultime farce de ses camarades enjoués, finit par se venger de tous dans un bain de sang démesuré.


Julianne Moore, que diable es-tu venue faire dans cette galère ? Nathalie Kosciusko-Morizet était faite pour le rôle !

Cette histoire, qui dégénère à vue d’œil et dresse un portrait au vitriol de l'adolescence américaine, est sortie du plumeau du King. John Boorman l'a adaptée au cinéma pour pasticher, à la sauce post-moderne et dadaïste, son modèle de toujours, le célèbre "Kub". Kimberley Peirce quant à lui l'a reprise pour nous servir une soupe à la grimace cinématographique, une bouillabaisse filmique dépourvue du moindre intérêt, dont la seule tentative - actualiser l'humiliation en la faisant passer par les écrans de téléphones portables et autres écrans géants du traditionnel bal de fin d'année, et en profiter pour suggérer la mise en abyme écranique générale du merdier (Kub via Boorman via Pierce) - se solde par un échec cuisant. Récemment on a cloué au mur un type qui s'est amusé à torturer un chat innocent. Rappelons aux parigots et aux cons en général que ce fameux animal torturé, Toxic le chat, lancé en l'air contre des parpaings dans des vidéos qui ont fait le tour du web, n'est pas un cas isolé. Quinze fois par minute en moyenne (source IPSOS), d'autres chats du même acabit meurent sous les coups d'enfants désœuvrés de proche banlieue ou des campagnes les plus reculées. Parfois même il advient que des chats de bonne famille meurent intoxiqués après avoir simplement gobé le poisson rouge aux yeux globuleux qui, faute d'apports nutritionnels journaliers, surnageait depuis une paye à la surface de l'aquarium familial. 


Chloë Grace Moretz a été désignée Scream Queen grâce à Kimberley Peirce, quant à elle depuis longtemps consacrée Screen Gouine.

C'est précisément la tragédie qui est arrivée au chat d'un ami à nous, appelé "Henri portrait d'un sérial killer" (c'était le nom de son chat, pas le sien !). Son bestiau de compagnie a vu là une aubaine incroyable de bouffer du poisson pour la première fois de sa vie, et en prime ça tombait un vendredi. Le greffe n'a pas eu son week-end... Il est mort en un éclair. L'animal a eu ce soubresaut qu'ont les félins à chaque déglutition, sauf que ce spasme fut aussi celui de sa mort. A peine passée la glotte, le poisson's poison l'a laissé pour mort. Mais ce qu'on a reproché au bourreau de youtube, ce jeune homme qui, comme tant d'autres, a décapsulé un chat, mais qui a eu l'idée de le faire devant sa webcam pour devenir une star, et ce dont le monde entier s'est ému dans un bel élan collectif (chacun ses sources d'indignation...), c'est que la chose ait été filmée et montrée. Or, si l'on applique la jurisprudence "Toxic le chat", le Carrie, la vengeance de Kimberley Peirce, étant précisément un objet filmé, mérite lui aussi l'opprobre et la crucifixion.


Carrie, la vengeance de Kimberley Peirce avec Chloé Grace Moretz et Julianne Moore (2013)

4 février 2013

L'Appât (The Naked Spur)

Ce grand classique du western réalisé par Anthony Mann en 1953 a pour titre français L'Appât. Quel est donc cet appât dont les distributeurs français ont pu penser qu'il résumerait mieux le film que son titre original ? Peut-être Lina (Janet Leigh), la compagne du malfrat Ben Vandergroat (Robert Ryan), traqué par le chasseur de primes improvisé Howard Kemp (James Stewart) et ses deux associés de circonstances, rencontrés au début de la traque, le soldat déshonoré Roy (Ralph Meeker) et le vieux chercheur d'or Jesse (Millard Mitchell). Le bandit, une fois capturé par ses assaillants, se sert en effet de la jolie blonde pour détourner l'attention de ses geôliers. Ou bien s'agit-il, à la fin du film, du cadavre de l'un des membres du trio, dont le même truand use pour faire tomber les deux autres dans un traquenard ? Difficile à dire. Une chose est sûre, on retiendra plutôt le titre original : The Naked Spur, littéralement "L'éperon nu". Mann expliquait que ce drôle de titre était en fait tiré du nom du piton rocheux où il tourna la fin du film, dans les rocky mountains, et qui lui inspira l'arme utilisée par Jimmy Stewart lors de l'ultime combat. Le film s'ouvre d'ailleurs sur ce fameux éperon, filmé de façon peu banale : le premier plan représente en plan large et fixe une magnifique prairie verdoyante, dont la tranquillité est confortée par une musique paisible, quand la caméra panote brusquement sur la droite, accompagnée dans son vif mouvement horizontal par un emballement sonore, pour se retrouver braquée en très gros plan sur l'éperon de James Stewart, juché sur son cheval.




Cette ouverture peut rappeler cette scène de La Chevauchée fantastique de John Ford, juste avant la grande attaque des indiens, où un même plan d'ensemble sur Monument Valley était soudain chahuté par la caméra et par une musique guerrière pour pivoter vers un grand indien menaçant, posté sur sa monture au sommet d'un rocher afin d'observer la progression de la diligence en danger. Sauf que l'indien est ici remplacé par le héros blanc de l'histoire, le gendre idéal des comédies de Capra, l'américain moyen magnifique, le très anachronique et admirable James Stewart dans un rôle ambigu d'anti-héros notoire. Achevant de prendre le contrepied de son aîné, Mann reproduit le même panoramique plus loin dans le film, cette fois-ci pour passer - comme chez Ford - de la communauté des blancs à un éclaireur indien signe d'attaque imminente. Trois ans et six films plus tôt, en 1950, Mann tournait La Porte du Diable, avec Robert Taylor dans le premier rôle, où il se faisait fort d'embrasser avant tout le monde le point de vue des indiens dans un western, juste avant La Flèche brisée de Delmer Daves, avec le même James Stewart, qui demeura pourtant longtemps dans l'histoire comme le premier du genre. Bien que le conflit américano-indien ne soit pas le sujet de The Naked Spur, Mann y ramène les blancs et les natifs à niveau par la reprise à l'identique d'un même mode de représentation : les uns et les autres constituent une menace pour leur prochain. Les blancs, soldats, chercheurs d'or ou propriétaires terriens, toujours en inadéquation avec le décor qu'ils voudraient faire leur (James Stewart n'a rien d'un cowboy et peine à escalader un rocher lors du premier affrontement du film), sont une menace pour le wilderness américain au même titre que les indiens sont une légitime menace pour eux. Mais le cinéaste n'en reste pas là. Quelques scènes plus tard le film montre la petite troupe d'indiens guidée par l'éclaireur déjà aperçu s'approcher pacifiquement de la troupe des blancs avant de se faire décimer par Kemp, Roy et les autres dans la forêt. Mann filme sans détour le massacre inutile d'un peuple méconnu et réduit au silence, massacre relégué au rang d'anecdote de voyage et qui n'aura aucune réelle incidence sur le parcours des américains arpentant le soi-disant "nouveau" territoire pour se l'accaparer.




On a souvent dit que le paysage jouait un rôle de personnage dans les westerns d'Anthony Mann, au point que le cinéaste filme parfois un élément de décor comme un individu parmi les autres, notamment dans le passage sous la grotte, où il fait un panoramique de bas en haut sur la frêle colonne de pierre qui soutient le plafond jusqu'à ce que Robert Ryan la bouscule pour que la roche s'écroule sur la tête de ses adversaires. Mais le paysage mannien ne fait pas office de personnage au même titre que dans un film comme Gerry de Gus Van Sant, où le désert est peut-être le protagoniste le plus important du film, un élément agissant filmé au moins aussi longuement que les êtres qui le parcourent. Dans The Naked Spur, le paysage, omniprésent, puisque le film se déroule entièrement dans la nature, est l'agent bien opportun des actions humaines, il est l'accessoire de leurs querelles, un outil à portée de main. Il faudrait donc également parler du paysage de l'ouest américain sauvage chez Anthony Mann comme d'un gigantesque terrain de jeux, offrant une suite de décors propices à toutes les traques, à toutes les dissimulations et à tous les combats possibles et imaginables. Cela va de la colline d'où l'on fait dégringoler des rochers et qu'il faut escalader pour en déloger l'adversaire, à la forêt de troncs d'arbres où l'on se disperse et se protège (même si ce "niveau" du jeu mannien concerne la tuerie des indiens et se voit donc dépourvu de réelle dimension ludique, mais nous y reviendrons), en passant par la grotte à double entrée soutenue par une poutre porteuse placée là pour être bousculée afin d'enterrer l'ennemi, pour finir par la rivière que l'on traverse suspendu entre deux cordes, et sans omettre un bref retour à la situation initiale via une nouvelle roche escarpée à escalader à l'aide d'un éperon (John Boorman s'est-il rappelé de ce film en tournant le final de Délivrance ?), cette fois-ci non plus pour capturer l'autre mais pour lui donner la mort.




Si l'affrontement avec les indiens n'est qu'une étape au fil d'un long voyage, elle n'apparaît pas au même titre que les autres comme une épreuve à passer pour pouvoir continuer l'aventure, à l'inverse d'une belle scène de combat contre des indiens dans le film précédent du cinéaste,  Bend of the River (Les Affameurs, 1952), où le même James Stewart, dans le rôle de Glyn McLyntock, suivi par Emerson Cole (Arthur Kennedy), compagnon rencontré par hasard (comme dans The Naked Spur, mais aussi dans L'Homme de l'ouest, Anthony Mann a l'art d'ouvrir ses films par la belle naissance d'une communauté hasardeuse), devait dès le début du film venir à bout de cinq indiens menaçants cachés sous un bois de l'autre côté de la rivière où son convoi s'apprêtait à bivouaquer. Dans cette séquence des Affameurs, les indiens étaient invisibles, sans visage, réduits à une quantité que le cowboy déduisait du nombre de leurs chevaux avant d'aller les éliminer un par un dans le hors-champ, les coups de feu signalant à son nouvel acolyte l'avancée de ses progrès. Dans The Naked Spur au contraire la bataille contre les indiens survient au beau milieu du film et marque une coupure dans son évolution. Le combat n'a plus rien de nécessaire ou d'héroïque, il n'a rien non plus d'un jeu de gosses où Stewart, comme dans sa précédente collaboration avec Mann, jouerait littéralement aux cowboys et aux indiens, avec un plaisir extrêmement communicatif, pour l'acteur comme pour le réalisateur, qui se plaît très manifestement à jouer avec les genres, faisant montre d'une joie toute enfantine qui aujourd'hui encore et peut-être plus que jamais parvient jusqu'à nous.




Déclenché par un ancien soldat de l'Union, le massacre des indiens de L'Appât est ample, sanglant, inutile et douloureux, et il marque le film de son empreinte pour le faire basculer dans une atmosphère plus obscure. Après cela, les tensions entre les membres de l'équipée sauvage s'exacerbent, le truand capturé s'empressant de jouer sur les faiblesses de chacun pour se créer l'opportunité d'une fuite, et les tourments du passé ressurgissent, notamment chez le héros trouble campé par James Stewart. Ruiné, le fermier s'est vu dépossédé de son exploitation par sa femme à son retour de la guerre, et s'est donc transformé en chasseur d'homme pour récupérer la prime de 5000 dollars promise pour la capture de Ben Vandergroat dans l'espoir de se refaire. Mann fait un plan extraordinaire quand sa caméra opère un lent panoramique vertical depuis le ciel nocturne du Kansas vers le campement de la bande endormie, déstructurant l'harmonie du plan ainsi construit et brisant le silence apaisant par l'apparition soudaine de James Stewart, réveillé en sursaut et se redressant d'un bond au premier plan en poussant un hurlement terrible, le visage déformé par la douleur d'un souvenir amer.




Le ton joyeusement espiègle qui régnait au début du film est donc abandonné et définitivement perdu quand, dans l'ultime séquence, James Stewart traverse vaille que vaille le torrent de la rivière non pas pour venir au secours de Roy, l'ancien soldat, emporté par un tronc d'arbre dans sa tentative de ramener Vandergroat, mais pour sauver le cadavre du "wanted man" et le tirer de l'eau sous le regard halluciné de Janet Leigh (il y a cette seconde où Kemp s'arrête dans son effort pour la regarder, comme s'il se rendait compte un instant de l'absurdité de ses gestes en se voyant à travers les yeux de la jeune femme). James Stewart, superbe anti-héros chez Mann et qui passait tout le film précédent (Bend of the river) à tenter de se racheter une conduite en agissant au mieux pour le bien du collectif dans l'espoir qu'on lui pardonne ses dérives passées, tarde ici à se repentir, tandis qu'on le voit harnacher un cadavre cher payé sur le dos de son cheval en maugréant, comme pour s'en excuser malgré tout, que c'est l'argent qui l'intéresse, filmé de dos par le cinéaste mais plus expressif que jamais (comme dans la plus grande scène de L'homme de la plaine (1955)), jusqu'à ce que Janet Leigh le rattrape in extremis en lui faisant une offre qu'il ne peut pas refuser dans ce qui pourra passer pour un happy end de fortune mais qui se veut un finale magnifique : comment résister quand une femme vous a vu au plus bas et vous tend quand même la main ?


L'Appât d'Anthony Mann avec James Stewart, Robert Ryan, Janet Leigh, Ralph Meeker et Millard Mitchell (1953)

28 août 2012

Fair-Play

Ce film débute par une partie de squash. Un match de 40 minutes en temps réel entre Jérémie Rénier et Eric Savin, dont on ne perd pas une miette ni une goutte de sueur, voire de sang, car Jérémie Rénier sue du sang sous nos yeux dans cette rencontre à couteaux tirés entre deux tarés du tennis en salle. A partir de 20 minutes de film on se demande sur quoi on vient de mettre la main : est-ce un film expérimental radicaliste ? un canular ? le film de vacances de Rénier leaké sur le net par un fan malade ? Impossible à dire. Peut-être n'est-ce que le prolongement pour Lionel Bailliu de son premier court-métrage, tourné un an plus tôt et intitulé Squash ? Le réalisateur, passionné par ce sport qu'il trouvait particulièrement cinégénique, a sans doute voulu marquer les esprits comme Scorsese en son temps avec The Big Shave mais en réalisant de son côté The Big Squash.


On dirait trop Gollum non ?

Quand il affirmait que les plus grands cinéastes étaient entièrement résumés dans leur premier film, François Truffaut ignorait que sa si juste théorie se verrait paraphée et signée avec un jusqu’au-boutisme morbide par le dénommé Lionel Bailliu, qui a récemment contacté Gérard Jugnot pour jouer dans son prochain film : Squash toujours. L'ex pilier de l'équipe du Splendid ne dénoterait pas dans la liste des acteurs fétiches de Bailliu puisque Fair-Play compte déjà dans ses rangs les plus grandes stars actuelles du cinéma des années 2000, à savoir Benoît Magicmel et Marion Cotillard (deux vedettes qui ont le nez creux donc), livrant une prestation plutôt sceptique dans ce film qui se veut un brûlot contre les méthodes de recrutement qui ont cours à notre époque dans les grandes entreprises. Le pitch : un patron dégénéré et facho teste ses futurs employés en leur imposant une série d'épreuves de survie. Il les défie au corps à corps dans une multitude de sports non-olympiques en pistes noires, où ils sont toujours à deux doigts de laisser leur peau (activités que l'on pratique possiblement durant les vacances, d'où le lien avec la thématique du dossier) : escalade, rafting, golf etc.


Ma parole que c'est Gollum !

Fair-Play est sorti en septembre 2006, on l'a vu quelques mois plus tard, début 2007, le temps qu'un illuminé le foute sur la toile et c'était fait. Depuis on n'a cessé de le citer lors de nos sessions critiques, et même lors de soirées lambda autour d'un feu de camp où chacun devait s'échanger des petites horreurs pour faire peur aux autres. Pas étonnant dans un sens vu que Fair-Play est le Délivrance français, à ceci près que Bailliu n'est pas Boorman (même défoncé aux oméga 3 et à la vitamine D) et que les randonneurs ne sont pas pris pour cibles par des autochtones trépanés mais par un horrible boss. Si le classique de Boorman est un film pour le moins détonnant voire dérangeant, celui de Bailliu est uniquement désagréable à s'en tirer une balle dans la tête. Quand on l'a découvert on n'avait pas encore mis en place notre fameuse règle des 16 minutes : "Si en 16 minutes tu ne m'as pas fait marrer je te vire de mon lecteur dvd à tout jamais". Cette règle, d'une efficacité redoutable, nous a posé quelques problèmes pour des œuvres pas du tout destinées à la comédie, par exemple pour les films des frères Dardenne, mais face à un OVNI comme Fair-Play cette règle est primordiale, même si on peut se laisser tétaniser au point de ne pas pouvoir en décrocher les yeux par cet objet filmique unique au monde et proprement pourri.


"Mon précieux..."

Le film est certes parfois satisfaisant pour ceux qui aiment voir Marion Cotillard en train de souffrir, mais même les plus haineux envers la starlette de pacotille se lasseront extrêmement vite de ce long métrage ignoble, dont on aimerait se rappeler quand on nous demande ce qu'on a vu de pire dans notre vie. Le réalisateur étant depuis complètement tombé aux oubliettes, on peut se dire que la stratégie de Bailliu n'a pas porté ses fruits. Blague à part, connaissez-vous une seule star nommée Lionel (à part Jospin) ? Ah si, y'a bien Lionel Abelansky. La place reste donc à prendre ! Sérieusement vous en trouvez ou pas ? Y'a rien... Si vous en trouvez : ilaose.leblog@gmail.com


Fair-Play de Lionel Bailliu avec Jérémie Rénier, Marion Cotillard, Eric Savin et Benoît Magimel (2006)

10 novembre 2010

Black Dynamite

On m'a dit : "Va le voir !". J'y suis pas allé. J'ai sagement attendu qu'il sorte en dvd-rip. On m'a dit : "C'est le genre de film à mater avec plein de potes, noirs de préférence, et avec plein de bières !". Je l'ai maté seul, blanc-bec, sobre comme un chameau, sans boire une goutte d'eau. Résultat des courses, je me suis pas pris au jeu, je me suis pas poilé et j'ai trouvé ça à chier. J'aurais dû le mater dans les conditions adéquates, c'est de ma faute. Je m'en veux. On tient là la meilleure comédie du siècle, une comédie de fou, un film déjà culte avant d'être réalisé, une référence ! Et j'ai pas été foutu de me foutre dans les conditions sine qua none pour l'apprécier. Guilty as charged de pas avoir le moindre copain black, ni la moindre connaissance basanée, et de préférer le thé vert et la Contrex à la Kro. Ce film fait résolument partie des films "à voir avec...".




On en connaît tous un rayon de ces films "à voir avec...". On a tous des potes qui nous disent : "Ah t'as pas aimé ?? Ouais mais moi je l'ai vu avec...". Exemple : en février dernier, un ami de retour de Chamonix me causait de Shining. Un film que j'ai trouvé assez surfait. Immédiatement mon collègue lève le doigt : "Je t'arrête. Moi je l'ai vu dans un hôtel immense à la montagne, et mon père a littéralement grillé un câble le week-end où on a été interdits de chasse-neige par une tempête de tous les diables. Il s'en est pris physiquement à chaque employé de l'hôtel. Puis à maman. J'ai eu les foies de ma vie. Et rebelote en matant ce film de dingue du coup, le dimanche soir avant de plier les voiles". Petit désaccord entre nous. J'ai jamais obtenu ma première étoile et mon père a toujours été schizo : à l'ouest rien de nouveau pour moi. Faut dire aussi que le désaccord était peut-être finalement plus profond que ça. Quand mon ami m'a causé d'un dénommé Jacques Nicholson, j'avoue avoir été semé dans la conversation. La vérité c'est que je me suis planté de torrent et j'ai téléchargé la version writer's cut supervisée par le King himself : Elvis Presley, l'auteur du fameux roman, qui n'avait pas apprécié la version du dénommé Kubrick, cinéaste apparemment célèbre dont mon tepo m'a appris l'existence, version en réalité officielle et soi-disant magnifiée par le Jacques Nicholson en question. Petit anachronisme supplémentaire : son "Shining" à lui ne prend qu'un N, le mien je crois bien qu'il en compte deux. "Shining", "Shinning", la différence est maigre et je me suis laissé prendre au piège des faux-amis.




Autre exemple, autre époque. Je suis au collège, retour au bahut. 1996 : Speed enflamme les grands écrans, mais me laisse de marbre. Dans la cour de récré en revanche, c'est LE film à voir. Et l'un de mes potes a été particulièrement bouleversé, pour ne pas dire traumatisé, par ce long métrage tout feu tout flamme. Imbroglio entre nous. J'ai détesté ; il est marqué, physiquement même, par les traces du film de Jan de Bont. Faut avouer que quand il l'a vu son slibard contenait autant de traces de frein qu'il y en a dans le film, mais tout le monde n'a pas eu la chance de mater ce film dans un bus à grande vitesse à deux doigts de cramer.




Idem pour 7 piges au Tibet. Qui peut se targuer de l'avoir maté dans un bivouac, le cul suspendu face à un précipice de six kilomètres de profondeur ? C'est ce qu'il faut pour apprécier. Sans ça, on reste extérieur à la magie du cinéma. Et le top c'est que lorsqu'on parvient à réunir de telles conditions, on peut presque se passer du film, parce que mater la mort droit dans les yeux, c'est aussi une sacrée expérience.




Un dernier exemple pour la route : Délivrance, de John Boorman, un patronyme qui aurait très bien convenu à mon tonton Rolland. Le jour où j'ai maté ce film sans rémission, ce film de ceux qui laissent les plaies ouvertes, et qui ont la volonté de ne pas permettre le deuil, mon tonton Rolland m'a enculé. Donc on peut dire que j'étais "dedans". J'arrêtais pas de gueuler : "Chuis dedans !". Depuis c'est mon film de chevet. Et il a un pouvoir immersif de taré, si je l'avais vu en 3D c'était tout comme. Faîtes-vous enculer par vos oncles et matez-le, je vous garantis le pied.


Black Dynamite de Scott Sanders avec Michael Jai White et Tommy Davidson (2010)