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29 novembre 2022

House of Gucci

Quand on n'est pas au meilleur de sa forme, on a tendance à se réfugier dans une certaine facilité, à éviter les efforts inconsidérés. Or, si vous avez lu mon dernier papier, vous savez que mon ventre de cinéphage me joue actuellement de bien vilains tours. Bref, quand je lance un film, je veux éviter tout problème. Tout comme un individu normal va privilégier une alimentation mixée puis moulinée afin de se remettre de ses pires tracas digestifs, un cinéphage va naturellement s'orienter vers des films faciles à avaler, tranquilles à suivre, aisés à comprendre. Cela ne rime hélas pas toujours avec grand cinéma, mais c'est déjà un premier pas dans le cadre d'une convalescence maîtrisée et d'un retour vers une vie normale. Face à la montagne d'œuvres de consommation rapide et expulsion immédiate à ma disposition, je me disais qu'un p'tit Ridley Scott passerait crème. Ce vieux type est en mode pilote automatique depuis des lustres, mais ce qu'il fait reste toujours vaguement rythmé et efficace. En bref, ça se mate, toujours. Et c'est encore le cas ici, avec House of Gucci. J'ajoute que j'avais aussi très envie de pouvoir me débarrasser une bonne fois pour toute du fichier mp4 du film (qui flirtait avec les 3Go). 




Il s'agit donc d'une sorte de film de mafieux, mais dans le contexte de la mode et du luxe, figurez-vous ! Je n'y connaissais rien du tout à l'histoire de Gucci. Faut dire que j'en ai jamais rien eu à secouer. J'ai donc appris pas mal de choses, ça m'a évité la lecture d'un article Wikipédia (quand bien même rien ne m'aurait amené sur cet article-là en particulier). C'est très long, mais Ridley Scott a toujours ce petit savoir-faire qui nous permet de rester plus ou moins attentif, de tenir sans souci. Il parvient à nous donner cette impression qu'il filme quelque chose d'important, ce truc typique du cinéma américain, alors que son dernier rejeton rejoindra bien vite les limbes cinéphiles et qu'au fond, il ne raconte vraiment rien de neuf et pas grand chose d'intéressant. C'est donc une famille qui se démolit pour de l'argent à cause d'une femme, un brin excessive et manipulatrice, qui, a priori par amour et pour préserver le prestige de la marque, va provoquer leur inéluctable dégringolade. Je vous la fais très courte, ça sert à rien de s'éterniser là-dessus.




Comme souvent, le casting y est pour beaucoup dans la capacité du film à nous tenir en haleine. Adam Driver est très bien, rien à dire, il confère une part de mystère à son personnage, il a un charisme qui nous accroche, il est illisible tandis que tout autour de lui s'agitent des personnages aux agissements très prévisibles. Comme d'habitude, j'ai d’abord eu du mal avec Lady Gaga, me demandant comment j’allais pouvoir supporter sa ganache pendant plus de deux heures, mais elle s’en tire finalement pas si mal, elle met suffisamment d'énergie dans son jeu pour emporter le morceau et on finit par s’habituer à son gros visage. Du côté des seconds couteaux, Al Pacino m’a plutôt botté. Il ne fait aucun effort, il est là pour se marrer, passer du bon temps, et sa décontraction participe à donner au film un côté plus léger, humoristique, moins solennel et sérieux. Même chose pour un autre ancien, Jeremy Irons, dont la classe est toujours au beau fixe. 




En revanche, il y a le problème Jared Leto, déjà pointé du doigt par les critiques du monde entier. Ridicule, il flingue littéralement chacune de ses scènes, et il y en a pas mal. Il ne pousse pas assez son jeu pour être réellement drôle et il en fait beaucoup trop pour être crédible. Il est dans un entre-deux très gênant. C’est complètement débile d'avoir pris cet acteur de merde pour le couvrir de maquillage pendant cinq plombes et aboutir à un tel résultat. Vraiment n'importe quoi et une nouvelle preuve d’un début de sénilité avéré chez papy Ridley Scott. Je n’ai rien dit de Camille Cottin, qui apparaît lors du troisième acte, dans un rôle mineur mais décisif puisqu'il provoque l’implosion définitive du couple Driver - Gaga. Je me laisse ici la possibilité d’ajouter des lignes à ma critique quand sa prestation m’aura inspiré quelque chose. Je sais, ce n’est pas très pro, mais cela arrive parfois d’être totalement à court sur un sujet. Je n’ai vraiment rien à dire sur Camile Cottin.




J'en ai donc appris beaucoup sur l'histoire de Gucci et ça me fait une putain de belle jambe. Peut-être peut-on associer cela à de la "culture générale" ? J'ose l'espérer en tout cas. Je crois hélas avoir déjà tout oublié. Ce n’est pas forcément un film que je recommande, mais il n'y a pas eu d'effets secondaires à déplorer chez moi. Mon transit de cinéphage n’a en rien été perturbé, bien au contraire. J’ai pu ensuite m’orienter vers des films plus consistants. Merci Ridley, t'es un vrai pote.


House of Gucci (La Maison de Gucci) de Ridley Scott avec Lady Gaga (Demoiselle Gaga), Adam Driver (Adam Conducteur), Al Pacino, Jared Letocard et Jeremy Irons (2021)

22 mai 2022

Rapport confidentiel

Une suite de flashbacks s'enchaînant à un rythme assez soutenu et épousant différents points de vue nous révèlent progressivement comment un policier débutant a pu tuer une jeune collègue infiltrée dans le milieu de la drogue. Nous sommes au début des années 70 et le film de Milton Katselas cristallise les tensions de cette époque en nous dépeignant un New York poisseux et bouillonnant où la police est plus occupée à couvrir un scandale qu'à faire régner la justice dans des rues où la drogue et la prostitution sont omniprésentes. C'est donc un rapport confidentiel (le titre français du film, qui lui va plutôt bien, étant donné sa si modeste et injuste notoriété) dont nous avons l'impression d'éplucher chacune des pages en détail, du début de l'affaire, qui correspond à l'entrée dans la police de ce flic frêle et sensible, à sa résolution, c'est-à-dire les choix faits, dans le secret de grands bureaux à la lumière tamisée, par le chef de la police pour limiter ses conséquences, pour couvrir les failles et les incompétences des uns et des autres.


 

 
On peut d'abord craindre que le personnage au centre de l'intrigue, ce rookie au charisme inexistant qui apparaît d'emblée si fragile, ne soit un peu trop léger et transparent pour nous intéresser. Mais nous découvrons petit à petit la belle personnalité de cet ancien hippie qui reconnaît, face à ses interrogateurs, s'être engagé dans les rangs des forces de l'ordre pour faire plaisir à son père suite à la mort de son frère au Vietnam. Ce jeune flic, campé avec sensibilité par un Michael Moriarty très crédible, n'a pas peur d'afficher ses convictions et ses valeurs au collègue plus expérimenté qui lui est assigné, incarné par le sympathique Yaphet Kotto, et ses idéaux vont se confronter à la rude réalité. Nous percevons, sans que cela ait besoin d'être trop appuyé, le léger trouble qu'il ressent lorsqu'il rencontre la flic infiltrée, là encore solidement jouée par une charmante et énigmatique Susan Blakely. Ce personnage singulier prend donc peu à peu une vraie épaisseur et finira même par nous émouvoir, victime d'un monde impitoyable, lors d'un ultime plan cruel qui reste durablement en tête et achève de faire de ce Report to the commissioner une charge virulente contre la police et ses dérives. Milton Katselas semble également prendre la photographie d'une période : il nous montre sans chichi le racisme et la violence sous-jacente de la société américaine d'alors, avec le traumatisme, si prégnant, de la guerre du Vietnam, régulièrement évoquée dans les dialogues, et l'évocation explicite de la lutte pour les droits civiques des noirs. 


 

 
Le scénario, que l'on doit à deux spécialistes du polar (Abby Mann et Ernest Tidyman), est tiré d'un bouquin de James Mills, un type qui devait bien connaître l'ambiance du New York d'alors puisqu'il est également l'auteur du roman Panique à Needle Park à l'origine du mémorable film de Jerry Schatzberg avec Al Pacino. Ce scénar, c'est du costaud : il est assez subtil et jamais manichéen, mais aurait peut-être mérité d'être plus clair, plus explicatif, sur certains points, pour éviter que l'on suspecte la moindre incohérence. Le cinéaste donne l'impression de compter à fond sur la vigilance du spectateur, qui n'a pas intérêt à rater la moindre réplique s'il tient vraiment à comprendre le pourquoi du comment et à saisir chaque détail. Trois moments forts sortent du lot : une poursuite très originale entre un cul-de-jatte équipé d'une planche à roulettes et un taxi dans les rues bondées de la ville ; une autre course poursuite, cette fois-ci à pieds, depuis les toits des buildings jusqu'au hall d'un grand magasin, en passant là encore par les trottoirs surchargés de la métropole ; puis ce climax étonnant, long et tendu, claustrophobe... Il se déroule en bonne partie dans un ascenseur bloqué entre deux niveaux où flic et dealer se retrouvent face à face dans un des plus longs mexican standoff de l'histoire avant de devoir faire preuve d'une certaine solidarité puis d'être tous deux pris pour cible lors d'un final glaçant qui nous rappelle que nous sommes loin d'être tous égaux face à une horde de flics prêts à appuyer sur la détente. Auparavant, nous aurons notamment eu l'occasion de reconnaître Richard Gere dans un second rôle de mac au look douteux, pour sa première apparition au cinéma, et de regretter parfois la musique un peu datée d'un Elmer Bernstein en mode pilote automatique. Certes, il manque au film un brin d'intensité et une mise en scène plus enlevée pour être du niveau des plus grands thrillers policiers américains des années 70, mais il n'en reste pas moins une œuvre sous-estimée, injustement méconnue, qui mérite clairement le coup d’œil.
 
 
Rapport confidentiel (Report to the commissioner) de Milton Katselas avec Michael Moriarty, Yaphet Kotto et Susan Blakely (1975)

20 mars 2022

Mélodie pour un meurtre

Il a tout pour plaire, ce film ! Attention, je n'en fais pas un titre un peu trop oublié du cinéma américain des années 80 que je vous inciterais à redécouvrir absolument, et encore moins un chef-d’œuvre méconnu du genre policier. Non, loin de là ! Mélodie pour un meurtre n'est pas un grand film, c'est clair et net, il constitue toutefois la garantie assurée d'un très bon moment à passer, d'autant plus quand on est friand des performances habitées du grand Al Pacino, ici très en forme. A l'époque, ce film, qui a pour titre original Sea of Love en référence à la chanson de Phil Phillips que le mystérieux serial killer lance systématiquement avant de passer à l'acte, marquait le retour de la star sur grand écran après une parenthèse de quatre ans passée loin des plateaux consécutive à l'échec cuisant de Revolution, une ambitieuse fresque historique portée par l'acteur vedette et réalisée par Hugh Hudson qui s'était plantée dans les grandes largeurs (ce film-là, tout le monde semble l'avoir bel et bien oublié, et je ne m'y suis pas encore risqué, ma curiosité ayant tout de même des limites...). Mais revenons à nos moutons et à cet océan d'amour mis en boîte par l'artisan Harold Becker, semble-t-il vendu par l'affiche française et la promo de l'époque comme un simili thriller érotique, histoire de surfer sur le succès tonitruant de Liaison fatale, sorti à peine deux années auparavant...


 
 
On tient là un polar particulièrement bien mené, porté par une tripotée d'acteurs excellents que l'on est très heureux de retrouver et qui forment à eux tous un fort bel ensemble, cohérent et harmonieux : de John Goodman, beau comme un cœur, à Richard Jenkins, que l'on se plaît à reconnaitre malgré une chevelure plus abondante, en passant par un étonnant Michael Rooker et par l'apparition furtive de Samuel L. Jackson, dans le rôle du "black guy" comme le précise verbatim le générique final. A la tête de ce beau petit monde, il y a bien sûr l'inévitable Pacino, dont l'interprétation solide, impliquée, qui ne tombe pas (encore) dans les excès, donne une dimension intéressante au film puisqu'il lui permet d'être un peu plus qu'un simple thriller efficace et bien ficelé : il en fait le portrait assez touchant d'un homme au seuil de l’abîme. Un flic un peu à la dérive, pas encore remis de son divorce, à deux pas de sombrer dans l'alcoolisme, qui se met dans une situation compliquée en tombant sous le charme de la principale suspecte d'une série de meurtres dont les victimes sont des hommes rencontrés via des petites annonces postées dans le journal. 


 
 
Nous n'avons aucun mal à nous intéresser à l'enquête menée par ce type-là, à comprendre pourquoi il s'éprend si passionnément pour cette femme difficile à cerner, campée avec une jolie nuance par Ellen Barkin, et l'on passerait même volontiers plus de temps en la compagnie de ce chouette duo qu'il forme avec son collègue incarné par John Goodman (ça donnerait un buddy movie du tonnerre, le film en a d'ailleurs déjà les airs charmeurs par moments). Il y a quelques moments signature d'Al Pacino, quelques trucs bien à lui qu'on se repasserait en boucle avec plaisir, à montrer dans toutes les écoles. L'acteur est en pleine possession de ses moyens et il donne un parfum d'authenticité indéniable aux dialogues ciselés écrits par Richard Price (on n'oublie pas son "This city... what it does to people" qu'il prononce avec une pointe d'amertume et un regard de chien battu pour commenter ses propres actes malheureux lors d'une des meilleures scènes). Car si Sea of Love parvient à captiver ainsi, c'est aussi parce qu'il est doté d'un scénario aux petits oignons qui cache bien son jeu et nous révèle ses cartes à un rythme parfaitement calculé. Et l'on doit donc ce scénar costaud à Richard Price, fameux romancier et scénariste new-yorkais dont on reconnaît aisément la patte si celle-ci nous est déjà familière (il est l'auteur de quelques chouettes bouquins qui schlinguent le bitume et la sueur comme Frères de sang, mais aussi The Wanderers, dont on apprécie beaucoup l'adaptation ciné signée Phil Kaufman, il a également participé activement à la série The Wire et nous lui devons entre autres le scénario de Mad Dog and Glory). Richard Price et Al Pacino sont à l'évidence les deux hommes forts de ce film sympatoche, à la mise en scène appliquée mais sans grande personnalité, que je recommanderai vivement aux amateurs.


Mélodie pour un meurtre (Sea of Love) de Harold Becker avec Al Pacino, Ellen Barkin, John Goodman et Richard Jenkins (1989)

4 janvier 2022

Frankie & Johnny

C'est un copain qui s'appelle Fil-Rouge qui m'a conseillé ce film. Il m'en a parlé pendant des heures. Il est intarissable à son sujet. Il trouvait ça dingue qu'un cinéphile comme moi n'ait jamais vu Al Pacino dans ce qui est pour lui son plus grand rôle. Oubliez les Tony Montana, Michael Corleone, Serpico et consorts. Rien à cirer des après-midi de chien, des crises de panique à Needle Park, des épouvantails, impasses et autres Heat. Pour lui, y a pas photo, Al Pacino c'est d'abord le Johnny de Frankie & Johnny de Garry Marshall. Faut avouer que l'acteur est encore au top là-dedans, il a cette étincelle dans les yeux, ce grain de folie dans son jeu, vraisemblablement stimulé par sa partenaire à l'écran, Michelle Pfeiffer. Ça avait très bien collé entre eux sur le tournage de Scarface et ils avaient tous deux à cœur de remettre le couvert dans un film un peu plus gai, avec moins de flingues, de cocaïne et d'hémoglobine dans le script. Pour tout vous dire, il n'y a pas que Pacino que mon pote Fil-Rouge trouve formidable là-dedans. Il est carrément fada de Pfeiffer qui, il est vrai, est au faîte de sa beauté, vraiment sublime, mais pas seulement. Elle est très touchante aussi, toujours crédible, et se tire à merveille de scènes a priori assez casse-gueules. Le duo qu'ils forment, Pacino et elle, dégage une réelle alchimie, quelque chose de spécial, on y croit et on a très envie de les voir ensemble, heureux, main dans la main dans ces rues de New York filmées avec ce savoir-faire propre aux ricains qui vendent si bien leur pays et ses villes. C'est un très beau couple de cinéma qui se fait, se défait puis se refait sous nos yeux, à un rythme tel que l'on se laisse prendre volontiers. Il y a quelques jolies scènes où opère la magie spécifique aux comédies romantiques qui fonctionnent à plein tube. Et enfin, il y a aussi les petits plats que mitonnent un Pacino branché sur 10 000 volts, ex-taulard embauché comme cuistot dans un diner très animé, où il tombe immédiatement amoureux d'une des serveuses, eh bien ces petits plats, clubs sandwichs, omelettes, chicken salade, œufs au plat baveux accompagnés de leur bacon grillé, bref, jamais rien de bien compliqué, sont servis dans des assiettes bien remplies et préparées fissa qui foutent toutes franchement la dalle. On a la bave aux lèvres et on ne doute pas que Pacino est réellement devenu un cuistot hors pair pour les besoins du rôle, lui l'adepte de la Méthode de Lee Strasberg. 


 
 
Fil-Rouge était ravi que je lui tienne aussi ce discours, en exagérant peut-être en brin, histoire de me le mettre dans la poche, mais au fond, j'étais plutôt d'accord avec lui sur le fait que Frankie & Johnny est une vraie réussite, dans son genre. J'ai bien dû lui dire que je ne partageais pas son point de vue et n'irai pas dans ses excès en en faisant le plus grand rôle de Pacino. Il m'en a pas tenu rigueur, il était surtout content pour moi d'avoir enfin maté ce film et ainsi comblé ce qu'il estimait comme ma plus grosse lacune de "pseudo cinéphile de merde". On a passé un bon moment, tous les deux, à parler de ce film, des facéties de Pacino, de la classe de Pfeiffer, des sujets qui y sont abordés, comme le sida et l'homosexualité, qui en font quelque chose d'intéressant à redécouvrir aujourd'hui. Je lui ai avoué que j'ignorais Garry Marshall, le réalisateur de Pretty Woman et Happy New Year, capable de ça. Il m'a demandé qui était cette personne : il ne connaissait pas le nom du réalisateur de l'un de ses films de chevet ! Il m'a dit que pour lui, le génie du film tenait sans doute de la pièce de Terrence McNally, car il s'agit d'une adaptation dont l'auteur a lui-même signé le scénario. Terrence McNally est, selon Fil-Rouge, un très grand dramaturge américain, malheureusement mort l'an passé de ce fichu virus. J'étais sur le cul quand il m'a sorti ça. Fil est parfois du genre à découvrir des évidences et à connaître sur le bout des doigts des détails de l'histoire qui, pour lui, n'en sont évidemment pas. 


 
 
Fil-Rouge n'est jamais avare en bons conseils ciné de ce genre-là, il a des avis et des prises de position parfois très surprenants (il soutient mordicus que le meilleur Spielberg s'intitule 1941, il prétend que la plus grande actrice actuelle se nomme Audrey Fleurot et il considère que Al Pacino a vraiment fait le con en refusant le rôle revenu à Dick Gere dans Pretty Woman), ce qui fait que c'est toujours amusant d'échanger avec lui. A condition, toutefois, de tenir le rouge à l'écart. Car Fil-Rouge doit notamment son surnom à son addiction à la bibine. Il a vécu une bonne partie de sa vie dans la rue, d'abord par choix puis parce qu'il n'avait plus le choix. Il s'est alors raccroché aux bouteilles, qui lui ont permis de maintenir son corps assez chaud pendant les longues soirées d'hiver. En ce temps-là, ses compagnons de galère ne faisaient que lui répéter "Hé, file un peu l'rouge ! File le rouge !" pour qu'il fasse croquer aux autres. Aussi, celui qui d'origine s'appelle tout simplement Philippe avait très facilement le faciès rougi par l'alcool. Donc ça tombait sous le sens. Il est vite devenu Phil le Rouge puis juste Fil-Rouge. C'est ainsi que naissent les meilleurs sobriquets. Aujourd'hui, Fil-Rouge s'est bien repris. Il ne touche quasiment plus à la boisson, à part quand on a la mauvaise idée de lui en proposer, par méconnaissance de son passif. Là, alors, il peut écouler tout ton stock en un clin d'œil, rendre son blaze encore plus évident à la vue et retomber hélas dans les comportements qu'il pouvait avoir jadis, lors de ce qu'il nomme ses "années noires", où il n'était "pas très net".


 
 
Désormais, Fil-Rouge est rangé des bagnoles : il est devenu routier, il pilote des poids lourds à toute vitesse à travers toute l'Europe et se vante de conduire de nuit tout en matant des films peinards sur des autoroutes qu'il connaît comme sa poche. N'empêche, je suis bien content de ne jamais l'avoir croisé et il y a bien quelques conteneurs de marchandises qui ne sont jamais arrivés à destination... Quand il n'est pas quelque part sur les routes, Fil-Rouge traîne encore souvent dehors, dans le quartier de Toulouse où il vit. Quand je me promène avec lui, ce n'est pas rare qu'un de ses voisins le hèlent de loin, "Hey Fil-Rouge, comment ça va ?". Il leur raconte alors ses dernières anecdotes de routiers, souvent des trucs glauques qui vous retournent l'estomac, parfois des histoires assez touchantes qui vous prennent par surprise. C'est vraiment un drôle de mec. La plupart des gens ignore la véritable origine de son surnom. Ils pensent gentiment qu'il est le fil rouge du quartier car il fait le lien entre les gens. C'est vrai aussi : il emprunte 10 balles à l'un, il les rend à un autre, ça pimente la vie de son quartier, où il a une belle petite réputation. S'ils savaient... 


 
 
Moi, j'ai su renouer à peu de frais un lien indéfectible avec lui. Je lui ai filé ma pisse quand il en avait besoin, pour une sombre histoire de permis C qu'il devait repasser de A à Z après avoir été enfin coincé par la patrouille. Il planait à un taux qui aurait dû le clouer au sol, et non le mettre au volant d'un 36 tonnes, lancé à 130km/h, devant Frankie & Johnny. Il a eu beau raconter aux flics qu'il connaissait le film par cœur et ne le matait que d'un œil, c'est surtout son taux d'alcoolémie surréaliste qui les a beaucoup gênés. A eux aussi, il leur a vivement conseillé le chef d'œuvre de Garry Marshall, mais pas dit qu'ils aient fini par le mater... Il m'a appelé un beau matin, ce que j'ai d'emblée trouvé chelou car d'ordinaire il n'émerge jamais avant 16-17 heures. Il sortait tout juste du poste, au lendemain de son arrestation, et m'a demandé de lui rendre ce petit service, en précisant, je cite, que "Dans [son] entourage, c'est chaud de trouver quelqu'un de clean". Il a tout de suite pensé à moi. J'étais plutôt flatté. Faut dire que le truc le plus borderline que je m'enfile, c'est la spiruline en paillettes que j'avale chaque matin. Pour moi, c'était rien, alors je lui ai filé ma pisse avec plaisir ; il a berné le contrôle urinaire sans souci, a repassé son permis avec succès et, pour fêter ça, on a rematé ensemble Frankie & Johnny. 
 
 
Frankie & Johnny de Garry Marshall avec Al Pacino et Michelle Pfeiffer (1991)

9 février 2020

Le Temps d'un week-end

Quelle idée de revoir ce film aujourd'hui ?! Je ne sais pas ce qui m'a pris... En plus, c'est long : 2h40 au compteur. Le Temps d'un week-end vous flingue une soirée et vous donne effectivement l'impression d'avoir cramé deux jours avec une paire d'abrutis. Il fait partie de ces films hollywoodiens des années 80-90 qui n'ont pas supporté le poids du temps et qui sont périmés depuis belle lurette. Ce qu'il y a d'amusant, c'est qu'ils mettent malgré eux en valeur le cinéma américain des années 70 et toutes ses pépites qui continuent de briller aujourd'hui. Scent of a Woman, en VO, est d'un académisme tel que cela a beaucoup plu à l'Academy, avec une poignée de nominations à la clé et même une razzia aux Golden Globes en l'an de grâce 92. Comme quoi, ces institutions savent distinguer les films qui restent...




Il s'agissait d'ailleurs de la consécration tant attendue pour le grand Al Pacino, enfin récompensé d'un Oscar après quatre nominations infructueuses pour des rôles autrement plus mémorables (Le Parrain, Une Après-midi de chien, Serpico, And Justice for All). Terrible ironie de la vie... L'acteur n'est pourtant pas spécialement bon là-dedans. Il en fait des caisses dans la peau d'un personnage monocorde et ennuyeux au possible, un vétéran devenu aveugle et acariâtre dont un étudiant doit s'occuper le temps d'un week-end pour financer sa scolarité. Imprévisible et chiant, l'aveugle récalcitrant amène son jeune garde à New York pour un séjour de folie, entre palaces, teupus et grands restaurants. Le projet secret du colonel retraité étant de se tirer une balle après avoir tiré sa crampe et profité une dernière fois des petits plaisirs de l'existence (principalement la bouffe et les femmes, donc). L'étudiant, incarné par un assez fade Chris O'Donnell, dont la carrière explosera ensuite en plein vol devant la caméra de Joel Schumacher dans la peau du célèbre acolyte de l'homme chauve-souris, essaie tant bien que mal de s'opposer aux envies suicidaires de son aîné...




Aux commandes de ce triste remake d'un film italien de 1974 signé Dino Risi, nous retrouvons, annonce fièrement l'affiche de l'époque, "le réalisateur du Flic de Bervely Hills", Martin Brest. Mais n'espérez pas vous marrer cette fois-ci. Cet homme a aussi réalisé Midnight Run, un buddy-road-movie bien de son temps dans lequel Robert De Niro pétait régulièrement les plombs, un film devenu culte que je trouve également très surcôté (je ne me souviens pas m'être marré une seule fois). Martin Brest fait son taff, sans chichi, aussi platement que possible. Une musique sirupeuse accompagne et vient surligner la moindre émotion, histoire d'alourdir encore tout ça, de nimber cette histoire fastidieuse d'une atmosphère surannée. On est content de retrouver un Philip Seymour Hoffman alors en pleine forme dans le rôle d'un jeune étudiant un peu con. Et ne soyons pas si dur avec Pacino, son charisme, certes diminué, porte le film à bout de bras. Il apporte par intermittences un peu de piment, mais il tutoie aussi régulièrement le ridicule quand il ponctue ses phrases de "Oouh-ah" pathétiques et supposés être drôles.




Le Temps d'un week-end est un vieux film. Je n'aime pas dire ça car il n'y a pas de "vieux films" comme il n'y a pas de "vieux tableaux", de "vieux livres" ou de "vieilles pièces de théâtre". Mais Le Temps d'un week-end est un film rance, dépassé, obsolète, faisandé. C'est sans doute le plus vieux film dans lequel ait joué Al Pacino. C'est un film qui a passé l'arme à gauche, qui a disparu, il s'est éteint sans un bruit, loin des regards, dans son sommeil, et n'existe plus. Plutôt fier de lui, Bo Goldman, le scénariste, a déclaré : "S'il y a une morale au film, c'est que si nous restons toujours ouvert et disponible aux contradictions surprenantes de la vie, nous trouverons toujours la force d'avancer". Une leçon... Merci mec ! Un film oublié et voué à le demeurer. 


Le Temps d'un week-end (Scent of a woman) de Martin Brest avec Al Pacino et Chris O'Donnell (1992)

12 juin 2018

Scarface

Scarface est le film préféré des blaireaux. Pas seulement bien sûr, rangez vos flingues. C'est aussi, certainement, le film préféré de quelques individus respectables. Mais tous les gros blaireaux du monde s'accordent à le placer en haut de leur TOP 10, aux côtés des très bien classés Les Affranchis, Fight Club, American History X, Old Boy, Kill Bill, Inglourious Basterds et surtout The Dark Knight, mais ces deux derniers, ils ne les ont pas vus. Le gros con a du mal à rester concentré si longtemps, il a les posters dans sa chambre et le blu-ray cloué au mur dans l'entrée de son appart mais il est craintif face à la durée de certains de ces films. Il est allé au bout des Affranchis, et c'est déjà beau, mais ne lui demandez pas de s'enfiler les 9 heures du Parrain, qui reste malgré tout une référence absolue non vue. C'est d'ailleurs pour ça que le gros con adore Scarface, c'est parce qu'il n'est jamais allé au bout. Pour lui, le film raconte l’ascension miraculeuse d'un gros fumier au sommet du pouvoir et de la finance américaine. Le tocard de base a loupé la fin et la morale du film où on voit le pur blaireau qui lui sert de héros se vautrer complètement et incarner à lui tout seul la misère humaine dans un retour de flamme sans équivoque. D'ailleurs, le trajet du personnage représente assez bien celui d'Albert Pacino lui-même puisque ce film a marqué une sorte de tournant dans sa carrière. Au sommet avant d'incarner Tony Montana, Pacino n'a plus fait que cabotiner ensuite, et il a chu progressivement.




Bref Scarface est donc le film de chevet de tous les abrutis qui ne l'ont pas vu jusqu'au bout car il est trop long et qui ont pris le personnage du film en exemple, croyant que De Palma leur racontait l'histoire d'un débile parvenu à engranger des milliards et à se payer des putes et de la drogue sans jamais se faire coincer. S'ils n'avaient tenu qu'une heure de plus ils auraient compris que leur idéal est une farce. Quoique, ils n'auraient peut-être pas pigé... A l'image de Frank Ribery, dont c'est évidemment le film fétiche. En réalité, c'est le film favori de toute l'équipe de France 2010 à l'exception de Gourcuff, qui lui préférait Brokeback Mountain et passait du coup pour l'intello à abattre... Toute l'équipe deuf' a préféré rester dans le bus pour mater Scarface plutôt que d'en descendre pour chausser les crampons et monter sur le toit du monde, ce qui achève de prouver la connerie de certains supporters de ce film. Il paraît qu'après la première heure de Scarface Patrice Evra avait prévu de passer Ray à ses copains mais Stéphane Ruffier, nouveau venu dans l'équipe à l'époque, a dit non, et c'est le seul mot qu'il ait prononcé durant le Mondial.


Scarface de Brian De Palma avec Al Pacino et Michelle Pfeiffer (1983)

25 novembre 2015

Manglehorn

Si vous voulez (continuer à) assister à la déchéance professionnelle d'Al Pacino, alors n'hésitez pas une seule seconde, prenez une grande inspiration et lancez-vous dans Manglehorn de David Gordon Green (DGG pour les intimes). Par contre, si vous voulez garder un souvenir émerveillé de cet acteur-caméléon, tirez le frein à main juste après Heat.

Dans Manglehorn, Al Pacino incarne A. J. Manglehorn, un serrurier vieux et fatigué, plutôt grincheux, ayant largement dépassé l'âge de la retraite et vivant seul avec sa chatte Fannie. Il passe une bonne partie de son temps libre à rédiger d'une écriture d'écolier parkinsonien, des lettres enflammées et mélancoliques à une certaine Clara, son amour perdu, lettres qui retournent toutes à l'envoyeur, sans exception, et qu'il stocke chez lui dans une pièce fermée à clef après les avoir récupérées dans sa boite aux lettres infestée d'abeilles. Son unique fils, qui n'est pas le fils de Clara mais d'une femme qu'Al Pacino déclare n'avoir jamais aimée, est présenté comme un connard puisqu'il est un riche trader qui joue à dépouiller les gens en leur proposant des investissements foireux tout en se faisant des millions au passage. Ce fils indigne traite son père avec mépris, lui reprochant d'aimer d'avantage la chatte que sa propre famille (cette série de reproche se déroule lors d'une scène au restaurant à couper l'appétit même aux plus affamés)... Par contre Manglehorn s'entend bien avec sa petite-fille qui a la langue bien pendue et une mère chicanos. En dehors de ça, il aime papoter avec sa guichetière préférée (Holly Hunter, victime d'un lifting malheureux) lorsqu'il effectue son dépôt hebdomadaire à la banque du coin, notamment parce qu'elle est propriétaire d'un chien victime de nombreux soucis d'ordre vétérinaire, comme lui avec sa chatte.




Heureusement que c'est Al Pacino à l'écran : il peut jouer n'importe quoi et n'importe comment, il reste tout de même fascinant. Et heureusement qu'il est là sinon je n'aurais pas réussi à tenir quarante minutes devant ce gros navet. Tantôt farceur, tantôt déprimé, tantôt exalté, toujours Pacino, il nous sort toute sa palette, engoncé dans ses habits fatigués sous une touffe de cheveux fous grisonnants. Il faut le voir changer une ampoule au tout début du film, un acte qu'il accomplit comme s'il jouait Richard III. Bref, Al Pacino joue exactement le même rôle depuis vingt ans, à tel point que tous les personnages qu'il incarne devraient dorénavant s'appeler Albert Pacino, ce serait plus honnête pour les spectateurs. N'ayant pas vu la seconde moitié du film, j'ignore ce qu'il advient de ce personnage mais on peut soupçonner qu'il va se rapprocher de Holly Hunter et retrouver une certaine joie de vivre sur fond de musique indé. Ces films américains pseudo-indépendants sont tous plus ou moins prévisibles et chiants.




David Gordon Green commet donc ici un autre navet. Il a bel et bien définitivement perdu toute espèce de crédit après avoir tenté de remonter la pente ces dernières années avec un retour vers le southern gothic, son genre de prédilection. Après un début prometteur quoiqu'en dents de scie (L'Autre Rive pour le meilleur, Snow Angels pour le pire), il s'est fourvoyé dans quelques productions Apatow sans intérêt en loupant même le coche de mettre en valeur Natalie Portman dans le registre de la comédie dans Votre Majesté (parmi ses films, je garde tout de même un petit faible pour Baby-sitter malgré lui mais c'est vraiment pas grand chose). Il est étonnant de voir qu'il garde encore assez de crédit pour attirer Al Pacino dans son désastre sur pellicule, mais ce dernier commence peut-être à perdre la boule (Danny Collins, où il joue Albert Pacino, exactement comme dans Manglehorn, en serait la preuve). Dernièrement Prince of Texas n'était déjà pas fameux mais se laissait voir, tandis que Joe alternait le bon (surtout pour les fans de Nick Cage dont nous faisons partie !) et le très mauvais, et c'est le très mauvais qui finissait par l'emporter. Au bout du compte, David Gordon Green, réalisateur caméléon avec toujours le cul entre trois ou quatre chaises, ne sait pas trop quoi faire de ses deux mains ni de ses deux pieds. Il gagnerait à s'entourer d'un bon scénariste et d'un bon producteur qui lui permettraient de "retrouver le chemin des filets" de ses débuts, ou bien à définitivement arrêter une activité qui ne semble pas faite pour lui. Il pourrait faire ébéniste, c'est chouette ébéniste comme métier.


Manglehorn de David Gordon Green avec Al Pacino et Holly Hunter (2015)

20 octobre 2014

Les Évadés

The Shawshang Redemption, un titre comme seul le King, Stephen King, auteur du roman dont le film est adapté, en a le secret. Ces trois mots frappent la conscience, leur assemblage est très laid, le sens nous est inconnu (même si on croit reconnaître un mot familier dans le lot), mais jamais on n'oubliera cet intitulé, ces syllabes qui rebondissent dans nos bouches comme un bon kefta. C'est peut-être l'explication du succès inespéré et a posteriori de ce film sur le site IMDb, l'incontournable bible de tout cinéphile branché sur le web, même de ceux qui le détestent, tels ces amoureux de l'aviron qui se payent L’Équipe chaque matin pour avoir les derniers chronos mais qui se torchent avec la Une sur Claude Puel et ses déboires au LOSC. En effet, tout en haut du fameux Top 250 de l'encyclopédie en ligne du 7ème art recensant les plus grands films de l'histoire du cinéma git l’œuvre de Frank Darabont, qui n'en espérait pas tant.




A ce titre, un bonus du dvd collector du film vaut carrément le détour, où l'on voit Frankie Darabont et ses deux stars, enfermés dans une pièce obscure, interrogés tour à tour par un interviewer musclé tout droit sorti des pires heures de la Stasi ou de la Gestapo (en tout cas de la Guerre Froide quand elle était la plus chaude). Le malabar leur demande comment ils justifient l'insolente domination de leur bébé au sommet du plus gros baromètre cinéphilique existant. Éclairé par un spot de flic, les yeux dilatés comme jamais et chaque imperfection de peau éclatée sous la chaleur, Morgan Freeman, étrangement pieds nus, préfère botter en touche et rejeter la faute sur ses collègues. Aux côtés d'un Tim Robbins muet comme une carpe, Darabont finit par prendre la parole pour dire "Je n'en sais rrrrrrien", avant d'avouer qu'il placerait lui-même la trilogie du Parrain de Coppola (au moins) au-dessus de son propre long métrage, pour lequel il reconnaît avoir quand même beaucoup d'affection et auquel il a tout de même donné 9/10 sur le site coupable.




Cherchant des excuses à droite à gauche en haussant les épaules frénétiquement, le cinéaste affiche cet air de culpabilité qui l'empêche de pioncer depuis des années, et qui dans le même temps, les rares fois où il parvient à fermer l'oeil, le fait dormir comme un loir, avec une banane grande comme ça et une trique à défoncer des briques. Darabont, qui arbore dans ce bonus un t-shirt à l'effigie de Pacino dans Le Parrain II pour se dédouaner auprès de Coppola (même si les plus attentifs auront repéré qu'il porte un futal floqué Les Evadés, c'est-à-dire un pantalon orange de détenu carcéral), finit par émettre cette hypothèse : "Un black, un blanc, une amitié possible, ça a dû causer aux gens quatre ans avant France 98, la France black-blanc-beur, l'utopie Jospin, les années roses". Pour la petite histoire, il paraît qu'entre deux photos de Zizou et Barthez projetées sur l'Arc de Triomphe, le fameux soir du 12 juillet 1998, on pouvait voir des images subliminales de Freeman et Robbins. Dans un mot qu'il regrette aussitôt, Darabont, qui finit par penser tout haut, en vient à se demander pourquoi La Ligne verte n'est pas numéro 2 du Top 250 des meilleurs films de tous les temps, alors qu'il avait tout fait pour reproduire sa recette à l'identique ou presque (et on en profite pour dire RIP MCD, Michael Clarke Duncan, à qui le régime Dunkan aura été fatal après avoir fait de lui une montagne de muscles et de vitamines).




Tous les gens qui sont parvenus au bout des 142 minutes que dure le film se sont en fait probablement notés eux-mêmes sur IMDb, pressés d'attribuer une bonne note à leur preuve de sérieux face à un film académique et interminable mais bourré de belles et grandes valeurs. Plusieurs scènes de ce film, qui se donne le temps de les distiller, nous ont marqués, comme elles ont dû marquer les presque deux millions de personnes qui l'ont porté aux nues sur l'Internet Movie Database. D'abord cette scène où Tim Robbins, après avoir accumulé les petits écarts de conduite honorables voire héroïques (diffusion de musique classique dans toute l'enceinte de la prison ; bavardages à la cantoche du pénitencier ; jeux de mains jeux de vilain dans la cour de récré du bâtiment ; retard de retour de prêts à la BU centrale de l'établissement ; diffusion de magazines cochons porno gay dans les dortoirs ; détériorations des murs de sa cellule à peine dissimulées par un poster de Kim Kardashian, etc.) ressort de son cachot après une bonne semaine de mitard avec un sourire jusqu'aux oreilles (à croire qu'il connaissait déjà la note du film sur IMDb), à peine amaigri et en pleine possession de ses moyens, l'humeur au beau fixe, comme s'il venait de descendre un gros bol de chicorée.





Là ses amis détenus, effarés, s'attroupent autour de lui pour lui demander le secret de son bonheur, vu qu'aucun d'eux n'est sorti indemne d'une telle expérience. Et Tim Robbins, les mains dans les poches (comme dans chaque scène de ce film), décontracté comme jamais, répond en mangeant les syllabes et en tapotant ses tempes avec le bout de ses deux index : "Dans mon crâne c'était la Symphonie Fantastique, c'était le Casse-Noisette en boucle, c'était Everything in its right place, c'était Kid A, c'était No Woman No Cry, j'avais tout ça qui tournait dans ma tronche, tout Beethove en mode shuffle, tout Bach en stéréo, tous les grands romantiques, la fine fleur !" Le personnage explique donc là qu'avec un tout petit peu de culture gé et de musique dans la caboche il est facile de se tirer des situations les plus périlleuses. Ce genre d'idées, ça passe encore dans un Disney, dans Les Aristochats, où on imaginerait sans mal le gros chat siamois pédé expliquer à ses collègues qu'il s'en est tiré face à un gros clébard grâce à sa connaissance des tubes de Miles Davis, mais dans la bouche de Tim Robbins, dans un film pour adultes censé nous dépeindre la vie des taulards, avouons que la pilule a du mal à passer, même vingt ans après la sortie du film. 




The Sawshane Redemption a donc su séduire son public (celui-là même qui voterait en masse et dès demain pour la réhabilitation de la peine de mort ou pour son maintien, selon les pays), grâce à de grands discours sur le rachat, la réinsertion, la sociabilisation des détenus et leur salut par la culture : on voit tous les prisonniers écouter Mozart les larmes aux yeux, tournés vers les haut-parleurs de la prison comme des demeurés, s'empiffrer des livres de la bibliothèque du centre tenue par un vieux crouton adorable, se branler devant les films du répertoire dans une salle de ciné privée, et ainsi de suite, toujours avec Tim Robbins aux manettes, le personnage décidément parfait, imprenable, injouable et pourtant joué par un grand dadet d'un mètre sur deux dont le seul fait réellement héroïque est de s'être agrippé à jamais aux obus de Susan Sarandon et d'avoir reproduit le modèle et ses armes mammaires de destruction massive en son sein, avec son accord. Et puis il y a aussi de l'humour là-dedans, de la vanne à qui mieux mieux, car un tel sujet est forcément propice à la franche marade et à la bonne rigolade. Quid de l'inévitable scène de douche avec savonnette (savon de marseille glissé là par un personnage de vieux nazi qui finira par se trouver du cœur à force d'écouter Schubert matin, midi et soir et de lire de ces romans d'aventure qui permettent aux évadés de s'évader), où c'est toujours un choc de se découvrir tout nu, surtout quand le Tim Robbins en question, malgré sa taille de bûcheron, découvre au-dessus de sa tête le tronc de sequoia géant de Morgan Freeman, l'homme libre que son blaze annonce.




Au sommet de cette montagne d'humour, de ce comique qui plaît à tout le monde, dont Stephen King a le secret en bon héritier de Walter Disney (facho entre guillemets), il y a ce gimmick monstrueusement comique, d'une drôlerie noire que même Todd Solondz n'aurait jamais imaginée et dont Gotlib n'aurait pas osé faire sa quatrième de couv', où le triste Morgan Freeman, à deux doigts de la retraite chaque année, tête baissée (comme toujours dans ce film), va demander à un guichetier de la prison si cette fois-ci c'est la bonne, la quille, la perm', l'issue de secours, la liberté pour le dire d'un mot, quand systématiquement l'agent d'accueil lui retourne une feuille tamponnée en lui disant : "Tiens ça bien au chaud, c'est un bon pour un an de bonus en taule, parmi nous, à l'année prochaine, même heure même endroit gros connard !" Les dialogues varient de trois quatre mots à chaque nouveau jour de l'an, d'une demi-phrase, le "bon pour un an" devenant un "ticket resto", le "un an de bonus en taule" changeant pour "une pige de plus dans le caftard" ou le "gros connard" final trouvant une variante subtile dans un "pur enfoiré" bien placé, mais globalement la scène revient systématiquement et à intervalles réguliers comme autant de répétitions espacées, supposées nous donner le sentiment d'éternité du bagne et qui trahissent au contraire l'incapacité de Darabont à nous faire ressentir le poids des années, le temps qui passe, tant on a l'impression que Freeman tente sa chance tous les matins, sans cesse ramassé à la petite cuillère par un Tim Robbins compatissant mais lassé.




La bonne recette de Darabont c'est le mélange de cet humour décapant et d'un sens aigu du drame, le pire qui soit : l'injustice. Tim Robbins nous est présenté dès le début du film comme un innocent, accusé et condamné à tort, une belle âme pure et lettrée, charitable et solidaire, dénuée de la moindre trace de dualité. Idem pour Freeman, forcément victime de sa couleur de peau et enfermé pour avoir répondu à une insulte raciste parmi tant d'autres en fumant littéralement son agresseur, brûlé vif dans un remake sans échappatoire de la torche humaine (légitime défense drôlement élaborée et mise au point par un détraqué total que le film veut innocenter alors qu'il a carrément sa place entre quatre murs). Tous les prisonniers ont leur petit quart d'heure de gloire, où ils finissent par avouer autour d'un feu de camp pourquoi ils sont là, et pour chacun d'entre eux il y avait bien sûr une "bonne excuse". Allons-y de l'ancien nazi qui se repent d'avoir apporté sa petite pierre à l'édifice d'Auschwitz-Birkenau en se prévalant d'avoir des amis juifs et de n'avoir fait qu'obéir aux ordres, avec certes un certain zèle mais comme poussé par le "souffle de l'époque", dit-il en plaçant le bout de son index et de son majeur collés l'un contre l'autre sous son nez de façon tout de même assez douteuse. C'est aussi le vieux bibliothécaire regrettant d'avoir organisé quelques auto-dafé de livres juifs sur la Berlin Alexanderplatz avec quelques personnes jetées au milieu des flammes dans un remake de Jeanne D'Arc. Ou encore ce personnage qui traverse le film sans dire un mot, comme un fantôme, toujours à l'arrière-plan, et qui partage sa peine d'avoir traîné sur trois cent kilomètres le cadavre d'un agent de la DDE coincé sous le pare-buffle de sa bécane sans s'en rendre compte, par un soir de brouillard maudit.




A la fin du film, nos deux tourtereaux enfin libres se retrouvent sur la plage dans une ambiance bon enfant quand Morgan Freeman déplie sa serviette de bain pour l'étendre sur le sol sous les yeux écarquillés de Tim Robbins, qui découvre qu'elle n'est autre que la peau du fameux guichetier qui lui refusait chaque année son bon de sortie, tannée par un expert en taxidermie. Deux plans plus loin, Freeman, léger comme un pinçon et heureux comme un gosse, sort de son sac de plage un ballon de volley-ball qui n'est autre que la tête coupée de l'agent d'accueil, tamponnée sur le front, et Morgan, l'homme plus libre que libre, de proposer à son acolyte un petit match tout en dévoilant un maillot fait de peau humaine, revêtu en prime du masque de Scream, devant un Robbins qui commence à penser que le guichetier du bahut avait quand même le compas dans l’œil pour repérer les malades. Au spectateur quant à lui de saisir ici la patte du King, habitué aux horreurs et qui ne peut s'empêcher de glisser, y compris dans ses comédies, des instants de pure sauvagerie (quid de cette scène de Misery où James Caan se fait ratiboiser le pied dans un scénario pourtant léger signé Rob Reiner, le gros fêtard d'Hollywood). Bref tout était là pour que le film plaise aux masses malgré un happy end au goût amer, et il n'est pas étonnant que The Shoeshane Redemption culmine au firmament des plus grandes œuvres cinématographiques de tous les temps. Darabont, nostalgique de son succès dès le lendemain de la première avant-première, a voulu remettre le couvert à maintes reprises en réadaptant le King à toutes les sauces, y compris les pires brouillons de l'écrivain écrits sur les quatre coins de son lit de mort à l'hosto, mais ces tentatives n'ont donné que de plus relatifs succès tels que La Ligne verte et The Mist, et quelques autres films qui en fait ne sont pas de Darabont.


Les Évadés (The Shawshank Redemption) de Frank Darabont avec Tim Robbins et Morgan Freeman (1994)

31 juillet 2014

Un été à Osage County

Deux statuettes, une de chaque côté, c'est mauvais signe... Voici donc la dernière grosse machine à Oscars rouillée des frères Weinstein, également produite par George Clooney, le gars qui perd tout capital sympathie dès qu'on imagine la gueule de sa dvdthèque. Je m'attendais à une pure horreur, je n'ai pas été déçu. Un été à Osage County... Déjà quel titre ! Quel toupet ont les américains, quand même, à considérer que leur pays est le centre du monde, forcément connu de tous. Les français n'auraient jamais pour idée d'intituler un film voué à l'exportation et porté par une ribambelle de stars "Un automne au Parc de Millevaches" quand bien même le nom du lieu-dit serait beaucoup plus agréable à l'oreille. Osage County, c'est un petit bled perdu dans les Grandes Plaines, en gros, c'est dans l'Oklahoma, soit l'équivalent de notre Limousin, précise-je pour justifier arbitrairement ma comparaison. Un endroit où il ne fait pas bon vivre, où l'on imagine aisément que les gens se créent des problèmes, simplement pour casser leur ennui quotidien. C'est tout à fait le cas de la famille Weston, amenée à se retrouver suite à la disparition du vieux papa.




Au prétexte d'une réunion familiale forcée, Un été à Osage County consiste en une enfilade de scènes d'engueulades qui se succèdent à n'en plus finir, à un rythme infernal, rarement ponctuée par de courts moments d'apaisement d'une niaiserie à toute épreuve, le tout filmé très mécaniquement et interprété dans une sorte d'hystérie collective autosatisfaite tout simplement gerbante. Rassurez-vous, le titre français est mensonger, l'action du film ne se déroule pas sur tout un été, mais seulement le temps d'un week-end. Mais quel week-end ! Une journée de plus au sein de cette famille, et c'en était fini pour moi. Dès la première scène, Sam Shepard fout le camp et on le comprend. Peut-être est-ce lui le Auguste du titre original ? On l'ignore... Le vieil acteur, au flair incomparable, semble sentir la merde venir. Il a tôt fait de décamper. Il est le seul qui ressort presque grandi de cette expérience, puisqu'il a su mettre en avant son sens inné du timing. En revanche, s'il vous reste une once de respect pour Meryl Streep, évitez ce film par tous les moyens. Dans le rôle d'une mère de famille incroyablement tyrannique, l'actrice est tout simplement insupportable. Il faut dire que son personnage, ahurissant de méchanceté gratuite, débitant des horreurs à un rythme effréné, humiliant à qui mieux mieux, entre directement au Panthéon des pires raclures jamais filmées aux côtés de Jason Voorhes et HAL 9000. En cabotinant comme pas possible, la vieille actrice n'arrange rien à son cas. Streep devance même ses répliques, ce qui pose parfois problème... Elle joue totalement à contretemps ! Les autres ne suivent pas, broyés par la mécanique sans faille de l'actrice bicentenaire ! La mégère postulait là pour sa 78ème nomination, on imagine toute sa motivation, toute sa détermination. Ça fait froid dans le dos ! Son atroce personnage est atteint d'un cancer de la bouche, symbole lourdingue des saloperies blessantes qu'elle débite à longueur de temps. Quand on voit ça, on se dit que, finalement, Albert Pacino et Bobby De Niro ont une fin de carrière pas si dégueulasse que ça... C'est dire !




Face à elle, Meryl Streep retrouve Julia Roberts, qu'elle n'avait encore jamais croisée. C'est une première. Nous sommes supposés trouver ça fabuleux. La rencontre de deux géantes. Tu parles... Les deux stars ne trouvent rien de mieux à faire que de s'adonner à un pitoyable combat de coqs. Lors d'une longue scène de repas apocalyptique, le point d'orgue du film entier, les deux femmes finissent littéralement par s'écharper après s'être affrontée dans un concours d'acting ridicule et interminable. Julia Roberts, les cheveux sales, parce qu'elle joue une femme ordinaire, est plus laide que jamais. Elle a beau y aller mollo sur le maquillage, son physique ne colle pas avec le Midwest. Sa bouche pourrait engloutir tout le reste du casting, à commencer par le désespérant et fantomatique Ewan McGregor. Viendra un jour où il faudra faire le bilan de la carrière de cet acteur, et j'espère pour lui que ce jour-là coïncidera avec sa mort, ça lui permettra d'éviter un mauvais moment. A côté de lui, on retrouve la revenante Juliette Lewis. Pendant la première heure, on se demande "C'est quoi ce zombie aux cheveux rouges ? Ce serait pas Juliette Lewis ?!", et pendant la seconde, on ne fait que se répéter "Mais putain oui, c'est Juliette Lewis cette espèce de zombie aux cheveux rouges !". J'apprends à l'instant que Jim Carrey a failli jouer son mari, rôle qui échoit au dénommé Dermot Mulroney, un habitué des pires films indé. C'est donc ça, la plus belle chose qui soit arrivée à Jim dans les années 2010, avoir loupé ce rôle ! Mais on ne va pas s'attarder plus longuement sur les acteurs, cibles trop faciles, même s'il est tout à fait logique de s'en prendre à eux après avoir subi ce festival de cabotinage...




C'est surtout le scénariste qu'il faudrait punir, ou plutôt, Tracy Letts, l'auteur de la pièce de théâtre ici adaptée. C'est aussi à lui, lauréat du prix Pulitzer en 2008, que l'on doit Bug et Killer Joe, toutes deux adaptées par William Friedkin. Dans Killer Joe, il y a un sens de l'excès, un jusqu’au-boutisme assez jouissif, une sorte de second degré et une outrance bien calculée, peut-être permis par Friedkin, je l'ignore, tout cela fait que le film passe plutôt bien et que l'on peut prendre un certain plaisir à voir ses idiots rednecks se massacrer. A Osage County, rien de tout ça. Aucun humour, rien. Si certains ont su rire devant les crises hystériques de cette famille, il s'agissait d'une réaction d'auto-défense tout à fait bienvenue pour survivre à la séance de ciné. Pendant la scène de repas précédemment évoquée, on peut penser que le film s'essaie à l'humour le plus noir à un moment donné, mais c'est aussitôt désamorcé par la lourdeur et le sérieux de l'ensemble. Pendant ce petit week-end en famille, des secrets de famille énormes sont révélés pratiquement à chaque scène. Un seul d'entre eux suffirait à faire imploser la plus solide des familles, mais non, c'est un film américain de la pire espèce, il nous faut le menu XXXL. Face à un tel enchaînement d'horreurs, on finit par prédire le pire, et on est rarement déçus. Elle n'est pas lesbienne, elle couche avec son cousin ! Ah, ce n'est pas son cousin germain, c'est carrément son frère ! Ces révélations grotesques finissent très vite par nous fatiguer. Ces engueulades répétées, se terminant même parfois un pugilat, m'ont même évoqué le Polisse de Maïwenn, curieusement. Les deux films produisent un peu le même effet. Ils terrassent et dégoutent, scotchent et révulsent, répugnent et désespèrent tout à la fois. Devant ça, on est forcément captivés. L'être humain est ainsi fait, nous aimons assister aux empoignades d'autrui. Cela explique le succès d'une certaine télé-réalité. Ces films-là ne valent pas mieux. Une insulte à l'humanité toute entière.


Un été à Osage County de John Wells avec Meryl Streep, Julia Roberts, Ewan McGregor, Chris Cooper, Juliette Lewis, Abigail Breslin, Benedict Cumberbatch et Sam Shepard (2014)

17 avril 2013

Time Out

Time Out est de A à Z le bébé d'Andrew Niccol. Andrew Niccol, à ne pas confondre avec Mike Nichols, le réalisateur des excellents Carnal Knowledge ou La Guerre selon Charlie Wilson, à ne pas confondre non plus avec Jeff Nichols, jeune cinéaste américain très talentueux et ultra prometteur, auteur de Shotgun Stories et de Take Shelter, ni avec Nicolò Cherubin, latéral gauche du Bologne Football Club 1909, auteur de trois buts depuis le début de sa carrière professionnelle. Non Andrew Niccol est le triste bonhomme à l'allure de banquier malade qui, après avoir fait briller une lueur d'espoir dans l’œil des amateurs de science-fiction avec Bienvenue à Gattaca, s'est rendu coupable de deux étrons cinématographiques : S1mOne, film qui a contribué à faire passer Al Pacino de la vie à la mort, puis l'infâme Lord of War, navet pseudo politique et visuellement affreux avec au premier plan un Nicolas Cage maniaco-dépressif sous l'emprise de la coke. Voilà qui se cache derrière le nom d'Andrew Niccol, un réalisateur médiocre qui creuse sa propre tombe avec énergie, et Time Out ("In Time" en VO, merci aux distributeurs français d'avoir rendu le titre beaucoup plus clair) est son bébé, il l'a écrit et réalisé : accrochez vos ceintures, ça vole en rase-motte !


Dommage qu'Andrew Niccol ait choisi pour décor de son film d'action et de science-fiction futuriste les rangées de garages d'un immeuble de la banlieue de Roubaix.

Le projet de ce nouveau film d'anticipation, pessimiste par définition, s'annonçait bien mal, entre autres à cause de la présence en tête d'affiche du pâle Justin Timberlake, le rappeur blanc adulescent embauché comme sextoy humain chez Giorgio Armani. Et le couac filmique annoncé sur le papier se concrétise à l'écran sous la direction d'un Niccol qui n'a pas décidé d'être doué ! L'histoire repose entièrement sur une seule idée, à priori pas bête et finalement très conne, comme souvent dans ce genre de film (l'idée ultra symbolique qui tient sur un feuillet de PQ étant l'apanage des maîtres du genre, de Richard Matheson à Philip K. "Huge" Dick, mais tout le monde n'a pas leur talent). L'idée de Niccol ? "Le temps c'est de l'argent". Vieil adage s'il en est, pris au pied de la lettre par un cinéaste dont les neurones jouent des coudes sous nos yeux. Mais comment adapter cette mise à plat d'un proverbe universel à un scénario de deux heures ? Niccol est aux manettes et il a la tronche dans le guidon, jugez plutôt : dans le film les gens ne vieillissent que jusqu'à l'âge de 25 ans, âge à partir duquel leur corps n'évolue plus et reste à jamais le même. La mère de Justin Timberlake semble avoir le même âge que son jeune fils alors qu'elle se paye la cinquantaine en réalité. Mais pourquoi avoir engagé Olivia Wilde ? Pourquoi avoir casté cette actrice bangbros au rabais, sosie d'Anita Dark qui à moins de 24 ans semble plastifiée de la tête aux pieds, pour incarner la mère du héros ? Cet élément de scénario était déjà assez difficile à accepter comme ça pour ériger un tel rempart à notre crédulité. Voir Justin Timberlake dire "Merci m'man !" à une playmate au look de gogo danseuse trash transsexuelle qui lui sert son bol de chocapic matinal en tenant une bouteille de lait coincée entre ses deux plastic boobs en pneus réchappés, bizarrement ça ne passe pas. Par ailleurs le scénario ne dit rien des complexes d’œdipe morbides que ce mode de vie futuriste doit engendrer, ni des ravages psychologiques que doit provoquer chez certaines jeunes filles la seule idée de triquer à mort sur leur grand-père, ou chez certaines arrière-arrière-arrière-grand-mères bodybuildées celle de faire danser le slip de leur ptit ptit ptit ptit ptit fillot, mais passons.


"Salut m'man !"

Toujours est-il que les gens doivent donc gagner du temps en guise d'argent, à la sueur de leur front, travaillant d'arrache-pied pour recevoir non pas un salaire en cash mais quelques heures, voire quelques minutes, avec lesquelles ils sont supposés acheter tout ce qui se vend sans oublier d'en garder sous le coude pour ne pas passer l'arme à gauche au moindre découvert bancaire. Ils ont tous un compte à rebours luminescent incrusté dans l'avant-bras (cf. l'affiche du film) - qui rappelle les tatouages par lesquels les nazis marquaient les juifs des camps, mais le scénario ne fait rien de cette idée que Niccol n'a manifestement pas fait exprès d'avoir - et si ce compte à rebours atteint zéro, son porteur meurt comme d'un arrêt cardiaque. Dans ce monde-là les riches sont immortels et les plus pauvres crèvent à 25 balais et une seconde, pour résumer.


A en juger par le torticolis que s'inflige Timberlake, Amanda Seyfried, qui ne vieillit pas non plus mais dont la coupe de cheveux a environ mille ans, ne lui convient pas comme female partner.

C'est d'ailleurs sur cet écart entre les plus riches et les plus démunis que s'étend Niccol, heureux d'étaler ses trois idées : les pauvres de la banlieue périphérique vivent le plus vite possible (idée dont le réalisateur ne fait pas grand chose non plus du reste) et subsistent difficilement à l'aide de secondes grappillées ici ou là tandis que les super-riches du centre-ville s'ennuient à mourir et se dorent la pilule pendant les siècles des siècles. C'est tout ce que le film tire de son thème initial, une parabole enfantine et usée jusqu'à la corde sur les inégalités et l'injustice sociale. Après avoir reçu en don un milliard d'années (un peu plus, un peu moins, qu'est-ce qu'on s'en fout) de la part d'un jeune-vieux riche lassé de vivre, Timberlake voit sa mère mourir dans ses bras à une seconde près à cause d'un bus raté. La poisse. Tarder à déposer son chèque de paie n'est pas un projet dans ce monde de merde. La jeune maman de Justin, aux mollets et au cul galbés par des jours et des nuits de fitness hardcore, au visage creusé par les régimes et les anabolisants, aurait dû courir plus vite vers son fiston plein aux as prêt à lui refiler un peu de son fluide temporel, mais elle se traîne, trottine à deux à l'heure et s'éteint à un mètre des bras et de la verge tendus de son bambin incapable de se retenir de raidir devant un tel phénomène malgré le lien de famille étroit qui les unit... Contrarié par ce décès, Timberlake décide de s'infiltrer dans le centre-ville, fort de sa nouvelle fortune tant convoitée par les affamés du temps, afin de foutre la merde dans le système avec l'aide d'une gosse de riche au physique pourtant très pauvre, pressée quant à elle de vivre l'aventure. Il vaincra à coups de bras de fer (véridique) et de courses à pied, puis il partagera la richesse des milliardaires - soit des centaines et des centaines d'années de vie - avec tous les pauvres de son quartier. C'est pitoyable.


Timberlake n'est pas près de franchir la Ligne Seyfried !

Pour finir, une trivia allociné m'apprend que c'est le film le plus cher dans lequel ait joué Justin Timberlake, après Shrek le troisième et ses 160 millions de dollars flingués en airbooks, en palettes graphiques et en club sandwichs destinés à nourrir les geeks obèses qui se dépatouillaient de leurs gros doigts boudinés sur tout l'appareillage Apple offert par leurs patrons pour accoucher de gros connards verts. Justin T. a prêté son filet de voix pour ce film d'animation, malheureux de ne pas pouvoir faire reluquer sa plastique de rêve à des enfants condamnés à s'extasier devant l'âne de merde et le chat poté de mes deux. Time Out a coûté 40 millions de dollars, sachant que le seul effet spécial du film c'est le beeper implanté sous la peau du bras de l'acteur. Et si, comme a voulu me l'apprendre le bienveillant et si éclairé Andrew Niccol, "le temps c'est de l'argent", entendu que je n'ai pas dépensé un kopeck pour me procurer sa connerie de film, je m'estime en droit de lui réclamer mon dû : une heure et demi. Une heure et quarante et une minutes précisément, fusillées par ce ramassis de lieux communs estramassés dans un scénario infâme, mis en scène par ce qu'il faut bien appeler un pur zonard.


Time Out d'Andrew Niccol avec Justin Timberlake, Cillian Murphy et Olivia Wilde (2011)