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30 décembre 2024

Sans un bruit : Jour 1

Après avoir réalisé l'encourageant Pig, Michael Sarnoski a préféré empocher un bon gros chèque co-signé Michael Bay et John Krasinski pour mettre en boîte un préquel à la saga A Quiet Place. Il semble donc avoir choisi son camp et c'est bien dommage pour lui. C'est à la fois poussé par une attention sincèrement bienveillante pour ce réalisateur et par une curiosité toujours malsaine pour ces films-là que je m'y suis encore risqué. De nouveau, beaucoup de temps perdu. Sarnoski, également auteur du scénario qui a dû être surveillé de très près par le gros melon de Krasinski, nous narre une énième histoire de résilience dans un contexte d'apocalypse. Une jeune new-yorkaise en phase terminale de cancer, accompagnée de son chat, veut concrétiser un dernier souhait avant d'y passer : aller déguster une pizza chez Patxi (vu à la Star Ac en 2003 et désormais pizzaïolo réputé de la Big Apple) et tant pis si des aliens redoutables viennent compliquer ses plans. La malade est rapidement rejointe par un étudiant complètement dépressif et inerte auquel elle va, paradoxalement, insufflé un inespéré souffle de vie... C'est beau et touchant. Heureusement, l'importance de demeurer silencieux pour ne pas attirer les monstres empêche les dialogues à la mords-moi-le-nœud. Les deux comédiens, Lupita Nyong'o et Joseph Quinn, n'ont d'ailleurs pas grand chose à se reprocher dans ce spectacle des plus anodins.
 



"Découvrez comment le monde est devenu silencieux" annonce la tagline sur l'affiche. Justement, tout est sur l'affiche... N'espérez guère apprendre des choses intéressantes sur ces créatures à l'allure fort peu mémorable et à l'ouïe particulièrement fine venues de l'espace pour nous envahir. Nous découvrons simplement qu'elles ont débarqué sur terre sous la forme d'une sorte de pluie de météorites et il nous est rappelé avec insistance qu'elles ne savent pas nager (bien mauvais choix de planète de leur part, donc). Le scénario, sans idée, ne se consacre jamais à l'enrichissement d'un univers famélique, à l'exception peut-être d'une courte scène rappelant inévitablement l'Aliens de James Cameron lors de laquelle, dans un décor de ruines plongé dans l'obscurité (comme quasi tout le film), nous apercevons rapidement un monstre plus gros que les autres entretenir maladroitement des espèces de culture d’œufs ou de champignons fibreux puis alerter ses collègues, révélant par la même occasion leur mode de communication rudimentaire (et particulièrement sonore pour des individus aux oreilles si sensibles). Mais, là encore, ce n'est pas vraiment ce sur quoi se concentre le réalisateur à ce moment-là puisqu'il est plus occupé à filmer le gros chat noir et blanc, pas spécialement mignon, mettre en danger notre survivant dépressif en se ruant dans l'un des repaires des bestioles. Je ne fais pas un reproche à Sarnoski en soulignant qu'aucun élément neuf nous est apporté dans ce préquel inutile tant on peut être persuadé que rien ne serait ressorti d'intéressant si le film avait choisi cette voie. 


 
 
L'invasion extraterrestre et la fin du monde tel que nous le connaissons permet simplement de nous rappeler combien il est important de veiller les uns sur les autres, surtout quand on est mourant, et de savoir apprécier les petits plaisirs de la vie, comme une pizza pourrie de chez Patxi. A Quiet Place : Day One nous apprend aussi qu'un chat peut être plongé entièrement dans l'eau et faire de la nage en apnée sur une bonne centaine de mètres pour en ressortir en pleine forme avec le poil légèrement ébouriffé. On vous déconseille très vivement de reproduire l'expérience à la maison, sous peine de perdre votre animal de compagnie dans de bien tristes circonstances. Au plus creux de la vague, Jeff Nichols a longtemps planché sur ce projet, écrivant même un scénario, dont on espère qu'il ne reste rien ici, à partir d'une idée de Krasinski (toute cette saga est fondée "à partir d'une idée de Krasinski" d'où le souci). Si Nichols était allé au bout, en associant son nom à cette sinistre mascarade, il nous aurait sans doute définitivement perdu. Michael Sarnoski a quant à lui choisi de continuer sa carrière sans un bruit.
 
 
Sans un bruit : Jour 1 de Michael Sarnoski avec Lupita Nyong'o et Joseph Quinn (2024)

29 mars 2021

Midnight Special

Souvenir d'une trahison. Qu'est ce film sur le papier ? Que nous avait-on annoncé ? Que nous promettait-on ? A quoi pouvait s'attendre le quidam en errant sur IMDb avant la sortie du film, loin de savoir qu'il allait bientôt se faire enfler de ouf. Avant la projo, Midnight Special c'était la réunion miraculeuse et jamais espérée, même dans nos rêves les plus fous, du cinéaste amérindien le plus prometteur de sa génération (Jeff Nichols), d'une poignée d'acteurs et actrices bien sous tous rapports (Michael Shannon, habitué des lieux, Adam Driver, espoir depuis largement confirmé, Kirsten Dunst, actrice sous-estimée, sous-exploitée, sous tous rapports, et Joël Edgerton, espoir depuis largement déçu), et de tout un pan de l'histoire du cinéma de genre qui a bercé nos enfances et nos années d'insouciance, à savoir la SF, et plus particulièrement la SF estampillée tonton Spielby (Rencontres du troisième type) et tonton Carpie (Starman, dont le film de Nichols est pour ainsi dire un remake déguisé).
 
 
 
 
Sur le papier, il y avait de quoi rêver, mais certains, comme Jeff Nichols, ne se servent du support papier que pour se torcher et ensuite nous montrer la trace de leur œuvre avec un petit sourire en coin, satisfaits. Cette séance de ciné, trauma indélébile, fut pour vos serviteurs l'occasion de constater une fois de plus à quel point la passion du cinéma peut être douloureuse, prendre une tournure dramatique, et transformer en chienlit bien plus qu'un week-end, toute une ère géologique. A mesure que nous nous enfoncions dans nos fauteuils de cinéma, absolument inertes et rabougris, et que défilaient sur l'écran de longues minutes de chiasse pure, nos voisins de strapontins se sont alarmés et sont allés quérir à l'accueil une paire de défibrillateurs vieux comme le monde pour nous prodiguer un triple-pontage non-consenti dans un feu d'artifice pyrotechnique d'éclairs bleus et de nuages de fumée qui resteront comme les meilleurs effets spéciaux du film (dont, rappelons-le, la séquence finale, inoubliable, a été intégralement tournée dans les coursives à ciel ouvert de la faculté Jean Jaurès du Mirail de Toulouse).




Midnight Special de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Adam Driver, Kirsten Dunst et Joël Edgerton (2016)

8 juillet 2020

The Lodge

Une petite fille et son ado de grand frère (Jaeden Martell et Lia McHugh) se retrouvent coincés dans un grand chalet isolé avec celle qu'ils estiment être la cause directe du suicide de leur maman : la nouvelle petite-amie de leur père. Celle-ci, incarnée par Riley Keough, est l'unique survivante du suicide collectif d'une secte millénariste et s'avère donc encore assez fragile et instable psychologiquement. Les deux gosses vont-ils échafauder un plan machiavélique pour se débarrasser de celle qui s'apprête à devenir leur belle-mère ? Cette dernière va-t-elle sombrer progressivement dans la folie et s'en prendre aux enfants ? Ou bien va-t-il s'agir d'autre chose : une menace extérieure, la maison est hantée, etc ? Le film joue longtemps sur les différents tableaux, trop longtemps sans doute, car, à force de cacher son jeu, il peine à nous intéresser complètement, même s'il ne nous perd jamais totalement. Toujours un brin masochiste sur les bords et très durs, Veronika Franz et Severin Fiala, déjà coupables du bien trop douloureux et hanekien Goodnight Mommy, n'ont pas beaucoup changé, mais ils sont tout de même en progrès et leur nouveau long métrage est moins austère et pénible que le précédent, qui avait eu le don de me foutre de mauvais poil.




La musique, à grands coups de violons stridents et de plages dissonantes, les thèmes, abordés de front, sous fond de deuil familial et de religion sectaire, et nombre de motifs visuels, comme notamment cette maquette, réplique exacte du chalet où sont enfermés les personnages : tous ces éléments font que l'on pense inévitablement, et dès la toute première image, à Hérédité, titre décidément marquant de l'horreur récente, malgré tous ses défauts, et que notre duo de cinéastes autrichiens a dû particulièrement apprécié, au point, chose étonnante, d'accepter d'évoluer dans son ombre du début à la fin alors qu'il paraît évident qu'aux yeux des amateurs conquis par Ari Aster, The Lodge souffrira de la comparaison. Soit dit en passant, ils adressent également un hommage sympathique à The Thing, qui est tout naturellement le film que notre trio, condamné à l'autarcie au milieu d'un paysage immaculé, choisit de regarder ensemble. S'inscrivant donc dans l'horreur sectaire, tellement en vogue depuis des années, et marchant sur les plates bandes de bien d'autres films d'isolation où la terreur est avant tout psychologique, The Lodge échoue à trouver son identité propre et à sortir du lot.




Veronika Franz et Severin Fiala pensent de nouveau nous impressionner en nous assommant d'entrée de jeu (le suicide de la mère des enfants est montré sans chichi, le plus simplement du monde), en nous étouffant par un rythme lent et une ambiance lourde, en accumulant les détails sordides et en évitant de peu de procéder à une sorte d'empilement de souffrances chez les protagonistes, encore soumis à de sacrées épreuves et autres traumatismes. Le résumé de leur histoire pourrait être le suivant : la religion, c'est de la merde et ça peut rendre complètement maboul, surtout quand elle est inculquée dès le plus jeune âge. Au bout du compte, tout cela est assez simple, mais racontée de manière particulièrement tordue. On peut regretter que le film peine à décoller et à convaincre pour de bon, malgré toute l'application, parfois un poil forcée, de Franz et Fiala, qui apportent un soin évident à leur mise en scène aux petits effets savamment calculés, leur style étant chiadé, presque maniéré.




Les acteurs font eux aussi tout ce qu'ils peuvent. Les deux ados sont pas mal du tout, en particulier le jeune Jaeden Martell, à la tronche lunaire désormais familière, lui qui avait commencé devant la caméra peu inspirée de Jeff Nichols dans Midnight Special et qui a tourné depuis dans les deux tristes chapitres de Ça et le sympathique Knives Out. Le visage particulier de Riley Keough est bien exploité par les réalisateurs, qui la filment sous toutes les coutures, dans ces angles parfois un peu caricaturales chers au cinéma de trouille. L'actrice s'en tire plutôt bien dans un rôle compliqué et démontre encore une fois son appétence pour le cinéma de genre indé, elle que nous avions déjà croisé dans le décevant It Comes at Night. On espère la voir un jour dans un film d'horreur réellement réussi, où sa présence et son charme ambivalents nous marqueront davantage.




Terminons sur une note anecdotique mais positive. Ce que j'ai préféré là-dedans, c'est une petite idée sonore toute bête mais brillante. Quand, à son arrivée sur les lieux, Riley Keough monte les escaliers du chalet pour apporter ses affaires dans sa chambre, elle fait traîner sa valise à roulettes sur les marches puis le plancher, produisant un vacarme particulièrement désagréable. Le chalet étant encore plongé dans l'obscurité et le cadrage choisi rendant la scène difficile à cerner, on en vient aussi à se demander si Riley Keough ne trimballe pas déjà un cadavre ou autre chose de glauque et morbide. C'est un détail, mais c'est bien vu. Et il est amusant de constater que, malgré tous les efforts bien visibles déployés par les auteurs de ce film, l'angoisse et le trouble naissent du simple bruit d'une valise à roulettes. Maudites valises à roulettes...


The Lodge de Veronika Franz et Severin Fiala avec Riley Keough, Jaeden Martell et Lia McHugh (2020)

16 juin 2019

L'Heure de la sortie

L'Heure de la sortie est le deuxième long métrage de Sébastien Marnier et j'aurais juré qu'il s'agissait du premier. Cette adaptation d'un bouquin de Christophe Dufossé paru en 2002 nous narre les déboires d'un prof de français remplaçant (Laurent Lafitte) qui accepte de s'occuper d'une classe d'élite de 3ème ultra chelou suite au suicide de leur prof précédent : celui-ci s'est carrément jeté par la fenêtre, en plein cours, ce à quoi nous assistons dès les premières minutes d'un film qui a le mérite de nous saisir par le colbac d'entrée de jeu. Par la suite, Sébastien Marnier se montre assez habile pour développer une ambiance singulière et entretenir le mystère. Qu'est-ce qui se trame dans ce lycée privé zarbi dirigé par un proviseur dans le gaz complet (Pascal Greggory) ? Que manigance cette petite bande de collégiens surdoués et arrogants ? Laurent Lafitte a-t-il mis, malgré lui, les pieds chez un groupuscule fachos ? dans une secte New Age ? Et comment expliquer ces cours de musique orchestrés par une enseignante survoltée (Emmanuelle Bercot) lors desquels les gamins reprennent en chorale et au synthé de vieilles chansons de Patti Smith ? Bref, il y a là de quoi intriguer... Laurent Lafitte va donc mener sa petite enquête, quitte à espionner les exactions de ses élèves, aux mœurs décidément bien étranges...





L'Heure de la sortie vaut le coup d’œil. Pendant la majeure partie du film, nous sommes vraiment curieux de savoir où cette drôle d'histoire va nous mener. Le scénario aborde des thèmes très actuels qui ne manquent pas d'interpeller, nous confrontant à une bande d'ados qui se veut représentative d'une nouvelle génération remontée à juste titre contre ses aînés, trop dégoûtée de l'état dans lequel la Terre lui a été laissée. Le choix du contexte apparaît intelligent et original, il y a quelque chose de très captivant dans ce lycée étrange et cette ville de province anonyme mais, au fond, des plus familières. Le film de Sébastien Marnier est également porté par un acteur impeccable : après sa performance étonnante dans Paul Sanchez est revenu, Laurent Lafitte confirme tout son talent pour incarner des personnages ambiguës, que l'on a bien du mal à cerner. On imagine d'ailleurs très mal ce qu'aurait pu donner un tel film avec un autre acteur.





Hélas, L'Heure de la sortie a aussi des défauts évidents, ceux-là même qui m'ont amené à penser qu'il s'agissait à coup sûr du premier long métrage de son auteur. Sébastien Marnier manque parfois de subtilité quand il s'agit d'insuffler une atmosphère fantastique à son récit, qu'il parasite de motifs surnaturels trop grossiers qui n'apportent pas grand chose à l'ensemble et aboutissent en outre à des incohérences. On sent trop les influences du réalisateur, des références que la bande originale vient aussi nous rappeler avec insistance, en lorgnant du côté d'Argento ou Carpenter (dont le duo électronique français Zombie Zombie, ici aux manettes de la BO, a d'ailleurs signé un chouette EP de reprises). Si l'ambiance est tout de même plutôt prenante et réussie, elle aurait mérité d'être travaillée davantage et d'accoucher de quelque chose de plus consistant, de moins vain. Quand le voile se lève enfin sur les motivations des jeunes et leur objectif final, dans une conclusion qui rappelle l'excellent Take Shelter de Jeff Nichols, on est plutôt déçu : c'est trop facile, trop attendu. Alors qu'il n'est pourtant pas bien long, le film finit par s'essouffler petit à petit et laisse un goût d'inachevé. Malgré ses faiblesses, on préfère toutefois en retenir les vraies qualités qui en font une proposition originale et osée pour le cinéma français. L'Heure de la sortie m'a même donné envie de m'intéresser au véritable premier film du cinéaste, Irréprochable, que je ne regarderai jamais, parce qu'on y retrouve Benjamin Biolay. 


L'Heure de la sortie de Sébastien Marnier avec Laurent Lafitte (2019)

14 avril 2019

Boy Erased

Boy Erased est le deuxième long métrage en tant que réalisateur de l'australien Joel Edgerton, un acteur à la filmographie très inégale révélé par le bon polar de son compatriote David Michôd, Animal Kingdom, qui a depuis fait ses classes chez Jeff Nichols en étant, manque de bol, à l'affiche de ses deux plus mauvais films (Loving et Midnight Special, que l'on essaye encore de chasser de nos esprits). On peut toutefois être à pire école et Joel Edgerton entend bien, avec ce nouveau film, nous démontrer ses aptitudes de cinéaste et tout son sérieux. Il s'attaque pour cela à un sujet grave : les thérapies de réorientation sexuelle, en adaptant les mémoires de Garrard Conley. A dix-neuf ans, celui-ci a été envoyé dans un centre de conversion par ses parents, baptistes pratiquants, qui voyaient d'un assez mauvais œil les préférences naturelles de leur gamin.




Pour adapter cette histoire vraie, Joel Edgerton ne pend pas trop de risque, en choisissant d'emblée d'épouser le point de vue du gosse, et ne fait pas dans la dentelle, en multipliant les effets parfois lourdingues pour susciter notre émotion (ralentis et travellings insistants, accompagnement musical bien trop omniprésent et pénible...). On sent que le type s'applique du mieux qu'il peut et qu'il cherche à signer un mélo véritablement poignant, au message fort. Il atteste de son implication totale dans le projet en s'octroyant en outre le pire rôle du lot puisque l'acteur-réalisateur incarne également, avec toute la solennité que cela implique, le thérapeute en chef du centre de conversion, un salopard aux méthodes absurdes qui se prend pour sergent-instructeur de pacotille et un gourou illuminé. Côté mise en scène : quelques autres auraient fait mieux, beaucoup auraient fait pire, et il y a deux trois petits moments où Edgerton sait se montrer plus délicat. On peut tout de même se demander si la construction chronologique alambiquée de son film apporte réellement quelque chose...




Heureusement, Joel Edgerton peut s'appuyer sur des acteurs d'exception, à commencer par le couple de parents tout à fait crédible que forment Nicole Kidman et Russell Crowe. La première fait le taff, comme souvent, avec un acting haute précision qui laisse encore pantois. On sent que chaque micro détail est calculé au millimètre : une discrète variation d'intonation par-ci, un léger haussement de sourcils par-là, et ce regard qui reste fixe et intense malgré les larmes inondant ses yeux lors de cette scène-clé où elle affirme son soutien à son garçon... Cela pourrait être un poil énervant, mais c'est si bien rôdé qu'il n'y a rien à dire, on s'incline. Nicole Kidman a désormais une drôle de tronche, certes, mais elle n'a, à l'évidence, rien perdu de son talent. Une nomination à l'Oscar n'aurait pas été volée (quoique sa présence dans le navrant Aquaman annihile tout le reste).




Mais s'il y en a un qui crève littéralement l'écran, c'est bien Russell Crowe, en père à la ramasse, au ventre bedonnant, pasteur baptiste de son état, qui ne parvient pas à encaisser l'homosexualité de son fils. Le pauvre, il n'aura jamais de petit-fils biologique... Russell Crowe est énorme là-dedans. Dans tous les sens du terme. Il est très gros et il est très bon. Ce n'est pas l'acteur qui a pris des kilos pour le rôle, mais l'inverse. Il nous rappelle le grand comédien qu'il peut être quand il le veut bien. Lui aussi aurait mérité quelques récompenses. Là encore, tout est savamment calculé, mais c'est peut-être moins ostentatoire que chez sa partenaire à l'écran. C'est un vrai récital. Chaque scène où apparaît la star sort naturellement du lot. Le film monte d'un cran dès qu'il est dans le cadre. Un phénomène !




Au milieu de ces deux légendes, on aurait presque tendance à oublier la prestation du jeune Lucas Hedges dans le rôle principal du garçon effacé, mais celui-ci, très sobre, s'en tire avec les honneurs. A noter également la présence dans un rôle très secondaire de Xavier Dolan, qui répond toujours à l'appel quand on lui propose de jouer un homo devant la caméra d'un cinéaste beau-gosse. Il n'y a rien de particulier à dire sur sa performance mais je me devais de la relever pour préserver ma crédibilité de blogueur ciné, alerte et à l'affût. Tout comme je me dois à présent de clore ce trop long papelard avec une conclusion rapide et efficace. Je dirai donc que si Joel Edgerton a encore de gros progrès à faire en tant que cinéaste, il sait déjà s'entourer, car ses acteurs sauvent son film de la médiocrité.


Boy Erased de Joel Edgerton avec Lucas Hedges, Nicole Kidman et Russell Crowe (2019)

15 juin 2017

The Outfit (Échec à l'organisation)

Film de 1973, The Outfit (Échec à l'organisation en VF) est un film de gangsters méconnu, dû à John Flynn, cinéaste lui-même oublié, qui fut l'assistant entre autres de Robert Wise avant de passer à la réalisation pour une dizaine de films. L'histoire de The Outfit, son troisième long métrage, est celle de Macklin (Robert Duvall, en pleine forme), un type qui sort de taule, retrouve Bett (Karen Black), une ex-compagne, et apprend que son frère Eddie vient de se faire éteindre par "l'organisation", sorte de syndicat du crime de Chicago mené d'une main de fer par un dénommé Mailer (Robert Ryan). Pourquoi ? On l'apprend bientôt : Macklin et son frère ont braqué une banque quelques années plus tôt, qui appartenait à l'organisation, et celui qui touche à l'organisation doit mourir. Sauf que Macklin est un dur à cuire, et qu'aidé par son ancien acolyte (le troisième larron du braquage qui mit le feu aux poudres), Cody (John Doe Baker), il est bien décidé à retourner le principe de l'organisation contre elle, et à lui faire payer tout ce qu'elle peut.




Le film manque peut-être d'un petit quelque chose, qui le rendrait plus original disons, mais il fonctionne tout de même très bien. Son héros, risque-tout habile et obstiné, fidèle en haine comme en amitié, contribue grandement à nous embarquer dans la suite de braquages et de fusillades qui le conduisent petit à petit jusque dans la riche et imprenable demeure du grand manitou ennemi. The Outfit est également intéressant dans sa façon de synthétiser le passage d'une époque à l'autre, mettant face à face les fiers reliquats du cinéma hollywoodien de l'âge d'or d'une part, incarné par l'immense Robert Ryan, en parrain vieillissant de la pègre, mais aussi Timothy Carey, qui joue son bras droit et que l'on vit chez Wellman, Hathaway, De Toth ou Daves, sans oublier un clin d'oeil de ce bon vieil Elisha Cook Jr, ici barman ; et les frais visages du Nouvel Hollywood, d'autre part, Duvall en tête, Karen Black à ses côtés, qui débuta chez Coppola et Dennis Hopper, ainsi que John Doe Baker, qui commença en 67 dans Luke la main froide et a tourné récemment, en 2012, dans le Mud de Jeff Nichols. 




D'ailleurs, toute l'intrigue découlant de ce fameux braquage survenu quelques années plus tôt, dont nous ne verrons aucune image, c'est comme si le film prenait littéralement appui sur un autre, virtuel, un film noir de la grande époque du genre, réalisé en un temps où Robert Ryan était au faîte de sa gloire. Et c'est un beau tour de force de The Outfit que de nous offrir de fabriquer les images de ce deuxième film antérieur et inexistant qu'il porte en lui-même. La confrontation entre deux moments de l'histoire du cinéma américain devient ainsi cohabitation, et va jusqu'à la réconciliation dans l'ultime scène, voire l'ultime plan du film en forme de résolution ouverte, où, étrangement, une concession ironique aux codes d'un certain cinéma classique se conjugue à une tonalité bien estampillée 70s évoquant les conclusions de quelques beaux titres de l'époque (Midnight Cowboy par exemple ou encore Scarecrow et Thunderbolt and Lightfoot, sortis la même année que The Outfit), et consistant en un baisser de rideau amical entre le rire et la mort.


The Outfit (Échec à l'organisation) de John Flynn avec Robert Duvall, Karen Black, John Doe Baker, Robert Ryan et Timothy Carey (1973)

15 février 2017

Loving

Devinette : qu'est-ce qui est long, plat, lourd et qui a flingué ma soirée ? Réponse : Loving, de Jeff Nichols. Après le très décevant Midnight Special, excursion ratée dans la science-fiction intimiste, le cinéaste jadis si prometteur se compromet une nouvelle fois avec ce mélodrame au moins aussi creux que sa tagline française "L'amour plus fort que la haine". En parlant de tagline, il semblerait que Jeff Nichols se soit mis pour but de donner raison à cette citation facile qui faisait de lui "le nouveau Spielberg" et qui traversait l'affiche de son précédent film. Suite à Midnight Special, croisement bâtard entre Rencontre du 3ème type et Starman, Jeffrey Nichols signe ainsi son mélodrame historique, engagé pour la cause noire, tel un La Couleur Peuprou 2.0, dont on se serait volontiers passé... 




Comment le réalisateur croit-il que l'on pourra se passionner pour cette histoire telle qu'il choisit de nous la raconter ? Dans les années 50, les époux Loving sont exclus de leur état, la Virginie, où le mariage "interracial" est interdit par la loi. Quelques années plus tard et suite à une bataille judiciaire pendant la montée des droits civiques aux États-Unis, l'amour des Loving rendra inconstitutionnelles les lois interdisant les mariages "interraciaux". Le film de Nichols est la plate retranscription visuelle de ces quelques lignes qui pourraient être copiées de l'article wikipédia consacré aux Loving. Mais attention, ne croyez pas que Jeff Nichols a perdu tout ce qui faisait sa particularité. Loving n'est jamais désagréable pour les yeux, bien au contraire, le cinéaste conserve un style agréable et ne propose que de bien belles images à la lumière et au cadre très soignés. C'est là tout le bien que je dirai de son nouveau bébé.




En revanche, depuis deux films maintenant, il semblerait que Jeff Nichols ne sache plus du tout comment nous captiver, comment faire vivre ses personnages et donner du souffle à son scénario. Quand Loving commence, le couple est déjà formé. A l'exception d'une petite scène assez jolie où Richard Loving (Joel Edgerton) amène sa dulcinée (Ruth Negga) dans un champ pour lui dire, grosso mierdo, "Tu kiffes ce bout de terre ? Bah je viens de l'acheter pour quelques sous... J'y construirai notre maison. Tiens là, tu te tiens pile poil dans la cheminée", eh bien à part cette courte scène et cette tirade mignonnette, jamais nous ne sommes un tantinet touchés par l'amour qui lie les deux personnages. Celui-ci devrait exister très fort à l'écran pour que nous puissions ensuite être atteints par l'injustice cruelle qui frappe le couple, mais ça n'est jamais le cas. Et nous regardons les jolies images défiler à l'écran en se sentant très peu concerné, en luttant contre le sommeil et en attendant désespérément que quelque chose se passe, que le film prenne son envol. Ce qui n'arrive évidemment jamais. Même la partie davantage consacrée aux démarches judiciaires qui permettront au couple de retourner en Virginie est terriblement peu captivante. On est très loin de l'efficacité de certains films américains en la matière...




Face à un si morne spectacle, on se demande presque ce qui fait tant souffrir nos deux personnages, simplement condamnés à ne plus remettre les pieds dans leur état natal. Loving est si pauvre qu'il ne parvient même pas à nous mettre en rage contre cette injustice, qui apparaît comme bien peu de chose. On finit quasiment par prendre en grippe les Loving. Il faut dire que les acteurs ne nous aident pas beaucoup... Je doutais de la capacité de Joel Edgerton, d'ordinaire condamné aux seconds rôles, à porter un film sur ses épaules. Jeff Nichols m'a donné raison en confirmant mes doutes. Edgerton est insupportable là-dedans. On a envie de le secouer. Parce qu'il joue un type un peu rustre et taiseux du Sud, il passe tout son temps les bras ballants, la tête basse, la mine mauvaise, le dos courbé et le pas lourd, comme s'il portait toute la misère du monde sur les épaules. Sa compagne Ruth Negga s'en tire un peu mieux bien qu'elle soit parfois assez difficile à encaisser. L'actrice donnait plus de consistance à son personnage dans le méconnu Isolation, film d'horreur irlandais dans lequel elle incarnait une jeune vagabonde attaquée par un veau mutant... Son jeu est ici trop prévisible. Quand elle répond au téléphone, qu'elle entend à l'autre bout de la ligne "Mme Loving ? J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer", qu'elle s'accroche alors au mur en tirant une tronche pas possible, la bouche grande ouverte, la main sur la poitrine, les yeux exorbités, on a simplement envie que son interlocuteur enchaîne en disant "Non, je suis désolé, la bonne nouvelle, c'est pour ma pomme : je ne veux plus avoir affaire à vous, vous m'exaspérez, je vous devine, là, avec l'air grave, jouant si mal, et ça me suffit, j'ai eu ma dose. Adios !". 




Autre constat bien triste : Jeff Nichols livre un film sans vie et d'une monotonie affligeante. Le temps passe, l'histoire se déroule sur près de dix ans, le couple met au monde trois enfants (deux garçons, Donald et Romuald, et une fille, Gérald - autant de gamins dont on se fout éperdument), les années défilent, mais rien ne se passe, rien ne change. Des moments de joie pourraient ponctuer le film et nous permettre d'apprécier les Loving, d'éprouver des choses avec eux, de vivre à leurs côtés... Que nenni. On ne les voit ainsi jamais faire l'amour. Ça paraît bête à dire, mais pour un couple que nous ne voyons guère non plus se former, c'est encore plus difficile de croire en leur passion. Les Loving apparaissent comme une simple anecdote historique, trop platement mise en image. Film de Jeff Nichols oblige, Michael Shannon vient faire son petit numéro dans la peau du photographe du magazine Life dépêché pour immortaliser le couple vedette et sa bataille judiciaire. Comme il incarne un photographe, l'acteur porte en permanence son lourd appareil autour du cou. Cela le gêne beaucoup lors d'une scène de repas pénible où l'objectif traîne dans l'assiette. Le film est à l'image de cet appareil, de ce photographe et de l'image qu'il saisit : lourd, maladroit, d'un autre âge. La célèbre photographie de Life où le couple rigole, dans la position dite de la cuillère sur le canapé, devant la télé, dont nous voyons ici l'envers, recèle d'ailleurs plus de vie que l'intégralité du film de Jeff Nichols.




Jeff Nichols fait également preuve d'une maladresse qui nage à contre-courant de son propos. Il s'agit simplement de quelques dialogues mal écrits, de mots très mal choisis, et de personnages traités par-dessus la jambe, en l’occurrence les gamins Loving. Je fais ici allusion à cette scène durant laquelle Mme Loving regarde ses trois mômes s'amuser dangereusement dans les escaliers sa petite maison et déclare, dépitée, "Ils ne sont pas faits pour vivre ici, ils devraient jouer dans les champs", comme si elle parlait d'animaux trop malheureux d'être en cage... Une autre scène nous montre les trois marmots s'amuser dans la rue (ils sont intenables !), l'un des gamins traverse la rue pour récupérer un ballon et finit sur le capot d'une bagnole. Le conducteur n'est aucunement fautif, ce sont les enfants qui nous sont montrés comme étant inaptes à la vie citadine, trop sauvages pour intégrer les règles les plus basiques de sécurité (à savoir : mater à droite à gauche avant de traverser). Bref, c'est naze. En plus de se contrefoutre de ces trois petits dont les naissances ne sont guère filmées et auxquels Jeff Nichols ne s'intéresse jamais, on finit par les mépriser un peu. 




La musique est au diapason. Les violons sont de sortie. C'est lourd, lourd, lourd. Comme ces plans répétés sur les murs que construit Richard Loving, maçon de son état. Ses images de briques et de pelles transportant du béton qui jalonnent le film semblent là pour nous rappeler que ce sont les petites gens, les Loving et compagnie, qui participent, de par leurs luttes quotidiennes, à la construction d'une nation. C'est beau, c'est fin, c'est signé Jeff Nichols, cinéaste à l'inspiration en voie d'extinction... 


Loving de Jeff Nichols avec Joel Edgerton et Ruth Negga (2017)

25 janvier 2017

La La Land

L'année cinéma 2017 démarre sur les chapeaux de roues avec la sortie, dès le 25 janvier du premier mois de l'année, de La La Land, le très attendu second long métrage du jeune et prometteur Damien Chazelle. Ce cinéaste américain de lointaine origine française (de par son père), déjà auteur du remarqué et remarquable White Splash (parfois connu sous le titre BlackFish), trustera encore une fois les tops de fin d'année avec ce nouveau titre qui ravira les amateurs de musique, de danse, de jazz, de salsa ou, tout simplement, de bon cinéma. On tient là une oeuvre à la fraîcheur vivace et sincère, à la bonne humeur communicative et tombant à point nommé en cette ère glaciale de post-vérité. Nous sommes prêts à y laisser nos chemises respectives : on n'a pas fini d'en entendre parler...  




Ryan Gosling interprète ici Jazz Man, un trompettiste de jazz-salsa condamné à jouer les mêmes ritournelles dans des clubs miteux de Los Angeles, la "ville rose", pour rejoindre les deux bouts et arrondir des fins de mois plus que difficiles ou, comme il le dit en français dans le texte, "mettre des pâtes dans son eau". Son régime alimentaire se résume à quelques vertébrés victimes de collisions et autres asticots faisandés. Un beau jour, le jeune éphèbe à qui tout ne réussit pas croise la route de Mia Clarke (Emma Stone), une femme débonnaire aux dents qui rayent le parquet, prête à vendre son âme au Diable pour devenir actrice à Hollywood et enchaînant, en vain, les auditions. Le film de Damien Chazelle nous raconte, en musique s'il vous plaît, l'idylle terrible de ces deux roux rêveurs condamnés à cirer le parquet, auquel le destin réserve bien des surprises. Dès les premières minutes de ce "musical" revisité, le spectateur est invité à suivre ces deux personnages attachants à la trace, quitte à en avoir la tête qui tourne. Car il faut les suivre, les tourtereaux en rut, dans ce tour de manège qui ne prendra fin qu'aux mots "The End". 




Si, politiquement, l'année s'annonce particulièrement morose et tendue, elle est, cinématographiquement, lancée sous les meilleurs auspices grâce aux talents conjugués de Ryan Gosling, Emma Stone et de leur chef d'orchestre Damien Chazelle. Alors que l'on croyait dans le prophétique Jeff Nichols pour incarner le renouveau du cinéma américain, il semblerait que le messie s'appelle, non sans ironie, Damien. Avec son premier long métrage, le réalisateur avait su éveiller les consciences et défendre les cétacés en jouant carte sur table et en pointant beaucoup de doigts. Pour ce nouveau film, le new yorkais abandonne sa véhémence et sa chasuble de la CGT, il nous propose un grand bol d'air frais, une véritable soupe à la grimace, cuisinée aux petits oignons.




S'il souhaitait reproduire ce film à l'identique, 9 fois sur 10 il se louperait. La La Land (dont le titre se prononce "Lay Lay Land", pays d'Oncle Sam oblige) multiplie les grands moments de cinéma et nous laisse un peu KO, chancelants dans nos fauteuils de velours, dont l'humidité atteste que nous avons passé 100 minutes de folie douce. S'il osait déjà beaucoup dans White Splash, Chazelle abandonne ici le cheval à son harnais et parie davantage que la somme de toutes les mises engagées. On s'étonnera néanmoins de ces nombreux passages où des sous-titres chinois sont cachés par des sous-titres français, affichés par-dessus, avant de saisir le message de Chazelle. C'est encore un choix de mise en scène courageux et novateur, un pied-de-nez adressé au lecteur et un message sans concession sur notre village-monde à la communication si difficile et invasive... 




Le fils de Mary-Ann et de Christian Keyboard filme avec une bravoure et un sens du rythme peu communs, emporté par des acteurs en ébullition dont l'attirance physique réciproque ne fait plus aucun doute. Emma Stone, déjà brillante dans Harry Potter (dont La La Land peut être perçu comme une suite enchantée), sort enfin de l'ombre de ses aïeuls. La fille de Sharon et Oliver Stone n'a jamais paru aussi à l'aise devant une caméra. Elle s'impose comme la digne successeuse de Marylin Monroe, près d'un siècle après la disparition tragique de celle-ci (il était temps !). Un Oscar lui est désormais promis, et nous nous joindrons aux applaudissements nourris qui accompagneront son triomphe écrit d'avance. L'actrice sonne le glas des espoirs révolutionnaires, jugulés par ailleurs dans les autres grandes nations européennes. Elle laisse le pendu choisir sa corde et sa performance est à se damner.




Et que dire de Ryan Gosling ? Durant tout le film, on se demande qui fait quoi, et si ça n'est pas Ryan qui dirige Damien ou l'inverse ! L'acteur avait confié à une télé anglaise en septembre 2008 qu'il avait pris une taille de plus, une information capitale qui ne laisse pas de doute sur son pragmatisme d'homme de terrain. Dans ce rôle, Ryan Gosling est comme un swap dans l'eau. Petit à petit, le plus grand acteur de sa génération décroche la bourgeoise à son thé... sans épargner le manant ni le banquier. On peut hélas constater par intermittences que la peau trop parfaite, diaphane, immaculée, du sex-symbol surdoué a parfois posé de gros problèmes aux différents directeurs photos engagés sur le projet, incapables de le saisir à l'image. La star n'est pas toujours perceptible à l'écran, on ne la voit pas comme il faut. Scarlett Johansson posait le même problème avant son premier enfant. On devine aisément que Ryan Gosling a signé le contrat sans avoir lu toutes les mentions en-bas de page, au petit bonheur la chance, mais avec sa générosité légendaire, et son courage en bandoulière. Dans l'ombre du couple vedette, nous retrouvons l'inévitable J. K. Simmons (cocorico !), de nouveau appelé pour jouer un personnage dénué de cheveux. L'acteur, qui a également accepté un rôle muet, ne prend jamais la parole malgré toutes les fois où on l'y invite. Le résultat à l'image est étonnant. 




Festival sonore et pyrotechnique, vibrant hommage à l'âge d'or du cinéma hollywoodien, La La Land est un poème macabre, une oeuvre païenne qui, si elle ne descend pas la pente à vive allure, sait la remonter sans difficulté car son moteur est solide. Un film généreux et altruiste qui, contrairement à l'hôpital, ne se fout pas de la charité. Une date. Un rendez-vous.


La La Land de Damien Chazelle avec Ryan Gosling, Emma Stone et J. K. Simmons (2017)

23 février 2016

Dead Birds

Voilà un film d'horreur que j'aurais adoré vous recommander, car il est beaucoup plus aimable que la plupart des saloperies qui sortent aujourd'hui. La belle ambition de son auteur pourrait nous faire pardonner beaucoup de ses quelques maladresses. Hélas, force est de reconnaître que son étonnante mixture, mêlant le western rugueux au film de maison hantée minimaliste, ne tient pas la longueur et a fini par me perdre lâchement en cours de route. Tout commence pourtant parfaitement bien. Nous sommes immédiatement plongés en plein dans l'Ouest américain de la guerre civile. Un soleil de plomb écrase une petite ville misérable où le temps semble suspendu. Une bande de déserteurs arrivent. Ils préparent quelque chose : le braquage de la banque. Quelques plans particulièrement sanguinolents lors dudit braquage nous rappellent que nous ne sommes pas devant un banal western. Une fois le magot récupéré, notre bande de voleurs a un plan : passer la nuit dans une grande baraque abandonnée, surplombant une immense plantation en friche, avant de fuir pour le Mexique à l'aube. Mais cette baraque s’avérera être un abri bien peu reposant pour eux...





Après avoir commencé comme un western très sec, Dead Birds prend alors la tournure d'un pur film de trouille s'appuyant principalement sur l'ambiance que le réalisateur développe lentement. La tension naît d'abord des luttes intestines qui pourrissent les relations entre les différents hommes. Le doute s'installe au sujet du partage du butin et de sa surveillance durant la nuit. Un ancien esclave noir est pris pour cible par le plus obtus de ses compagnons d'infortune, campé par le toujours impeccable Michael Shannon, l'acteur fétiche de Jeff Nichols. La légitimité du leader de la bande (joué par Henry Thomas, le gamin d'E.T.) est contestée, ce dernier ne supporte plus sa culpabilité et les morts laissés derrière lui pour quelques sous, tandis que la seule femme du lot attire toutes les convoitises. A cela s'ajoutent les phénomènes et apparitions inexplicables dont sont témoins les personnages dans la maison. Et c'est malheureusement dans ce registre que le réalisateur, Alex Turner, s'en tire le moins bien. Si sa patience et le soin apporté à ses personnages s'avèrent payant dans le versant psychologique de son film d'angoisse et participe activement à faire grimper la tension, sa mise en scène dévoile ses tristes limites lorsqu'il s'agit de rompre avec la pure suggestion. C'est dommage, car son film ne manque pas d'intriguer et déploie une vraie atmosphère, lourde et incertaine, qui maintient durant longtemps l'attention. Celle-ci naît du rythme nonchalant mis en place par le réalisateur mais aussi par ces drôles de plans quasi systématiquement choisis pour filmer son gang de voleurs dès les premières minutes du film : des plans toujours légèrement inclinés, en contre-plongée, qui font que les acteurs apparaissent souvent avec un vide qui les écrase, les domine. Ils semblent immédiatement coincés, quelque part entre la vie et la mort, rongés par leur culpabilité et l'absence totale d'espoir. Leur sort paraît déjà jeté. Ce choix très étrange et déstabilisant confère au film une vraie singularité, et contribue donc grandement à ce qui fait son prix : son atmosphère pesante, lugubre.





On aurait donc sacrément aimé voir l'essai être totalement transformé et croire en l'existence d'un cinéaste doué et spécialiste du genre, jusque-là inconnu. Las, comme s'il avait peur du surplace, le scénario se disperse progressivement, levant laborieusement le voile sur une histoire de magie noire et de livre maudit qui pourrait être sympathique, en ce qu'elle rappelle de loin les écrits de Lovecraft, mais qui fait perdre au film tout son impact. On aurait largement préféré que Dead Birds se concentre sur son ambiance, sur cette terreur psychologique et suggestive qu'il parvient à créer avec brio et trois fois rien dans sa première partie, plutôt qu'il ne s'éparpille dans une intrigue sans queue ni tête, justifiant des scènes plus brutales et visuelles généralement ratées. Le film aurait largement gagné à être plus conceptuel et mystérieux, à abandonner son scénario boiteux, à préférer le silence morbide au grand déballage idiot. Une pirouette finale ne suffira pas à sauver les meubles et s'avérera même d'autant plus frustrante étant donné qu'elle ne fait pas vraiment sens avec les secrets découverts dans la baraque, mais aurait pu mieux s'incruster dans une intrigue purement cérébrale, où le but du jeu aurait simplement été de croire ou non dans les visions des personnages, en ayant la pétoche avec eux tout du long. Reste quelques belles idées, des images fortes (ce manoir perdu derrière cette plantation pourrie, cet épouvantail menaçant...) et le goût d'une atmosphère bien poisseuse, dans un humble mélange qui apparaît longtemps comme harmonieux et bien vu. Bien qu'il soit donc loin d'être vraiment réussi, Dead Birds encourage à continuer de fouiller du côté de l'horreur indépendante américaine, plutôt que de s'infliger ces films sans âme pour adolescents, qui se produisent à la chaîne.


Dead Birds d'Alex Turner avec Henry Thomas, Isaiah Washington et Michael Shannon (2005)

29 avril 2014

Joe

Sorti l'an passé, Prince of Texas marquait le modeste retour en forme de l'énigmatique David Gordon Green. Ce petit film signifiait en tout cas son retour vers le cinéma indépendant de ses débuts, vers le southern gothic plus précisément. C'était donc une assez bonne nouvelle compte tenu des vieux espoirs placés en ce cinéaste qui s'était trop longtemps consacré à mettre docilement en image de piètres productions Apatow sans saveur. Joe, que l'on pouvait a priori très facilement rapprocher du Mud de son ami Jeff Nichols, devait confirmer cela. C'était quitte ou double. Soit David Gordon Green redevenait un réalisateur à suivre et tenait enfin les promesses de ses premiers films. Soit c'en était fini et il perdait pour de bon toute espèce de crédit à mes yeux. Fin de ce suspense de pacotille : c'est la seconde hypothèse que la vision laborieuse de Joe est venue valider, à mon corps défendant !




Et pourtant, on a d'abord très envie d'aimer ce film... On est heureux d'y retrouver Tye Sheridan, déjà apprécié dans Mud et encore irréprochable ici, dans le rôle de Gary, un jeune homme laissé pour compte, prêt à tout pour sortir sa famille du joug de son père alcoolo qui trouve en Joe (Nicolas Cage) un modèle, une figure paternelle qui finira par le prendre sous son aile et essaiera de le tirer de la misère ambiante. On aurait aimé voir les deux acteurs former un duo attachant et mémorable. On se dit que le potentiel est bien là. Nicolas Cage fait également plaisir à voir dans un rôle qui apparaît, au départ, à la mesure de son charisme, exploitant comme il faut sa folie sous-jacente, capable d'exploser à n'importe quel moment. On apprécie aussi, dans la toute première partie du film, clairement la moins ratée, comment David Gordon Green s'applique à filmer ces travailleurs texans, occupés dans les forêts à traiter les arbres comme des sagouins. Et puis progressivement, tout s'effondre...




David Gordon Green accumule les clichés du southern gothic qui tache. Tout semble fabriqué, forcé, mécanique et mal huilé. On est bien loin du très plaisant L'Autre rive. Au bout d'un moment, on n'y croit plus du tout, et on attend que le film crève sous nos yeux, en ayant plutôt hâte que ça arrive. On se fiche de ces petites histoires de règlements de compte déjà vues mille fois ailleurs, on se fout éperdument de ces parodies de rednecks lamentables, uniquement là pour donner une fin à un film qui ne débute jamais vraiment. Le personnage du père exécrable de Gary cristallise assez bien tous les défauts du film. On tient là une raclure détestable au possible, capable de tuer sauvagement pour quelques dollars et une bouteille de rosé, capable de vendre à deux inconnus le corps de sa fille devenue muette par sa faute, bref, capable des pires horreurs mais qui, lors d'une conclusion assez ridicule, finit par se jeter dans le vide, enfin rattrapé par un brin de culpabilité. On déteste cette pitoyable caricature autant que l'on regrette les virages toujours extrêmement attendus empruntés successivement par le film. Même le personnage de Joe finit par ressembler étrangement à ceux que Nicolas Cage incarne dans ces navets de seconde zone qu'il se plaît tant à tourner.




David Gordon Green retrouve un peu d'inspiration quand il se contente de filmer la complicité et l'amitié de ses deux personnages principaux. Cela nous vaut quelques minutes très furtives, placées à un moment où on ne les espère même plus dans un film par ailleurs très mal rythmé, très bizarrement construit. Faut-il aussi être alors encore aux aguets pour être sensible à cette agréable parenthèse... Celle-ci laisse simplement à peine entrevoir ce qu'aurait pu être le film si le réalisateur avait su, avec un peu de jugeote, épurer son scénario, aller à l'essentiel, donner vie à ses personnages et exploiter convenablement le talent de ses acteurs. Un talent quant à lui bien réel, car après cela, on doute plus que jamais de celui supposé de David Gordon Green.


Joe de David Gordon Green avec Nicolas Cage, Tye Sheridan, Gary Poulter et  Ronnie Gene Blevins (2014)

18 février 2014

Dallas Buyers Club

On a récemment loué le come-back en force de Matthew McConaughey, grand retour qui sera sans doute couronné par un Oscar du meilleur acteur grâce à ce film, et qui trouvera son acmé très bientôt dans le Interstellar de Nolan. Et quand on a fini de lire cette première phrase on se dit que le monde est putain de mal fait. Certes Matthew McConaughey a fait un retour fulgurant sur le devant de la scène, lui qui était le bellâtre au pois chiche dans le crâne des années 90, mais il pourrait bien s'inscrire dans la longue liste de ces acteurs et actrices sacré.es pour un rôle marqué par une performance physique au sein d'un biopic anecdotique. Alors qu'on aurait aimé le voir unanimement salué et officiellement récompensé pour son rôle dans le Mud de Jeff Nichols, il va sans doute repartir vainqueur face à Leonardo Discarpaccio de bœuf pour Dallas Buyers Club.


Dix piges en moins.

Est-ce que manger une feuille de laitue et deux tranches de jambon par jour, en tout et pour tout, dans le seul but de ressembler à un estocafiche et d'impressionner la galerie, valait vraiment le coup ? Tout ça pour être immortalisé par un Jean-Marc Vallée certes en nette progression depuis son film breakthrough C.R.A.Z.Y., avec l'abominable Jean-Marc Grondin, mais malgré tout dépourvu de toute patte (quelqu'un a dû les lui couper depuis un fameux bail). On imagine Matthew McConaughey penché sur sa feuille de salade, parfois pendant des heures, à la grignoter millimètre par millimètre et à en apprécier chaque nervure, même très discrète. Franchement ça fait de la peine, et ça devrait rappeler à chacun que le très paradoxal métier d'acteur n'est pas qu'un rêve. Notre homme, au fond du gouffre quand il tournait Sahara en 2005, passa pourtant un été entier près de Pénélopé Cruz. Désormais en haut des charts, la star n'a même plus la force de lever les yeux, seule une belle frisée du marché peut encore le faire se lever de sa chaise roulante. Notre homme, et ça c'est quand même terrible quand on y pense, ne se permettait que trois feuilles de mâche tous les dimanche pour pas crever et tenir jusqu'au clapet endiablé de Jean-Marc Lavée sur le plateau du lundi matin... Inutile de préciser qu'un tel régime, et un tel yoyo d'IMC (Indice Masse Corporelle), même encadrés par les plus grands nutritionnistes du monde, écourtent inévitablement la vie d'un homme d'une bonne décade au moins. Finalement c'est presque la moindre des choses que de refiler une statuette à, sauf notre respect, un futur mort prématuré.


Jared L’Étau.

Retour sur le film, non encore abordé. Comme tout biopic, Dallas Buyers Club nous a appris deux ou trois sous-éléments de l'histoire de la sous-culture gay sud-américaine. Il se vendait donc en contrebande du M&M's dans les années 80, seul médicament capable alors de soulager les malades du SIDA. Toute une industrie parallèle destinée à faire commerce de ce remède relatif était entretenue par des clubs florissants, répartis aux quatre coins des favelas, qui, grâce à leur implication et leur engagement, ont su faire évoluer la prise en charge des malades du VIH, réduits au statut de simples cobayes par des hôpitaux en cheville avec de grands groupes pharmaceutiques tout-puissants. A la fin du film on se dit : "N'aurais-je pas plutôt dû lire la page wiki consacrée à ces fameux clubs qui donnent son titre au film ?" On ne s'était pas dit ça après Hiroshima mon amour, Danse avec les loups ou Shakespeare in Love. C'est le signe que côté ciné la proposition de Vallée est un poil maigre.


Dallas Buyers Club de Jean-Marc Vallée avec Matthew McConaughey, Jared Letho et Jennifer Garner (2014)