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13 novembre 2020

La Dernière vie de Simon

Simon a un don : il peut prendre l'apparence physique de n'importe quelle personne qu'il a déjà touchée. Comme c'est encore un petit garçon, il ne s'en sert pas à des fins sordides ou malsaines, mais pour aller s'acheter une barbe à papa en prenant l'aspect d'un moniteur de son foyer. Parce que Simon est orphelin, mais finit par trouver une famille d'adoption, celle de ses deux seuls amis, Thomas et Madeleine, qui vivent en Bretagne dans une belle baraque. Tout bascule le jour où Simon et Thomas font la course à travers bois et que ce dernier glisse dans un de ces insondables abîmes du relief breton. Simon décide alors de prendre l'apparence physique de Thomas, et son identité. Voici donc le pitch du premier long métrage de Léo Karmann, le fils de Sam, une œuvre très naïve que quelques-uns ont présenté comme un vent de fraîcheur sur le cinéma français. Certes, il est rare que celui-ci s'essaie au fantastique de cette manière, avec un tel sérieux et l'ambition évidente d'un élan romanesque. Mais dans les faits, on tient simplement là un pénible ersatz des films de Spielberg ou Zemeckis des années 80, très vraisemblablement signé par un faquin déjà nostalgique, qui a grandi avec ce cinéma-là et n'a pas beaucoup élargi son horizon depuis. Derrière son idée de départ toute bête mais a priori prometteuse se cache une sorte de pseudo conte fantastique au scénario aussi prévisible que lourdingue, qui prend rapidement une tournure assez gênante, lorsque les personnages deviennent adultes, avec la romance faisandée qu'il met en scène (vous l'aurez compris, Simon est amoureux de sa sœur, Madeleine, qui est atteinte d'une maladie incurable, histoire d'en rajouter encore une couche).




Léo Karmann croit pouvoir nous emporter dans son histoire à grands coups de violons envahissants et omniprésents, de mouvements de caméra plein d'emphase, les paysages de Bretagne filmés comme des cartes postales, recouvrant le tout d'un symbolisme lourdingue (le héros, usurpateur d'identité, finit par travailler dans la miroiterie de son père adoptif). Les dialogues et le jeu des acteurs, en particulier Martin Karmann (frère de...), sont à l'avenant. La légèreté, la subtilité, connaît pas ! Le jeune cinéaste est si peu malin qu'il nous montre même les transformations de son personnage principal lorsque celui-ci révèle son secret à ses deux amis, nous offrant des morphings hideux dont on se serait volontiers passé, quand n'importe qui doté d'un peu de bon sens aurait naturellement choisi de laisser cela hors-champ. Après Trois jours et une vie, La Dernière vie de Simon est aussi le deuxième film français tout récent qui parvient à provoquer l'hilarité à la mort accidentelle et tragique d'un enfant (la chute dans le gouffre, précédée d'une longue glissade pathétique), scène pivot des deux films ; c'est problématique, non ? En fin de compte, le premier long de Léo Karmann, 31 ans, ressemble à son ignoble affiche, pour une fois nullement mensongère, et ne laisse que peu d'espoir pour la suite, tant il paraît maladroit et boursoufflé, à contre-temps et venu d'une autre époque. Un vent de fraîcheur ? Tu parles, moi j'ai plutôt senti comme une vieille odeur de pet bien rance.


La Dernière vie de Simon de Léo Karmann avec Camille Claris, Benjamin Voisin et Martin Karmann (2020)

12 novembre 2015

L'Art de la fugue

L’Art de la fugue fait partie de ces trucs qu’on a tellement vus et revus qu’à chaque fois, et tant pis pour la redite, le même besoin se fait ressentir : comment se retenir, devant un film qui nous a tant pompé l’air, de lui lâcher ne fût-ce qu’une petite vesse* dans la gueule ? D'abord, vous présenter l’affaire... Le résumé hallucinant d’Allociné donne une assez rapide idée du désastre : « Antoine vit avec Radar, mais il rêve d’Alexis... Louis est amoureux de Mathilde alors il va épouser Julie... Gérard, qui n’aime qu’Hélène, tombera-t-il dans les bras d’Ariel ?… Trois frères en pleine confusion... Comment, dès lors, retrouver un droit chemin ou ... échapper à ses responsabilités ?… C’est là tout L’Art de la Fugue… ». Normalement j’aurais dû ponctuer cette citation de quelques points de suspension mais je crois que ça va aller.


Nestor Burma passe tout le film dans cette position.

En fait, dès l’affiche, mons-tru-euse, on sait que L’Art de la fugue sera un film choral, donc un film d’acteurs. Et quels acteurs. Au centre, Antoine (Laurent Lafitte), puis ses deux frères, Louis et Gérard (Nicolas Bedos et Benji Biolay : on se demande qui de plus exaspérant aurait pu se glisser dans cette fratrie de la mort, qui ? Yann Barthes ? Il a failli faire partie du casting, véridique). Ils incarnent trois fils. De pute, certes. Mais aussi trois fils de commerçants acariâtres (Marie-Christine Barrault et Guy Marchand, ou Guy Charmand pour les intimes, déjà papa accablé du duo de frères Romain Duris et Louis Garrel dans Dans Paris ; film pénible jusque dans son titre, qui force la répétition, "dans Dans" : lourd...). Le premier fils, Lafitte, est un galeriste bobo, homo, amoureusement instable et sensible, le deuxième, Bedos, un homme d’affaire égoïste, putanier et traitre, et le dernier, Biolay, un chômeur sentimental suicidaire. Ils vivent et pensent forcément l’amour très différemment. C’est pas mal original. Et assez surprenant, ces tempéraments, associés à ces statuts sociaux. Du jamais vu. Et puis autour d’eux gravitent quelques tronches connues, comme Agnès Glaoui (pardon à elle, je l'adore) ou Bruno Puducu (désolé, on se connaît pas). On se demande comment un scénario aussi immonde (adapté d’un bouquin de l’américain Stephen McCauley, auteur déjà porté à l’écran par Sam Karmann dans le tout aussi choral et fumeux La Vérité ou presque, film culte dans lequel Dussolier et Cluzet échangeaient leurs sexes) a pu attirer autant de gens. Ce type de film devrait se tourner à deux ou trois, par des crève-la-faim, dans des caves. Il paraît qu’on n’attire pas les mouches à merde avec du vinaigre, mais ce long métrage prouve, et il n’est malheureusement pas le seul, qu’on peut les attirer avec d’autres mouches. Lequel, parmi ce brillant casting, a signé le premier ? Mystère. Mais les autres, en voyant son blaze qui tache associé au projet, ont cru flairer le bon plan et se sont jetés dans la gueule du loup.


 Élodie Frégé, dans l'émission Au Battle Field Earth de la Nuit, présentée par Michel Battle Field Earth.

Et puis le copinage n’y est sans doute pas pour rien : on va faire mumuse avec les copains. Benjamin Biolay avait déjà joué pour et avec Agnès Jaoui dans Au bout du conte. Comme on se retrouve ! Et cette fois-ci il a ramené avec lui Elodie Frégé, qui n’est là que pour la fermer. Contrairement à l'horripilant Nicolas Bedos**, dont on espère quant à lui qu'il ne s'acharnera pas davantage à devenir acteur, et qui se contente de s’admirer beaucoup et de s’écouter parler, comme d’hab'. Les autres ne sont pas tous détestables en règle générale, et peuvent même se montrer plutôt bons, y compris Laurent Lafitte (que j’ai peut-être la naïveté de ne pas condamner tout de suite à la chaise électrique, mais il est à ça...) et Bruno Putzulu, sôciétaires la cômédie frônçaise, mais le film est si atroce qu’ils ne peuvent que l’être aussi. On devine d’ailleurs qu’ils le savent, que le réalisateur le sait. Que tous ces gens sont au courant qu’ils sont en train de tourner une minuscule chose hideuse et absolument nulle, mais ils le font quand même, parce que c'est sans doute moins désagréable que de ne rien faire. De notre côté, on préférerait ne rien voir.

* petit pet silencieux et malodorant.
** petit pet silencieux et malodorant.


L'Art de la fugue de Brice Cauvin avec Laurent Lafitte, Nicolas Bedos, Benjamin Biolay, Bruno Putzulu, Agnès Jaoui, Guy Marchand, Marie-Christine Barrault et Élodie Frégé (2015)

2 mai 2008

La Vérité ou presque

Jusqu’à la sortie du film La Vérité ou Presque, Sam Karmann était pour nous un type tout ce qu’il y a de plus sympathique. L’un de ces nombreux artisans du cinéma français dont on aurait serré la pince avec plaisir ou à qui l’on aurait adressé un sourire complice si un jour on avait eu la chance de le croiser au détour d’une rue. On ne se serait également pas privé de lui donner une grande tape dans le dos, en s’amusant de voir son corps maigrelet encaisser le coup avec difficulté. Sam Karmann, c’était un chic type. On aimait sa gueule de con ordinaire, sa tête de prof de maths en ZEP qui rêve d’une mutation ; sa vieille tronche de beau-père fatigué, avec lequel on est obligé d’être cool parce qu’on apprécie tellement s’envoyer sa bonnasse de fille. Sam Karmann avait vraiment tout l’air d’un type cool. On se souvenait l’avoir croisé aux côtés des Nuls dans La Cité de la Peur, et on l’avait apprécié dans Cuisines et Dépendances, où il collaborait avec ses amis, le couple Bacri-Jaoui. On l’avait aimé encore davantage grâce à son premier long-métrage, Kennedy et moi, un très sympathique film où l’on retrouvait un Bacri à son top dans le rôle principal.




Mais on avait commencé à émettre des doutes sur la personne de Sam Karmann en le croisant par hasard un soir, sur France 2, dans l’une de ces émissions consacrées aux courts-métrages, où il présentait avec une fierté ostentatoire ses premières œuvres, ses premiers essais : des trucs complètement nazes, allant du bête film de vacances tourné à St Jean de Luz jusqu’à une blague Carambar simplement mise en image, avec à chaque fois un twist final merdique expliquant les 10 minutes qu’on venait déjà de se taper en douleur. Bon, on s’était dit que, peut-être, ce type au carnet d’adresse si enviable avait temporairement pris la grosse tête, rien de bien grave. Et puis est sorti l’année dernière son dernier long-métrage : La Vérité ou Presque.




Doté d’un casting composé d’acteurs plutôt sympathiques (François Cluzet, André Dussollier, Karin Viard), La Vérité ou Presque donnait l’espoir d’une petite comédie rigolote et légère, le genre qu’on aime se mater entre amis, un soir de pluie, avec un kébab dans chaque main. Sauf que voilà, Sam Karmann est un putain d’imposteur ! Pour vous donner une idée précise du script en présence, voici le résumé transmis par Sam Karmann himself pour en faire la tagline de sa jaquette : "Anne est mariée à Thomas, qui a un faible pour Caroline, la jeune femme de Marc, l'ex-mari d'Anne, elle-même sensible au charme de Vincent, terriblement jalousé par Lucas". Je suis à moitié tenté de vous faire un schéma sous powerpoint pour vous expliquer tout ça. Karmann a donc voulu faire un nouveau film choral, en réduisant l’intrigue à trois ou quatre pauvres personnages, et en maintenant le nombre d’enchevêtrements entre ces différents personnages à 369 en seulement 1h25, ce qui les amène bien vite à oublier leurs orientations sexuelles respectives. Ainsi, dans le climax, dans une scène qui échappe à toute analyse, à tout visa de contrôle, à toute censure du CSA, nous assistons, tenez-vous bien, nous assistons donc, médusés, à l’enculade du pauvre Cluzet par un Dussollier survolté. Dussollier, spécialiste ès Lyon, ville dont Karmann dresse une terrible carte postale d’1h25, fait visiter à Cluzet les plus sombres ruelles gallo-romaines de la cité, et en profite pour lui raconter de façon imagée les pratiques ancestrales et barbares de nos ancêtres quand, sans crier gare, armé d’un clin d’œil ravageur accompagné d’un mouvement mouliné du bras gauche sans équivoque, il invite un Cluzet relisant le script avec horreur à la recherche d’une coquille, à le suivre dans une des bâtisses, où pourra avoir lieu le coït le plus brutal et inattendu du 7ième Art, dont aucun détail ne nous est épargné. Rangez vos snuff movies, oubliez vos Joe D’Amato, effacez toutes vos vidéos amateurs, liquidez votre historique internet, videz le cache, rayez vos cookies, supprimez tous vos liens vers les sites internet les plus dégueulasses ; vous avez ici les minutes les plus écœurantes jamais filmées.




En assistant à ça, le spectateur, quand il a la chance de ne pas être seul et menotté dans une pièce plongée dans le noir, sera forcément amené à demander à son compagnon de déroute s’il a bien vu ce qu’il a vu. Et oui, mon dieu oui, Sam Karmann est bel et bien un sacré malade et cette scène atroce est hélas la plus représentative d’un film où s’amassent les manifestations de ses plus terribles symptômes.


La Vérité ou presque de Sam Karmann avec André Dussollier, Karin Viard et François Cluzet (2007)