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13 janvier 2023

Cœurs / Morse

Je n'ai découvert que cette année le Morse de Tomas Alfredson, sorti en 2008, que John Carpenter cite souvent depuis sa sortie comme la réussite du cinéma de genre de ces vingt dernières années quand on lui pose la question (environ 6 fois par jour depuis quarante ans). On peut le piger. J'ai aimé ce film, qui n'est pas le seul à le faire mais qui intègre avec finesse et intelligence le mythe des vampires dans la société contemporaine sous une forme plutôt réaliste, à travers la relation entre un jeune garçon suédois de 12 ans, Oskar (Kåre Hedebrant), victime de harcèlement scolaire, et une gamine, Eli (Lina Leandersson), du même âge, récemment installée dans le même bâtiment avec son "père". Eli s'avère assez vite être une petite vampire. Elle vit recluse dans sa chambre et la nuit venue ose fouler la cour de l'immeuble où elle erre, pâle et les yeux dilatés, pieds nus dans la neige et le froid qui ne l'atteint pas. 
 
 


 
C'est là qu'elle rencontre Oskar. Lui passe son temps sur un portique pour enfant à fantasmer et mimer le poignardage vengeur de ses harceleurs. Ils font connaissance. Oskar prête son Rubik's cube à Eli. Après leurs échanges, elle rentre chez elle, où son tuteur (Per Ragnar) la fournit régulièrement en sang frais après avoir commis de sordides meurtres dans les environs. Rassasiée, Eli communique encore avec Oskar, en morse, à travers le mur mitoyen de leurs chambres. Voilà pour les prémices du scénario de Morse, sans trop en dire sur le deuxième assassinat commis par le fournisseur en hémoglobine d'Eli, d'un pilier de bar du coin, qui tourne plutôt mal, et dont un voisin est témoin, ni sur la révolte pour le moins radicale d'Oskar face à son principal agresseur. Non, plutôt dire un mot de ce plan du film d'Alfredson qui m'a ramené non pas en 2008, son "acte de naissance", mais en 2006, deux ans avant la sortie de Morse, et à un autre film sorti cette année-là, vous l'aurez compris, il s'agit de Cœurs, d'Alain Resnais, que, quant à lui, j'ai vu à sa sortie, il y a 14 ans donc, deux ou trois fois même, je crois, une au cinéma puis dans chez moi, mais que je n'ai pas revu depuis.





Sorti trois ans après un opus relativement mineur de Resnais, Pas sur la bouche, et signant le retour du cinéaste français vers les sommets, avant les trois derniers grands films que seront Les Herbes folles (2008), Vous n'avez encore rien vu (2011) et Aimer, boire et chanter (2013), Cœurs est un film choral hivernal mêlant les destinées de plusieurs personnages, qu'ils se rencontrent ou non, également reliés dans le montage par des plans de chutes de neige. Le film de Resnais en convoque lui-même d'autres, bien sûr, comme On connaît la chanson (1997) avec ses séquences collées non par des plans de neige mais par des plans de méduse, ou encore, pour remonter plus loin, Hiroshima mon amour (1959) et son fameux faux-raccord sur les mains et les bras d'Emmanuelle Riva caressant le dos d'Eiji Okada, mains et dos d'un seul coup couverts de cendres, celles de la ville rasée et reconstruite, puis de poussières humides et luisantes.
 
 


 
Le plan qui y fait écho, dans Coeurs, est sûrement le plus mémorable du film : il s'agit de ce plan, également monté en faux-raccord, sorti de nulle part et voué à y retourner, qui évoque la mémoire lui aussi, la mort, où le personnage de Sabine Azéma, Charlotte, pose sa main sur celle, tout à coup morte, sombre comme un morceau de bois, un bras de marionnette ou un corps pourri, du personnage qu'incarne Pierre Arditi, Lionel, au beau milieu d'une conversation dans laquelle ce dernier, pour la première et seule fois, comme une parenthèse dans sa vie, se confie sur ses relations à son père déclinant. La table autour de laquelle ils échangeaient jusque là se retrouve soudain, dans ce plan, couverte de neige, contre toute vraisemblance : ils sont à l'intérieur, dans la cuisine de Lionel, à l'abri de la neige qui tombe dehors, dont l'apparition est impossible et qui disparaîtra dès le plan suivant. On pourrait même penser, avec tout ça, à Smoking / No Smoking, étant donné les deux acteurs en présence, tout à coup autres, transportés ailleurs, dans une autre réalité, peut-être une autre version d'eux-mêmes, par ce simple raccord magique et mélancolique. Les personnages de Charlotte et Lionel (Lionel était déjà le prénom d'un des avatars d'Arditi dans le diptyque de 1993) sont d'ailleurs eux-mêmes assez versatiles et semblent vivre plusieurs vies en une, en particulier Charlotte, qui se montre sous des jours très différents.





Mais, j'ai maintenant découvert Morse, et ce plan du film de Resnais me transportera aussi, quand je reverrai Cœurs, vers le futur, vers le Morse d'Alfredson. En fait, donc, un peu partout dans le temps de l'Histoire du cinéma, temps long, qui défie la mort, temps de vampire (je ne sais plus qui, mais je crois que c'était Serge Daney, qualifiait les cinéphiles de zombis...). Aussi reverrai-je un jour ou l'autre Morse comme un petit cousin du cinéma d'Alain Resnais, bizarrement. Le cinéaste français hantera ce film de genre suédois aimé de Carpenter dans lequel une jeune vampire en proie aux pires difficultés (outre sa réclusion, elle se retrouve rapidement seule, obligée de se nourrir sur site et traquée) s'évertue, alors que le sort s'acharne contre elle, à accompagner un garçon timide, à devenir son amie et sa confidente et à lui donner du courage et de la force pour affronter les débiles qui l'ennuient à l'école. Il me semble que c'est quelque chose de très présent dans le cinéma de Resnais, tiens, qu'un de ses personnages se donne du mal pour en soutenir un autre et lui transmettre un peu de force dans une mauvaise passe. Je crois (c'est plus une impression, une intuition, qu'une affirmation, il faudrait revoir les films) que les personnages de Sabine Azéma en particulier ont souvent à un moment donné ce rôle de soutien. Elle aide son époux revenu d'entre les morts dans L'Amour à mort ou sa sœur accablée par une dépression post-thèse dans On connaît la chanson (où elle vient aussi en aide à l'autre dépressif du film, interprété par le regretté Jean-Pierre Bacri). Je crois voir Sabine Azéma tirer d'autres êtres à bouts de bras dans d'autres films de Resnais, peut-être dans certains "et si..." de Smoking / No Smoking ? C'est à confirmer (ou pas).





Dans Cœurs, elle tente de mettre du baume sur celui de son collègue agent immobilier Thierry (André Dussolier) en lui refilant des cassettes vidéo soporifiques, enregistrements de variétés religieuses, qu'il se force à regarder jusqu'au bout, profitant d'être seul quand sa petite sœur Gaëlle (Isabelle Carré), en mal d'amour, sort rejoindre ses tristes rencards, pour pouvoir faire face à sa sympathique collègue le lendemain matin. Il découvre alors, au bout des vidéos et après une brève plage de "neige", d'autres enregistrements plus croustillants dans lesquels sa collègue folle en christ danse, donc, visage coupé par l'angle de caméra, en tenue sexy sur des rythmes peu catholiques. Mais en fait, ça ne concerne pas qu'Azéma. La plupart des personnages du film tentent d'aider leur prochain. Alors, certes, la méthode employée par Eli pour sauver Oskar de la noyade à la fin de Morse n'est pas franchement "resnairienne". N'empêche. Le coup de main est là. Comme un pont entre les films. Vous me direz peut-être que je force un peu la parenté. Et vous n'aurez pas tout à fait tort.





Mais enfin il me faudra revoir Coeurs en l'envisageant lui aussi d'un autre œil et, qui sait, peut-être comme un film de vampires, en particulier avec le personnage de Lionel (Pierre Arditi), barman la nuit, accaparé le jour par un père en fin de vie, qu'on ne voit jamais mais que l'on entend (c'est la voix de Claude Rich) sans cesse l'invectiver et insulter les aides à domicile que son fils engage l'une après l'autre pour prendre soin de lui chaque nuit. Il finira, après avoir essuyé mille démissions, par tomber sur Sabine Azéma, encore elle, qui ne se contente pas de son salaire d'agente immobilière mais donne de sa personne avec un sens de l'abnégation à toute épreuve, toujours par charité chrétienne, quitte à endurer sans fléchir les pires humiliations du paternel acariâtre d'Arditi, ce fantôme qui hante les nuits de ses protectrices, et que Charlotte, la bigote, hantera bientôt à son tour en lui offrant l'une de ses danses de l'enfer sur une musique peu catholique.





C'est ce Lionel qui, s'épanchant enfin sur sa dure vie, reçoit sur la main, noire et enfoncée dans la neige, celle, pleine de sollicitude, de Charlotte, avant de retourner servir des cocktails toute la nuit à de pauvres hères moins malheureux que lui mais tout aussi déprimés, comme Dan (Lambert Wilson), qui noie son chagrin de militaire dégradé et alcoolique loin de sa très dynamique femme Nicole (Laura Morante), auprès de cet éternel barman de nuit sans âge, dont il ne sait rien mais qui l'écoute et le soutient, empathique et souriant malgré tout. Tomas Alfredson, disciple de Carpenter et de Resnais ? On connaît mariage plus attendu mais moins prestigieux (qui aura cependant possiblement donné un fils complètement taré, car si Morse annonçait une belle carrière, les opus suivants de Tomas Alfredson n'auront guère convaincu). Pierre Arditi dans son seul rôle de vampire ? Ou de fils de vampire, nourrissant secrètement son vieux père détestable, barricadé dans sa chambre, de la dignité de ses aides à domicile ou du sang des cœurs dépressifs qui hantent son bar ? Je ne suis pas sûr de ce que je raconte (j'en aurai tartiné du clavier avec deux plans qui se ressemblent, dommage que je ne sois pas payé à la ligne), mais voilà de quoi revoir Morse et Cœurs encore et encore, pour moi à jamais liés par deux plans fugaces, qui cependant n'ont pas besoin de ça pour mériter d'être revus. Oubliez tout ce que j'ai dit.
 
Ces deux jeunes mains serait-ce la vérité, ces deux jeunes mains
Enfouies sous la neige qui tombe sans cesse
Et l'année prochaine quand le printemps
S'unira au ciel derrière la fenêtre
Il naîtra de son corps
Des sources vertes, des branches légères
Et elles fleuriront - ô ami, ô seul et unique ami
 
Croyons à l'aube de la saison froide...
 
Forough Farrokhzâd, "Croyons à l'aube de la saison froide"
traduit du persan par Laura et Ardeschir Tirandaz  
 
 
Cœurs d'Alain Resnais avec Sabine Azéma, Isabelle Carré, Pierre Arditi, André Dussolier, Lambert Wilson et Laura Morante (2006)
Morse de Tomas Alfredson avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson et Per Ragnar (2008)

16 octobre 2012

Vous n'avez encore rien vu

On lit un peu partout des gens qui se disent déçus, circonspects, dubitatifs devant le nouveau film d'Alain Resnais. J'avais pour ma part éprouvé ce léger coincement à la découverte des Herbes folles, pour le revoir plusieurs fois ensuite et l'admirer sans limites, mais rien de tel n'a entravé le plaisir qui fut le mien devant Vous n'avez encore rien vu, que je tiens pour l'un des plus grands films d'Alain Resnais (parmi bien d'autres il est vrai). Que nous montre-t-il donc que nous n'ayons pas encore vu ? Un homme téléphone à treize acteurs et actrices pour leur annoncer la mort de leur ami et metteur en scène Antoine D'Anthac (Denis Podalydès) et pour leur demander d'exaucer sa dernière volonté : qu'ils se rendent ensemble dans son domaine. Sabine Azéma, Pierre Arditi, Anne Consigny, Lambert Wilson, Michel Piccoli, Mathieu Amalric, Michel Vuillermoz, Anny Duperey, Hippolyte Girardot, Jean-Noël Brouté, Michel Robin, Jean-Chrétien Sibertin-Blanc et Gérard Lartigau, qui jouent tous leur propre rôle, se retrouvent donc réunis et accueillis par le majordome d'Antoine (Andrzej Seweryn) chez leur ami défunt, dans une immense et étrange demeure glaciale témoignant d'une folie des grandeurs qui peut évoquer celle de l'aristocrate joué par Ruggero Raimondi dans La vie est un roman. Est ensuite projetée à la troupe endeuillée une vidéo que le metteur en scène enregistra avant sa mort dans laquelle il leur demande de juger pour lui la reprise de sa pièce Eurydice par un jeune collectif théâtral, la Compagnie de la Colombe. Tandis que les treize comédiens, réunis pour une dernière (s)cène, observent la représentation filmée, peu à peu les voilà qui se mettent à répéter les paroles des jeunes acteurs sur l'écran et à jouer les scènes par-dessus celles de la troupe filmée depuis leurs fauteuils. A chacun son rôle, quitte à ce que les principaux soient partagés par deux acteurs ou actrices quand plusieurs d'entre eux les ont interprétés par le passé.




Dans l'immense pièce vide, aussi vide que peut l'être une salle de cinéma avant que le film projeté ne vienne l'habiller, où les convives sont invités à s'asseoir pour admirer la captation théâtrale, il n'y a rien d'autre à faire que jouer et, par là, inventer un monde pour combler ce vide. C'est ce que font sans tarder les treize comédiens dans une mise en abyme qui fonctionne immédiatement et dont la part de jeu, essentielle au cinéma de Resnais (lequel ne se prend jamais au sérieux, comme en atteste par exemple la voix comique de l'annonceur de gare), est délicieusement partagée lorsqu'on voit nos chers acteurs sortir de leur rôle de spectateurs pour répéter avec le sourire un texte qu'ils ont précédemment joué, qu'ils connaissent par cœur et qui les habite. De même qu'Eurydice est fascinée de comprendre que ses mains se rappelleront de tous ses gestes, ses yeux de toutes les choses vues, horribles ou belles, et que la chambre d'hôtel où elle se réfugie avec Orphée se souvient probablement de tous les amants qui s'y sont réfugiés, de même les comédiens sont pénétrés par la somme des rôles qu'ils ont incarnés et de même le cinéma d'Alain Resnais est hanté par tout ce qui l'a composé. La mémoire est un grand sujet chez Resnais, et ce n'est pas un hasard s'il choisit une gare pour décor à la pièce fantasmée par ses acteurs et tapisse un de ses murs d'une affiche d'Hiroshima mon amour, premier film du cinéaste à la fin duquel Emmanuelle Riva, qui y incarnait d'ailleurs une actrice, laissait son amant dans un hall de gare. Quand les mains d'Eurydice et d'Orphée se caressent en gros plan, celles d'Arditi et d'Azéma s'entend, se rappelle à nous l'image des mains caressantes des premiers plans d'Hiroshima mon amour, puis l'une des plus belles scènes de Cœurs, à l'autre extrémité ou presque du cinéma de Resnais, où les mêmes mains des mêmes acteurs se caressaient déjà sous la neige, l'une, celle d'Arditi, noircie et inerte, comme morte, l'autre, celle d'Azéma, bien vivante au contraire et venue ramener son voisin à la vie par un simple contact d'épidermes. Les rôles s'inversent ici puisque c'est Eurydice qui meurt et qu'Orphée va tenter de sauver, mais dans les trois films la réalité est identiquement altérée : les mains sont d'abord couvertes de sueur et de cendres quand les amants du premier chef-d’œuvre évoquent Hiroshima, de neige ensuite, quand il faut parler dans Cœurs de l'hiver de la vie et de la perte de soi, et désormais posées sur un lit imaginaire dans le décor d'une chambre d'hôtel impossible. La fiction, pure projection, est appelée par les mots que prononcent les acteurs, mots conduits par la mémoire de leurs personnages, et fait apparaître un monde sous nos regards et autour d'eux.




Ces apparitions et immersions sont souvent, pour ne pas dire toujours, liées à la mort chez Resnais, au souvenir d'un amour perdu, sujet même du mythe d'Orphée, descendu aux enfers pour retrouver le fantôme d'Eurydice. Comme l'héroïne, dévorée par les souvenirs de son corps, et comme Orphée, obsédé par elle après sa mort, les acteurs iraient tels des fantômes possédés par les rôles successivement investis. A la fin du film, quand les treize comédiens passent, sous le porche du cimetière, devant la jeune actrice de la Compagnie de la Colombe, ils ne la voient pas, pourtant mal cachée qu'elle est, comme s'ils n'étaient eux-mêmes que des morts venus visiter la tombe de leur auteur. On se demande alors si les acteurs ne seraient pas fantômes, expliquant les deux marches consécutives et identiques de Mathieu Amalric vers la sortie de la salle de projection, les corps qui ne s'intègrent pas aux décors imprimés dans leurs dos et les visages qui flottent sur un fond instable, les changements de places intempestifs des personnages dans la salle de cinéma et peut-être, au début du film, les miroirs flous reflétant les silhouettes effacées des acteurs, déconnectées de leurs sujets, filmés de dos au premier plan, lorsque le majordome les convoque au téléphone. Dès lors on peut se demander si le metteur en scène, Antoine D'Anthac, ne part pas se suicider, s'ophéliser, pour rejoindre ses comédiens et jouer encore avec eux, ce qui, connaissant l'amour de Resnais pour ses acteurs, n'aurait rien d'étonnant.




Film sur la mort, sur les fantômes et leur survie, Vous n'avez encore rien vu semble parcouru de spectres à chaque seconde avec ces permanentes et ondoyantes volutes de fumées de cigares et de cigarettes, ces lumières lunaires éclairant les chevelures depuis l'arrière (comme dans une salle de cinéma), ces corps qui disparaissent en fondus enchaînés, ces flous sublimes sur les visages plus beaux que jamais d'Orphé-Wilson-Arditi et d'Eurydice-Azéma-Consigny, ou encore ce train-fantôme archaïque et sa lourde fumée noire qui ne cessent de balayer l'arrière-plan, à l'image, dans le film dans le film (réalisé par Bruno Podalydès), du pendule gigantesque et venu de nulle part qui se balance de part et d'autre de la scène, idée de théâtre transformée en idée de cinéma par le génie du montage d'Alain Resnais qui, naviguant entre théâtre et film, ou plus vraisemblablement entre deux films se faisant face, s'en sert comme d'un balancier, d'un pont menant d'un film à l'autre, d'une séquence à l'autre (comme la pieuvre étrange d'On connaît la chanson), quand l'énorme et silencieuse boule jaune passe régulièrement dans le fond du plan du "film de Podalydès", derrière l'homme de chambre, à chaque fois qu'il apparaît pour s'adresser à Pierre Arditi sis quant à lui dans le "film de Resnais".




Avant de faire renaître le souvenir d'Hiroshima mon amour, de Cœurs ou d'autres étapes charnières de la carrière d'Alain Resnais, le film fait évidemment écho à Smoking/No Smoking, dont il est le miroir inversé. Au lieu de deux comédiens chargés d'incarner plusieurs personnages, ce sont ici deux personnages qui sont interprétés par plusieurs comédiens, et le tour de passe passe est encore plus admirable, les basculements au détour d'un faux-raccord plus saisissants et les confrontations au gré de split-screen pour le moins envoûtantes. On pense beaucoup, proximité des sorties oblige mais pas seulement, à Holy Motors devant cet énième chef-d’œuvre de la carrière d'Alain Resnais. Monsieur Oscar, le comédien interprété par Denis Lavant dans le film de Carax, avait à charge de prêter ses traits plus ou moins maquillés à onze personnages, tendant plutôt de fait vers les comédiens de Smoking/No Smoking. Mais c'était lui aussi un homme habité par ses rôles, fatigué même de les camper, confondu avec eux au point de ne jamais cesser de les habiter, même avant et après sa journée, ou plutôt sa tournée, de travail. Il n'est finalement pas si étonnant, comme l'a très justement relevé Joachim Lepastier des Cahiers du cinéma, que l'on retrouve sur l'affiche du film de Resnais une figure quasi identique à celle de Leos Carax en personne dans la séquence d'introduction de son dernier grand œuvre. Nos cinéastes rendent la même année un hommage aux corps, aux acteurs et au cinéma en ouvrant tous deux leurs films par une mise en abyme invitant le spectateur que nous sommes à entrer dans le cinéma par les acteurs, et à l'habiter consciencieusement sans pourtant nier la part de rêve, de poésie et de merveilleux qu'il y a à le faire.




Dans les deux films, la métadiscursivité, vertigineuse, passe après un abandon total à la bricole du cinéma et aux miracles qui en naissent. Carax et Resnais parlent aussi conjointement et quoique de façons très différentes du cinéma de leur temps, au présent, tout en se nourrissant sans faire de mystère du cinéma qui les y a menés (y compris sur le plan technique, quand Resnais utilise de bon vieux intertitres ou quelques fermetures à l'iris). Après les appropriations par Carax de la motion capture, des images de synthèse ou du datamoshing, Resnais, qui tourne également en numérique, donne enfin une profondeur, pour le coup abyssale, au concept très en vogue du remake avec ses acteurs rejouant une histoire déjà mille fois jouée quand ils la voient jouée par d'autres, dans deux films identiques et différents se répondant l'un à l'autre, et surtout il utilise à sa façon le tournage sur fond vert en n'hésitant pas (on a rarement vu Resnais hésiter me direz-vous) à créer un décalage visible, volontairement grossier, entre les corps des acteurs et le décor numérique sur lequel ils s'impriment pour non seulement accentuer le factice de leurs jeux de rôles, leur dimension fantomatique, mais aussi créer des images, des espaces, des apparitions comme on n'en a jamais vues ailleurs avant (non, nous n'avions encore rien vu, il reste encore tant à voir), et qui participent à l'élaboration d'un monde fictif où les corps sont incroyablement vivants : fascinante impression de voir pour la première fois Sabine Azéma, Pierre Arditi (et ce n'était pas une mince affaire), Lambert Wilson ou Anne Consigny, de les voir vraiment, qu'ils crient, se débattent, se caressent ou s'immobilisent, nous les voyons enfin.




C'est un peu triste à dire mais il faudrait décidément aller au cinéma armé de boules Quies à s'enfoncer dans les oreilles dès le générique de fin terminé (pas avant, car Frank Sinatra chantant ses belles années et sa vieillesse nouvelle ne s'interrompent pas) et dès la lumière rallumée pour ne les retirer que le coin de la rue tourné. Passent ceux qui se réveillent, ceux qui soufflent, ceux qui râlent, ceux qui font la grimace, mais celle qui, assise derrière moi, s'est levée difficilement en lançant vers ses tristes voisines et dans une moue dégoûtée : "C'est vraiment du théâtre filmé...", celle-là milite pour le port de boules Quies obligatoire. Si le film de Resnais est adapté de deux pièces de Jean Anouilh, s'il se nourrit d'art dramatique et s'il se termine presque sur la façade d'un théâtre (ce serait sans compter sur un dernier plan furtif et sublime qui nous montre des fantômes d'amants dans un bois, image que l'on croit avoir rêvée, apparition qui nous renvoie vers ce qui s'est fait de plus beau, de plus puissant et de plus poétique au cinéma ces dernières années, vers Oncle Boonmee ou vers L’Étrange affaire Angelica), c'est certainement l'un des films les plus cinématographiés de l'année, et de toute évidence l'un des plus beaux films de son infiniment grand auteur. Vous n'avez encore rien vu montre des acteurs habités par leurs personnages et nous laisse pour longtemps habités par lui.


Vous n'avez encore rien vu d'Alain Resnais avec Pierre Arditi, Sabine Azéma, Lambert Wilson, Anne Consigny, Denis Podalydès, Mathieu Amalric, Anny Duperey, Michel Vuillermoz, Michel Piccoli et Hippolyte Girardot (2012)

21 février 2009

Le Code a changé

"Si je devais buter quelqu'un dans le milieu du cinéma, ce serait Danièle Thompson". Voilà ce que m'a dit un pote un peu étrange l'autre soir. "Je ne souhaite pas sa mort ! Attention, loin de moi ce genre de bassesses. Je ne veux pas qu'elle meure ni lui faire le moindre mal. Je ne veux pas qu'elle souffre, surtout pas, tout au plus je voudrais qu'elle arrête de tourner. Je suis au-delà du ressenti, du mépris, de la colère. Je suis zen. Remarque y'a Dany Boon aussi. Entre les deux je ne sais pas lequel je buterais si j'étais contraint et forcé de tuer quelqu'un dans le showbizz." J'avais posé ce défi à ce pote (on s'en pose souvent l'un l'autre quand on s'emmerde) : qui tuerais-tu dans le milieu du ciné si t'étais obligé d'en fumer un ? Il a choisi Thompson sans trop se creuser. "Si le décès de Danièle Thompson devait endeuiller son fils au point qu'il stoppe toute activité professionnelle liée de près ou de loin au cinoche, alors, à choisir, je buterais Danièle Thompson" a-t-il ajouté. Dîtes Klapisch/Thompson et vous avez nommé le mal du cinéma Français. Ces deux-là, et d'autres, dans la même veine, sont en train d'accumuler des films toujours plus merdiques. Le pire c'est que ces malades s'appliquent à faire des cartes postales de Paris complètement minables, des sortes de pubs de la capitale, pour mieux s'exporter à l'étranger. Ils réunissent tout le gratin de l'actorat hexagonal et convoquent un style, un ton, qu'ils veulent typiquement Français et qui sent la mort. Ils font du grand film choral, de la fresque sociétale, le portrait de toute une génération, de plusieurs générations même, dressent des destins entiers, plus ou moins brisés, et au fond du fond ils ne disent strictement rien. Leur ambition s'arrête au casting long comme le bras qu'ils savent s'offrir. Ou plutôt, concernant Thompson, son ambition s'arrête à la folie avec laquelle elle ose fabriquer les couples les plus impossibles, à savoir et rien qu'ici : Dany Boon en couple avec Karin Viard ET Emmanuelle Seigner, puis Patrick Chesnais avec Marina Hands. Qu'une réalisatrice imagine sans se poser de questions de telles idylles morbides me dépasse.


T'as raison, occupe-toi des fleurs séchées et autres vases en marbre, dirige l'équipe décoration au lieu de diriger ton film, c'est bien vu...

Et puis on voit le micro entrer dans le cadre par le haut, à plusieurs reprises, le perchman étant sans doute court sur pattes on voit le micro flotter entre les acteurs... Ça va bien maintenant... Ces films-là coûtent des centaines de bâtons, des milliers de briques, ils coûtent la vie au cinéma français et on voit le micro entrer dans le cadre par le haut... Ils ne refont pas le plan même quand on voit dix centimètres de micro dans l'image. Ils sont 600 à bosser sur ces films et y'en a pas un qui a vu que le micro entrait dans le champ une dizaine de fois ? Pas un seul ? Thompson n'est peut-être pas présente lors du montage de son film, mais quand même, y'en a bien un ou deux parmi les 600 techniciens à l’œuvre qui auront repéré ce goof à répétition, ce gag à tiroir, cet imbroglio visuel. Avec les milliards qu'elle a la banque, Thompson ne prend pas cinq minutes pour refaire les plans en évitant de foutre un nain à la perche, même quand elle voit en projection-test que Pierre Arditi repousse fréquemment le micro qui lui colle au front en plein gros plan décisif ?


I <3 Chesnais.

Matez les films, matez Paris ou Le code a changé, et ne vous étonnez plus que certains jeunes particulièrement alertes s'en prennent aux rétroviseurs de vos bagnoles en sortant de leur dimanche soir cinéma. Par contre si vous aimez Patrick Chesnais (prononcez "Chaisse-nez", il le corrige à longueur d'interview), c'est un festoche Patrick Chesnais ce film. Mon pote, lui, il a demandé à être interné dans un hosto. Il se repose.


Le Code a changé de Danièle Thompson avec Dany Boon, Patrick Chesnais, Karin Viard, Pierre Arditi, Marina Hands, Emmanuelle Seigner, Patrick Bruel, Marina Foïs (2009)