12 mai 2015

Girls Only

Déjà, ras-le-cul de ces actrices.teurs. On ne peut plus voir Keira Knightley en peinture. On ne lui fera pas le reproche trop répandu par les suprémacistes mecs d'avoir les seins rangés dans le buffet et la mâchoire en tiroir-caisse, on lui fait seulement le procès de trimballer ses guenilles et ses moues boudeuses dans des films qui pourraient nous faire fermer boutique. Des comédies sur "le devenir mature et autres décisions d'adultes", comme le dit l'affiche originale, qui pourrait être celle de mille autres films contemporains du même genre sur les grands problèmes de la vie de ces trentenaires qui refusent de grandir. Et quand c'est Lynn Shelton qui se tient derrière la webcam, on sait que ça ne va pas voler très haut. Rappelons que son meilleur film s'intitule Your Sister's Sister, triangle amoureux entre Emily Blunt, Mark Duplass et l'une de nos godasses jetée à mi-parcours en plein milieu de notre écran plat. 




Un petit mot sur l'histoire de Laggies (c'est le titre original du film, pour ceux qui croyaient qu'on avait changé de critique en court de route). Keira Knightley, après s'être débarrassée de son mec, personnage méprisable et méprisé, après avoir subi le mariage sordide de sa meilleure amie abrutie et s'être rendue compte de l'adultère de son père, s'acoquine avec une zonarde de base âgée de 14 ans, chez laquelle elle finira pour un séjour à durée indéterminée, réapprenant le b.a-ba du kiff. Chloé Grace Moretz, qui contredit à chaque film notre critique de Texas Killing Fields, interprète l'adolescente un peu délurée qui servira de guide à notre héroïne décérébrée. L'arrivée de son papa, Sam Rockwell, va rappeler à la trentenaire en mal de folie et de jeunesse qu'elle a aussi un appétit sexuel à satisfaire et qu'elle est finalement plus attirée par les quarantenaires pleins aux as que par les pré-ados puceaux du bas comme du haut. 




On souffre du début à la fin. On en a marre de voir Sam Rockwell s'alanguir sur ses acquis et s'agiter faiblement dans des films qu'il ne regarderait pas lui-même. Il ne passerait pas forcément, en l'état actuel des choses, notre fameux test dit "du briquet". Quelqu'un entre dans la pièce, si t'as un briquet à portée, quel est ton premier réflexe ? Lui proposer un clope ou lui foutre le feu au froc. Concernant Sam Rockwell, à l'heure actuelle, notre réflexe est de l'allumer. Imaginez une torche humaine qui court tel un canard sans tête vers la baie vitrée pour sauter par la fenêtre et qui se heurte à un double-vitrage sans merci... Contre-exemple typique : Ethan Hawke, auquel on propose d'emblée une taff. Autres contres-exemples : Nick Cage ou Brendan Gleeson. Mais là, le test passe un peu les bornes, puisqu'on leur taillerait carrément une pipe.




On en a marre aussi de voir Chloé Grace Moretz jouer les fofolles dévergondées, sac Eastpack sur l'épaule, collant troué, chewing-gum éclaté sur le blair, œillades en culottes courtes. Celle que toute la toile machiste surnomme "le débouche-chiottes" à cause de sa bouche volumineuse lessive le parquet de trop de films... On ne l'a pas encore totalement rayée de notre watch-list, elle est encore dans sa puberté, et tout peut arriver, un bon choix de rôle, un cinéaste qui sait s'y prendre, un visage qui se re-proportionne... On laisse la porte ouverte. A cet âge-là, on en fait des conneries. Si on avait joué au cinéma à son âge, pas sûr que notre filmo aurait eu la tronche du premier de la classe. Pour rappel, voici en exclusivité notre top 10 1995 (surnommée l'année Sly/Bullock) : 

1) Striptease
2) Showgirls
5) Ace Ventura en Afrique
9) Traque sur internet
10) Judge Dredd / Demolition Man


Girls Only de Lynn Shelton avec Keira Knightley, Chloë Grace Moretz et Sam Rockwell (2015)

10 mai 2015

Caprice

Emmanuel Mouret revient à son violon d’Ingres pour notre plus grand plaisir. Caprice est un retour à la comédie, à la légèreté, aux histoires d’amours complexes sans oublier d’être vives et variées, mais aussi à ce qui fait le sel du cinéma d'Emmanuel Mouret : les fantasmes. Toutes ces choses, le cinéaste les avait plus ou moins délaissées dans son précédent film, le mélodrame Une Autre vie, qui portait bien son nom puisqu’il était totalement autre dans la filmographie de son auteur. La tentative de changer de registre était louable mais, disons-le franchement, ce n’est pas un hasard si ce titre restera, jusqu’à nouvel ordre, le seul Mouret post-2007 passé sous silence sur nos pages. Revenons donc à ce qui nous importe, Caprice, dans lequel Mouret réapprend à céder à tous les siens.




Le cinéma d’Emmanuel Mouret a toujours été, nous semble-t-il, et depuis Laissons Lucie faire !, son premier coup d'essai, une question de rêves et et de fantasmes concrétisés. Il y a quatre ans de cela, dans un petit éloge du très plaisant Fais-moi plaisir !, j’avais tenté une rapide énumération des fantasmes cinématographiquement assouvis par le cinéaste dans l’ensemble de ses films (à l’exception de Vénus et Fleur, que je n’avais sans doute pas encore vu à l’époque). Pour Mouret, le plaisir du cinéma semble passer par la mise en actes et en scène de la multitude de ses propres désirs, qui sont aussi, très souvent, les nôtres, ou finissent par le devenir. Dans Caprice, le cinéaste tire l’une des cartes maîtresses de son jeu des fantasmes puisque le film pose, si l'on veut, la question ultime : peut-on vivre avec la personne de ses rêves ?




Mais tout ou presque dans le film tient, d'une manière ou d'une autre, d’un monde rêvé. Dès la première séquence. Clément, le personnage d’instituteur incarné par Mouret lui-même, est assis sur un banc avec son fils, dans un jardin public, et fait une pause dans sa lecture pour tâcher de sortir son gamin de la sienne. L’enfant est absorbé dans un livre depuis le matin et refuse toute autre activité a priori plus séduisante à son âge (jouer dans le parc, aller au cinéma, se laisser accaparer par un jeu vidéo sur téléphone, etc.) que lui propose son père. Quittant le parc, père et fils ne quittent pas pour autant leur livre des yeux, marchant côte à côte tout en lisant, en parfaite harmonie. Mieux, le gamin sera aux anges quand la future nouvelle compagne de son père lui offrira l’intégrale de Victor Hugo dans la Pléiade pour son anniversaire. Ce qui relève du rêve pour la plupart des parents (mais je généralise peut-être ici), est, dans Caprice, réalité. Mais le rêve réalisé et maintenu à son plus vif degré dans la durée est-il vivable ? Le père, l’air inquiet, suggère lui-même à son fiston toutes sortes d’alternatives, pour le sortir de son état d’enfant prodige dont la soif de culture touche à la perfection, pour le sortir aussi de la fiction qui l'enveloppe.




Paradoxalement, c’est le père, Clément, qui se fait rattraper par la fiction quand une célèbre actrice de théâtre, son idole absolue, Alicia (Virigine Efira), surgit de son cadre : l’affiche, la scène, le texte, le personnage ; et vient le tirer de l’école où il enseigne pour le faire entrer chez elle, où il la découvre endormie sur son sofa, comme l’héroïne du roman qu’il est en train de lire, « La femme qui dort ». Elle est d’une beauté parfaite, image d’Épinal si sublime que Clément fait des pieds et des mains pour empêcher la jeune femme endormie, tenant à bout de doigt une tasse de café, de se réveiller en faisant tomber ladite tasse, risquant de laisser une tache noire sur le tapis blanc immaculé du salon. Il faut éviter la fausse note qui viendrait briser le mythe. C'est d'ailleurs en renversant un verre de vin sur Alicia que Clément la rend finalement accessible, et bientôt les deux personnages filent le parfait amour. Mais on sait, depuis l’introduction, où Clément voulait sortir son fils de la fiction et rompre le charme d'une situation trop paisible, qu'il y a chez lui la volonté de ne pas trop longtemps laisser s’installer un confort, de vouloir parfois fermer le livre pour gambader, en tout cas se laisser détourner de son chemin, sans trop résister, quand quelqu’un ou quelque chose d’imprévu, et de potentiellement périlleux, se présente. Aussi, après une scène obligée des comédies romantiques, la fameuse séquence heureuse où la musique surplombe les dialogues et qui monte, bout à bout, de petits instants de bonheur partagé, séquence qui fait plus sens que jamais ici, puisqu’elle vient dénoncer ce qu’elle incarne, une idylle de roman-photo chargée de tous ses chromos, après elle donc, et presque sans transition, déboule Caprice (Anaïs Demoustier), venue ouvrir une brèche dans la toile.




Mais parce qu’il est un cinéaste du plaisir et du fantasme, les comédies de Mouret ne tournent jamais au vinaigre, ne deviennent pas des drames (quand bien même elles contiennent du drame). Tout ce qui vient enrayer un bonheur parfait, né de l’actualisation d’un rêve (le petit professeur sans histoire rencontrant par hasard l’actrice qu’il idolâtre depuis toujours, dînant avec elle et devenant aussitôt son fiancé, le tout sans la moindre difficulté, ses gaffes commises au restaurant ne faisant qu’ajouter à son charme aux yeux de la belle blonde), est comme accueilli de bonne grâce par le malheureux. Clément, grand dadais maladroit, se laisse toujours embobiner, retarder, dérouter par ceux qu'il croise. Et les personnages dont il se laisse détourner ne font pas plus de scandale que lui (Alicia étant plus désolée qu’enragée par l’arrivée de Caprice, après que Clément lui a révélé le pot aux roses, sans traîner, sans tricher). Chaque accroc, au lieu d’accoucher d’un pénible sac de nœuds (Mouret refuse toujours le vaudeville idiot qui lui tend les bras), conduit presque invariablement Clément vers une autre tentation, un autre fantasme, un autre rêve, un autre possible, incarné par Caprice, fille jeune, libre, qui apparaît comme la promesse d’un autre avenir quand elle joue sa pièce de science-fiction devant Clément dans l’une des plus belles scènes du film.


 


Et le rêve, ou devrait-on dire l'utopie (pas étonnant, au passage, pour un cinéaste du rêve mêlé de fantasme incarnant un personnage incapable de choisir entre deux amours, que l'idéal utopique représenté dans cette pièce de science-fiction évoque l'amour du futur comme autant d'intersections), n'est pas étrangère à la relation qui se tisse entre Caprice et Clément, la jeune femme étant aux petits soins avec lui, toujours présente quand il en a besoin, comme par miracle (sauf que la question de savoir si l'on peut partager la vie de celui dont on rêve se posera désormais à elle - elle se pose en vérité à pratiquement chaque personnage du film, même secondaire, comme le directeur du théâtre ou l'auteur de la pièce de science-fiction). Caprice n’est pas, contrairement à ce qu’elle prétend à un moment, l’incarnation du seul réel là où Alicia serait un rêve abstrait. Elle ne cesse de dire « C’était écrit non ? », à propos de ses rencontres fortuites, parfois totalement improbables, avec Clément. La dernière trace qu’elle laissera sera d’ailleurs écrite, et idéale, avant de disparaître comme un songe lointain.




On pourrait faire quelques reproches à ce film. D’abord celui d’introduire, en la personne de Caprice, un personnage parfois agaçant, limite irritant, ce dont le cinéma de Mouret est presque toujours et fort heureusement soulagé. Mais les talents d'Anaïs Demoustier, et l'art d'aimer ses personnages déployé comme toujours par Mouret, rendent finalement aimable la demoiselle éponyme. Ensuite celui de passer un peu vite sur l’instant pourtant fatidique où Clément se laisse embrasser par Caprice, au risque de compromettre l’implication d’un spectateur trahi par le personnage. Mais, au final, ce saut étonnant dans le scénario contribue à l’impression de suivre un homme innocent que ses désirs mènent par le bout du nez et qui ne résiste pas au plaisir d’être aimé. Clément est à ce titre une sorte de précipité du cinéma de Mouret. En outre, cette précipitation n’entache en rien un film d’une finesse et d’une élégance propres à son auteur. L’écriture, la mise en scène, le jeu, tout là-dedans est subtil, précis, émouvant et drôle. Car le film est très drôle, et Mouret acteur n’y est pas pour rien, une fois de plus. Rares sont, quand on y pense, les cinéastes qui parviennent aujourd'hui à réaliser de véritables comédies dramatiques, en faisant preuve de la même intelligence dans les deux dimensions qui donnent son nom au genre. Si l'émotion est partout, c’est certainement lui, Mouret, qui nous tire le plus de rires ici, même s’il sait mettre en valeur tous ses acolytes, en les filmant avec cette tendresse qui est la sienne, parfois aussi avec ce soupçon de désir (pas forcément sexuel) qui est au cœur de ses films et qui semble par moments porter la caméra (comme il pouvait porter celle d'un Rohmer). Et je ne suis pas triste de constater, ou plutôt de vérifier, qu'en matière de désir, notre cher cinéaste aime le corps féminin de la tête aux pieds, sans négliger ces derniers (je crois qu’Emmanuel et moi avons le même film de chevet : Turbulences à 30 000 pieds).


Caprice d'Emmanuel Mouret avec Emmanuel Mouret, Virginie Efira, Anaïs Demoustier et Laurent Stocker (2015)

7 mai 2015

Un été magique

Vous n’êtes peut-être pas au courant, et comment vous en vouloir quand pratiquement personne n’en a eu vent, mais le dernier film de Rob Reiner est sorti le 1er avril 2014, en direct-to-dvd. Dites-moi que c’est une blague, un poiscaille d'avril ! Rob Reiner, en direct-to-dvd… Le respect et le bon sens ont donc définitivement foutu le camp de cette planète ? Doit-on rappeler que Rob Reiner est l’honorable réalisateur de This is Spinal Tap, référence inclassable dans les rayons de toutes les médiathèques du monde, posé en équilibre sur la tranche de bois qui sépare le bac « rockumentaires » du bac « mockumenteurs » ? L’homme a ensuite mis en boîte Stand by me et Misery, deux beaux hommages au King quant à eux dûment rangés parmi les rockumentaires. Rob est aussi l’auteur de Quand Harry rencontre Sally, de Des hommes d’honneur, et, après 1992, de plein de merdes. Quelle honte de ne même pas accorder une sortie ciné à son dernier va-tout. Certes Sans plus attendre était une horreur, et Flipped était pire, mais le minimum de dignité que l’on puisse encore accorder à Rob Reiner c’est de sortir ses pelloches, aussi chiatiques puissent-elles être, sur grand écran… D'autant qu'il s'emmerde à les tourner en 35mm pour nous foutre du grain plein les mirettes sur toile géante. Si vous ne le faites pas pour lui, faites-le pour Freeman, le dernier dinosaure ! Morgan Freeman mérite lui aussi quelques honneurs, non ? Dois-je dresser l'étendard de sa filmo, aussi long et fatigué que son étendard perso ? Surtout qu’il trouve ici son meilleur contrat depuis bien longtemps, loin des seconds rôles de valet de chambre et de femme de ménage dans les purges infâmes de Nolan.




Pourtant c’était pas gagné. Quand le film commence, Morgan est tout au fond du trou. On a de la peine de le voir comme ça. Il incarne Monty Wildhorn (Montag Klaxon-Sauvage dans la version franco-allemande d'Arte), un vieil écrivain en panne, fatigué. Notre homme a les deux jambes et le bras gauche paralysés depuis un lointain accident de bagnole. Et comme si ça ne suffisait pas, il est aussi dépressif et alcoolique depuis la mort de sa femme. Son neveu (Kenan Thompson), nommé Worried, ce qui en anglais signifie littéralement « Inquiet » et en dit long sur l’état d’esprit de ce jeune gars soucieux de son tonton, décide de le mettre au vert en l’isolant au calme sur l’île de Belle Isle. C’est là que le vieux Monty rencontre une voisine célibataire (Virginia Madsen) et ses trois filles, avec qui il va peu à peu tisser des liens. Progressivement, Monty remonte la pente et retrouve le sourire au contact de ses charmantes voisines et d’un clébard à la masse, qu’il nomme Spot en référence à ses propres et célèbres tâches de rousseur (Morgan Freeman était roux dans sa jeunesse). On craint cependant, durant tout le film, que la bonne ambiance qui s’installe foute le camp d’un seul coup, la faute à un cancer colo-rectal irrécupérable, à une chute mortelle au saut du lit, à un coma éthylique définitif, à un ouragan, à un accident de fauteuil roulant impliquant un train de marchandises sans conducteur ou n’importe quelle autre saloperie. Mais on a tort de se laisser gagner par l’angoisse. Leurs noms ont beau être de parfaits palindromes, Rob Reiner n’est pas Jean Becker, il ne se sent donc pas l’obligation de fumer ses personnages dans le dernier quart d’heure après nous avoir gaiment fait croquer dans le bonheur.




Non, bien au contraire, The Magic of Belle Isle, aka Un été magique, n’a pas volé son titre (contrairement au récent Quelques heures de printemps, titre mensonger signé Stéphane Brizé, cinéaste français qui ne porte que trop bien son nom de famille quant à lui…). Authentique feel good movie, le dernier Rob Reiner est agréable et le restera jusqu’au bout ! Oui, car le film n’est pas si mal. C’est même le meilleur film de son auteur depuis un bail. Vous me direz, c’était pas difficile. Mais ça ne sort pas au ciné. Allez piger… Pourtant ce film aurait sa place parmi les sorties estivales... Plaisir que de se faire un feel good movie au cinéma Le Coluche d'Istres, en plein été. C'est un cinoche sans climatisation ni ventilation, dont les salles sont dignes d'un four thermostat 7. J'y vais en compagnie d'une de ces quiches marteaux-pilons dont j'ai le secret, à qui je dois payer une place mais qui cuit tranquillement à côté de moi le temps de la séance, et je crois être gagnant quand je fais le calcul prix de la place/prix de l'électricité de mon four à bois. Quitte à me faire un feel good movie au Coluche, quand rien de valable ne sort sur les écrans, je préfère finir devant ce film que devant n’importe quel Barbecue. Même si en toute honnêteté je n’irais JAMAIS voir ça en salle. Faut pas déconner. Mais je suis content d’être tombé dessus à la télé, par hasard.




Reiner m’a scotché, je l’avoue. Il a empégué un spectateur avec ce truc, c’était moi, et j’en suis ravi. Parce que le portrait de ce vieil écrivain décrépi, qui retrouve un sens à sa vie et renoue avec la bonne humeur grâce, notamment, à sa petite voisine, Finnegan O'Neil (la toute mignonne Emma Fuhrmann, que l'on reverra je pense), qui lui demande de lui apprendre à développer son imagination et à inventer des histoires, est sincère et touchant. Certes le film est d’un académisme absolu, et certes il n’évite pas toutes les tartes à la crème parfum bons sentiments (je pense en particulier aux petites scènes dans lesquelles Monty aide un handicapé mental local qui se prend pour un lapin à se prendre pour un cowboy histoire d’avoir l’air moins con), ni toutes les bizarreries (comme quand, après s'être occupé des trois petites voisines toute une journée pour palier l'absence de leur mère, et après les avoir bordées en bon grand-père, Morgan Freeman va se détendre sur le porche et, observant Spot, son clébard blanc apathique, qui se lèche les couilles, murmure : « T'as pas tort, les journées comme celle-là, ça me file des envies qui chlinguent à moi aussi... »), certes. Mais les personnages sont sympathiques, au sens le plus fort du terme, et la relation entre le vieil homme et la petite Finnegan est à la fois simple et profonde, si bien que l’on embrasse sans aucun mal les émotions du personnage principal quand il confesse (difficile d’ailleurs de savoir si c’est Monty qui parle ou Freeman lui-même à ce moment-là) que ce nouveau rôle qu’on vient de lui attribuer lui offre un second souffle et suffit à lui donner envie de se lever le matin. C'est simple mais c'est touchant. Et c'est le réjouissant sursaut, on dvd only, de deux artistes, Morgan Freeman et Rob Reiner, que je considère comme mon oncle et ma tante.


Un été magique de Rob Reiner avec Morgan Freeman, Emma Fuhrmann, Virginia Madsen, Kenan Thompson, Madeline Carroll et Fred Willard (2014)

4 mai 2015

Hitcher

Ça, c'est un grand film ! C'est l'histoire de ma vie... Je ne suis pas encore passé à l'acte. Je n'ai jamais zigouillé les aimables personnes qui ont eu la bonté de m'accueillir au sein de leurs automobiles flambant neuves. J'ai toujours réussi à retenir mon geste, mais je garde quand même mon opinel dans la poche. Un opinel numéro 12, pas n'importe lequel, celui dont la lame a la taille de mon pénis... Hitcher a longtemps été mon film de chevet. Je le posais sur ma table de chevet, près de mes cachetons. J'avais la VHS et je relisais le dos de la jaquette. Tout y était dit, mais rien n'était dévoilé, c'était le résumé parfait. Il y avait, dans le coin, en haut à droite, la tête du beau Rutger Hauer, ses yeux bleus électriques fixant l'horizon. Ils me fascinaient. Ils m'ont aussi occasionné de nombreuses nuits blanches... J'avais parfois l'impression que ses deux yeux brillaient en pleine nuit, comme deux points phosphorescents qui m'incitaient à passer à l'acte. Combien de fois me suis-je levé en sursaut, avec l'intention de régler son compte à mon cousin Aurélien, qui venait amicalement passer la nuit chez nous pour soulager le calvaire de ses parents.




Hitcher, j'ai dû le voir 30 fois. C'est l'exemple idéal du thriller à la tension allant crescendo dans l'horreur. C'est le prototype du film porté par un méchant inoubliable pour lequel on prend fait et cause. Rutger Hauer y trimballe une putain de classe ! Ce film m'a inspiré. A 13 ans, je commençais à fuguer et à pratiquer l'auto-stop. Heureusement pour ma pomme, chance ou hasard, il s'avérait qu'un dénommé Francis Heaulmes rôdait dans la même zone que moi au moment où je commençais mon apprentissage. J'ai pu me ressaisir depuis, mais cette histoire a tout de même duré 4 ans. Je suis à l'origine d'un arrêté préfectoral qui interdit l'auto-stop dans le Jura. J'ai inspiré un site internet : stopautostop.com. Je voulais être Rutger Hauer. Le problème, c'est que je suis petit, basané, mal bâti et j'ai le poil et les yeux noirs. C'est là tout le drame de ma vie. Je soulageais ma peine en écoutant Riders on the Storm des Doors en boucle et en me repassant Hitcher chaque soir. Je suis l'auteur de la page wikipédia anglaise de 3 kilomètres de long consacrée à ce chef d’œuvre, et j'ai dû synthétiser un max.




Robert Harmon n'a rien fait d'autre ensuite. Rien de notable, seulement des daubes. Il avait épuisé toute son inspiration pour le remarquable Hitcher. Chaque nouvelle scène va plus loin que la précédente. Au programme : l'alors craquante Jennifer Jason Leigh finissant écartelée entre deux camions ; le si charismatique Rutger Hauer fonçant dans une station service avec son break, un sourire machiavélique constamment collé aux lèvres, vers un énorme brasier ; une course-poursuite géniale entre des bagnoles en furie et un hélicoptère se servant de ses pâles comme d'une arme létale, qui se termine en une explosion phénoménale ; le héros se réveillant hagard dans un poste de police, théâtre d'un carnage terrible orchestré par le Hitcher en mode "killing spree"... Ce moment-là correspond sans doute à la meilleure scène du film. Quand le jeune héros déambule parmi les cadavres, dans une mare de sang noyant tout le commissariat et un silence de cathédrale, je me suis retrouvé. Je ne sais pas si je suis le Hitcher, ce tueur psychopathe qui laisse derrière lui des cadavres éventrés, ou ce jeune minet innocent mais constamment suspecté et chaperonné par un génie maléfique. Qui suis-je ?




Une fois, j'ai voulu faire partager ma découverte à mes parents, grands amateurs de thrillers efficaces. Je ne pensais pas à mal. J'imaginais qu'ils étaient assez forts pour accepter 10 morts par choc frontal, des piétons innocents écrasés, des écartèlements sordides et des gerbes de sang dans tous les sens. Je n'avais pas conscience que ma conception de la violence et de l'entertainment était aussi marginale. Je ne pensais pas être autant déphasé de mes parents. C'est lorsque mon père m'a regardé comme Gandalf fixe Frodon quand celui-ci déclare qu'il se porte volontaire pour amener lui-même l'Anneau jusque dans les laves du Mont Doom que j'ai réalisé qu'il n'avait peut-être pas pris autant son pied que moi. Ma mère avait les larmes aux yeux, mortifiée, peut-être notamment à cause de ma réaction d'extase lorsque le huitième piéton prend le pare-choc d'une Ford Mustang 1965 en plein dans le front, ou peut-être à cause de mon rire incontrôlable quand le flic est coupé en deux par un câble électrique et que le plan se termine par son bras qui s'envole, le pouce levé.




Parfois, la nuit, je ressens une douleur fulgurante au mollet. Une crampe me réveille et me laisse prostré pendant une demi-heure avant de pouvoir réagir. Cette crampe, je l'attribue à Robert Harmon. C'est de sa faute si je produis autant d'acide lactique. Son Hitcher est une odyssée de l'horreur au suspense insoutenable, un road movie déchaîné, sans temps mort, aussi fermement serré que le garrot d'un vieux toxico, aussi magnifiquement conçu et tranchant qu'une guillotine émoussée. 


Hitcher de Robert Harmon avec Rutger Hauer, Jennifer Jason Leigh et C. Thomas Howell (1986)

1 mai 2015

Le Cœur des hommes 3

On comprend mieux le niveau de revues comme Studio ou Première quand on a vu tous les films de leur fondateur, Marc Esposito, et notamment le dernier, Le Cœur des hommes 3, navet énorme, ferme, laiteux, parfait, digne du potager d'Asafumé Yamashita, le maraicher japonais qui cague trois navets par an mais des navetons de compétition, qu'il vend 150 000 euros pièce aux trois chefs multi-étoilés imposés sur la fortune de Paname. On souffre à un point inimaginable dès le générique d'ouverture du film : un panoramique sur le ciel parisien tartiné par l'ignoble chanson I'll stand by you des Pretenders, mélasse sentimentale merdique des années 90, dont on se demande comment elle peut atterrir dans un film de 2013, et comment ce film a pu obtenir un visa d'exploitation. C'est insensé. Et c'est idem pour la totalité du long métrage, qu'il faudrait montrer dans toutes les écoles de cinéma, projeté sous de gigantesques kakemonos (mot compte quadruple au Scrabble) prévenant l'audience : Du pire usage de la musique dans un film en particulier, et du pire usage du cinématographe en général.


Marc Esposito s'amuse à tourner des scènes les yeux fermés.

Mais si ce n'était que ça… Tout est du même tonneau, à commencer par les cadrages. Je pense très sincèrement que Marc Esposito souffre de cécité, il est impossible autrement de tourner des plans aussi laids. Ne parlons même pas du montage : on appréciera tout particulièrement la séquence, dans le bureau de Marc Lavoine, où son personnage de strict enfoiré est sur le point de rencontrer son fils de 10 ans, né d'un adultère parmi cent autres. La scène est scindée en deux par un plan sur un nuage, qui veut signifier une ellipse de deux minutes avant l'entrée du gamin dans la pièce. Montage littéralement hallucinant. Quant aux acteurs, on sait, rien qu'en les regardant faire, à quel point ils se morfondent à en crever. Ils n'ont aucune envie de jouer tout ça, c'est très net à l'oeil nu, et ça fait de la peine. Faut dire que les dialogues sont eux aussi voisins de l'altitude zéro. Au mieux les répliques sont complètement creuses, au pire elles essaient de faire rire à coups de petites saillies vulgaires, écrites par un beauf fini. C'est à Esposito, toujours lui, que l'on doit le scénario, ce script inique qui découpe les tranches de vie comme Daroussin, pas tellement investi dans son rôle de boucher-charcutier parisien, découpe du rumsteck, autrement dit c'est pas de la dentelle, et mieux vaut surkiffer le gras...  La plupart des saynètes ne présentent strictement aucun intérêt, ne racontent rien, quand elles ne brassent pas un air violemment nauséabond. Un certain nombre d'éléments de récit sont même complètement abandonnés en cours de route, sans doute pour trouver leur résolution dans le numéro 4.


L'un des nombreux plans signatures d'Esposito.

Et il y aura un numéro 4, soyez-en sûrs. D'abord parce qu'Esposito n'a semble-t-il pas beaucoup d'autres idées (ou alors ça donne Mon Pote, un autre film de potes à se tuer). Ensuite parce qu'il adore reprendre ses gimmicks : le long plan, lointain et tremblotant, qui cadre les quatre vieillards marchant vers la caméra au milieu de la foule dans une rue commerçante ; ce lent panoramique sur les quatre mêmes queutards à la manque qui marchent de profil dans le sable, à Cabourg, après avoir empoché des tonnes de fric au Casino ; celui où ils se vissent le cul dans le sable et répètent « Rah putain, on n'est pas bien là ? », comme pour s'en convaincre ; ou le plan final légendaire, repris sur chaque affiche, qui voit nos trois tocards de base tremper leurs vieux panards dans la piscine, en faisant ressortir leurs gros orteils à la surface pour les agiter sous notre nez, comme pour nous les faire humer. Il faudra quand même s'accrocher pour pondre un énième chapitre de la vie de ces débris sans se répéter, parce que ça fait déjà trois films que Campan tombe amoureux d'une nouvelle femme mariée en fétichisant une partie de son corps (après les pieds et le foie, ici c'est la toison – il les aime « ultra touffues » (sic) – et plusieurs dialogues tournent uniquement autour de ça). Voilà trois films que Lavoine se dispute avec sa femme débile et vociférante parce qu'il a branché son canal déférent sur toutes les prises femelles de la capitale (et sur quelques prises mâles). Trois films que Darroussin reste un mec bien (quoiqu'un peu sanguin, quand il menace le copain de sa fille de lui tirer « cinq balles dans la tronche » (sic) s'il la fait chier ; notre homme a semble-t-il oublié son vieil adage du premier film : « Qu'est-ce que je ferais si j'étais un peu moins con ? »), attaché à sa Florence Tomassin nature, un peu bébête, et désormais cancéreuse, quitte à tirer un trait résigné sur le véritable amour de sa vie, une blonde tirée dans un hôtel pendant une semaine dans le deuxième épisode, si je me souviens bien. Rien sur Darmon, qui n'a pas signé pour ce film, car il n'est pas complètement con, remplacé par Eric Elmosnino, nouveau cœur à sonder pour Esposito (qui a déclaré que l'acteur était de sa famille, à quelques lettres près), dans le rôle d'un papa divorcé dont la vie consiste exclusivement à s'envoyer pas mal de gonzesses nettement plus jeunes que lui, comme de bien entendu.


Déjà trois films qu'ils passent à courir et pourtant ils sont toujours aussi lourds...

En même temps c'est pas comme si Esposito craignait la redite. Il nous replace, à l'identique, dans le même décor, dite sur le même ton, avec le même champ-contrechamp qui navigue entre la bande des quatre morbacs et un quatuor de vieillardes déambulant sur la plage, sa plus fameuse blague : « Elles ont morflé les Spice Girls... », vanne déjà faite dans le premier film, et qu'il décline encore quand, dans un bar, Elmosnino balance, à propos d'un serveur musclé aux longs cheveux blonds : « Elle a morflé Madonna... ». Et toute la bande de s'estrasser de rire sous nos yeux malheureux… Quand la seule blague de ta comédie c'est ça, et quand en prime tu la fais trois fois, on peut dire que tu fais une croix sur l'humour. Mais sans même parler d'humour, puisqu'il ne faut pas parler des absents, que pourrait-il arriver de neuf à nos quatre braves types dans le prochain opus ? Personnellement j'imagine bien, par exemple, dans le prochain épisode, la femme multi-cocue de Lavoine virer sa cuti le temps d'un été. Il n'y a pas un homo dans cette série. Esposito rate son époque à tous les niveaux, coincé dans les 90s avec ces enflures de Pretenders (« I'll stand by you, tadadadidoudou, I'll stand by youuuu », cette horreur reste dans le crâne, c'est un truc de dingue). Alors pourquoi pas jeter une gousse dans le potager, et pourquoi pas la femme de Lavoine ?


Beau personnage féminin de femme giga-trompée qui vocifère de temps en temps mais qui garde le sourire et reste sagement amoureuse.

Ca donnerait lieu à tout un tas de situations cocasses et de dialogues savoureux, du genre : « Avec toutes les bonnes femmes que tu te tapes en douce, j'ai bien le droit de m'en faire une ou deux non !? », ou : « Réjouis-toi, au moins moi je risque pas de te faire un enfant dans le dos ! Encore que t'es pas à l'abri mon p'tit père… Une bonne PMA de derrière les fagots et le tour est joué. Salooop !! ». On peut même imaginer Lavoine (qui récolte en général les répliques les plus débiles d'Esposito, toutes ses vannes en-dessous de la ceinture et du niveau de la mer), entouré de ses potes, en plein footing, disant : « J'avoue que ça me fait bien chier mais je préfère ça qu'un mec... Et même que ça m'excite un peu moi... Mais putain bordel, les moules printanières j'aime ça que si je peux y tremper ma grosse frite ! Vous me suivez les gars ?! ». Et les trois autres de rire comme des baleines, OUAHAHAH, en short, dans un jardin public, entourés de bonnasses à peine majeures prêtes à craquer sur leurs vieux culs ridés. Je vous assure que les dialogues des trois premiers films de la série sont pile poil de cet acabit, peut-être même plus cons. Mieux ! Fatche, ça fuse dans ma tronche : la nouvelle copine gouine de la femme de Lavoine pourrait être une ancienne conquête de ce fumier, vu qu'il s'est enfilé tout Paname et sa périphérie. Quiproquos, rebondissements, twists à Saint-Tropez, tout y est. Cocagne ! Range ton stylo Esposito, je t'envoie ce script pourri en recommandé. Rien qu'en laissant pisser mon vieux cervelet reptilien deux minutes je fous la race à tous tes scénarios réunis, je me mets en mode « dégueule sans réfléchir » et je te fais du Esposito 2.0.


Le Cœur des hommes 3 de Marc Esposito avec Marc Lavoine, Jean-Pierre Darroussin, Bernard Campan, Eric Elmosnino, Florence Thomassin, Catherine Wilkening et Zoé Félix (2013)

29 avril 2015

Happy People : un an dans la Taïga

Encore un excellent documentaire de Werner Herzog, même s'il ne s'agit pas du plus connu, loin de là, et qu'il mérite donc amplement d'être mis en avant. En réalité, le cinéaste allemand est ici crédité comme co-réalisateur, puisqu'il s'est appuyé sur des images issues d'une série de documentaires déjà existants signés Dmitry Vasyukov, son binôme occasionnel. Des images qu'il a remontées et sûrement agrémentées de quelques séquences et, bien sûr, de son inimitable voix off. Devant Happy People : un an dans la taïga, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien devant un pur documentaire du Munichois. Nous apprécions immédiatement sa patte reconnaissable entre mille, ce regard si doux, d'un humanisme désarmant, porté sur ses congénères, en l'occurrence des habitants du plus profond de la Sibérie, et tout particulièrement des trappeurs chevronnés. On retrouve effectivement cette façon si délicate et précieuse qu'a Herzog de laisser parler ses "acteurs" sans acquiescer ni juger leurs propos, de les laisser s'ouvrir à la caméra progressivement, pour mieux les amener à dire des choses qui nous touchent très facilement. Ici, on se surprend à suivre avec intérêt (voire à défendre) la chasse aux zibelines pour leur fourrure, le trappeur nous indiquant très humblement que ses pièges "tuent la bête sur le coup, donc c'est humain".




Vasyukov et Herzog ont donc suivi pendant un an la vie de quelques habitants de la Taïga, vaste région d'une fois et demie la superficie des États-Unis aux paysages vierges et impressionnants, barrés par aucune route ou voie ferrée, simplement traversés par de gigantesques fleuves. Nous sommes invités à découvrir l'incroyable vie de ces gens, rythmée et dictée par la nature changeante au fil des saisons, une nature souveraine, filmée avec amour, respect et patience. S'appuyant sur des moyens rudimentaires et des traditions ancestrales, ces "happy people" vivent de pêche et de chasse, ils communient avec une nature à laquelle ils doivent tout.




Au printemps et en été, les habitants en profitent pour faire leurs provisions, de bois, de poissons, de pain... On construit ses propres ski, un canoë est creusé à même un tronc par le spécialiste local et son fils, on se prépare en toute quiétude au prochain hiver. Un candidat aux élections de la région vient se montrer sur son yacht personnel, se pavanant aux côtés de quelques danseuses séduisantes, et tout le monde s'en fout. En hiver, les trappeurs s'en vont recueillir les fruits de ces pièges, vieux comme le monde, qu'ils ont méthodiquement placés quelques mois plus tôt. Lors du grand départ, nous assistons aux beaux adieux à leurs familles, qu'ils ne sont jamais tout à fait sûrs de retrouver, avant de parcourir plus de 700 km en barque, pour atteindre leurs terrains de chasse.




Néanmoins Herzog ne cache pas la face sombre du tableau, la rudesse économique de leur situation, on nous apprend ainsi comment les fourrures se vendent plus difficilement, et combien les prix pour le matériel dont le trappeur a besoin ont augmenté. Il n'oublie pas de s'intéresser à la population autochtone qui survit difficilement en coupant du bois, et en étant continuellement bourrée, "c'est de la faute des Russes, c'est eux qui ont amené la vodka". Le cinéaste parvient aussi à évoquer l'Histoire et à nous rappeler le terrible coût humain de la Seconde Guerre Mondiale pour la Russie en s'intéressant au vétéran du village, un vieil homme apparemment solide mais qui peine à retenir ses larmes quand il se remémore l'annonce de la victoire et, surtout, tous ses amis perdus.




Comme tout documentaire de Werner Herzog, Happy People est donc ponctué de passages très touchants et d'autres plus légers, teintés de cet humour qui le caractérise, appuyé par sa voix off si captivante. On pense ici à ce pêcheur aux méthodes peu orthodoxes mais radicales, n'hésitant pas à utiliser son fusil pour dégoter son poisson dans ces fleuves qui en regorgent (anecdote amusante : Herzog nous apprend que ce pêcheur est de la famille d'Andreï Tarkovski !). Et surtout, on découvre en détails le rôle et le travail de leurs indispensables compagnons : leurs chiens, magnifiques et admirables, qui vivent seulement 4 ou 5 ans en moyenne, jamais plus de 10, et passent leurs petites mais pleines existences au service de leur maître. Ils sont de redoutables chasseurs, fidèles, capables de courir plus de 700 km à côté de leur trappeur quand celui-ci traverse la rivière gelée sur motoneige, pour passer les fêtes au village. Toute l'humanité d'Herzog pourrait se résumer à cette scène où le trappeur, seul devant sa hutte avec son chien, devient narrateur, et qu'il nous raconte les larmes aux yeux le jour où il a perdu deux de ses fidèles compagnons, venus à la rencontre d'un ours un peu trop curieux. Sacrés clébards...




Notons enfin que ce film a reçu la grosse Palme dorée de la 5ème édition du Festival International du Documentaire organisé dans ma Chambre, au mois de janvier 2015. Une très belle distinction dont Werner Herzog est le multiple lauréat.


Happy People : un an dans la Taïga de Werner Herzog et Dmitry Vasyukov avec des trappeurs et des ienchs (2010)

26 avril 2015

Daisy Miller

Après un premier film qui sera aussi son chef-d’œuvre (Targets), un grand deuxième film reliant Ford au Nouvel Hollywood (The Last Picture Show), puis une comédie vaudevillesque sympathique trouée par une course poursuite mémorable (What's Up, Doc ?) et un road movie aussi drôle qu'émouvant (Paper Moon), Peter Bogdanovich tourne en 1974 son sixième long métrage, Daisy Miller, supposé être un jalon dans sa carrière. Pour le dire trivialement : le début des emmerdes. Le film est d’ailleurs assez peu connu et très peu vu aujourd’hui, mais il mérite sans doute un peu plus d’attention. Adaptation d’un roman d’Henry James, Daisy Miller fait le portrait de son héroïne éponyme, Annie P. Miller de son vrai nom, jeune américaine en voyage en Europe avec sa mère et son petit frère. C'est en Suisse qu'elle rencontre Frederick Winterbourne, américain lui aussi, mais depuis longtemps installé sur le vieux continent. Winterbourne est un personnage-narrateur : moins étoffé que Daisy Miller, il est un regard porté sur elle et un vecteur idéal pour le nôtre. Irrésistiblement attiré par la jeune femme, au point de la rejoindre bientôt en Italie, Frederick (Henry James avait-il lu et aimé L’Éducation sentimentale au point d'identifier son personnage à Frédéric Moreau, l'éternel soupirant ?) n’a de cesse que de plaire à la jeune blonde, que nous apprenons à découvrir, entourée de tous ses mystères, en même temps que lui. Car Daisy est une femme étonnante, aussi mobile dans l'espace que dans le verbe, libre, heureuse, et légère, que les bonnes manières des grands bourgeois du vieux monde n’atteignent pas une seconde et dont les sentiments enfouis resteront une énigme pour celui qui voudra la retenir.




Bogdanovich a tourné ce film (en dépit de tout ce qui aurait pu l’en dissuader, à commencer par un scénario peu vendeur en soi, selon ses propres dires), pour l’amour de Cybill Shepherd, qu’il avait déjà filmée dans son deuxième long, The Last Picture Show. Les deux tourtereaux venaient d’ailleurs de se mettre ensemble, mettant fin au premier mariage du cinéaste avec sa collaboratrice et scénariste Polly Platt, ce qui, on peut l'imaginer, ne laissa pas de placer le film sous les auspices d'une certaine culpabilité, du moins croit-on le percevoir quand on écoute le cinéaste revenir sur l'histoire de ce tournage. Bogdanovich devait à l’origine interpréter lui-même le rôle de Winterbourne, et laisser la réalisation à son mentor et ami Orson Welles, qui déclina l'offre, objectant que c’était à lui de mettre en scène cette histoire (et cette femme ?), ce que Bogdanovich fit, non sans puiser son inspiration, ici et là, chez le maître, pour quelques effets de mise en scène remarquables. Et, si Cybill Shepherd est moins craquante ici que dans sa première collaboration avec Bogdanovich (ce film marquerait-il la fin, terriblement prématurée, de l'actrice, plutôt que celle de Bogdanovich lui-même ?...), ou d'ailleurs dans Taxi Driver (tourné deux ans plus tard, et qui sera le dernier film important de la carrière de Shepherd), la faute peut-être à des costumes peu appropriés à sa physionomie et à un personnage par instants à la limite de l'agaçant, elle n’en est pas moins juste dans le rôle de cette américaine moins effrontée qu'inconsciente, qui, comme le dit la dernière réplique du film, et l’affiche à sa suite, « faisait ce qu’il lui plaisait ».




Les comédiens qui entourent la jeune femme, gravitant autour d’elle dans ces longs plans où elle se livre à des cascades verbales empressées et étourdissantes, ne sont pas de reste. A commencer par celui qui apparaît le premier et ouvre littéralement la porte du film, le petit frère de Daisy, Randolph C. Miller, interprété par James McMurtry, fils du romancier Larry McMurtry (auteur de The Last Picture Show, puis de sa suite, Texasville, également porté à l'écran par Bogdanovich, avec les mêmes comédiens, dont Cybill Shepherd, en 1990, pour un résultat infiniment moins mémorable). Le jeune garçon, avec son regard diablement expressif (on s’étonne qu’il n’ait pas davantage tourné par la suite – mais il fit carrière dans le rock !), s'inscrit dans la lignée du personnage principal d'Harold and Maude de Hal Ashby. Mais c’est surtout Barry Brown qui fascine dans le rôle de Frederick Winterbourne. Avec ses yeux couchés, son regard paradoxalement las et curieux à la fois, et ses moues fragiles, le comédien, qui aurait fait un magnifique Marcel Proust à l'écran, est idéal dans le rôle de cet homme né de l’hiver (la lubie des écrivains anglo-saxons de nommer leurs personnages d’après leur humeur a parfois du bon…), trop fixé, trop effacé, patient, dépassé et froid, trop influençable sûrement pour saisir la "marguerite" (…parfois moins), par définition éphémère, offerte à lui.




Selon les dires de Bogdanovich, l'acteur correspondait parfaitement, par son état d'esprit, au personnage, et l'on s'émeut d'apprendre qu'il s’est suicidé quelques années après le tournage. Grâce à lui, mais pas seulement, il se dégage du film – qui fait certes le portrait d’un monde finissant, mais cela vient de bien ailleurs que simplement de ce qu’il dit ou raconte – un sentiment profond, évident, très beau, de défaillance, de coup manqué, et de mélancolie. Le film lui-même, par son rythme, sa lumière, manifeste les signes d'une tristesse, d'un regret, et de cette culpabilité terrible qui étreint et éteint finalement Winterbourne, cet homme qui s'est rangé aux avis dominants et a blessé Daisy pour mettre du baume sur son orgueil, dans la dernière séquence. Il y a comme une sombre énergie souterraine qui parcourt le film et nous parcourt à travers lui, sans qu’il n’y ait rien de pénible là-dedans. Et le voile obscur qui tombe sur Winterbourne quand il se rend au chevet de Daisy, dans un plan absolument magnifique, pèse en fin de compte sur l'ensemble du film, en dépit des percées lumineuses pratiquées en son tissu par la présence naïve de son héroïne.


Daisy Miller de Peter Bodganovich avec Cybill Shepherd, Barry Brown et James McMurtry (1974)