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31 décembre 2022

Les Banshees d'Inisherin

J'étais resté en mauvais termes avec Martin McDonagh suite à son lourdingue Three Billboards mais je gardais toutefois un agréable souvenir de Bons baisers de Bruges. Il réunit justement ici le même duo d'acteurs, Colin Farrell et Brendan Gleeson, mais, s'amusant de nos attentes de spectateurs conscients de l'alchimie si particulière des deux irlandais, McDonagh nous narre ici une drôle d'histoire de rupture amicale, un anti-buddy-movie en forme de réflexion amère sur le temps qui passe et la condition humaine. C'est un véritable chagrin d'amitié que nous vivons à travers les yeux (et sous les sourcils si expressifs) d'un brave type, gentil mais un peu simple, incarné avec une justesse étonnante par un superbe Colin Farrell qui trouve ici l'un de ses plus beaux rôles. Dès la première scène, celui-ci apprend que son compagnon de tous les jours, Gleeson donc, ne veut tout simplement plus le voir ni perdre davantage de son précieux temps à ses côtés. Nous sommes en 1923, sur une île magnifique aux larges de l'Irlande, Inisherin. Au loin, le pays, en pleine guerre civile, se déchire, nous entendons détonations et explosions. La métaphore n'est pas spécialement légère mais elle n'est guère centrale et ne gâche en rien ce film, à la fois petit, humble mais profond, dont l'ambiance et le ton singuliers nous happent rapidement. 


 
 
Martin McDonagh teinte encore une fois son œuvre de cet humour assez spécial qui est le sien et fonctionne ici plutôt bien, tantôt noir tantôt absurde, alliant discrétion et coups d'éclat, quelques bons mots et petits numéros d'acteurs. À ce propos, si Brendan Gleeson et Colin Farrell sont irréprochables, le premier presque toujours nimbé d'un nuage noir invisible qu'il rend palpable par sa présence intimidante et le second dans un rôle pourtant bien compliqué qu'il rend tout à fait crédible, c'est peut-être au plus jeune Barry Keoghan que revient la plus belle scène du film. La plus touchante à mes yeux en tout cas. C'est une sorte de remake à peine déguisé de l'un des plus grands moments de l'histoire du cinématographe : quand, dans Dumb & Dumber, Jim Carrey demande à Lauren Holly quelles sont ses chances auprès d'elle. Dans un élan de courage similaire mais un contexte tout de même plus romantique, Barry Keoghan pose à peu près la même question à la sœur de Colin Farrell, autre joli personnage joué avec délicatesse par Kerry Condon. Il obtient alors une réponse du même tonneau mais, à la différence de Carrey et bien qu'il n'ait pas non plus la lumière à tous les étages, Keoghan comprend tout le sens de cette réponse et à quel point celle-ci obscurcit son avenir insulaire. Il tente alors de sauver les apparences et lâche cinq mots d'une désarmante sincérité, aussi simples que beaux, avec une élégance gauche qui participe à les rendre d'autant plus poignants : "Well, there goes that dream". 
Quant à moi, je suis désormais réconcilié avec Martin McDonagh.
 
 
Les Banshees d'Inisherin de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Brendan Gleeson, Kerry Condon et Barry Keoghan (2022)

23 janvier 2018

3 Billboards : Les panneaux de la vengeance

Après In Bruges et Seven Psychopaths, il était encore possible de croire que Martin McDonagh avait du potentiel et qu'il parviendrait sans doute un jour à l'exploiter pleinement, à trouver la bonne formule, le juste équilibre, pour briller enfin aux yeux du grand public. Étant donné les très bons échos qui accompagnent la sortie de Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, et les prix qui commencent à s'accumuler dans son sillage, on pouvait penser que c'était sans doute celui-ci, le film de la confirmation tant espéré pour le cinéaste britannique. Hélas, on avait tout faux ! 3 Billboards confirme au contraire les travers déjà connus, les capacités limitées et même l'orgueil déplacé d'un réalisateur pour lequel la balance penche désormais très nettement du mauvais côté. A tel point que l'on se demande à présent si on ne s'était pas trompé depuis le début. Rappelez-vous...




Lors de la découverte d'In Bruges (réintitulé quant à lui Bons Baisers de Bruges, Martin McDonagh n'étant jamais gâté par les versions françaises de ses titres), il y avait l'effet de surprise et le plaisir, toujours très appréciable, de tomber par hasard sur un film sympathique dont on attendait strictement rien, voire que l'on lançait avec un brin de méfiance. Un simili Tarantino, mêlant les gangsters et l'humour, les coups de feu aux répliques drôlatiques, on en a vu passer quelques-uns, et on en méprise presque autant. Mais In Bruges parvenait joliment à se détacher de cette lourde association, à trouver une vraie originalité. L'humour souvent absurde et le ton assez singulier du film étaient ainsi parvenus à nous charmer. Les personnages principaux étaient rendus attachants par d'excellents acteurs, formant un casting original : Colin Farrell, Brendan Gleeson et Ralph Fiennes, très cools, avaient l'air de s'amuser aussi, heureux d'être là, inspirés par un scénario étonnant. En bref, In Bruges était une bonne petite surprise qui nous emplissait de sympathie et d'espoir à l'égard de Martin McDonagh. On ignorait alors que l'on venait déjà de voir son meilleur film !




On avait en effet pas mal déchanté devant Seven Psychopaths et sa ribambelle d'acteurs encore plus impressionnante, jugez du peu : Christopher Walken, Colin Farrell, Sam Rockwell, Woody Harrelson, Tom Waits et, à des fins purement décoratives, Olga Kurylenko et Abbie Cornish (Martin McDonagh ayant un goût prononcé pour les très jolies filles, qu'il place généralement dans les bras d'hommes bien plus âgés...). Tous venaient faire leurs petits numéros avec plus ou moins de talent dans un salmigondis supportable mais fonctionnant beaucoup moins bien avec, toujours, ce mélange de genres et de registres cher à McDonagh. C'était clairement raté mais il y avait tout de même là-dedans une originalité et une ambitieuse mise en abyme qui ne donnaient pas envie de tomber sur le film et son auteur à bras raccourcis, mais plutôt de rester bienveillant à son endroit, de saluer l'essai manqué en espérant qu'il réussisse au prochain coup. Déjà couronné aux Golden Globes, quasi unanimement salué par la critique et bien parti pour rafler quelques Oscars, 3 Billboards donnait des raisons d'y croire. Malgré 10 ans d'expérience en tant que blogueur ciné derrière moi, avec toutes les désillusions et les déceptions qui vont avec, je suis encore naïf...




Cette fois-ci, Martin McDonagh s'aventure du côté du mélo, du drame familial, ce qui explique peut-être ce succès plus large. Il nous narre le désir de justice d'une mère (Frances McDormand), très remontée contre une police qu'elle juge inefficace après le viol et le meurtre de sa fille, toujours irrésolu. Elle tente donc de secouer son petit monde en affichant trois panneaux gigantesques à la sortie de la ville, qui attirent les médias et apostrophent directement le shérif, campé par un Woody Harrelson atteint d'une maladie incurable. Martin McDonagh nous sert sa petite recette habituelle mêlant le sérieux à l'humour à travers des situations absurdes et quelques répliques bien senties, le tout servi par des acteurs de talent dans la peau de personnages haut en couleurs (empruntant même aux frères Coen leur actrice fétiche, Frances McDormand, lui que l'on plaçait déjà naturellement dans leur voisinage cinématographique).




En situant son film dans le sud des États-Unis, Martin McDonagh en profite pour égratigner, très gentiment, l'Amérique, son racisme, son homophobie et la débilité profonde de certains de ses habitants. Dans ce domaine-là, il réussit plutôt bien et son film s'avère plus d'une fois amusant. Remarquons tout de même que tout cela reste très inoffensif et qu'il filme avec empathie son flic raciste et ultra violent en quête de rédemption. McDonagh est nettement moins à l'aise quand il s'agit de nous faire croire en la détresse de son personnage principal, pourtant solidement campé par une Frances McDormand irréprochable. Il nous livre ainsi un flashback totalement inutile et d'une lourdeur inouïe, nous retraçant le dernier échange de la mère avec sa fille, avant que celle-ci ne soit retrouvée morte : se disputant pour une histoire de clés de bagnole que la maman refuse de lui octroyer, la gamine finit par gueuler "Eh ben j'espère que je vais me faire violer et que tu seras contente !", et la mère de répondre "Ouais c'est ça, fais-toi violer !"... Quelle finesse.




McDonagh chausse régulièrement ses plus gros sabots pour essayer de nous émouvoir et choisit de rompre parfois très brutalement le ton de son film, quitte à ce que cela paraisse bien artificiel. Lors d'une scène d'interrogatoire a priori légère et humoristique, le chef de la police joué par Woody Harrelson, après avoir débité des dialogues plutôt marrants, se met ainsi à tousser du sang au visage de Frances McDormand, pour mieux nous rappeler qu'il n'en a plus pour très longtemps. Il n'y a rien à faire, ça ne fonctionne pas. On a l'impression que le réalisateur nous prend pour de très jeunes enfants, encore capables de passer du rire aux larmes dans la seconde.




Trop désireux de nous surprendre coûte que coûte, Martin McDonagh a écrit un scénario bancal dont les péripéties successives apparaissent bien trop grossières. Nous ne croyons pas en ces personnages, pour la plupart égoïstes et peu aimables, ni en leurs revirements successifs. Celui joué par Sam Rockwell, plutôt bon dans un rôle ambivalent, cristallise bien ce problème : comment croire en ce flic totalement crétin qui découvre d'un seul coup qu'il peut être un peu moins con à la lecture des recommandations posthumes du shérif ? Et comment rire aux facéties de cet énergumène d'une connerie abyssale que McDonagh filme presque en héros ? Tantôt tout juste drôle, tantôt pleinement haïssable, on finit par se moquer d'un personnage si peu crédible, malgré tous les efforts d'un acteur doué auquel l'Oscar tend les bras.




Côté mise en scène, Martin McDonagh ne fait pas non plus dans la dentelle... Quand il se lâche et nous sort un plan séquence en caméra portée où il suit ce con de flic emporté par sa colère et son goût irrésistible pour la violence, le tout accompagné par les envolées vocales de Jim James poussées à plein volume, on est presque mal à l'aise et on a envie de dire au réalisateur "Mec, relax, ça pèse des tonnes tout ça...". Pour le reste, le cinéaste britannique ne prend aucun risque et filme ma foi très platement, sans réelle inspiration, sans aucune fulgurance (à moins que l'on nomme ainsi l'apparition, hideuse, de la biche numérique). Si la vision de ce film n'est pas une souffrance et qu'elle reste passablement divertissante, elle vient saper tous les espoirs jadis placés en Martin McDonagh, dont on connaît désormais bien la formule et ses limites. On retrouve dans 3 Billboards les (petites) qualités et les (gros) défauts habituels du réalisateur, définitivement plus doué dans l'humour et qui devrait peut-être s'y cantonner. Ce serait encore un sacré hold-up si ce film-là remportait les Oscars et compagnie. Un de plus, me direz-vous. 


3 Billboards : Les panneaux de la vengeance de Martin McDonagh avec Frances McDormand, Sam Rockwell et Woody Harrelson (2018)

24 juin 2015

Il était temps

Richard Curtis est le grand spécialiste britannique des comédies romantiques qui font des ravages auprès de la gent féminine. On lui doit déjà Quatre mariages et Un enterrement, mais aussi Coup de foudre à Notting Hill et Love Actually, rien que ça. Richard Curtis, c'est donc quatre films et autant de succès, malgré un enterrement... Il a juré que ce nouveau film, il était temps, serait son tout dernier en tant que réalisateur. Avant sa retraite, sa route devait forcément croiser celle de Rachel McAdams, agréable actrice également spécialisée dans le domaine de la romcom, dont la filmographie est une liste longue comme le bras de titres à l'eau de rose tels The Notebook (Le Calepin), Hors du temps (What's Time ?) ou Je te promets (I Owe U). Le résultat de leur collision était donc très attendu au tournant et je suis là pour dresser le constat amiable !




Premier constat : la petite formule de Richard Curtis est toujours la même, il s'appuie sur une idée de départ plus ou moins accrocheuse, met en scène un couple inattendu, forcément "trop mignon", l'entoure d'une ribambelle de personnages secondaires pittoresques et saupoudre le tout d'une pincée d'humour british inoffensif. Ici, le jeune Tim apprend qu'il a le pouvoir de remonter dans le temps pour changer le cours de sa vie. Ce pouvoir lui vient de son père (Bill Nighy), qui le lui annonce le jour de son 21ème anniversaire, comme le veut la tradition, et lui avoue en avoir bien profité, dans un geste du poignet très équivoque. Pour immédiatement réduire le champ des possibles, Bill Nighy prévient son fils qu'il peut uniquement se déplacer dans des lieux et à des moments qu'il a déjà connus, et qu'il ne vaut mieux pas utiliser ce don pour toucher le pactole ou devenir célèbre. En revanche, aucune contre-indication de s'en servir pour pécho à tout-va...




Tim, grand romantique frustré et trahi pas un physique difficile, y voit donc un beau moyen pour enfin parvenir à ses fins avec cette blonde bien craspec (campée par l'australienne Margot Robbie) de passage, comme chaque année, dans le grand manoir familial pour les vacances d'été. Il doit tout de même s'y reprendre à plusieurs fois et cumuler quelques semaines de râteaux avant de trouver la bonne méthode et réaliser son rêve de gosse, ce qui nous vaut une introduction assez sympathique. Débarrassé de ce très lourd fardeau que constituait pour lui sa virginité, Tim se servira ensuite de son pouvoir magique pour conquérir celle dont il tombera éperdument amoureux deux mois plus tard, Mary (Rachel McAdams), une fan de Kate Moss croisée dans le noir d'un pub londonien qui organisait ce soir-là une nuit de speed dating aveugle...




Déjà, retenons le positif. C'est une bonne chose d'avoir choisi Domhnall Gleeson, fils de Brendan Gleeson et rouquin dégingandé au nez en trompette, dans le premier rôle. Il faut se le farcir, certes, mais ça nous change un peu de ces bellâtres ordinaires qui rendent quasi impossible toute volonté d'identification au public masculin. Rachel McAdams, plus habituée à avoir affaire à des stars aux muscles saillants et aux coupes impeccables comme Eric Bana, Ryan Gosling ou Channing Tatum, a d'ailleurs avoué avoir eu "un mal de chien" à reconnaître, chaque matin de tournage, son partenaire sur le plateau. Lors de certains dialogues, on peut même remarquer un léger décalage entre les regards des deux personnages, vous savez, ce petit couac que l'on constate trop souvent dans ces films de science-fiction où des acteurs, désorientés car évoluant déjà sur fond vert, doivent interagir avec des interlocuteurs créés de toutes pièces sur ordinateur et ne savent plus vers où se tourner (cas d'école : Star Wars : Episode 1 - Le Fantôme Menace, et toutes les scènes avec Yar-Yar Binks qui illustrent parfaitement ce problème récurrent dans le cinéma de divertissement moderne).




Malgré des acteurs assez charmants et une idée de scénario qui donne lieu à quelques passages plutôt plaisants au début du film, Il était temps tourne vite en rond, s'effondre progressivement et finit même par agacer. Plusieurs aspects de ce film farfelu m'ont gêné. On sent bien que Dick Curtis a été dépassé par son pitch. Il a voulu trop en faire et rien ne tient debout. Il aurait dû se contenter de nous montrer un vieux zonard s'y reprendre systématiquement à plusieurs fois avant de pécho. C'est assez ludique, ça pouvait bien remplir 1h30. Hélas, Curtis a tôt fait de se perdre dans des réflexions philosophiques de caniveau, à mille lieues de nos attentes devant un tel spectacle. Le pire étant cette longue digression totalement dispensable où, pour éviter à sa sœur un terrible accident de bagnole provoqué par l'infect beau-frère alcoolo, Tim décide de retourner dans le temps afin d'empêcher le mariage, oubliant au passage que sa petite fille Porky est née après les noces funèbres ! Cet aller-retour temporel a donc pour conséquence de sauver la vie de sa frangine, d'éradiquer tonton Scefo du cocon familial, mais aussi de transformer la fille de Tim en un petit mec ! Et Tim s'y fait... Il n'y voit aucun inconvénient. Alors certes, il tique un peu lors du premier changement de couche en découvrant le joystick miniature de son bambin. Mais en dehors de ça, rien à fiche. Que faut-il comprendre ? Mine de rien, Dick Curtis adresse un message odieux à tous les pédiatres et, plus grave encore, à tous les enfants de moins d'un an du monde entier, interchangeables.




Une autre scène m'a particulièrement contrarié : celle de la "première fois" entre Tim et Mary. Mécontent de sa performance sexuelle, vraisemblablement jugée un brin trop courte par sa compagne, Tim décide de retourner 47 secondes en arrière, pour se donner une nouvelle chance d'être un peu moins égoïste. Mais la deuxième fois n'est pas la bonne : un flatus vaginalis d'outre-tombe dont la durée anormalement longue dépasse à elle seule celle du premier coït met d'emblée tout le monde mal à l'aise. A refaire. La troisième tentative échoue de nouveau à cause d'un simple regard de Tim qualifié de "particulièrement flippant" par la jeune femme lors des préliminaires. Le quatrième essai est le bon. Des effets de montage hideux nous font comprendre que le rapport s'étend et s'étend encore, que plusieurs chapitres du Kama Sutra sont réécrits, réinventés, que les orgasmes, au pluriel, sont partagés, que les voisins sont conviés à la fête, simples spectateurs béats ou membres actifs des ébats, que les animaux de compagnie s'y mettent aussi, en rythme, dans un grand éloge inter-espèce à la Vie, tout ceci grâce à l'endurance et à la puissance perforatrice inouïe d'un homme fédérateur et plus déterminé que jamais. Que faut-il comprendre là encore ? Selon Dick Curtis, il faut donc pouvoir réaliser une perf' digne d'un acteur porno au zénith de sa carrière pour "assurer la première fois". C'est franchement pas jojo tout ça...




Il était temps est donc une grande déception pour l'amateur de romcom qui voulait assister à une conjugaison de savoir-faire entre un cinéaste et son actrice. Le vague intérêt du film réside étonnamment ailleurs : dans cette relation plutôt touchante entre le père et son con de fils, que Curtis ne fait qu'effleurer mais à laquelle ses acteurs réussissent à donner vie. C'est ce que l'on préférera retenir de ce film dont je ne me souviens plus.


Il était temps de Richard Curtis avec Domhnall Gleeson, Rachel McAdams, Bill Nighy, Margot Robbie et Tom Hollander (2013)

12 mai 2015

Girls Only

Déjà, ras-le-cul de ces actrices.teurs. On ne peut plus voir Keira Knightley en peinture. On ne lui fera pas le reproche trop répandu par les suprémacistes mecs d'avoir les seins rangés dans le buffet et la mâchoire en tiroir-caisse, on lui fait seulement le procès de trimballer ses guenilles et ses moues boudeuses dans des films qui pourraient nous faire fermer boutique. Des comédies sur "le devenir mature et autres décisions d'adultes", comme le dit l'affiche originale, qui pourrait être celle de mille autres films contemporains du même genre sur les grands problèmes de la vie de ces trentenaires qui refusent de grandir. Et quand c'est Lynn Shelton qui se tient derrière la webcam, on sait que ça ne va pas voler très haut. Rappelons que son meilleur film s'intitule Your Sister's Sister, triangle amoureux entre Emily Blunt, Mark Duplass et l'une de nos godasses jetée à mi-parcours en plein milieu de notre écran plat. 




Un petit mot sur l'histoire de Laggies (c'est le titre original du film, pour ceux qui croyaient qu'on avait changé de critique en court de route). Keira Knightley, après s'être débarrassée de son mec, personnage méprisable et méprisé, après avoir subi le mariage sordide de sa meilleure amie abrutie et s'être rendue compte de l'adultère de son père, s'acoquine avec une zonarde de base âgée de 14 ans, chez laquelle elle finira pour un séjour à durée indéterminée, réapprenant le b.a-ba du kiff. Chloé Grace Moretz, qui contredit à chaque film notre critique de Texas Killing Fields, interprète l'adolescente un peu délurée qui servira de guide à notre héroïne décérébrée. L'arrivée de son papa, Sam Rockwell, va rappeler à la trentenaire en mal de folie et de jeunesse qu'elle a aussi un appétit sexuel à satisfaire et qu'elle est finalement plus attirée par les quarantenaires pleins aux as que par les pré-ados puceaux du bas comme du haut. 




On souffre du début à la fin. On en a marre de voir Sam Rockwell s'alanguir sur ses acquis et s'agiter faiblement dans des films qu'il ne regarderait pas lui-même. Il ne passerait pas forcément, en l'état actuel des choses, notre fameux test dit "du briquet". Quelqu'un entre dans la pièce, si t'as un briquet à portée, quel est ton premier réflexe ? Lui proposer un clope ou lui foutre le feu au froc. Concernant Sam Rockwell, à l'heure actuelle, notre réflexe est de l'allumer. Imaginez une torche humaine qui court tel un canard sans tête vers la baie vitrée pour sauter par la fenêtre et qui se heurte à un double-vitrage sans merci... Contre-exemple typique : Ethan Hawke, auquel on propose d'emblée une taff. Autres contres-exemples : Nick Cage ou Brendan Gleeson. Mais là, le test passe un peu les bornes, puisqu'on leur taillerait carrément une pipe.




On en a marre aussi de voir Chloé Grace Moretz jouer les fofolles dévergondées, sac Eastpack sur l'épaule, collant troué, chewing-gum éclaté sur le blair, œillades en culottes courtes. Celle que toute la toile machiste surnomme "le débouche-chiottes" à cause de sa bouche volumineuse lessive le parquet de trop de films... On ne l'a pas encore totalement rayée de notre watch-list, elle est encore dans sa puberté, et tout peut arriver, un bon choix de rôle, un cinéaste qui sait s'y prendre, un visage qui se re-proportionne... On laisse la porte ouverte. A cet âge-là, on en fait des conneries. Si on avait joué au cinéma à son âge, pas sûr que notre filmo aurait eu la tronche du premier de la classe. Pour rappel, voici en exclusivité notre top 10 1995 (surnommée l'année Sly/Bullock) : 

1) Striptease
2) Showgirls
5) Ace Ventura en Afrique
9) Traque sur internet
10) Judge Dredd / Demolition Man


Girls Only de Lynn Shelton avec Keira Knightley, Chloë Grace Moretz et Sam Rockwell (2015)

13 septembre 2013

Sous surveillance

Quand tu t'appelles Bobby Redford, tu peux avoir un casting en or malgré un scénar' en contreplaqué, il suffit de claquer des doigts. C'est ce que prouve son dernier film en tant que réalisateur, acteur et producteur exécutif : Sous surveillance (The Company we keep en VO, soit "La société que nous gardons"). Visez un peu l'affiche. Treize noms qui ont bien du mal à tous y contenir. De vieilles gloires du passé y côtoient de jeunes acteurs qui montent qui montent. Si le film, qui paraît déjà bien long, avait duré deux heures de plus, on imagine que le défilé de vieilles gueules cassées et de jeunes loups aux dents qui rayent le parquet aurait duré encore plus longtemps. Heureusement, la mégalomanie de Bob Redford a des limites !


Moment de malaise sur le tournage quand Susan Sarandon décide de mimer la position sexuelle préférée qu'elle réalisait naguère avec Tim Robbins, surnommé The Black Donkey dans la profession.

On suit donc ici le pâle Shia LaBoeuf, jeune journaliste désireux de faire ses preuves, en pleine enquête sur un vieil avocat (Robert Redford) dont le trouble passé ressurgit suite à l'arrestation d'une membre du Weather Underground (joué par Susan Sarandon), groupe d'activistes de gauche radicale ayant marqué les années 70 et considéré comme une organisation terroriste par le FBI. En deux temps trois mouvements, Shia (prononcez comme ça vous chante, "Who really cares ?!" répète-t-il à longueurs d'interviews, blasé) parvient à dépasser plus de 30 années de recherches acharnées menées par le FBI et expose au grand jour la véritable identité de Bob Redford. Ce dernier prend alors la fuite, Shia et le FBI se lancent donc immédiatement sur ses traces ; mais attention, n'allez pas imaginer une course-poursuite haletante au sein d'un thriller parano comme on n'en fait plus, non, pensez plutôt à un escargot fatigué et tout ridé (Redford) inspecté à la loupe par un enfant laid à moitié aveugle (LaBoeuf) entouré d'une bande d'incapables qui regardent du mauvais côté, dirigée par le toujours désagréable Terrence Howard.


Malaise encore sur le tournage lorsque Shia LaBoeuf décide d'aller sur généalogie.net pour retrouver ses ancêtre aveyronnais alors qu'il a une ligne de dialogue de la plus haute importance à placer face à Bob Redford (qui regrette à ce moment là de ne pas avoir choisi Mouloud Achour pour le rôle).

Comme il a du temps à paumer et que les énergumènes à ses trousses sont tous des purs zonards, Bob Redford profite de cette petite virée pour renouer les liens avec de vieux amis qui ne l'accueillent pas toujours avec le sourire. Le film prend alors des allures d'anti-Expendables, ces réunions musclées d'anciens collabos toujours fachos organisées par Sly, puisqu'il nous propose une morne galerie de portraits de gauchos ancestraux mal dans leurs peaux ayant tiré un trait sur leur passé un brin trop engagé. Ce film-là, c'est donc un peu le Expendables des soixante-huitards grabataires, sauf qu'ici les acteurs sont tous en déambulateurs et, à la place de mitraillettes et autres kalachnikovs, ce sont leurs idéaux en berne qu'ils traînent partout avec eux. Bien sûr, le rapprochement avec le film de Stallone n'est pas à prendre comme un compliment.


Malaise toujours sur le tournage de ce film en bois entouré de moquette sans âge lorsque Bob Redford lâche un pet cinglant sur le coin de la veste en velours côtelé de Dick Jenkins qui ne peut retenir un rictus de dégoût et un regard furtif et interloqué en direction de son interlocuteur censé être un gentleman.

On croise donc avec plus ou moins de plaisir des vieux gars comme Nick Nolte, dans l'un de ses fort probables derniers rôles (cela me fait de la peine de l'écrire aussi), Brendan Gleeson, un pack de bière à la main, et le plus grand d'entre tous, toujours au top, toujours la même tronche depuis 20 ans, j'ai nommé Dick Jenkins, le seul de la bande à ne pas être sur le déclin, artistiquement parlant. J'aurais aimé y voir aussi le grand Robert Duvall, mais c'était oublier ses véritables opinions politiques... Côté vieillardes, on retrouve Susan Sarandon, fidèle à elle-même, et Julie Christie, que l'on pourra mettre un petit moment avant de reconnaître. Ce medical check-up platement filmé est souvent déprimant quand on découvre le gros coup de vieux pris par l'un ou la mauvaise mine affichée par l'autre, et parfois étonnant, comme lorsque l'on constate que Julie Christie et Robert Redford se ressemblent désormais étrangement. Ils doivent avoir le même chirurgien, un type qui fait du bon taff, ceci dit, bien que leur beauté de jadis ait bien du mal à percer derrière l'écran juvénile superficiel qu'il leur colle aux tronches.


Malaise bis repetita lorsque Bob Redford décide de jouer toutes les scènes avec Julie Christie en lui tournant le dos comme pour se venger d'une relation amoureuse terminée sur un point d'exclamation, le sang et les larmes. Une balle dans son propre pied !

Au milieu de tout ça, les jeunes pousses ont bien du mal à s'affirmer, y compris la sympathique Brit Marling, que son amour pour les thrillers américains des 70's doit amener à faire des choix de carrière pas toujours judicieux (on l'avait également vue dans Arbitrage, aux côtés d'un Dick Gere aux abois, un film du même tonneau, mais plus sobre et réussi). Le tristounet Shia LaBoeuf démontre quant à lui qu'il n'a toujours pas les épaules pour porter un film tel que celui-ci. Notons que pour faire taire les critiques français qui pointent systématiquement du doigt sa ressemblance frappante avec Karim Benzema, la star porte ici une moumoute ridicule et des lunettes triple foyer qui ne suffisent pas à le rendre crédible en journaliste.


Malaise final très palpable et ressenti douloureusement par tout le cast & crew au moment où Shia LaBoeuf demande effrontément à Brit Marling de tirer sur son doigt afin de pouvoir lâcher un pet issu de l'ingestion et la digestion malheureuse d'une fricassée de Limoux avariée.

Beaucoup ont parlé de nostalgie ou de mélancolie pour qualifier ce thriller mou du genou réalisé par un Robert Redford vraisemblablement soucieux de redorer son mythe et celui de quelques collègues en évoquant un glorieux passé d'activisme de gauche. Pour ma part, j'y vois plutôt un narcissisme déplacé de la part du Sundance Kid. Même si cette scène douloureuse, où la vieille star se montre faisant son jogging, laborieusement, en nage, courant comme une vieille gonzesse, vient quelque peu contredire mon hypothèse. Force est de constater que l'on s'ennuie ferme devant ce film qui paraît déjà très daté. Le climax, c'est tout de même une course à deux à l'heure de Robert Redford et Julie Christie dans les bois, poursuivis par les bergers allemands obèses du FBI. Ils trainent la patte et sont filmés ridiculement, de dos, en tenue de jogging, et presque invisibles derrière les gros sacs Quechua qu'ils trimballent avec eux. Quand elle ne fait pas mal aux yeux, la mise en scène est en mode pilote automatique. Redford aurait sans doute mieux fait de confier la tâche à quelqu'un d'autre, même si je ne vois personne, dans le cinéma américain du moment, capable de torcher un thriller correct à partir d'un tel script. Au bout du compte, Sous surveillance pourrait aisément être rattaché à cette petite vague de films commémoratifs rances qui sont produits depuis quelques années et nous foutent à chaque fois un petit peu mal à l'aise...


Sous surveillance de Robert Redford avec Robert Redford, Shia LaBeouf, Richard Jenkins, Susan Sarandon, Chris Cooper, Brendan Gleeson, Stanley Tucci, Terrence Howard, Brit Marling, Anna Kendrick, Nick Nolte, et Julie Christie (2013)

27 décembre 2011

L'Irlandais

Je suis allé voir ce film avec espoir, tout naïf que je suis ! L'affiche, que j'avais croisée sur le net et où l'on pouvait voir différentes vignettes nous présentant Brendan Gleeson sous toutes ses facettes et qui faisait la promesse d'un buddy movie sympathique, avait suffit à me donner envie de laisser une belle chance à ce film. Il m'en faut peu, je suis une cible facile, et je me suis encore laissé prendre ! Je vous avoue même que j'envisageais de laisser à L'Irlandais une place de choix au sein de mon top 10 annuel, en me disant qu'il contribuerait à le rendre original et personnel. L'Irlandais tombait carrément à pic pour moi qui suis toujours en galère de films pour remplir mon top ! Hélas, j'ai très rapidement déchanté et, au bout du compte, ce film ne figurerait même pas dans un éventuel top 50 de l'année, alors que j'ai pas dû voir plus de 70 films estampillés 2011... S'agirait-il donc de l'un des 20 plus mauvais films de l'année ? Non, certainement pas, mais à l'évidence, une grande déception, un pet cinématographique (expression qu'on a déjà utilisée quelques fois sur le blog mais qui pour le coup colle à ravir à ce film), un pet cinématographique sans véritable intérêt et dont je ne me souviendrai plus aussitôt après avoir publié cet article !



On est en réalité en présence d'une sorte de comédie policière très peu folichonne et laborieuse, qui doit trouver un semblant de second souffle dès son premier quart d'heure avec l'arrivée du personnage incarné par Don Cheadle. L'acteur, d'ordinaire habitué aux films sérieux (Hôtel) et graves (Rwanda), incarne ici un agent du FBI envoyé dans un coin paumé de l'Irlande pour enquêter sur un trafic de drogue international. Il doit donc collaborer avec les policiers locaux, dont l'irlandais du titre, un flic aux méthodes peu orthodoxes campé par Brendan Gleeson, pour la première fois en tête d'affiche. Le duo formé par Brendan Gleeson et Don Cheadle est clairement le point fort de ce film, il fonctionne très bien et la confrontation de leurs deux personnages offre deux ou trois moments assez marrants qui sauvent le film de la médiocrité totale. Mais, assez curieusement, les scènes qui tirent partie de ce duo sympathique sont finalement très rares et on ne pourrait donc pas du tout qualifier L'Irlandais de "buddy movie". C'est dommage, car si le film s'était véritablement engagé dans cette voie, il aurait à coup sûr gagné en qualité et en drôlerie. Ce n'est donc pas dans le premier long métrage de John Michael McDonagh que les nostalgiques comme moi retrouverons ce doux parfum de certains films poilants des années 90. Au bout du compte, L'Irlandais est un film qui a le cul entre plusieurs chaises, jamais suffisamment drôle, jamais assez captivant, et surtout, parasité par une intrigue policière dont on se fout éperdument, comme la plupart des comédies ratées de ce genre. Les bad guys sont par exemple autant de personnages inintéressants au possible, avec ce mélange de cruauté, d'humour noir et absurde qu'on a déjà croisé mille fois ailleurs. Un coup d'épée dans l'eau, donc. Sur ce, je vous laisse, je vais fignoler mon top 2004 !


L'Irlandais de John Michael McDonagh avec Brendan Gleeson, Don Cheadle, Liam Cunningham et Dominique McElligott (2011)

21 juin 2008

Bons baisers de Bruges

Tout est bizarre dans ce film. Le ton est bizarre, le duo d'acteurs est bizarre, l'intention de départ est bizarre. C'est supposé être une comédie et on ne rit presque jamais, sinon jaune, façon humour british. Le plus souvent c'est quand même une ambiance plutôt morose qui règne à Bruges, voire pathétique avec ces personnages de tueurs à gage au bout du rouleau, tantôt suicidaires, tantôt courant après la vie. Bizarrerie d'un scénario dont on ne sait jamais où il nous mène. Bizarrerie d'un rythme résolument lent qui n'ennuie jamais. Bizarrerie d'une brillante scène d'appel téléphonique qui dure 20 minutes et qui marque le tournant dramatique du film. Bizarrerie d'un buddy movie qui au lieu de baser la dualité de ses deux personnages principaux sur une différence de taille, de gabarit, de couleur, ou d'humeur (comme dans la tétralogie mythique Lethal Weapon, ou dans Die Hard 3, Le Dernier samaritain, Jumeaux, etc.), se limite à différencier ses héros par ce que j'appellerais un "sourcil d'écart". Il saute aux yeux que Colin Farrell est la nemesis sourciliaire du brave Brendan Gleeson, qui se retrouve avec un front épilé à la cire tandis que son acolyte penche vers l'avant sous le poids de ses astéro-sourcils en accent circonflexe qui, sur les plans d'ensemble comme sur les gros plans, sont utilisés comme des balises par le chef op' qui s'en sert bizarrement pour délimiter son cadre. 
 
 
 
 
Al Pacino aurait dit de Colin Farrell qu'il est l'acteur le plus doué de sa génération. Brendan Gleeson aurait dit de Brendan Fraser : "Je n'ai rien à voir avec ce con". Ces deux mercenaires de la pelloche qui ont tourné dans les plus grands pays du monde sont accompagnés d'un casting 5 étoiles, avec Ralph Fiennes, Jérémie Renier et la jolie Clémence Poésy. Malgré tout, le film repose en très grande partie sur les épaules ô combien robustes de Farrell et Gleeson qui nous en foutent plein la gueule. Et si ce film est un polar original, une carte postale au vitriol, une comédie amère, et ainsi de suite, c'est avant tout un fameux duel d'acteur et un film de vacances intriguant. Qui n'a jamais rêvé de voir Brendan Gleeson se payer des vacances à Bruges ? Au final, ce premier long de Martin McDo est un petit ovni, très original, très décalé, assez intéressant.
 
 
Bons baisers de Bruges de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Brendan Gleeson, Clémence Poésy, Ralph Fiennes et Jérémie Renier (2008)