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22 mai 2017

Bon rétablissement !

Enfermer dans une chambre d'hôpital un Gérard Lanvin amoindri mais plus irascible que jamais, remonté comme une pendule, chauffé à blanc, et donc prêt à sauter à la gorge du moindre visiteur : l'idée me plaît beaucoup ! Et c'est bien ce que nous propose essentiellement (en tout cas ce que je préfère retenir) ce nouveau film de Jean Becker, promis par son affreuse affiche comme une "comédie". On pouvait donc espérer quelque chose de léger, loin des derniers films minables du cinéaste moustachu qui se terminaient tous par la mort d'un personnage principal dont on apprenait à mi-parcours qu'il était atteint d'une maladie incurable (triste ficelle scénaristique bien pratique pour boucler des films n'allant nulle part et espérer émouvoir le quidam).




Rien de tel ici, même si l'on craint bien longtemps qu'une intrigue bidon ne se développe pour nous expliquer pourquoi et comment Lanvin a été retrouvé dans la Seine avant d'atterrir dans un lit d'hôpital, grièvement blessé. Les quelques venues de Fred Testot, qui campe un flic enquêtant sur l'affaire et trouve ici son meilleur rôle au cinéma (un constat d'une tristesse inouïe mais qu'il faut bien établir !), sont autant de moments où l'on redoute d'apprendre que Lanvin est impliqué dans une sombre histoire policière ou autre affaire de règlements de compte entre truands... Heureusement, rien de tout ça n'arrive, et la découverte du fin mot de l'histoire, lors des ultimes minutes de ce film qui a comme autre avantage d'être très court, nous vaut un twist digne des heures de gloire de Shyamalan et nous offre une belle scène de course-poursuite dans les rues de Paris : Gérard Lanvin, en robe de chambre, essayant tout simplement de rattraper son chat en fuite ! [/spoiler off]




Si Jean Becker est au cinéma ce que la marque Tribord est au monde de la mode vestimentaire, reconnaissons-lui tout de même une qualité non négligeable : il n'a pas son pareil pour mettre ses acteurs à cran et immortaliser leurs coups de sang sur pellicule. On se souvient des dérapages de Patrick Chesnais dans Bienvenue parmi nous et des accès de colère d'Albert Dupontel dans Deux jours à crever. Ici, on se régale de voir Lanvin enrager pour une porte malencontreusement laissée entrouverte, pester contre un plateau repas jugé trop fade, s'énerver sur une gamine qui lui subtilise son ordi portable, prendre pour cible le personnel de l'hôpital, etc. Très peu échappent au courroux de Lanvin, pour notre plus grand plaisir ! A un bon rythme, ses coups d'éclat s'enchaînent et nous permettent de tenir bon.




Hélas, vers la moitié du film, Jean Becker croit tout de même judicieux d'étoffer son si maigre scénario en levant le voile sur la triste vie du personnage principal. Veuf, sans enfant ni vraie famille, vivant seul, son unique espoir de bonheur réside en Anne-Sophie Lapix (qui n'est pas du tout faite pour le grand écran, que cela soit dit), une musicienne avec laquelle il vivait tout juste les prémices d'une romance salvatrice. Quelques flash-backs tout gris et d'une laideur folle nous en apprennent plus sur le rôle de Lanvin au sein de sa fratrie (Jean-Pierre Darroussin, étonnamment éteint, vient souvent le voir à l'hosto, il joue son petit frère alors qu'on aurait plutôt imaginé l'inverse étant donné l'état de délabrement de son dos). Tout ça permet peut-être à ce Bon rétablissement d'atteindre la durée minimale d'un long métrage mais on s'en serait bien passé. Personnellement, le spectacle d'un Lanvin à bout de nerfs me suffisait amplement !


Bon rétablissement ! de Jean Becker avec Gérard Lanvin, Jean-Pierre Darroussin, Anne-Sophie Lapix et Fred Testot (2014)

7 mai 2015

Un été magique

Vous n’êtes peut-être pas au courant, et comment vous en vouloir quand pratiquement personne n’en a eu vent, mais le dernier film de Rob Reiner est sorti le 1er avril 2014, en direct-to-dvd. Dites-moi que c’est une blague, un poiscaille d'avril ! Rob Reiner, en direct-to-dvd… Le respect et le bon sens ont donc définitivement foutu le camp de cette planète ? Doit-on rappeler que Rob Reiner est l’honorable réalisateur de This is Spinal Tap, référence inclassable dans les rayons de toutes les médiathèques du monde, posé en équilibre sur la tranche de bois qui sépare le bac « rockumentaires » du bac « mockumenteurs » ? L’homme a ensuite mis en boîte Stand by me et Misery, deux beaux hommages au King quant à eux dûment rangés parmi les rockumentaires. Rob est aussi l’auteur de Quand Harry rencontre Sally, de Des hommes d’honneur, et, après 1992, de plein de merdes. Quelle honte de ne même pas accorder une sortie ciné à son dernier va-tout. Certes Sans plus attendre était une horreur, et Flipped était pire, mais le minimum de dignité que l’on puisse encore accorder à Rob Reiner c’est de sortir ses pelloches, aussi chiatiques puissent-elles être, sur grand écran… D'autant qu'il s'emmerde à les tourner en 35mm pour nous foutre du grain plein les mirettes sur toile géante. Si vous ne le faites pas pour lui, faites-le pour Freeman, le dernier dinosaure ! Morgan Freeman mérite lui aussi quelques honneurs, non ? Dois-je dresser l'étendard de sa filmo, aussi long et fatigué que son étendard perso ? Surtout qu’il trouve ici son meilleur contrat depuis bien longtemps, loin des seconds rôles de valet de chambre et de femme de ménage dans les purges infâmes de Nolan.




Pourtant c’était pas gagné. Quand le film commence, Morgan est tout au fond du trou. On a de la peine de le voir comme ça. Il incarne Monty Wildhorn (Montag Klaxon-Sauvage dans la version franco-allemande d'Arte), un vieil écrivain en panne, fatigué. Notre homme a les deux jambes et le bras gauche paralysés depuis un lointain accident de bagnole. Et comme si ça ne suffisait pas, il est aussi dépressif et alcoolique depuis la mort de sa femme. Son neveu (Kenan Thompson), nommé Worried, ce qui en anglais signifie littéralement « Inquiet » et en dit long sur l’état d’esprit de ce jeune gars soucieux de son tonton, décide de le mettre au vert en l’isolant au calme sur l’île de Belle Isle. C’est là que le vieux Monty rencontre une voisine célibataire (Virginia Madsen) et ses trois filles, avec qui il va peu à peu tisser des liens. Progressivement, Monty remonte la pente et retrouve le sourire au contact de ses charmantes voisines et d’un clébard à la masse, qu’il nomme Spot en référence à ses propres et célèbres tâches de rousseur (Morgan Freeman était roux dans sa jeunesse). On craint cependant, durant tout le film, que la bonne ambiance qui s’installe foute le camp d’un seul coup, la faute à un cancer colo-rectal irrécupérable, à une chute mortelle au saut du lit, à un coma éthylique définitif, à un ouragan, à un accident de fauteuil roulant impliquant un train de marchandises sans conducteur ou n’importe quelle autre saloperie. Mais on a tort de se laisser gagner par l’angoisse. Leurs noms ont beau être de parfaits palindromes, Rob Reiner n’est pas Jean Becker, il ne se sent donc pas l’obligation de fumer ses personnages dans le dernier quart d’heure après nous avoir gaiment fait croquer dans le bonheur.




Non, bien au contraire, The Magic of Belle Isle, aka Un été magique, n’a pas volé son titre (contrairement au récent Quelques heures de printemps, titre mensonger signé Stéphane Brizé, cinéaste français qui ne porte que trop bien son nom de famille quant à lui…). Authentique feel good movie, le dernier Rob Reiner est agréable et le restera jusqu’au bout ! Oui, car le film n’est pas si mal. C’est même le meilleur film de son auteur depuis un bail. Vous me direz, c’était pas difficile. Mais ça ne sort pas au ciné. Allez piger… Pourtant ce film aurait sa place parmi les sorties estivales... Plaisir que de se faire un feel good movie au cinéma Le Coluche d'Istres, en plein été. C'est un cinoche sans climatisation ni ventilation, dont les salles sont dignes d'un four thermostat 7. J'y vais en compagnie d'une de ces quiches marteaux-pilons dont j'ai le secret, à qui je dois payer une place mais qui cuit tranquillement à côté de moi le temps de la séance, et je crois être gagnant quand je fais le calcul prix de la place/prix de l'électricité de mon four à bois. Quitte à me faire un feel good movie au Coluche, quand rien de valable ne sort sur les écrans, je préfère finir devant ce film que devant n’importe quel Barbecue. Même si en toute honnêteté je n’irais JAMAIS voir ça en salle. Faut pas déconner. Mais je suis content d’être tombé dessus à la télé, par hasard.




Reiner m’a scotché, je l’avoue. Il a empégué un spectateur avec ce truc, c’était moi, et j’en suis ravi. Parce que le portrait de ce vieil écrivain décrépi, qui retrouve un sens à sa vie et renoue avec la bonne humeur grâce, notamment, à sa petite voisine, Finnegan O'Neil (la toute mignonne Emma Fuhrmann, que l'on reverra je pense), qui lui demande de lui apprendre à développer son imagination et à inventer des histoires, est sincère et touchant. Certes le film est d’un académisme absolu, et certes il n’évite pas toutes les tartes à la crème parfum bons sentiments (je pense en particulier aux petites scènes dans lesquelles Monty aide un handicapé mental local qui se prend pour un lapin à se prendre pour un cowboy histoire d’avoir l’air moins con), ni toutes les bizarreries (comme quand, après s'être occupé des trois petites voisines toute une journée pour palier l'absence de leur mère, et après les avoir bordées en bon grand-père, Morgan Freeman va se détendre sur le porche et, observant Spot, son clébard blanc apathique, qui se lèche les couilles, murmure : « T'as pas tort, les journées comme celle-là, ça me file des envies qui chlinguent à moi aussi... »), certes. Mais les personnages sont sympathiques, au sens le plus fort du terme, et la relation entre le vieil homme et la petite Finnegan est à la fois simple et profonde, si bien que l’on embrasse sans aucun mal les émotions du personnage principal quand il confesse (difficile d’ailleurs de savoir si c’est Monty qui parle ou Freeman lui-même à ce moment-là) que ce nouveau rôle qu’on vient de lui attribuer lui offre un second souffle et suffit à lui donner envie de se lever le matin. C'est simple mais c'est touchant. Et c'est le réjouissant sursaut, on dvd only, de deux artistes, Morgan Freeman et Rob Reiner, que je considère comme mon oncle et ma tante.


Un été magique de Rob Reiner avec Morgan Freeman, Emma Fuhrmann, Virginia Madsen, Kenan Thompson, Madeline Carroll et Fred Willard (2014)

17 juin 2013

Bienvenue parmi nous

Patrick Chesnais est un peintre célèbre en pleine dépression. Époux de Miou-Miou, père de deux blaireaux et déjà papi, il songe très sérieusement à mettre fin à ses jours et va même s'acheter un flingue chez Dédé Bénureau. Peu de temps après avoir tenté une énième fois de se faire sauter le caisson, une jeune fille paumée (interprétée par Jeanne Lambert) s'introduit dans sa voiture alors qu'il est arrêté à un feu rouge. Il ignore encore que cette fille va remettre en question son existence et faire se redresser chez lui certaines choses qui sommeillaient mollement dans son futal depuis la naissance de son deuxième enfant. Voici le point de départ d'une sorte de buddy-movie d'arrière-grand-père à moitié mort, qui vous transportera de l'Île d'Oléron au Marais Poitevin, en passant par La Rochelle et Rochefort. Le film de trop, pour Jean Becker, qui n'a depuis longtemps (ses débuts) strictement rien à raconter, mais continue tout de même à tourner, coûte que coûte, à filmer le vide, permettant tout de même parfois à un acteur en roue libres de briller. Ici, la star s'appelle Patrick Chesnais, et sachez que cette phrase me choque aussi.


Pat' Duchesnay a décidé de devenir acteur après une carrière de patineur artistique menée de main de maître en compagnie de sa soeur sous les couleurs du Canada, puis de la France. Merci Pat'!

Toutes les 10 minutes, Patrick Chesnais pète un câble, que ce soit face à Jacques Weber, une chaise pliante, une voiture récalcitrante, ou Miou-Miou... Tout le monde subit le courroux de Patrick Chesnais. Ça sent l'impro à plein nez et, si vous êtes d'une humeur rayonnante au moment où vous lancez ce film, vous sourirez peut-être à moitié devant les colères de Chesnais. Jean Becker a su faire sortir de ses gonds son acteur star et c'est là le seul intérêt de son film abominable. Il faut aussi reconnaître que le cinéaste franchouillard a su tester et mettre à rude épreuve la maîtrise de soi de sa vedette moustachue face à une jeune actrice suffisamment familière pour multiplier les situations ambiguës. Plusieurs fois, l'acteur se retrouve dans une situation embarrassante causée par des afflux de sang non contrôlés, irriguant son organe copulateur, épuisé, mais toujours aux aguets. Lors de leur première nuit à l'hôtel, Patrick Chesnais, gentleman prudent, a bien pris deux chambres séparées, mais cela n'empêche pas Jeanne Lambert de venir l'aguicher en petite chemise de nuit. On voit donc à ce moment-là Patrick Chesnais retenir tous ses démons avec le plus grand mal. Il porte alors une chemise ouverte jusqu'au nombril, nous dévoilant son torse glabre et bien entretenu, mais cet accoutrement ne le met pas seulement à son avantage, car il trahit aussi cruellement l'état d'alerte rouge auquel fait face le vieil homme. Peut-être trop ouverte, sa chemise laisse apparaître l'extrémité d'un gland fatigué battant son torse au diapason du rythme cardiaque de notre vedette. La petite chose rougeâtre dépasse très légèrement du tissu vert-mélèze du vêtement et nous adresse un regard-caméra faisant véritablement froid dans le dos. C'est un moment fort qui marquera au fer rouge votre mémoire de cinéphile.


Matez le discret coup d’œil lubrique de Pat' Chesnais en direction de cette jeune femme, malgré les trop nombreuses couches de vêtements qui l'affublent et cachent les nombreux atouts de sa féminité.

Plus tard, Chesnais se retrouve à la plage avec la jeune Lambert. Au moment où elle dévoile son maillot de bain une-pièce intégral, on voit bien le regard déçu de Patrick Chesnais : pour lui, monokini signifie "topless + mini-string". Patrick Chesnais saisit alors l'occasion pour citer Julien Courbet comme sa plus grande influence en peinture et invite la jeune fille à poser dans le plus simple appareil pour que son "gros pinceau" puisse "l'immortaliser à son zénith". Un peu gênée, elle refuse, mais, pas totalement indifférente à l'attention d'un vieillard au regard forcément connaisseur et assez excitée à l'idée d'imaginer son portrait accroché au mur d'un petit musée de village, elle promet d'y réfléchir. Souhaitant dévoiler à son tour sa tenue de plage, un bermuda Waïkiki aux couleurs délavées, Patrick Chesnais met à nouveau tout le monde mal à l'aise lorsqu'il se rend compte qu'il pourrait tenir sans les mains la serviette nouée à la taille qui lui permet de se changer à l'abri des regards indiscrets. Après s'être laborieusement dépatouillé de cette situation délicate en prenant soudainement la fuite vers l'eau glaciale de l'océan, Chesnais revient le sourire aux lèvres : un rapide coup d’œil l'informe que la bête s'est calmée et s'est recroquevillée sur elle-même, agressée par une chute de température imprévue. Chesnais ne s'attend malheureusement pas à gâcher, une bonne fois pour toutes, ses maigres chances auprès de la jeune fille en laissant déborder de son vieux bermuda dégueulasse, lorsqu'il étend ses guiboles cabossées sur une chaise longue, des roustons particulièrement extensibles et partiellement recouverts de longs poils blancs frisés. Dos au mur, l'acteur choisit de désamorcer la situation en avouant très clairement à Jeanne Lambert qu'elle "le fait bander". Le film ne proposera dès lors plus aucun moment de ce genre, ce qui est assez brusque dans la diégèse du métrage.


Juste pour vous ruiner cette image plutôt avenante : vous trouvez pas qu'elle ressemble beaucoup à Lafesse ? Rappelez-vous la tête de Lafesse en train d'interviewer une vieille quelconque dans une ville quelconque, mettez-la à la place de la tête de cette jeune fille. C'est la même tête, nonobstant les cheveux.

Bienvenue parmi nous est aussi l'occasion de constater que Jean Becker n'a pas croisé un seul jeune depuis les années 80. On a donc droit à des bandes en blousons noirs et en mobylette, à une Jeanne Lambert affublée d'un perfecto et d'un shorty en jean, et à une BO faite des plus grands hits de Police et Niagara. C'est consternant et touchant à la fois. Le vieux cinéaste aux films rances ne se rend pas du tout compte qu'il est complètement déconnecté du monde extérieur et continue de nous fournir des téléfilms d'un autre âge, sans aucune sorte d'intérêt. Pire encore, il s'auto-cite, visiblement très fier de lui, en nous montrant Jeanne Lambert pleurer devant L'Eté Meurtrier (et cette fois-ci, je n'invente rien !). Il s'adresse un autre clin d’œil personnel lors d'un insert terrible nous montrant la main hasardeuse de Chesnais tentant de croquer sa propre caricature sur une table basse. C'est lamentable. Reconnaissons tout de même que c'est le premier film de Jean Becker depuis 20 ans qui ne se termine pas par la mort bien pratique de l'un des personnages principaux. Forcément, puisqu'il ne s'y passe rien, strictement rien ! On en vient à espérer voir un bout de peau de la petite Jeanne Lambert. Elle est la highlight du film et ne pourrait l'être d'aucun autre film. Elle joue affreusement mal. De son vrai nom, Jeanne Lafesse, elle est la fille de Jean-Yves Lafesse, le célèbre farceur de la petite lucarne. Tout en se cachant derrière un nom de scène passe-partout, elle profite au quotidien des portes que lui ouvre le carnet d'adresse de son papa, notamment dans les nombreuses villes moyennes de province qu'il a arpentées des années durant. Elle ne vaut pas cher, elle non plus...


Bienvenue parmi nous de Jean Becker avec Patrick Chesnais, Jeanne Lambert, Miou-Miou et Jacques Weber (2012)

5 novembre 2011

Dialogue avec mon jardinier

J'ai oublié de vous parler de cet opus de Jean Becker au moment de sa sortie il y a quatre ans... Mille excuses, mea culpa, c'est juste que j'en avais rien à battre et du coup j'ai zappé... Pardon encore. Félix et moi on vous a pourtant torché Deux jours à crever et La tronche en friche, mais j'ai oublié de parler de celui qui les a précédé, Dialogue avec mon macchabée, qu'on a pourtant vu à sa sortie sur divx, au garde-à-vous, comme à chaque parution d'un nouveau Becker. Dans cet opus du maître, Daniel Auteuil interprète un peintre assez fortuné en plein divorce, revenu habiter la maison de son enfance après la mort de ses parents. Il convoque un jardinier pour remettre en état le jardin et quand son nouvel employé (Jean-Pierre Darroussin) rapplique enfin il s'avère être un de ses anciens camarades de classe. Ils se rappellent leurs bêtises d'autrefois et redeviennent amis. Darroussin incarne un cheminot retraité, fatigué, vivant en HLM, aux antipodes sociaux de son ami, mais leur différence de niveau de vie et de trajectoire ne sera pas un rempart à leur sympathie réciproque et les deux personnages vont créer de gros liens d'amitié autour de la peinture, des légumes potagers, de la pêche à l'épuisette et d'un déluge torrentiel de pinard.



Jusqu'aux deux tiers du film c'est vraiment bien. Lumineux, très coloré, assez intéressant et souvent drôle, car on voit bien que pour chaque scène en tête-à-tête, Auteuil et Darroussin n'ont fait qu'une prise et que c'était la bonne, notamment dans une séquence interminable où les deux comparses échangent sur des dizaines de sujets incompréhensibles pendant des heures, Auteuil vautré dans un canap' et Darroussin lui faisant face, bien tanqué dans un fauteuil apparemment pas aussi confortable que celui de son copain, les mains vissées sur les genoux, hagard, fixant son vieux pote au bout du rouleau qui tombe les litrons de rouge en causant dans un charabia sans queue ni tête de tout et d'absolument rien dans une suite de faux-raccords involontaires de haute volée. On notera en prime une apparition d’Élodie Navarre, très agréable par sa présence car essentiellement nue dans l'herbe. Au tableau d'affichage des scores on a donc Becker 3 - le spectateur 0, car il nous met dans la vue une bonasse à poil dans le foin et deux alcooliques en roues libres, c'est paname à la campagne. Et puis tout à coup un des deux personnages tombe gravement malade. Et le dernier tiers est d'un chiant... mais d'un chiant... Jean Becker, on l'a déjà dit, faut toujours qu'il fasse dans le pathos en fusillant un de ses personnages au moment où tout le monde était bien à l'aise dans ses godasses. Au début il filmait deux amis discutant pendant des heures en nous faisant marrer, puis il s'est rendu compte qu'il n'avait pas de scénar, or la maladie ça reste une bonne sortie de secours pour niquer un film.



C'est typique, c'est comme ça dans pratiquement tous les films de Becker, qui aime finir en eau de boudin et nous voler le sourire qu'il nous avait offert si gracieusement en essayant de choquer par la mort subite d'un personnage sympathique - aussi y a-t-il fort à parier que si Becker Jean devait filmer le biopic d'un footeux, il choisirait Marc-Vivien Foé. On verrait l'international camerounais le plus sympathique de l'histoire des Lions Indomptables tailler le bout de gras avec ses coéquipiers, se pisser au froc de rire avec ses potes, enchaîner les matchs comme un Dieu, une passe par ci, un dégageo en touche par là, puis un panneau annoncerait la date, le 26 juin 2003, et on commencerait à trembler du menton sévère. Puis Marc-Vivien Foé, joué par Omar Sy sans doute, la star montante du cinoche franchouillard, s'écroulerait soudain sans crier gare, les yeux révulsés, au cours de ce fameusement triste match de Coupe des Confédérations contre la Colombie, à Gerland. Guy Roux, incarné par Michel Galabru, déplorerait devant la caméra de Becker imitant les conditions d'un reportage la négligence des soigneurs qui ont fait tomber "Marco", Marc-Vivien Foé, en le transportant hors du terrain. Ce serait un Becker sans bavure et ça ferait quelques entrées à proximité des stades. Le cinéaste Becker flingue lui-même sa filmographie. C'est con. Mais on l'avait vu venir, on connaît notre petit Becker illustré par cœur.


Dialogue avec mon jardinier de Jean Becker avec Daniel Auteuil, Jean-Pierre Darroussin, Élodie Navarre, Fanny Cottençon et Alexia Barlier (2007)

5 janvier 2011

La Tête en friche

Un Jean Becker mineur, et étant donné la filmographie du bonhomme, je comprendrais que ça vous fasse froid dans le dos. Mais pour une fois, Becker ne choisit pas de faire de la deuxième moitié de son film une chiante et interminable veillée funèbre venant dynamiter la bonne humeur qui régnait jusque là. On a pourtant ici une vieillarde de 126 balais au bout du rouleau qui partage l'affiche avec un Depardieu aux futals jamais boutonnés jusqu'en haut, voire pas boutonnés du tout, préférant la salopette, et trimballant toujours un énorme sandard jambonneux avec lui. Becker pouvait donc soit faire crever la première de mort naturelle (ce dont il ne raffole pas du tout, il est vrai), soit faire clamser un Depardieu au taux de cholestérol vertigineux, par l'une de ces petites maladies incurables que notre cinéaste affectionne tant. Que nenni. Un personnage passe bel et bien l'arme à gauche (et le film fonctionne effectivement comme tous les autres Becker) mais ça n'est pas celui que l'on croit : car notre cinéaste franchouillard choisit d'éliminer le personnage le plus détestable jamais vu à l'écran (la mère de Depardieu, un déchet humain, ultra conne et vulgaire) et sa mort révèle toutefois qu'il n'était pas si mauvais, évidemment. Bref, à l'Ouest que dalle de neuf ! On nage en plein Becker, on peut pas s'y tromper une seconde. Avec ses dialogues d'outre-tombes et ses acteurs en roues libres, le film se mate à l'aise, comme tous les derniers Becker, en détestant et en kiffant en même temps. En plus, il dure tout juste 1h15, et on sent qu'il aurait pas pu durer une minute de plus. Grosso modo, l'histoire du film est donc celle de la rencontre de Depardieu, ignare et en manque d'amour maternelle, avec une vieillarde, érudite et solitaire, qui lui apprend à aimer lire et l'éveille ainsi à la vie en général.




Il y a quelques scènes de lectures à voix haute de la vieille à un Depardieu fermant les yeux le plus fort possible pour s'imaginer. Et c'est intéressant car c'est là que la pauvreté et la nullité profonde du cinéma de Becker explose à nos yeux. Notre cinéaste préféré choisit en effet de mettre en image le plus gauchement possible les extraits lus par la vieille dame, notamment des extraits de La Peste de Camus et d'un bouquin de Sepultura, et donc, à moins que Becker ait ici volontairement cherché à nous démontrer la faiblesse et l'impuissance infinie du cinéma à retranscrire la force et la beauté de mots choisis par de si grands écrivains, ces scènes sont d'une tristesse sans nom, car pendant que nous sont lues des phrases savamment construites, fourmillant de détails et d'émotions, on a droit à l'écran à la plus bête et laide des représentations, vide de strictement tout, totalement nulle, dans le sens premier du terme. On se dit que soit Becker a une idée infiniment basse de son art et veut nous la faire croquer, soit il est simplement très bête et n'aurait jamais dû chercher à mettre en image ces extraits littéraires.




A part ça, je relève une scène assez fameuse où l'on assiste, tétanisé, au spectacle saugrenu d'un Depardieu découvrant le dictionnaire et dialoguant avec son chat, partageant avec lui de terribles commentaires sur cet objet qui lui était encore inconnu. A elle seule cette scène justifie toute la filmographie de Becker.

Le film se termine sur un plan qui n'en finit pas de la chaussée défilant, pendant lequel un poème nous est timidement chanté par Depardieu, un poème sûrement écrit par Laurent Voulzy (c'est à lui que l'on doit la musique du film, et y'a pas de zik excepté lors de ce générique), et peut-être bien chipé à mon frère Glue 3, dont j'ai clairement cru reconnaître la "patte"...


La Tête en friche de Jean Becker avec Gérard Depardieu et Gisèle Cassadeus (2010)

10 avril 2008

Deux jours à tuer

Le nouveau cru de Jean Becker est un Jean Becker pur jus. Au début du film Antoine (Albert Dupontel), publicitaire pour yaourts, envoie copieusement se faire foutre son patron et ses collègues lors d'une réunion marketing, quittant par la même occasion son job et revendant ses parts à un de ses collaborateurs, qu'il traite de connard. Sur le chemin du retour il envoie chier tout le monde, dit ses quatre vérités à qui ne veut surtout pas les entendre. Arrivé chez lui, sa femme (Marie-Josée Croze) lui fait une scène : sa meilleure amie l'a vu en compagnie galante. Il admet l'évidence et, après l'avoir envoyée caguer, explique à sa femme qu'il n'en peut plus de cette vie bourgeoise bien rangée, impeccable, pleine de fric et d'ennui. Le climax de ce ras-le-bol arrive avec une grande scène de repas d'anniversaire (celui d'Antoine), où notre Dupontel de rêve crame tous les amis de la famille les uns après les autres, survolté, à tel point que le repas se finit dans le sang. Enfin, on n'est pas non plus dans Bernie, mais disons que les convives en viennent largement aux mains. Après ça Antoine décide de quitter les siens, qui le font chier, pour toujours. Il part en Irlande, retrouver son père qui l'a abandonné quand il avait 13 ans et qu'il n'a pour ainsi dire jamais revu depuis, sans doute pour aller lui dire qu'il l'emmerde et qu'il peut aller chier.




Alors je vais vous raconter la fin, donc ceux qui n'aiment pas ça peuvent cesser de lire ces lignes. Rien de bien surprenant non plus. À la fin du film on découvre (pour les plus naïfs, parce que des indices flagrants jalonnent quand même le film, personnellement je me suis fait cueillir comme une fleur), qu'Antoine est mourant, il est atteint d'un cancer en phase terminale, il ne lui reste que quelques jours à vivre (et à tuer). Il a fait tout ça certes un peu pour vider son sac (à ses collègues et faux amis pleins de pognon), avant de crever, mais surtout pour préserver ceux qu'il aime (sa femme et ses enfants) en le dégoûtant de lui, pour ne pas qu'ils le pleurent et pour éviter qu'ils le voient dépérir (à ce titre, sa supposée maîtresse n'était que son docteur et une bonne amie, interprétée par Alessandra Martines).




On perd énormément avec cette fin. On perd l'idée que ce personnage ouvre soudain les yeux sur la connerie générale qui caractérise ses amis et décide de les envoyer paître et de vivre vraiment. Il ne fait tout ça que parce qu'il va mourir, sans quoi il aurait donc continué à subir des dîners minables entouré de raclures finies. Et puis on parle du grand courage du personnage principal, mais ça se discute. Et si j'étais sa femme je ne le détesterais que davantage de ne pas avoir passé ses derniers jours avec ses enfants et de ne pas avoir laissé la femme qui l'aimait lutter avec lui jusqu'au bout. D'ailleurs à un moment Antoine traite ses gosses comme deux merdes afin de passer pour un salop auprès de sa femme, et s'il va s'excuser auprès de sa grande fille avant de partir, le pauvre gamin quant à lui aura toujours le dernier souvenir de son papa se foutant de sa gueule en mémoire. Sans compter que c'est complètement surréaliste comme réaction : le type se sait au bord de la mort et au lieu de profiter des siens et de leur dire combien il les aime, il se fait passer pour le dernier des enculés. Becker donne dans la science-fiction pure et dure, mais pourquoi pas. Le dvd de ce film est à ranger entre Rencontre du 3ème type et Zardoz dans votre dvdéothèque.




Jean Becker a ce travers qu'il se sent forcé de conclure tous ses films par un coup sec et rapide de faux dans la gueule du spectateur, signant le triomphe de la mort. Dans Les Enfants du marais Michel Serrault passe l'arme à gauche avant le générique de fin. Et si c'était un peu plus légitime dans Effroyables jardins, on avait à nouveau droit à une mort soudaine et rageante dans Dialogue avec mon jardinier. Les deux films sont particulièrement à rapprocher de ce point de vue. Tout du long, on se marre sans arrêt, le ton est gai et les acteurs en roues libres (Auteuil et Darroussin dans le premier, un Dupontel les doigts dans la prise ici), et puis à la fin, comme si on avait trop ri, le personnage principal se trouve frappé d'un cancer incurable et clamse en deux jours. Voilà qui devient plus que lassant. Becker dit mettre tout ce qu'il aime dans ses films : la nature, la pêche à la mouche (on y aura toujours droit), les bons amis, le bon vin, la bonne chaire, les clebs (y'a un nombre pas croyable de clébards à l'image), la rigolade, mais il oublie de dire qu'apparemment il adore aussi les macchabées.




J'imagine le vieux Becker quand il passe des soirées entre amis : tout se déroule dans la bonne ambiance, on se marre comme des baleines, on boit du vin rouge à flots, on bouffe comme des chiens, on se tape dans le dos en se racontant des histoires de cul dégueulasses, et à la fin de chaque repas, dès après le digestif, le vieux Jean se lève et dit "Au fait, vous vous souvenez d'un tel ? Eh ben il est mort", avant de se tirer comme un prince, d'aller se coucher. Ma grand-mère fait ça aussi. Elle adore ruiner l'ambiance en annonçant soudain une ou plusieurs morts récentes parmi les gens du quartier, sans raison. Pas un repas familial qui ne se conclue pas sur un coup de tocsin. C'est leur came, à ma mémé comme au Jeannot Becker. Tout est beau, tout est ensoleillé, et rask ! À la fin le héros meurt en dix minutes. C'est pas marrant marrant pour les potes à Becker qui n'ont jamais fini un repas en paix. Ceci dit, à part cette fin à tiroir couperet habituelle et épuisante, et hormis un scénario de SF donc, le film se laisse apprécier. Très principalement grâce à Albert Dupontel, que je rapprocherais volontiers d'un Yvan Attal ou d'un Clovis Cornillac, ces acteurs surdoués ou sous-doués, on l'ignore, toujours un peu à côté du ton, toujours en pentes raides, toujours délicieusement drôles quand il ne faut pas. Dupontel est de tous les plans et ce film offre un florilège de son grand (manque de ?) talent.




Nous sommes allés le voir à une avant-première, en présence de Jean Becker, Albert Dupontel et Marie-Josée Croze. Je n'ai pas posé de questions pendant le débat, mais si j'avais dû m'exprimer, j'aurais demandé à Jean Becker d'arrêter de faire crever ses héros à la fin de chacun de ses films, et de continuer à faire des séquences entières dédiées aux chiens. J'aurais dit à Albert Dupontel (qui a été drôle plus d'une fois durant le débat, plus souvent que dans tous ses spectacles réunis) que c'est mon idole ET ma nemesis, et je l'aurais supplié d'arrêter de faire des films pour continuer à nous régaler de son génie comique dans ceux des autres. Et j'aurais juste dit à Marie-Josée Croze, avec toute la courtoisie qui me caractérise, qu'elle est sous-exploitée par le cinéma français et que Jean Becker (comme tous les autres réalisateurs avec qui elle a tourné) a beaucoup de mérite d'avoir réussi à l'enlaidir vu qu'elle est toujours terne dans les films, celui-ci compris, alors qu'en vrai mazel tov.


Deux jours à tuer de Jean Becker avec Albert Dupontel et Marie-Josée Croze (2008)