10 janvier 2012

Bilan 2011


Le temps est venu pour nous de dresser le bilan de cette année cinématographique, toujours un peu en retard par rapport au reste du monde mais un peu moins que l'an passé quand même. Mais débarrassons-nous d'abord du gros morceau que nous avons en exclu. On ne vous a pas souhaité un joyeux Noël sur le blog, alors on vous fait en retard un gros cadeau de Noël, à savoir la liste des meilleurs films de 2011 selon Quentin Tarantino, traduite de l'américain par nos soins, qu'on a pu choper en avant-première :

TARANTINO'S TOP MOVIES OF 2011 AND ALL TIME


Warrior de Gavin O'Connor
The Fighter de David O. Russell
Attack the block de Joe Cornish
Detective Dee de Tsui Hark
Super de James Gunn
50/50 de Jonathan Levine
The Artist de Michel Hazanivicius
How do you know ? de James L. Brooks
Somewhere de Sofia Coppola
Mission Impossible 4 : Ghost Protocol de Brad Bird
La Planète des singes : les origines de Rupert Wyatt
Real Steel de Shawn Levy
Kung fu panda 2 de Jennifer Yuh
Steak de Quentin Dupieux
Hesher de Spencer Susser
The Tree of life de Terrence Malick
Drive de Nicolas Winding Refn
Hanna de Joe Wright
Soul Surfer de Sean McNamara
Le Flingueur de Simon West

Le contact américain qui nous a transmis la tant attendue liste du grand Tarantino n'a pas pu nous dire si les titres sont rangés dans un ordre de préférence. Il semblerait quand même que l'ordre alphabétique soit respecté, sauf pour quelques titres, comme Warrior qui apparaît en premier, mais les conventions anglophones ne sont pas exactement les mêmes que les nôtres. Pour ce qui est de la qualité ou de la cohérence des films sélectionnés par le grand manitou de Los Angeles, on vous laisse juges. Il pourrait y avoir Les Adoptés si Tarantino se rappelait du nom de Mélanie Laurent, idem pour Requiem pour une tueuse, dans lequel il a cru reconnaître quelqu'un et qu'il a bien aimé mais pas assez pour le mettre dans son top.

Comment passer après le maître à jouer du ciné ? Pourtant il faut bien qu'on s'adonne, comme tout le monde, comme tous bons blogueurs ciné qui se respectent, à l'exercice annuel des Tops de janvier. On est en retard par rapport aux blogueurs en général, c'est un fait, et encore plus par rapport à nos voisins très éloignés de Nouvelle Calédonie et autres Wallisiens revêches, qui sont toujours les premiers à croquer dans l'année et qui ne nous laissent que les miettes. D'un autre côté, on peut pas tout avoir, une force herculéenne des âges farouches, des palmes à la place des pieds, un sourire bright, une montre qui avance de beaucoup et des films qui sortent au cinéma... Le seul film programmé là-bas cette année était L'Ordre et la morale, le film de Kassovitz sur la prise d'otages d'Ouvéa, qui a fait un flop retentissant pour notre plus grand bonheur (cette fois-ci Kassovitz n'a pas pu tout mettre sur le dos de son acteur vedette, Vin Diesel, qui a préféré briller de mille feux dans Fast and Furious 5) et qui a finalement été censuré sur l'île concernée, dont les habitants ont dressé leurs tops vides avant tout le monde. Mais revenons au sujet, par pitié. Voici venir les Tops 10 2011 de vos deux fidèles serviteurs qui, cette année, ont un peu plus aimé le cinéma que l'an passé, mais un peu moins que l'an prochain :

NOS TOPS
(Rémi/Félix, par ordre de préférence)



























































































































L'un comme l'autre, nous avons très envie de retenir le positif d'une année fournie en films de grande qualité, qui a su nous contenter de bien des façons, la preuve en est que nous n'avons eu aucun mal à établir un top 10 et que nous aurions pu aller jusqu'à 15 lauréats sans difficulté et sans fouiller les fonds de tiroir (sauf Félix). Autre point positif pour ce bilan de l'année, on peut facilement y déceler une cohérence, des échos, une sorte de corpus sur les angoisses les plus actuelles, bien éloignées des sottes apocalypses et autres élégies cosmiques grandiloquentes de Malick et Von Trier, à savoir une terreur plus tangible, plus ancrée dans nos réalités quotidiennes, et qui précède peut-être la peur cataclysmique que Take Shelter (sorti au cinéma en ce début d'année 2012 mais découvert à Cannes en mai dernier) a su saisir avec brio, l'angoisse de l'absence de guide et de direction pour des êtres sans idéologie et sans valeurs sûres, un peuple précaire et condamné, qui ne songe qu'à survivre en avançant dans le vide et le doute. Cette angoisse fut cristallisée très notoirement par des films tels que La Dernière Piste, Habemus Papam et Essential Killing, voire le sublime L'Apollonide ou le fascinant La Grotte des rêves perdus, de diverses et admirables manières. Voila qui suffirait à faire de 2011 une remarquable année de cinéma, et ce serait sans compter sur les films prodigieux de Manoel de Oliveira, de Werner Herzog, des frères Dardenne, d'Asghar Farhadi, de Pedro Almodovar, Darren Aronofsky, Emmanuel Mouret et quelques autres.



Mais trêve de suspense, passons au TOP DES LECTEURS dans lequel nous n'avons pas introduit le classement de Tarantino parce que nous n'avons pas la prétention de le considérer comme un "lecteur". Vous avez été très nombreux à participer aux votes pour établir cette liste, beaucoup plus nombreux que l'an passé où, il est vrai, nos familles respectives et nos propres frères, tous fans de Nicolas Cage, avaient un peu donné le ton des grandes tendances de 2011. Nous sommes depuis tous les deux brouillés avec nos familles, aussi ce classement reflète-t-il assez nettement les véritables goûts de notre lectorat, parmi lesquels se comptent un certain nombre de blogueurs ciné. Voici donc les dix meilleurs films de 2011 selon VOUS :


1) Black Swan de Darren Aronofsky

2) Drive de Nicolas Winding Refn

3) Melancholia de Lars Von Trier

4) The Tree of Life de Terrence Malick

5) Une Séparation d'Asghar Farhadi

6) La Piel que habito de Pedro Almodovar

7) J'ai rencontré le diable de Kim Jee-Woon

8) L'Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

9) Habemus Papam de Nanni Morreti
10) Hugo Cabret de Martin Scorsese

La seule chose notable que l'on puisse véritablement souligner dans ce beau classement (hormis la pluralité des styles et des horizons convoqués), c'est l'écart entre les deux premiers du top et leurs poursuivants. En effet deux films se sont réellement et nettement détachés du lot : Black Swan et Drive, deux œuvres séduisantes et fédératrices, très codées et dont les auteurs assument un vaste héritage cinématographique tout en se démarquant de leurs influences par une patte personnelle indéniable, signature qui leur avait déjà valu une solide base de fans avant la sortie de ces nouveaux films. Il n'est donc pas étonnant que de nombreux jeunes cinéphiles, dont nous, s'y retrouvent et placent leurs espoirs sur des cinéastes en herbe mais déjà confirmés qui ont leur carrière devant eux et que l'on peut aisément considérer comme énergiques et prometteurs.



De façon plus générale, et ce classement contribue à le vérifier, cette année a été très vivante et marquée par des enthousiasmes très forts autour de certains films qui ont violemment divisé les spectateurs, tels que The Tree of Life et Melancholia que vous avez majoritairement plébiscités et que, il faut bien l'avouer, nous n'avons pas aimés, ou encore Drive qui a suscité des réactions contrastées jusqu'au sein de notre équipe rédactionnelle. Il faut dire que cette année beaucoup de "films-expériences" ont crevé l'écran, des films pour lesquels ça passe ou ça casse, typiquement les trois films déjà cités mais aussi J'ai rencontré le diable voire Essential Killing, autant de films qui peuvent aussi bien transporter leur public que l'insupporter au plus haut point. Si bien que, même en ayant possiblement détesté le film de Malick, celui de Von Trier et d'autres, on ne peut pas nier que ces films, qui ont fait le "buzz" cette année, sont des films originaux, qui ont tenté quelque chose, qui ont proposé du cinéma et qui ont le mérite d'avoir pris des risques, de véritables risques, non pas de vaines tentatives suffisantes et irrécupérables telles que celles de nos deux réalisatrices prodiges insupportables, Maïwenn et Donzelli, qui Dieu merci n'apparaissent pas dans le haut du panier de vos préférences. A une époque où près de 20 millions de spectateurs vont en salles pour découvrir un pur téléfilm tel qu'Intouchables, voir le "grand public" se déplacer aussi en nombre pour aller voir The Tree of Life et ses propositions artistico-mystiques fumées n'est pas triste, et mieux encore, voir se remplir les salles de L'Apollonide ou d'Une Séparation est, disons-le, très heureux.



Car enfin parlons des grands films de l'année, ceux que nous avons autant aimé que vous, à commencer par Black Swan : quand le titre est en gras ET en rouge, c'est un lien pour la critique, donc nous n'en dirons pas plus. Passons à autre chose. Évoquons par exemple les cas de cinéastes qui nous ont étonné en bien ou en mal. Au rayon des come-back ratés et des fades déceptions : John Carpenter et son très pâle The Ward, Monte Hellman et son si faible Road to Nowhere, Roman Polanski et sa moitié de film Carnage ou David Cronenberg avec son tout juste honnête A Dangerous Method. Un mot sur l'improbable ménage à trois Duncan Jones, Céline Sciamma et Kelly Reichardt, les trois métro-sexuel notables de l'année : le premier a brisé l'espoir que nous-mêmes et son propre père placions sur son nom avec Source Code, la seconde au contraire a su passer à la vitesse supérieure en réalisant Tomboy, la troisième nous a carrément foutus sur le cul après nous avoir fait pioncer avec ses films précédents sur des airs de Yo la Tengo grâce à La Dernière piste (à chaque fois, cliquez sur le titre). Il y a également de quoi se foutre sous la dent du côté des vieillards qui ont su se renouveler en signant des films détonants : Almodovar et Morreti, qu'on croyait rangés des bagnoles et qui ont réalisé deux des plus beaux films de l'année, contrairement à Woody Allen qui, avec l'indigent Minuit à Paris, continue à fumer des mauves pépère, à l'instar de Wes Craven et de son misérable Scre4m (le cinéaste est un amour dans le civil mais il est en mode pilote automatique depuis trop longtemps). On aurait pu écrire un paragraphe sur les cinéastes reconnus, approuvés par le métier et habitués à sortir un bon film honnête tous les dix ans, qui ont cru bon de pointer du doigt 2011 sur leur calendrier pour sortir leur nouveau bébé, mais Peter Weir, avec The Way Back, est le seul cette année de cette catégorie, donc on s'en tiendra là. Il y aurait peut-être Jean-Michel Ocelot, l'auteur des Contes de la nuit, mais ça n'a rien à voir d'une part, et d'autre part nous sommes un peu passés à côté de ce film, comme à chaque fois avec Ocelot dont les ombres chinoises africaines n'ont jamais su nous choper réellement.



Il y a aussi eu beaucoup d'OVNIS observés dans le ciel cette année. Sur Il a osé "OVNI" est simplement synonyme de "documentaire" ou de "film pas normal". Parmi les Objets Volants Non Identifiés, les principaux restent : The Troll Hunter, docu incomplet sur les trolls, Pater, méta-docu-fiction-de-mes-deux, Pina et La Grotte des pas perdus, ou quand la 3D, utilisée par les Allemands W&W&W&W, Wim Wenders et Werner Werzog, se met au service de l'art avec un grand A (les ballets de la Pina Bausch et les gribouillis des hommes de Cro-Magnon), pour changer un peu des culs bleus d'avortons (certes assez craquants) que nous avait servis Cameron l'année dernière. Et que dire de I'm Still Here, le vrai faux vrai canular de Colin Farrell sur la carrière musicale de Ben Affleck. On avait été habitués à plus croustillant avec les précédents films de Colin Farrell, tous dispos en POV sur Spankwire...



On vous a également demandé un Flop, exercice toujours compliqué vu qu'on est tenté d'y nommer les films qui nous ont asphyxiés, du genre The Tree of Life, Sleeping Beauty, Somewhere, Sucker Punch, Polisse ou La Guerre est déclarée, comme les films qui sont vraiment des merdes infectes (y'a pas d'autre mot) du type Ma Part du gâteau, Les Femmes du 6ème étage, La Conquête, Rien à déclarer, L'Elève Ducobu, La Guerre des boutons, La Nouvelle Merde des gloutons ou encore Les Schtroumpfs, qui a déçu tout le monde, y compris les Schtroumpfophiles. Et puis il y a tant de saloperies qui sortent chaque année que la somme de vos classements éclectiques est assez disparate et finalement peu concluante. On peut toutefois remarquer que le cinéma à grand spectacle hollywoodien a une fois de plus exaspéré plus d'un cinéphage avec des immondices portant les noms de Green Lantern, Green Hornet, Comment tuer son boss ?, La Planète des singes : les origines, Thor, Numéro 4, Thor, Conan, The Thing, Bad Teacher, Paul, Thor et l'indétrônable Cowboys et envahisseurs, qui a quand même su se détacher et remporter quelques suffrages notoires dans le grand bain de vos coups de gueule. On se payera le cas Jon Favreau d'ici peu sur le blog, faîtes-nous confiance. Cette année fut aussi celle de tous les remakes, reboots, prequels, sequels et compagnie, dont on a cité un bon paquet d'exemples ci-dessus. Seule bonne nouvelle : à ce rythme-là, des scientifiques ont prouvé, d'après des calculs fournis par les meilleurs ordinateurs de la Nasa, que d'ici 36 mois il ne restera plus aucun film à remaker, et on a hâte d'y être. Autre triste tendance, dans le cinéma mondial cette fois-ci, on regrettera la mode des films en "able" : Expendables, (Les) Impardonnables, Présumé coupable, Intouchables, et ainsi de suite, autant de films à ne pas voir, tout simplement.



Voila pour le bilan de cette fière année 2011. Oublions vite les déceptions et autres navetons de toutes catégories pour ne nous rappeler avec bonheur que des grands films sortis cette année, qui sont assez exceptionnellement nombreux et que nous n'avons pas fini de revoir et d'aimer à qui mieux mieux. Nous ne sommes pas nombreux à le penser, bizarrement, mais n'y allons pas par quatre chemins : 2011 fut un grand cru cinématographique et si 2012 en prend de la graine nous accueillerons la soi-disant fin du monde avec un smiley. D'ailleurs l'année commence plutôt très bien avec Take Shelter, excellent film de Jeff Nichols, un jeune cinéaste déjà important et qu'il faudra suivre de près dans les années à venir. Et nous pouvons compter sur un certain nombre de gros titres annoncés dans le courant de l'année qui nous font déjà saliver. Pour ne citer que quelques noms, nous verrons bientôt sur nos écrans les nouveaux films d'Alain Resnais, Alexander Sokourov/Payne, Arnaud Desplechin, Abbas Kiarostami, Olivier Assayas, Lucas Belvaux, Werner Herzog, David Cronenberg, Hirokazu Kore-Eda, Chantal Akerman, Abel Ferrara, Arnaud Des Pallières, Wang Bing, Tarantino, Coppola, Spielberg et tant d'autres...



Rendez-vous tout au long de l'année pour de nombreuses critiques de tous ces films et, comme d'habitude, de quelques vieilleries en tous genres. Mais pour commencer, dans les temps qui viennent nous éplucherons les films-phares de 2011 passés à l'as et nous réglerons nos comptes avec pas mal de ceux qui nous ont retiré quelques points à chaque œil. Rendez-vous aussi en janvier prochain pour un autre bilan, et on peut d'ores et déjà vous annoncer que tout le monde sera dans la merde vu que le nouveau Tarantino est prévu pour le 26 décembre 2012 ! Les blogueurs devront attendre au moins jusqu'à cette échéance pour poster leurs classements tranquilles, et nous serons peut-être un peu moins ridiculement en retard que d'habitude. En attendant nous tenons à remercier chaleureusement tous ceux qui ont participé aux votes pour établir le classement des meilleurs films de 2011. Nous remercions aussi particulièrement Fredastair ; Rick et Pick ; Nightswimming ; Donc Acte ! ; L’univers et le reste ; Blake ; Pausanias ; Gendar ; Chroniques du cinéphile stakhanoviste ; Cinedingue ; Ca flim ; Lexou ; Zombiatarian ; Brozkinos ; Une fameuse gorgée de poison ; C'est entendu ; Géotoine ; Thibault ; Erwan (si on a oublié quelqu'un, qu'il se manifeste et nous excuse !). Et pour finir, sentez-vous libres de poster vos tops personnels, commentés ou non, dans les commentaires de cet article, pour élargir le débat !

8 janvier 2012

La Guerre est déclarée

Il paraît qu'il ne faut pas dire "C'est de la merde" mais bien "Je n'ai pas aimé", parce qu'il faut être tolérant et respecter l'avis des autres. Je peux donc le dire, je n'ai pas aimé le film de merde de Valérie Donzelli. Arf, au temps pour moi. Repartons sur des bases saines, par exemple sur la façon dont j'ai vu ce film : au bout d'une demi heure j'ai pressé la touche "Stop", pris d'une sensation semblable au malaise vagal (auquel je suis facilement sujet) devant cette ambiance d'hôpital et ces discussions à propos de l'asymétrie faciale de l'enfant sur le point de subir un examen du cerveau pour cause de tumeur maligne. Le film ne montre rien de vraiment dérangeant ou d’écœurant mais je suis ainsi fait que l'hôpital et la maladie me donnent rapidement des vertiges et la colique. Aussi ai-je éteint ma télé avec un haut-le-cœur de tous les diables. Mais je crois que cette envie de me vider de ma bile était double. L'origine était vagale certes, mais intellectuelle et rétinienne de surcroît. Car ce film m'a révulsé à chaque instant. Je suis allé au bout de l'insoutenable Cris et chuchotements, où Bergman ne se prive pas pour filmer en plan séquence une malade qui hurle à la mort sa souffrance suprême, et je suis même allé au bout de Conte de Noël de Desplechin, qui se régale de nous parler de maladie en phase terminale et de filmer les hôpitaux de Paris. Mais là il faut dire que rien ne me retenait.


Corky est amoureux : il court !

J'ai détesté de tout mon être la demi heure que j'ai vue avant d'éteindre, et pas seulement pour le malaise dans lequel me plonge l'évocation appuyée de la maladie. "Je n'ai pas aimé" (allons-y alonzo !) le zoom sur l’œil de Donzelli au début qui, conjugué à l'amplification du bruit du scanner transformé en bruit de boîte de nuit, permet d'enchaîner sur le flash-back de la rencontre des parents d'Adam : Roméo et Juliette... (Jérémie Elkaïm et Valérie Donzelli, vrai ex-couple dans la vie qui comme chacun sait racontent leur histoire dans cette fiction autobiographique). Avec ce zoom en fondu sonore Donzelli place une figure de montage au petit bonheur la chance, c'est à la fois laid et sans fondement. Je n'ai pas aimé cette rencontre de teen movie entre "Roméo" et "Juliette", j'insiste un peu sur les blazes mais l'insistance est au cœur du film de Donzelli comme en témoignent ces patronymes risibles. Je n'ai pas aimé voir Roméo et Juliette courir à toute allure main dans la main dans la rue, la nuit, drogués et amoureux, filmés en travelling (un travelling parigot digne de Jeunet dans Amélie Poulain) accompagnés d'une super chouette musique pop, de même que je n'ai pas aimé les dizaines de vignettes du couple d'amoureux, toujours avec la grosse musique derrière, qui vont à la fête foraine, qui sont habillés comme des ploucs parisiens, qui mangent de la barbe-à-papa, qui font du vélo, qui lisent à la terrasse des cafés en ouvrant leurs livres comme un seul homme, qui rigolent et qui s'aiment et qui s'embrassent, qui se peignent le cul en peignant les murs et compagnie. Beuaaaarkh. La galerie de vignettes mignonnes sur de la musique à la mode est un sommet de facilité, c'est un procédé aussi factice qu'éculé. La Guerre est déclarée fait partie de ces très rares films devant lesquels on se dit que si nos yeux pouvaient gerber (et je ne parle pas juste de ces yeux qui ont seulement l'air de vomir, comme ceux de Marion Cotillard, je parle bien d'yeux qui seraient réellement capables de dégueuler), ils profiteraient de l'occasion pour nous le faire savoir.


Repeindre un mur et se fendre la poire : plus belle la vie selon Donzelli

Je n'ai pas aimé la voix-off qui résume une situation trop chiante à développer sur un ton très narratif et poseur ("Roméo n'a jamais connu son père, mais Juliette et lui aimaient aller boire le thé chez sa mère très moderne, car ils aimaient bien la compagne de celle-ci, qui était gouine, la famille de Juliette étant beaucoup plus bourgeoise et beaucoup moins libérée, blablabla"), ou qui se contente, la voix-off donc, de répéter mot pour mot ce que disent déjà les dialogues ou les images pour cacher leur misère (comme quand un montage parallèle montre le couple qui rend visite au gosse quotidiennement d'une part, et qui court en tenue de sport d'autre part, avec la voix-off qui vient préciser au cas où : "Maintenant, ça allait être un vrai marathon pour eux") de la même façon que la musique n'a de cesse de couvrir la tristesse des plans de Donzelli. Je n'ai pas aimé la somme de clichés crétins sur des images, je le répète, d'une laideur abyssale (il faut voir les derniers plans de chaque séquence ou les dernières répliques avant coupures, c'est triste à en mourir). En parlant de plan immonde que dire du tout dernier du film - oui car, étant un peu maso, j'ai relancé le film ensuite, et je l'ai vu jusqu'au bout, pour parer aussi à tout commentaire du type : "Tu ne l'as même pas vu en entier et tu parles ! Salop de frustré !" - que dire de cet interminable plan au ralenti qui clôture le film, sur les parents et le gosse guéri qui dansent sur la plage avec, encore une fois, une musique insupportable, de la pop, de la pop, de la pop, de la pop, sans discontinuer, sauf à un moment, quand Juliette appelle tout le monde pour dire qu'Adam a une tumeur, là elle nous fout le gros morceau de classique qui tâche et on voit Roméo qui tombe à genoux dans la rue et qui hurle : rajoute m'en une couche que je m'étrangle une bonne fois pour toutes.


Vous trouvez ça laid et misérable ? Dîtes-vous que vous n'avez pas le son...

La dernière séquence, cet indéfinissable ralenti sans fin sur la plage, a du mal à cacher la misère du scénario. Quelques minutes plus tôt, Donzelli a balayé d'un revers de voix-off le vrai sujet potentiel du film : "Roméo et Juliette se sont peu à peu isolés, puis ils se sont séparés et ont refait leur vie chacun de leur côté". Il est là sans doute le sujet, le fond de la maladie, sa propension à détruire ceux qu'elle frappe et ceux qui les entourent par la même occasion. Et je parle en connaissance de cause, je le précise puisque de nombreux défenseurs du film sortent l'étendard de l'autobiographie quand on s'attaque au sujet et à son traitement : "Ils l'ont vécu ! C'est vrai !". J'ai connu et vécu une situation quasi similaire, de très près, donc pas de ça entre nous Valérie, tu me la feras pas ! Au lieu donc de ce vrai sujet, on observe un couple qui s'est cru héroïque en cherchant à obtenir les meilleurs médecins pour leur enfant, ce que font strictement tous les parents dans leur situation. Des parents soi-disant "solides, détruits mais solides", dont l'amour si fougueux et si solide a foutu le camp face au cancer. Qui saurait les en blâmer s'ils ne s'affichaient pas avec tant d'orgueil ? et ce d'un bout à l'autre du film, Roméo et Juliette formant un couple parisien frais et cool, courageux surtout et sincère. L'orgueil dont le film regorge atteint son point limite à la fin du film quand le gamin, guéri, se retourne au ralenti vers ses parents souriants et fiers, pour leur faire un clin d’œil et les montrer du doigt comme ses sauveurs, l'air de dire "Vous êtes les putains de meilleurs !", cet orgueil là pue la mort, mais s'il ne touchait pas à la mise en scène du film, je n'en aurais même pas parlé. Que Donzelli soit fière d'être une maman courageuse, ça m'en touche une sans remuer l'autre, que sa prétention et sa médiocrité artistique s'étalent sans retenue dans un film d'une laideur magistrale, ça m'ennuie davantage.


Même une actrice porno n'accepterait pas de s'auto-pépom pendant une heure et demi devant tout le monde

Non en réalité le discours tenu par le film m'écœure au plus haut point, tout autant que la forme horripilante que lui donne sa réalisatrice, qui n'a de cesse de faire sa maligne du début à la fin par une pluie d'effets horripilants et surfaits. Les auteurs présentent la maladie (de leur enfant !) comme "une chance à saisir" pour vivre une grande aventure et intensifier leur existence et leur amour. Faut-il qu'ils aient eu la chance que leur enfant guérisse (c'est bien une chance, ce ne sont pas eux, ses parents, qui l'ont guéri en "déclarant la guerre" à Dieu sait qui, au potentiel destructeur de la maladie ? Guerre perdue, ils se sont séparés. En tout cas ce ne sont pas eux qui l'ont guéri en étant de bonne humeur), faut-il dont qu'ils aient eu la CHANCE que leur enfant guérisse pour oser balancer des dialogues tels que : "- Pourquoi ça tombe sur nous ? - Parce qu'on est capables de surmonter ça". Cette réplique est un immondice pour tous ceux qui ont perdu un proche malade du cancer ou d'autre chose, et c'est une insulte qui sent le souffre pour tous ceux qui SONT malades, ce qui n'est pas le cas des deux personnages principaux du film sur lesquels tout est centré, l'enfant n'étant qu'un faire-valoir pour les glorifier dans toute leur hardiesse à affronter la maladie d'autrui avec gaieté. Ce sont "Roméo" et "Juliette" qui sortent de cette soi-disant aventure "solides mais détruits" (un couple solide ne se sépare pas face à l'adversité, il y en a malheureusement très peu qui y parviennent), pas l'enfant, qui va grandir avec une épée de Damoclès sur la tête, une enfance perdue ou presque (c'est pourtant le couple qui a perdu quelque chose d'après la voix-off, pas du tout l'enfant) et des parents séparés à cause du mal qui l'a frappé. Mais lui on s'en fout, les héros ce sont "Roméo et Juliette", que leur enfant pointe du doigt comme des Dieux vivants à la fin du film. Jérémie Elkaïm déclare dans un entretien avec les Cahiers du cinéma : "C'est une critique qu'on pourrait faire au film : on fait notre tambouille sur le dos de la maladie de l'enfant. En effet, c'est précisément ce qu'on fait ! Mais on pouvait se le permettre parce qu'on avait vécu ça pour de vrai, et bien évidemment, on ne l'a pas fait de manière cynique. On s'est dit qu'on avait eu de la chance de vivre ça, que ça nous permettrait de raconter une histoire forte et de parler d'amour", et quand je lis ça, j'ai envie de cracher entre ses pieds, uniquement parce que je ne suis pas violent. Parce qu'il a "vraiment vécu" la maladie de son fils, il peut se permettre d'être un con de première ? Et pour lui la tumeur au cerveau de son gamin est une chance car elle lui a permis de faire un film fort et de raconter une histoire d'amour... Mais qui sont ces gens ? Deux parisiens sincères et dans le coup, ou deux énergumènes inconscients, égoïstes jusqu'à l'overdose, imbus d'eux-mêmes et sûrs d'eux, assumant leur connerie avec un aplomb hallucinant, connerie dont ils se croient absouts par leur soi-disant sincérité.


"L'opération est en partie réussie et notre fils a de fortes de chances de crever sous cinq ans, WHOUHOU !"

A mettre dans la case de cette suffisance ô combien irritante, je n'ai pas aimé non plus (je reprends la liste, mais elle est sans fin) la hype parisienne à l’œuvre dans tout le film, de la mère gouine et ex-soixantuitarde de Roméo à la rencontre sous acides en passant par la soirée free-kiss où tous ces trentenaires se roulent des pelles comme des adolescents, ce que semblent être Donzelli et ses proches, à moins qu'elle ne soit simplement crétine. "Heureux les simples d'esprit", dit-on, et quand je vois ce couple qui raconte sa propre histoire dans un film (quand bien même ils se défendent d'avoir fait un film autobiographique, allez...), et qui se montre hurlant de joie en annonçant la soi-disant bonne nouvelle de la réussite de l'opération d'Adam à toute la famille avant d'aller fêter ça en boîte, alors que le chirurgien vient de leur annoncer que l'opération n'est qu'en partie réussie vu que la tumeur existe toujours, qu'elle est maligne et que le gamin va peut-être vivre juste cinq ans, je me dis que soit ils n'ont pas réellement réagi comme ça, auquel cas c'est bel et bien de la fiction, et c'est une fiction complètement fausse et stupide qu'ils se permettent mochement pour avoir l'air géniaux et parce que leur fils a guéri, soit ils l'ont vraiment vécu comme ça et ces gens-là sont simplement d'une autre planète. Je n'ai donc pas aimé la fausse gaieté que la réalisatrice a voulu placer dans son film à toute force, comme avec ce montage alterné (la figure de montage préférée de Donzelli, qui passe TOUT le film à l'utiliser pour montrer d'abord Roméo puis Juliette, qui sont connectés malgré la distance ou qui vivent tout de la même façon en même temps, idée moisie à quoi s'ajoutent les innombrables scènes où la réalisatrice fait concorder les gestes des personnages, les synchronise comme dans un dessin animé avec une surenchère qui la confond dans le ridicule), ce montage alterné donc, je reprends le fil de ma phrase, où Juliette est dans le train pour Marseille avec son gamin qui va subir une batterie d'examens médicaux, et où Roméo, resté à Paris, repeint l'appart avec son pote en dansant comme un triso et en faisant le con, mort de rire, joyeux comme même les gens les plus heureux et les moins angoissés le sont rarement dans la vie en repeignant leur appartement à dix briques en plein Paname... Non seulement c'est pas crédible une seconde, et c'est donc factice à en crever, mais en plus c'est insupportable à regarder. Comme la séquence chantée en voiture ! Quelle horreur... Et Donzelli va faire un film entièrement chanté prochainement, encouragée par les louanges reçues pour ce merdier dont je vous parle. S'il existe un Dieu il a fait comme le chien de Nivelle qui fout le camp quand on l'appelle. Pour revenir au film, où j'en étais ? Ah oui, j'en étais à la scène chantée en bagnole putain... c'est un sommet d'artificialité qui contient toute la fausseté du film, tout y est forcé, c'est à s'arracher les cheveux. Sans compter qu'il y a écrit sur chacun des plans : "Regardez comme je peux faire un truc gai malgré la maladie ! Matez comme je suis pleine de vie et de liberté ! Admirez comme je relance le cinéma français avec un film courageux et merdique à souhait".


Allez hop Donzelli nous case encore ses nibards, à quand un plan in utero sur son bouillon de culture perso ?

Ah, avant que j'oublie, je n'ai pas aimé non plus les plans sur des sortes de cellules qui noircissent, pour créer un suspense et nous faire piger que le gosse est dans la merde, mais j'hésite à le dire parce que j'ai détesté chaque "idée" de ce film horrible. J'ai détesté le jeu des acteurs aussi, qui sont pathétiques et dans la bouche desquels tout sonne faux (ça aussi c'est voulu, sauf que ça ne fonctionne pas), en particulier Jérémie Elkaïm, acteur que j'ai régulièrement la sensation de manier avec énergie pour récurer le fond de mes techios alors que c'est bel et bien un balais à cabinet que j'utilise, et pas un grand con ! J'ai détesté aussi avoir à me dire : "Il faudrait que certaines personnes ne voient pas les films de Truffaut", car dans beaucoup de scènes on voit très clairement que Donzelli aime Truffaut et qu'elle essaie de faire pareil sans le moindre talent, comme dans ces scènes où les plans sont courts avec une musique rapide derrière et où on voit par exemple Roméo sauter dans la rue en tapant ses pieds l'un contre l'autre pour montrer qu'il est heureux, avec la voix-off qui le confirme. C'est malheureux d'avoir à se dire qu'on regrette que certaines personnes aient vu du Truffaut. En même temps Donzelli massacre l'ensemble du cinéma dans ce film, elle tire une balle à bout portant dans la tronche de l'art cinématographique. Si le cinéma n'était que Donzelli, je me passionnerais pour les timbres ou les puzzles. Ce film est une saloperie, un herpès, c'est une plaie pulvérulente sur cette plutôt belle année de ciné. Donzelli est définitivement une "réalisatrice" dont j'exècre les films au plus haut point. Je vomis La Guerre est déclarée de tout mon cœur et je lui décerne solennellement la palme du pire film de l'année !


La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm (2011)

6 janvier 2012

Take Shelter

Les Mayas ont prédit la fin du monde pour 2012, c'est le moment où jamais de s'intéresser au sujet et ça tombe bien puisque ce début d'année est marqué par la sortie en salles de Take Shelter, le second film du jeune Jeff Nichols, qui traite le sujet avec originalité et brio. Il raconte l'histoire de Curtis, un modeste père de famille américain ouvrier dans le bâtiment, qui dès la première scène du film est témoin d'un orage violent déversant sur lui une pluie étrangement huileuse. Le personnage est peu à peu obsédé par l'idée d'un dérèglement météorologique, au point de rapidement halluciner tempêtes et déluges. Frappé par des cauchemars étonnement réalistes où lui-même et ses proches tour à tour sont menacés par des êtres zombiesques ou deviennent eux-mêmes menaçants, Curtis semble sombrer dans une psychose et n'a plus qu'une seule idée en tête, qui le coupe progressivement des siens et plonge tout le ménage dans une crise sans pareille : aménager un abri anti-tempête pour protéger sa famille le jour où le ciel leur tombera sur la tête.


Pleuvra ? Pleuvra pas ? Après Bug, Michael Shannon est à nouveau génial dans un rôle de gros parano de première.

Nichols réalise un film très singulier, baigné d'une ambiance qui peut rappeler le Signes de Shyamalan, faite d'une tension sourde et ponctuée par des ruptures horrifiques où Les Oiseaux d'Hitchcock se mêlent aux zombies de Romero, voire aux survivants patibulaires de The Road. Pour autant, le film ne quitte jamais le registre très réaliste du quotidien de Curtis, alternant habilement les scènes de simple vie de famille aux moments de délire psychotique. Les personnages sont si normaux (il faut noter le talent des comédiens en présence, à commencer par le remarquable Michael Shannon, tout en retenue et relâchements douloureux) et les situations si justement captées qu'on n'a aucun mal à se plonger dans le récit, qui intrigue autant qu'il donne à penser les tenants et les aboutissants du parcours psychologique de Curtis. Au plus près de ce personnage, le film ne tend jamais vers le spectacle hallucinant, il reste à hauteur d'homme et les événements paranormaux qu'il présente, qu'il s'agisse d'une pluie d'oiseaux qui entre en résonance avec la pluie de grenouilles de Magnolia ou des meubles de la maison littéralement soulevés de terre, n'en sont que plus saisissants et inquiétants. Le film n'est pas mutique mais pas loin et le rythme étale va à l'encontre de nos attentes étant donné le sujet abordé. Tout en contre-temps, le film évolue sans se soucier d'impératifs spectatoriels, se mettant à la mesure d'un quotidien un peu hagard qui s'embourbe de plus en plus dans une peur sourde.


De dos, la petite fille du couple dont la surdité souligne l'incommunicabilité de l'éventuel 6ème sens du personnage.

Une des grandes idées du film consiste justement à faire cohabiter la thèse réaliste du personnage psychotique et la piste du scénario catastrophe d'anticipation. En nous présentant d'emblée les rêves du personnage en tant que tels et les possibles antécédents névrotiques de sa mère, le cinéaste assied le soupçon de folie qui pèse sur son héros et que nourrit son entourage. Mais dans le même temps, les événements météorologiques auxquels Curtis assiste, non pas en rêves mais dans d'hypothétiques hallucinations éveillées, paraissent véritables (après tout il ne s'agit "que" d'énormes coups de tonnerre et d'éclairs à répétition). L'hypothèse même d'un cataclysme à venir n'est pas improbable dans l'esprit du spectateur, le sujet étant au cœur de toutes les préoccupations, ou de tous les fantasmes, actuellement. Que l'on considère Curtis comme fou ou comme un oracle visionnaire, jamais ne se délite l'identification maximale que l'on éprouve à son égard. Si bien qu'on ne sait jamais décider de la nature du film : drame psychologique ou film catastrophe. Loin d'être une faiblesse, c'est la grande force de l’œuvre qui lui permet d'opérer la jonction entre le sort de l'humain et celui de l'humanité, et de maintenir un équilibre ténu entre réalisme brut et fantastique sous-jacent, parvenant ainsi à un ton singulier et assez fascinant.


Il est judicieux que le langage des signes prenne une telle importance dans un récit dont le héros est précisément hypersensible aux signes avant-coureurs de la catastrophe.

Jeff Nichols a l'intelligence de se servir subtilement, de manière presque anodine et pourtant très efficace, de procédés cinématographiques simples qui font toujours mouche. Tout d'abord la création d'un contraste entre des plans très serrés sur le personnage enfermé dans son idée fixe et des plans très larges, dominés par le ciel qui semble plus que jamais peser sur le héros. Ensuite Nichols tire profit du fait qu' au cinéma, quand on voit ou entend quelque chose, ce quelque chose existe, si bien que lorsque Curtis est le seul à entendre le tonnerre ou à voir des éclairs, on entend et on voit avec lui au point de comprendre et de partager son angoisse. A ce titre, les effets spéciaux sont idéalement dosés, que ce soit donc les éclairs à la fois impressionnants et réalistes qui zèbrent le ciel face à Curtis, ou ces petites lucioles qui semblent envahir les champs à l'arrière-plan, autant d'éléments discrets qui parent le film d'une aura fantastique à laquelle on adhère presque inconsciemment. Le cinéaste parvient en outre à rendre particulièrement communicative la peur résiduelle des cauchemars (un poncif du cinéma de genre ici exploité à fond tout en faisant preuve d'une sobriété exemplaire, les réveils en sueur qui scandent le film et qui sont habituellement si lassants au cinéma participent pleinement à la construction du récit, à l'élaboration de la psychologie du personnage et à notre implication émotionnelle). Les peurs nocturnes viennent imprégner la réalité quand bien même on sait pertinemment, tout comme le personnage, que ce qui était effrayant en rêve est inoffensif dans la vie réelle. C'est le cas par exemple pour le chien qui attaque sauvagement Curtis dans un rêve et que le héros finit par enfermer dans un enclos pour s'en protéger. Plus encore, quand Nichols reprend à minima le jeu sur les décadrages et les hors-champs cher au cinéma d'horreur dans des scènes réalistes qui viennent juste après les cauchemars mettant en scène sa femme et sa fille : Nichols filme le rituel déjeuner de famille sauf qu'il laisse l'enfant dans le hors-champ immédiat, ne laissant voir d'elle que sa main, au premier plan. Au début de la scène, on ne se rend pas compte de cette semi-exclusion, mais petit à petit on craint un contre-champ effrayant sur la petite fille, la peur irrationnelle et pratiquement infondée du personnage nous touchant à notre tour.


Après son rôle dans The Tree of Life, la belle Jessica Chastain est encore en proie à un mari excessif, mais elle évite cette fois-ci les vols planés au-dessus du gazon.

Comptant parmi les belles idées de mise en scène du film (la fin de ce paragraphe dévoile la fin de l'histoire), la dernière séquence est assez admirable, où toute la famille est enfin réunie dans le même plan, faisant face à la tempête qui s'inscrit elle aussi dans le champ, reflétée dans la baie vitrée de la maison de vacances. Dans plusieurs scènes poignantes qui précèdent cette apothéose Nichols avait déjà filmé avec calme et justesse la compréhension, l'écoute et l'amour unissant Curtis à son épouse, qui, contrairement à nos attentes mal habituées, ne quitte pas son époux à priori dérangé et reste au contraire à ses côtés, prête à tous les efforts pour l'aider, particulièrement dans cette scène, qui restera comme l'une des plus belles et des plus émouvantes du film et comme l'un des moments de cinéma les plus justes à propos de la crise que nous traversons, où la jeune femme demande à son mari s'il se sent capable de surmonter les peurs consécutives à ses cauchemars pour la laisser approcher et, main dans la main, lui dresse la liste de ce qu'il leur faudra accomplir ensemble pour s'en sortir, tant sur le plan financier que médical. Dans ces autres séquences superbement écrites où Curtis se confesse avec difficulté, l'attention extrême que lui porte son épouse ressemble à celle que l'homme lui-même affiche face au langage des signes de son enfant (et in fine à celle que le cinéaste accorde à l'ensemble de ses personnages). Or à la fin du film cette difficulté à communiquer vole en éclat lorsque toute la famille devient muette et partage enfin le langage universel des signes, la petite fille prévenant son père qu'une tempête approche puis le père demandant confirmation à la mère par un signe de tête qu'elle lui rend aussitôt. La vérité éclate ainsi en achevant de réunir la famille dans une même angoisse muette et partagée.


Pleuvra...

Précisons tout de même que le film n'est pas "grandiose" - ce n'est pas son but -, sa sobriété couplée à un manque de véritables envolées cinématographiques ou d'incursion plus franche dans le genre fantastico-horrifique pourrait même pousser à le considérer comme un petit film indépendant honnête. Mais la finesse du discours et la qualité des moyens de son expression font de Take Shelter le premier grand film de 2012. Enterrant les Melancholia, The Road et autres Phénomènes sur le terrain des films cataclysmiques, le film offre une alternative plus que bienvenue aux purs films de genre qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ou aux boursouflures emphatiques des Malick et autres Von Trier. Nichols a de surcroît l'excellente idée d'achever son film sur deux fins successives à la fois contradictoires et complémentaires, deux fins qui rejoignent justement les deux registres qui s'imbriquent tout au long de son œuvre : le réalisme socio-psychologique et l'anticipation-catastrophe. Sans trop en dévoiler, disons que Nichols conclue d'abord l'histoire de ce personnage névrotique et de son obsession de la fin du monde sur une note rationnelle, prolongeant la volonté de parer son film d'un discours social sur l'homme contemporain acculé par des préoccupations économiques et sociales telles que le chômage ou la maladie jusqu'à sombrer dans une sorte d'autisme paranoïaque (l'abri anti-tempête symbolisant bien sûr son repli mental), avant d'en revenir à une stricte fable sur la terreur ancestrale et néanmoins éminemment actuelle de l'apocalypse. Les deux interprétations se rejoignent et se fondent l'une dans l'autre pour former l'image particulièrement sensée et percutante d'un homme moderne angoissé jusqu'au délire mais peut-être tristement clairvoyant quant à la fin prochaine et inéluctable du monde, sous une forme ou une autre.


Take Shelter de Jeff Nichols avec Michael Shannon et Jessica Chastain (2012)