4 mai 2015

Hitcher

Ça, c'est un grand film ! C'est l'histoire de ma vie... Je ne suis pas encore passé à l'acte. Je n'ai jamais zigouillé les aimables personnes qui ont eu la bonté de m'accueillir au sein de leurs automobiles flambant neuves. J'ai toujours réussi à retenir mon geste, mais je garde quand même mon opinel dans la poche. Un opinel numéro 12, pas n'importe lequel, celui dont la lame a la taille de mon pénis... Hitcher a longtemps été mon film de chevet. Je le posais sur ma table de chevet, près de mes cachetons. J'avais la VHS et je relisais le dos de la jaquette. Tout y était dit, mais rien n'était dévoilé, c'était le résumé parfait. Il y avait, dans le coin, en haut à droite, la tête du beau Rutger Hauer, ses yeux bleus électriques fixant l'horizon. Ils me fascinaient. Ils m'ont aussi occasionné de nombreuses nuits blanches... J'avais parfois l'impression que ses deux yeux brillaient en pleine nuit, comme deux points phosphorescents qui m'incitaient à passer à l'acte. Combien de fois me suis-je levé en sursaut, avec l'intention de régler son compte à mon cousin Aurélien, qui venait amicalement passer la nuit chez nous pour soulager le calvaire de ses parents.




Hitcher, j'ai dû le voir 30 fois. C'est l'exemple idéal du thriller à la tension allant crescendo dans l'horreur. C'est le prototype du film porté par un méchant inoubliable pour lequel on prend fait et cause. Rutger Hauer y trimballe une putain de classe ! Ce film m'a inspiré. A 13 ans, je commençais à fuguer et à pratiquer l'auto-stop. Heureusement pour ma pomme, chance ou hasard, il s'avérait qu'un dénommé Francis Heaulmes rôdait dans la même zone que moi au moment où je commençais mon apprentissage. J'ai pu me ressaisir depuis, mais cette histoire a tout de même duré 4 ans. Je suis à l'origine d'un arrêté préfectoral qui interdit l'auto-stop dans le Jura. J'ai inspiré un site internet : stopautostop.com. Je voulais être Rutger Hauer. Le problème, c'est que je suis petit, basané, mal bâti et j'ai le poil et les yeux noirs. C'est là tout le drame de ma vie. Je soulageais ma peine en écoutant Riders on the Storm des Doors en boucle et en me repassant Hitcher chaque soir. Je suis l'auteur de la page wikipédia anglaise de 3 kilomètres de long consacrée à ce chef d’œuvre, et j'ai dû synthétiser un max.




Robert Harmon n'a rien fait d'autre ensuite. Rien de notable, seulement des daubes. Il avait épuisé toute son inspiration pour le remarquable Hitcher. Chaque nouvelle scène va plus loin que la précédente. Au programme : l'alors craquante Jennifer Jason Leigh finissant écartelée entre deux camions ; le si charismatique Rutger Hauer fonçant dans une station service avec son break, un sourire machiavélique constamment collé aux lèvres, vers un énorme brasier ; une course-poursuite géniale entre des bagnoles en furie et un hélicoptère se servant de ses pâles comme d'une arme létale, qui se termine en une explosion phénoménale ; le héros se réveillant hagard dans un poste de police, théâtre d'un carnage terrible orchestré par le Hitcher en mode "killing spree"... Ce moment-là correspond sans doute à la meilleure scène du film. Quand le jeune héros déambule parmi les cadavres, dans une mare de sang noyant tout le commissariat et un silence de cathédrale, je me suis retrouvé. Je ne sais pas si je suis le Hitcher, ce tueur psychopathe qui laisse derrière lui des cadavres éventrés, ou ce jeune minet innocent mais constamment suspecté et chaperonné par un génie maléfique. Qui suis-je ?




Une fois, j'ai voulu faire partager ma découverte à mes parents, grands amateurs de thrillers efficaces. Je ne pensais pas à mal. J'imaginais qu'ils étaient assez forts pour accepter 10 morts par choc frontal, des piétons innocents écrasés, des écartèlements sordides et des gerbes de sang dans tous les sens. Je n'avais pas conscience que ma conception de la violence et de l'entertainment était aussi marginale. Je ne pensais pas être autant déphasé de mes parents. C'est lorsque mon père m'a regardé comme Gandalf fixe Frodon quand celui-ci déclare qu'il se porte volontaire pour amener lui-même l'Anneau jusque dans les laves du Mont Doom que j'ai réalisé qu'il n'avait peut-être pas pris autant son pied que moi. Ma mère avait les larmes aux yeux, mortifiée, peut-être notamment à cause de ma réaction d'extase lorsque le huitième piéton prend le pare-choc d'une Ford Mustang 1965 en plein dans le front, ou peut-être à cause de mon rire incontrôlable quand le flic est coupé en deux par un câble électrique et que le plan se termine par son bras qui s'envole, le pouce levé.




Parfois, la nuit, je ressens une douleur fulgurante au mollet. Une crampe me réveille et me laisse prostré pendant une demi-heure avant de pouvoir réagir. Cette crampe, je l'attribue à Robert Harmon. C'est de sa faute si je produis autant d'acide lactique. Son Hitcher est une odyssée de l'horreur au suspense insoutenable, un road movie déchaîné, sans temps mort, aussi fermement serré que le garrot d'un vieux toxico, aussi magnifiquement conçu et tranchant qu'une guillotine émoussée. 


Hitcher de Robert Harmon avec Rutger Hauer, Jennifer Jason Leigh et C. Thomas Howell (1986)

12 commentaires:

  1. Dire que j'ai vécu tout ce temps avec toi... the Hitcher junior... et qu'on a même fait pas mal de trajets en bagnole ensemble... Je me rendais pas bien compte je crois.

    RépondreSupprimer
  2. Chouette article mais tu dors plus jamais chez oim.

    RépondreSupprimer
  3. Van Der Vaart9 mai 2015 à 09:36

    Avez vous remarqué que l'acteur hollandais de ce film est un pur beau gosse?

    RépondreSupprimer
  4. Hamsterjovial9 mai 2015 à 17:44

    Je suis allé y revoir, et je t'avoue qu'en ce qui concerne l'écartèlement de Jennifer Jason Leigh, je continue de réagir de la même façon que tes parents ! Et cela alors même que les deux films qui « encadrent » 'Hitcher', à savoir 'Duel' d'un côté et 'Jeeper Creepers' (pourtant très horrifique) de l'autre, ne me posent pas de problème moral majeur, pour leur part. Je trouve cette scène aussi artificielle, arbitraire et, du coup, rebutante que celle des deux bateaux dans le deuxième 'Batman' de Dolan (qui repose également, à sa manière, sur une idée d'écartèlement). J'éprouve toujours une énorme gêne lorsqu'un personnage (souvent un personnage féminin, d'ailleurs) m'apparaît comme une pure construction scénaristique, aisément sacrifiable en fin de compte...


    Mon peu de goût pour 'Hitcher' tient aussi au fait que c'est un de ceux (avec entre autres 'Les Nerfs à vif' de Scorsese) qui ont contribué à installer l'idée du méchant qui n'en finit plus de revenir à la vie, alors qu'il devrait être définitivement mort à dix reprises : phénomène particulièrement ridicule et pénible.


    Disons que si un jour on se rencontre « dans la vraie vie », je serai très heureux de revoir 'Hidden' ou 'Jeeper Creepers' en ta compagnie, mais point 'Hitcher' !


    (À propos de 'Duel', je me suis rendu compte dernièrement que c'était en quelque sorte une extension, à l'échelle d'un long métrage entier, de la confrontation avec la « machine célibataire » — on n'en voit jamais le pilote — de 'La Mort aux trousses' : chez Hitchcock, c'est un avion, mais la célèbre scène du champ de maïs annonce même le camion de 'Duel' puisqu'elle se termine sur le biplan qui vient percuter un poids lourd.)

    RépondreSupprimer
  5. Bon, je dois l'avouer maintenant : ma "critique" d'Hitcher se base sur des souvenirs assez lointains. Ça doit faire plus de 10 ans, à l'aise, que je n'ai pas vu ce film. Mais je garde donc un souvenir assez ému de sa découverte, à une époque où j'étais particulièrement friand de ce genre de films et, bien que je connaissais un peu sa réputation, je ne m'attendais pas à être aussi scotché ! D'où toute l'affection qui transpire de mon papelard ...
    J'avoue que je me suis donné envie de le revoir en écrivant cet article. Je le ferai donc bientôt ! :D

    Par contre, dans mes souvenirs, le personnage du méchant incarné par Rutger Hauer a justement ça d'intéressant qu'il est totalement absurde, dans ses motivations, son comportement, sa "force" inarrêtable, c'est quasiment une figure du Mal à la Michael Myers et, si je regarde le film, je pense que je serai sensible à cela.

    Tu parles du film Les Nerfs à vifs de Scorsese, et celui-ci, en revanche, je l'ai découvert très récemment. Scorsese en fait des caisses, mais j'ai plutôt aimé ça, il se fait plaisir et ça se sent. Le personnage de De Niro est assez extrême, et s'il met du temps à mourir, c'est surtout pour ce qu'il symbolise, cette culpabilité qui restera à jamais collée aux basques de Nick Nolte. Du coup ça ne m'a pas trop gêné, c'est dans l'esprit du film entier. Mais je comprends tout à fait qu'on puisse y être un peu allergique.

    RépondreSupprimer
  6. Hamsterjovial9 mai 2015 à 22:09

    Point ne voulais te faire « passer aux aveux » ! Et, dans le cadre d'un site tel que 'Il a osé', je pense qu'on peut tout à fait pratiquer une écriture « de mémoire » sur des films qu'on n'a pas revus depuis un bout de temps (quitte peut-être à le préciser, et encore).


    Je dois dire que le surgissement, dans le cinéma américain de la fin des années 1980, d'incarnations du Mal qui étaient censées être à la fois des figures allégoriques et des êtres de chair et de sang m'a assez déplu. Ce que je n'aimais pas, c'était cette façon de vouloir gagner sur deux tableaux antinomiques : violence hyperréaliste et organique d'un côté, déréalisation métaphysique de l'autre. À tout prendre, sans leur accorder plus d'importance qu'ils n'en méritent, je préfère de loin les 'Gremlins' : on crée de toutes pièces des bestioles mythologiques négatives, des sortes d'anti-E.T. Ou encore, quitte à radoter, 'Jeepers Creepers' : une des beautés du film, c'est de laisser supposer au départ que le personnage malfaisant pourrait être un être humain particulièrement dégénéré, puis de le faire apparaître progressivement comme une créature surnaturelle et démoniaque. (J'aime bien la façon dont ce film dispense progressivement des révélations qui vont dans le sens de cette « démonisation » : par exemple l'apparition tardive, presque à la façon d'un gag, d'une puis de deux ailes « de chauve-souris ».) Même un personnage de tueur en série comme le Michael Myers de Carpenter ne tentait pas de gagner sur ces deux tableaux contradictoires : ce qu'il gagnait en puissance allégorique, il le perdait en incarnation réaliste, et c'était très bien ainsi, je trouve.


    Par ailleurs, tu as vu que le scénariste de 'Hitcher' est Eric Red (Eric le Rouge !), qui a également écrit 'Aux frontières de l'aube' dont tu nous as parlé dernièrement ?

    RépondreSupprimer
  7. Mate l'original des Nerfs à vif ! L'est mieux !

    RépondreSupprimer
  8. C'est moi qu'ai causé d'Aux frontières de l'aube :)
    En parlant de Jeepers Creepers (pas encore vu) qui fait croire au début que le "vilain" est un humain dégénéré avant de révéler sa véritable identité de bestiole venue d'ailleurs, j'ai vu "The Hidden" tout à l'heure (dont, pour le coup, Félix nous a parlé récemment !), et c'est aussi ce qu'on y trouve d'une certaine manière.

    RépondreSupprimer
  9. Hamsterjovial9 mai 2015 à 23:57

    Damned, m'a gouré de rédacteur ! Mais bon, vous êtes comme les deux doigts d'une seule main...


    Quant à la comparaison avec 'Hidden' : certes, mais je pense que tu verras mieux ce que j'ai laborieusement essayé de dire quand tu auras vu 'Jeepers Creepers' (qui n'est point non plus un chédeuvre, attention). Dans ce dernier film, il y a une façon de distiller les paliers du surnaturels qui me semble plus élaborée.

    RépondreSupprimer
  10. Hamsterjovial9 mai 2015 à 23:58

    Oui, et l'utilisation de la musique de Bernard Herrmann y est tout de même moins pompière !

    RépondreSupprimer
  11. Oui sans doute, je disais juste comme ça, parce que je sors de Hidden et que ta remarque sur cet aspect de Jeepers m'y a tout de suite fait penser.

    RépondreSupprimer