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19 septembre 2020

Le Diable, tout le temps

Adapter avec succès le bouquin de Donald Ray Pollock requérait les talents d'un cinéaste particulièrement doué et subtil, doté d'une personnalité assez forte pour s'émanciper d'un matériel de base potentiellement écrasant. Encensé par la critique à sa sortie en librairie en 2011, Le Diable, tout le temps, plongée noire de chez noire dans l'Amérique profonde, white trash, abrutie par la religion, peuplée de tueurs, de violeurs et autres fous amenés à se croiser pour mieux s'entretuer, était une lecture âpre et difficile. La plume acérée de Pollock inspirait facilement son lot d'images et de scènes marquantes et on ne pouvait s'empêcher d'imaginer et d'anticiper le film qui finirait forcément par en découler un jour. L'attente ne fut pas bien longue et c'est curieusement à l'ancien avant-centre brésilien du RC Strasbourg, Antonio Campos, que le projet a échu. Il s'agit du quatrième long métrage du bonhomme et nous étions prêt à lui faire confiance malgré tout. Un casting plutôt bien garni (encore qu'il ne faille pas en faire trop autour de types comme Tom Holland, Jason Clarke et Bill Skarsgård, qui ont accompli à peu près que dalle en termes d'acting et en tant qu'être humain en général) venait compléter le tableau pour essayer de nous appâter, de nous faire croire en quelque chose de possible. C'est enfin sur Netflix que le film a terminé, ce qui n'est évidemment jamais bon signe mais, période de crise sanitaire oblige, on pouvait expliquer ainsi cette funeste destinée.




Quelques minutes suffisent à être convaincu que la place d'Antonio Campos n'est pas derrière une caméra mais plutôt à la pointe haute d'un système en 4-4-3 classique, avec deux ailiers rapides à ses côtés l'approvisionnant en centres aériens pour mieux tirer partie de son gabarit imposant et de son profil dit de "renard des surfaces". C'est ainsi que le gaillard a effectué sa meilleure saison sous les couleurs du SC Corinthias en 92-93, avec 3 buts dont autant de penaltys et 2 passes décisives en 18 matchs, tapant dans l’œil des recruteurs alsaciens, qui avouèrent un peu plus tard qu'ils recherchaient avant tout quelqu'un capable d'animer le vestiaire, alors bien morne, de la Meinau. Mais recausons cinéma, car ce truc-là est bien supposé en être. Parasité du début à la fin par la voix off sursignifiante et explicative de Donald Ray Pollock himself, Le Diable, tout le temps est d'une platitude terrible et ne parvient strictement jamais à décoller. On a l'impression de subir de nouveau les pires événements du bouquin en étant cette fois-ci soumis à la vision médiocre d'un type à l'imagination ultra limitée. La narration de l'écrivain, qui permet toutefois de suivre tout ça en restant actif sur les réseaux sociaux sans jamais être largué, appuie encore la désagréable sensation de mater un film totalement prisonnier du livre, qui n'arrive jamais à s'en détacher. Antonio Campos passe d'un personnage à l'autre sans jamais produire cet effet, ce léger vertige, que parviennent à atteindre les films choraux de ce genre quand ils sont vraiment réussis et qu'un maître est à la baguette (je n'ai pas de contre-exemples à vous proposer, mais rappelez-vous que je fais ça bénévolement). On a ici plutôt l'impression de regarder une succession d'épisodes de mauvaise série télé, mise en boîte avec l'application d'un élève sérieux, pas méchant, qui fait de son mieux, mais sans aucun génie ni idée. Y'a pas à dire, ce film-là a tout à fait sa place dans le répertoire de Netflix !




Les acteurs ne rehaussent guère le niveau, sans doute très mal dirigés par le natif de São Paulo, plus connu pour l'atmosphère agréable qu'il entretient sur le plateau. Leurs accents de rednecks forcés sont très durs à supporter, en particulier celui de Bill Skarsgård qui a l'air de chercher absolument à aboyer dans sa gorge plutôt qu'à déblatérer naturellement. Robert Pattinson ne fait guère rêver non plus, s'obstinant à avancer encore davantage sa mâchoire inférieure, peut-être dans l'espoir de se donner une crédibilité en révérend du Midwest obsédé par les jeunes rousses. Il fait pitié. Il est aussi déprimant de voir Riley Keough et Mia Wasikowska réduites à de telles rôles. Seul Jason Clarke ne déçoit pas puisqu'il est aussi détestable que d'habitude. Plus étonnant, si l'on frôlait constamment l'overdose de sordidité et d'horreurs à la lecture des pages si sombres de Pollock, qui n'y allait pas de main morte pour nous dresser les portraits d'une galerie de tarés et nous raconter leurs actes odieux, le film d'Antonio Campos paraît très sage, inoffensif et insignifiant. L'histoire et les faits sont inchangés, il y a bien quelques atrocités qui sont commises à l'écran, mais on s'en fiche, tout simplement. Aucune ambiance, aucun souffle, aussi nauséabond soit-il, ne s'échappe de la mise en scène insipide du réalisateur et des deux longues heures glauques qui nous attendent. Face à un si triste et pâle résultat, on en vient à se demander quel cinéaste encore en activité aurait pu s'en dépatouiller et proposer une œuvre à part entière, digne d'intérêt. Entre les mains des frères Coen, le deuxième livre plus réussi et respirable de Pollock, Une mort qui en vaut la peine, pourrait peut-être donner quelque chose. Mais nous revoilà plongés dans nos rêves de spectateurs, hélas bien éloignés de la réalité actuelle du cinéma américain. 


Le Diable, tout le temps d'Antonio Campos avec Tom Holland, Jason Clark, Riley Keough et Robert Pattinson (2020)

21 avril 2018

HHhH

On va d'abord se débarrasser de tout malentendu autour du titre. HHhH est le sigle de la phrase « Himmlers Hirn heißt Heydrich », littéralement « le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich » en allemand. C'était déjà le titre du best seller couvert de prix écrit par Laurent Binet et paru en 2010 que Cédric Jimenez, auréolé du bon accueil étonnant réservé à son fade polar La French, a donc choisi d'adapter. Entre les mains du cinéaste marseillais, le film aurait simplement dû s'intituler HiÉ. La French était très surestimé et révélait déjà tout le manque de finesse du réalisateur. On aurait pu espérer que celui-ci réfléchisse davantage et se montre un peu moins lourdingue en traitant le cas Reinhard Heydrich, l'un des plus sombres enfoirés de l'Histoire, et son assassinat, en 1942, organisé par la résistance tchécoslovaque. Que nenni. Cédric Jimenez est définitivement un cinéaste bas du front.




Le film dure deux heures, il est très sommairement construit en deux parties d'une heure chacune. La première nous dresse le portrait de Reinhard Heydrich (Jason Clarke), de son ascension dans le parti nazi qu'il intègre via sa femme Lina (Rosamund Pike) jusqu'au guet-apens fatal, en passant par son rôle décisif dans l'organisation des Einsatzgruppen. La deuxième partie nous dépeint la mise au point par la résistance tchèque de l'opération Anthropoïd. Cédric Jimenez n'ayant strictement aucune rigueur, son film n'a aucune espèce de cohérence. Ainsi, nous retrouvons Reinhard Heydrich dans la deuxième partie, alors que nous pensions l'avoir définitivement quitté lors de cet arrêt sur image navrant qui marque la fin de la première. Incapable de créer du suspense, d'adopter et de choisir un vrai point de vue, sans suite dans les idées, sans idée tout court, Cédric Jimenez échoue dans tous les domaines.




A en juger par son casting international, Cédric Jimenez a semble-t-il eu les moyens pour réaliser cette adaptation. Pourtant, son film ne ressemble franchement pas à grand chose. On se croirait devant un téléfilm TF1 de deuxième partie de soirée, la photographie est hideuse. Côté acteur, on s'amuse de retrouver le fidèle Gilles Lellouche, qui a difficilement appris quelques mots d'anglais pour incarner Václav Morávek, c'est bien logique... Rarement supportable et condamné aux rôles d'enflures à cause de son visage en biais naturellement désagréable, Jason Clarke n'est ici pas trop aidé par la finesse légendaire de Jimenez. Heydrich était colérique ? On nous le montre donc en train de désosser rageusement tous les meubles de sa chambre lors d'une petite crise. Il était sportif et froid ? On le voit s'en prendre de façon particulièrement virulente à ses adversaires à l'escrime. Il savait jouer du violon ?... On ne fait pas dans la dentelle ici. Je sauverai tout de même l'actrice Rosamund Pike, qui incarne Mme Heydrich, elle est bien la seule à proposer une interprétation assez nuancée.




Plus grave encore est la façon dont Cédric Jimenez s'empare de l'Histoire. Son extrême lourdeur et son goût pour les effets minables font encore plus de dégâts. C'est terriblement moche de filmer la Shoah par balles de cette façon-là, avec ces ralentis foireux, ces rajouts hideux de gerbes de sang numériques... Le court passage nous dépeignant rapidos la Nuit des Longs Couteaux est un autre genre de ridicule, on croirait un spot pour le parti d'Hitler, avec ces fondus enchaînés sur des gros plans de mitrailleuses étincelantes nettoyant tout sur leur passage, le drapeau allemand prenant feu en arrière-plan. Bien sûr, on imagine que ça n'est pas l'intention du réalisateur, mais c'est vraiment de très mauvais goût en plus d'être assez douteux. On termine le film avec une nouvelle certitude, celle que Cédric Jimenez est simplement un incapable doublé d'un sacré maladroit.


HHhH de Cédric Jimenez avec Jason Clarke, Rosamund Pike et Gilles Lellouche (2017)

21 octobre 2017

Zero Dark Thirty

A l'occasion de la sortie exceptionnelle de Detroit, nous avons l'honneur d'accueillir Eric Hilbert, professeur de cinéma émérite à l'Université Blois 4 et éminent spécialiste du cinéma d'action américain des années 2010. Il est l'auteur de la remarquable thèse Le cinéma américain d'action des années 2010 : étude sur le cinéma d'action américain des années 2010 parue fin décembre 2010 et dont nous vous recommandons chaudement la lecture. Il revient pour nous sur Zero Dark Thirty, précédent métrage de Kathryn Bigelow : l'un des titres les plus importants du cinéma US du XXIème siècle, une oeuvre que l'on ne pouvait pas se permettre d'ignorer plus longtemps sur notre blog consacré au meilleur du 7ème Art. Dr Eric Hilbert est accompagné pour cet article par son étudiant, Pierre-Hugo Mouskevitch, actuellement en stand-by, et dont la thèse consacrée au cinéma d'action américain des années 2020 devraient être défendue dans les prochains mois/années. Voici leur contribution :





Alors que le susnommé Zero Dark Thirsty va bientôt souffler sa sixième bougie, soit l'âge de raison et le temps de recul nécessaire pour juger convenablement d'une oeuvre d'art, nous pouvons désormais établir un bilan honnête et nous mettre d'accord sur les apports concrets de ce film fleuve. Il faut tout d'abord replacer le contexte historique dans lequel le film est sorti. En 2013, le cinématographe n'en est qu'à ses balbutiements, l'art ayant tout juste fêté ses 117 ans. Si des œuvres messianiques (Strange Days) ont pu annoncer le virage à 380° pris par Mme. la réalisatrice Katherine Gerthrud Bigelow (Hilbert et al., Jour. Ciné. Contemp. 11, 2010), le renouveau impulsé par ce film fait date, en l’occurrence 2013, et a lancé une nouvelle vague, suivie d'embruns capricieux, l'exemple le plus marquant étant la trilogie Batman de Mr. Christopher Nolan [1,2,3]. Évacuons dans un premier temps un des aspects les plus triviaux de ce corpus, surtout pour le spectateur averti de 2017 : Mme Katherine Bigelow a eu le mérite de relancer pour de bon la carrière de Jessica Chastain, la plus belle actrice de sa génération (Hilbert, Pla. Boy. Cine. Mag 11, 2010). Zero Dark Thirsty s'impose pour les spécialistes (Hatterford, Munchkin, Hopper) comme le premier long-métrage sur pellicule à oser mettre en vedette une actrice rousse, adressant ainsi un joli pied-de-nez aux trop nombreux détracteurs de cette population si souvent marginalisée et pourtant affable (sur laquelle la réalisatrice consacre son film Point Break). Le photogramme numéro 1 montre que Mme. Bigelow, K., traînant son courage en bandoulière, cherche à se rapprocher de la démarche choisie par le regretté et grand (près de 2m au garot) George A. Romero dans son classique La Nuit des Morts Vivants où un homme noir affrontait vaillamment des hordes de zombies avant d'être sommairement tué par la police.




S'il fut un véritable coup de tonnerre, dont les déflagrations se font encore aujourd'hui ressentir dans tous les studios hollywoodiens (New York Time du 10 octobre 2010), Zero Dark Thirsty apparaît comme le film définitif sur l'armée américaine et ses pratiques "borderline" (en français dans le texte). Le film est une mine de renseignements pour ceux qui souhaitent comprendre la mécanique intrinsèque et extrinsèque des agences de renseignements américaines (De la mécanique intrinsèque et extrinsèque des agences de renseignements américaines dans Zero Dark Thirsty, Hatterford et al., Mad. Mov. 11, 2010) . Armée d'une équipe de spécialistes expérimentés et d'anciens employés du CIA à la retraite, Miss. Bigelow ne laisse aucun détail au placard et nous montre même l'indicible (photogramme 2). La technique d’interrogatoire renforcée (enhanced interrogation technique) nous est dépeinte sans détour (photogrammes 3 à 5 - censurés par blogspot ndlr). A contre-courant des intentions décrites dans les pamphlets de certains collègues (De l'abjection de la bigleuse, Kettlemans, Cah. du. Cin. 11, 2010), Miss Katherine ne s'affiche pas comme une pro-torture mais préfère adopter une position plus nuancée. Certes, les simulacres de noyade (waterboarding en anglais) ont permis de débloquer bien des situations et Katherine avoue même pratiquer cette technique dans son foyer, mais elle s'affaire également à nous montrer les dangers de cet acte pour la personne qui le pratique (éclaboussures d'eau, brûlures...) (lire à cet effet son interview dans le Washington Post du 10 octobre 2010).




Au-delà de ces considérations idéologiques qui ont fait les choux gras de la presse de l'époque et France Football, Zero Dark Thirsty se présente comme un modèle de technicité. La maïeutique de Miss K.G.B. fonctionne à plein régime dans tous les aspects diégétiques et extradiégétiques de son oeuvre crépusculaire, pour faire simple. La majeure partie de l'action se déroule en effet à la tombée du jour (photogramme 6) et nous perdons la notion du temps devant ce métrage long, sombre, moite et violent. Les ellipses répétées que Kate, passée maîtresse dans l'art de raconter, glisse ça et là dans son récit participent à nous mener en bateau, à nous faire perdre toute notion du bien et du mal. Elle nous propose un témoignage aride, sec, dénué de tout élément superflu. Kathy parle le vernaculaire du grand cinéma des années 10, et un visionnage de la bande photo-imprimée sans le son permet d'en cerner toute la grandeur visuelle (extraits disponibles sur youtube).




Dans le même temps, Katoche nous livre un petit précis sur la vie de l'armée américain hors sol. S'inspirant des plus grands documentaires de la période naturaliste du cinéma scandinave de l'âge d'or, la stankhanoviste de la grande toile blanche n'oublie aucun élément du quotidien des soldats envoyés combattre loin de chez eux. Quelques arrêts sur image nous révéleront même jusqu'à leurs habitudes alimentaires ! On découvre alors que les militaires sont soumis au même régime que les sportifs de haut niveau : viande blanche et féculents à tous les repas, sous la forme de pâtes pour chien semi-complètes (Diets in Bigelow's Movies, Cine. Indep. Jour. 11, 2010). Alors que son titre fait référence à une opération d'arrestation classique, auxquelles les 45 dernières minutes sont pleinement consacrées en quasi temps réel, le 8ème long métrage de Catsou (officieusement, le 9ème) en profite pour tirer à boulets rouge sur le tout venant. La maman de Zero Dark Thirteen continue son sans faute : 8 films, 8 faits historiques dûment traités, même 0DT est plutôt inscrit dans la protohistoire, dans l'anodin, dans le vaille que vaille (Hilbert, ibid). Si ça n'est pas aux vieux singes que nous apprendrons un jour à faire la grimace, ça n'est pas non plus à Kamille que l'on apprendra que le récit d'une simple anecdote s'avère plus révélateur que bien des fresques historiques...




Techniquement surdouée, la maître des perspectives et des longues focales propose un véritable abécédaire des plus audacieuses techniques cinématographiques du moment, systématiquement mises au service de sa narration (Hilbert, ibid). Se tenant toujours à distance des personnages ambigus qu'elle filme avec tendresse et sans toutefois condamner leurs exactions, l'enchaînement des champs contre-champs à un rythme vertigineux plonge l'auditoire et le spectatoire au cœur de l'action, dans les ténèbres. Les scènes de tortures sont parmi les plus insoutenables vues à l'écran depuis Belle Lurette (1995) et invitent tous les réalisateurs de torture porn et de pacotille, à commencer par Monsieur Eli Roth, à aller se rhabiller en vitesse (il s'agira ici de ma seule remarque abdominem, mais il m'a saoulé avec ses films).




Notons, pour finir, que l'on retrouve aussi dans Zero Dark Thirsty les touches d'humour discrètes chères à l'auteure de Point Break et d'Aux Frontières de l'aube (deux autres classiques instantanés, dont j'invite le lecteur consciencieux à faire l’expérience). Nourrie aux slapsticks dès sa plus tendre enfance et connaissant les classiques de l'humour noir sur le bout des doigts, la Beagle ponctue son oeuvre de clins d’œil délicieux adressés à Franquin et Gotlib (Spirou, 2010). Des répliques cinglantes de soldats à cran et des gags grotesques dignes des plus belles heures du duo Laurel et Hardy jalonnent son récit, comme pour mieux nous faire respirer entre deux séquences chocs. Le moment préféré de l'auteur de ces lignes est surement celui où l'agent tout terrain Pointerclass Dan (Jason Clarke) demande un clope à son acolyte, le lieutenant sous-colonel Hassan Ghoul (Homayoun Ershadi), et que ce dernier lui tend une cigarette au chocolat pour l'inviter à stopper sa consommation de nicotine... Beau et indispensable moment de tendresse dans un film qui s'apparente davantage à un océan de rancœur qui explore les plus bas tréfonds de l'âme humaine. La chute terrible dans les escaliers du pauvre Abu Ahmed, volontairement poussé par un soldat zélé, est aussi un grand moment d'humour, un calembour visuel qui ravira petits et grands, faisant directement référence à Tex Avery (Hartmann C., "L'humour comme ultime sacrement : Katherine Bigelow", Résidences Universitaires Polytechniques, 2010)




Lors d'une masterclass mémorable donnée à Blois face à un spectatoire médusé, Katsouni avait insisté sur l'importance historique des films d'histoire. Son oeuvre personnelle inscrit la cinéaste dans la droite lignée des plus grands noms du genre. KB9 appartient maintenant à la famille des Eisenstein, Dreyer, Riefenstahl et, plus récemment, Stone, dont elle perpétue respectueusement la tradition. Son objectif est de témoigner modestement sur son époque tout en égratignant ses semblables et en dénonçant les inégalités sous-jacentes de la société occidentale. Pour faire une comparaison à la culture populaire et rendre mon discours plus accessible, je dirais que si ma Kathie n'est pas la Neymar du cinéma américain, elle en est assurément la Amandine Henry : pas la plus médiatique, pas la plus douée, mais plusieurs poumons et une ténacité sans pareil. Son Zero Dark Thirsty est un séisme qui a provoqué un raz de marée dans les salles outre-atlantiques, toujours fermées pour cause de dégâts des eaux (The Trafalgar Square, 10 octobre 2010).


Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke et Joel Edgerton (2013)

24 septembre 2017

Terminator Genisys

Tout le monde est tombé à bras raccourcis sur ce film à sa sortie et je trouve ça un brin exagéré. Il est très mauvais, certes, mais beaucoup plus soutenable que le précédent opus de la saga, l'abject Terminator Renaissance. C'est nul à chier, il faut l'avouer, mais Terminator Genisys a quelque chose de léger et d'imbécile qui le rend plus sympathique que beaucoup d'autres blockbusters abominables actuels. On dirait presque qu'il ne se prend pas tout à fait au sérieux, qu'il a conscience de son triste état. En cela, il a un très léger parfum des années 90, cette époque révolue où les films à grand spectacle hollywoodiens n'étaient pas encore assommants de sérieux et n'oubliaient pas d'être cons. La prestation d'Arnold Schwarzenegger y est pour beaucoup, tant l'acteur est constamment dans l'autodérision, à côté de la plaque comme jamais. Dommage qu'il soit si mal entouré. Jai Courtney est peut-être le pire acteur de sa génération. Sa tête est mise à prix sur Il a osé. On ne compte plus les franchises qu'il a participé à fusiller à bout portant de par sa seule présence à l'écran. Après Die Hard 5, où il incarnait le détestable fils de John McClane, le voici donc en Kyle Reese, personnage-clé de la saga initiée par James Cameron. Quel carnage... Cet homme est si laid, si mauvais. On est à des années lumières du charisme de l'inoubliable Michael Biehn.




Jai Courtney est l'une des plaies les plus purulentes du cinéma d'action américain de ces dernières années. Sa vacuité totale laisse songeur. Il n'est tout simplement rien. Qu'il est difficile de s'intéresser à ses aventures, de l'écouter débiter platement des répliques minables, de le regarder déplacer son corps sans âme... Face à lui, Emilia Clarke, en Sarah Connor, ne s'en sort pas beaucoup mieux. La scène où elle se désape, le cinéaste préférant alors filmer son ombre chinoise sur un mur de briques, est d'un ridicule rarement atteint. Linda Hamilton avait du chien. Emilia Clarke pourrait servir de débouche chiotte. A part ça... Mais il y a bien pire en la personne de Jason Clarke (son propre frère !), qui incarne ici John Connor (son fils !) avant de dégénérer en une sorte de terminator ultime. Ce triste mec est censé prêté ses traits disgracieux au grand chef de la résistance ! Lui aussi, on ne compte plus les films qu'il gâche en étant là, avec sa sale tronche en biais et son air désagréable. Qu'il est pénible ! Terminator Genisys souffre donc d'un casting complètement raté, à quelques exceptions près : Lee Byung-Hun est plutôt crédible en T-1000, il reprend assez bien le flambeau de Robert Patrick, mais il ne fait vraiment que passer.




Ce cinquième épisode souffre aussi d'un scénario qui part totalement en couille une fois que notre petit trio constitué de Kyle Reese, Sarah Connor et Pop's (aka Schwarzy, le pauvre...) décide de retourner dans le futur. Après ça, c'est un grand n'importe quoi à faire chialer les plus naïfs qui espéraient encore retrouver quelque chose des deux premiers films. Plus grave encore, Terminator Genisys se distingue par une absence totale de scène d'action bien emballée. Les combats entre robots font franchement pitié, à commencer par le premier, celui opposant le vieux Schwarzy à sa version originale. Pour le reste, c'est un défilé d'explosions et d'accidents de la route en hideux CGI. Ce moment où une bagnole percute de plein fouet Kyle Reese et Sarah Connor, fraîchement débarqués à poil sur une autoroute et qui s'en sortent indemnes après un petit roulé-boulé sur le bitume, est peut-être le pire de l'ensemble. Malgré sa nullité absolue, l'oeuvre d'Alan Taylor (mais qui est ce type ?) a pourtant été adoubée par James Cameron himself, mais on ne sait pas si c'était par obligation contractuelle ou si le réalisateur de Titanic avait un flingue sur la tempe quand il a prononcé ses mots doux, immortalisés en gros caractères sur l'affiche.


Terminator Genisys d'Alan Taylor avec Emilia Clarke, Jason Clarke, Jai Courtney et Arnold Schwarzenegger (2015)

4 février 2016

Everest

Avant de se lancer, une petite préparation physique s'imposait. On a maté pas mal de films sur des montagnes plus basses. D'abord, le film de vacances de tonton Scefo sur l'ascension de la dune du Pylat, la plus haute dune d'Europe. Tranquille ! On a enchaîné avec La Sanction de Clint Eastwood. 3970m : un petit Clint, un Clint mineur. Puis nous avons revu le sublime documentaire de Werner Herzog, Gasherbrum, la montagne lumineuse, sur l'alpiniste Reinhold Messner, un habitué des sommets dépassant les 8000 mètres. Dans le genre, difficile de trouver mieux. Après ça, nous étions fin prêts pour le Everest de Baltasar Kormákur, que nous attendions de pied ferme, en tant qu'amateurs de films de montagne (rappelez-vous nos articles sur K2 et Face Nord). 




Comment parler d'Everest sans revenir, même brièvement, sur la promo assez osée menée tambour battant par les studios d'Universal. Nous faisons évidemment allusion à ce tremblement de terre au Népal au moment de la sortie du film. Une opération marketing assez catastrophique... Mais nous ne pouvons pas en vouloir au réalisateur, ce sont les studios qui ont organisé ça. N'ayons pas peur des mots, c'était une opération ratée. Notre éthique indiscutable de blogueur ciné nous permettra néanmoins de dissocier l'oeuvre de ce fait divers et de juger le film pour ce qu'il est : une belle merde.




Très vite, Batlasar Kormákur ne s'avère pas à la hauteur du projet. De l'Everest, nous ne saurons rien. Où est-il situé ? Comment est-il apparu ? Pourquoi a-t-il grandi si vite ? Pourquoi s'est-il arrêté à 8848 mètres ? Comment le grimper au mieux ? Quel est le pique-nique à conseiller pour le jour J ? Toutes ces questions resteront malheureusement sans réponse. Ce film ne s'adresse ni aux scientifiques ni aux curieux, simplement aux amateurs de daubes. C'est tout juste si les grimpeurs justifieront leur idée fixe, gravir le colosse, par un laconique "Parce qu'il est là !" prononcé dans un éclat de rire général. Édifiant ! Plus con, tu meurs.




Le film de Baltasar Kormákur est l'adaptation du récit Tragédie à l'Everest (Into Thin Air: Death from Above on the World's Roof - A Personal Account of the Mt. Everest Disaster) de Jon Krakauer, publié en novembre 1997. Rappel des faits : depuis le milieu des années 90, l'Everest est, comme ma sœur, la cible des assauts répétés de dizaines et dizaines de pseudo et simili grimpeurs qui rêvent d'ajouter leurs noms à la liste, de plus en plus longue, de ceux qui ont réussi l'exploit d'atteindre le toit du monde et d'y redescendre sain et sauf. Deux expéditions faisant fi du mauvais temps décident de tenter le coup au même moment. Leur destinée tragique refroidira les ardeurs des alpinistes et marquera la fin de cette période de folie commerciale autour du plus haut sommet du monde aux flancs jonchés de détritus. 




Une quinzaine de mecs, au moins, part à l'aventure, la fleur au fusil. Comme Baltasar Kormákur est bien incapable de créer des personnages attachants, il a cru bon de s'entourer d'une panoplie d'acteurs aux tronches plus ou moins bien connues, pensant bêtement que cela suffirait à emporter l'adhésion des spectateurs. Jason Clarke, déjà entr'aperçu dans des films de sinistre mémoire, est le fade leader du gang. C'est un alpiniste chevronné qui a déjà conquis la bête plus d'une fois mais dont l'altruisme le mènera à sa perte. Josh Brolin incarne, comme à son habitude, le gros connard pas fin venu du Texas. Avec sa grosse gueule enfarinée, on aura vite envie de le voir glisser et sortir du cadre à tout jamais. Il s'en tirera bien amoché, incapable de prendre sa femme dans ses bras, couvert de bobos. Sam Worthington endosse le rôle le plus ridicule : celui du mec toujours dans les environs, au pied de l'Everest, qui regarde, la main vissée sur le front, l'air inquiet, où en sont les autres, prêt à agir en cas de souci. On le préférait sans ses guiboles dans Avorton...




Parmi toute cette bande d'acteurs, un seul retire véritablement son épingle du jeu et repart grandi de cette triste expérience : Jake Gyllenhaal. Pourquoi ? Parce qu'il est le seul à avoir réellement effectué la montée, et cela se voit ! Acteur total, héritier direct de l'école Schatzberg, que l'on a déjà vu perdre tous ses kilos superflus et se raser le crâne pour d'autres rôles, Jake Gyllenhaal a insisté pour être filmé dans les conditions du réel. Il est d'ailleurs le seul à mater du bon côté sur l'affiche. Nous éprouvons presque du respect pour son personnage que nous sommes déçus de voir mourir lentement de froid. Quant aux femmes : Robin Wright et Keira Knightley se contentent d'attendre près du téléphone, des nouvelles de leurs maris, les yeux humides, la voix tremblante. Disons-le tout net : Everest obtiendrait un résultat négatif au fameux test de Bechdel-Wallace. 




Est-ce normal de rire à la mort de chacun des personnages ? Est-ce normal de ne strictement jamais ressentir le moindre frisson, le moindre risque, le moindre vertige ? Everest révèle toutes les limites du talent et des compétences de Baltasar Kormákur. Son film ne fait aucun effet. Aucune tension dramatique. Aucun suspense. Aucune émotion, une fois le sommet foulé du pied par quelques uns de ces crétins dont la passion nous paraît bien étrangère. Et ne comptez pas sur Kormákur pour rendre la montagne cinégénique. Il n'y a même pas de beaux paysages à regarder. Et quand débarque la tempête fatale, nous avons droit à des effets numériques d'une laideur peu commune, c'est une merde grisâtre et lisse qui envahit l'écran mollement. Everest est raté sur toute la ligne et vient seulement nous rappeler qu'à Hollywood, les cinéastes capables de torcher des films efficaces sont désormais de plus en plus rares... 


Everest de Baltasar Kormákur avec Jason Clarke, Jake Gyllenhaal, Keira Knightley, Robin Wright Penn, Sam Worthington et Josh Brolin (2015)