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10 janvier 2026

14 x 8000 : Aux sommets de l'impossible

Immense respect pour cet alpiniste népalais qui a littéralement cramé un record en réussissant les ascensions des 14 sommets de plus de 8000 mètres en à peine plus de 6 mois (le précédent record était de 7 ans). Un véritable exploit que nous dépeint donc ce documentaire plutôt plaisant à suivre et farci d'images saisissantes des reliefs himalayens. Il y a bien quelques bémols qui relativisent l'importance de cet accomplissement et défraient les codes habituels de la profession, comme notamment l'utilisation d'hélicoptères, quand le temps le permettait, pour être déposé à quelques mètres des sommets, mais Nirmal Purja a le mérite de ne pas la jouer perso et de mettre en avant toute son équipe, replaçant ainsi le Népal au centre de la discipline et rendant ainsi justice aux générations de sherpas longtemps restées dans l'ombre des alpinistes européens. 


Projet Possible... Ouais ça sonne pas ouf en français, on dirait un slogan de campagne de François Hollande.
 
Malheureusement, le rythme et le format documentaire choisis, 1h30 pour caser tout ça, affaiblissent encore l'ampleur de l'exploit car cela donne l'impression d'assister à une compilation d'ascensions plutôt tranquilles, chacune étant réduite à une anecdote plus ou moins mémorable : au sommet du K2, j'ai eu un p'tit creux ; à deux pas de l'Annapurna, j'ai chopé un coup de froid ; redescendu du Gasherburne, j'en avais plein les. Entre chaque rando vers les sommets, Nirmal Purja va se ressourcer chez sa vieille maman, et le film a alors des allures de docu ultra superficiel sur les traditions de son pays et de lettre d'amour lourdaude à sa génitrice. C'est qu'on ne fait pas spécialement dans la dentelle, ici. On ressort de ce docu tout à fait calibré pour Netflix avec le sentiment qu'avec un peu d'entraînement, on aurait aisément pu participer à tout ça. Pas sûr que ça soit l'effet escompté.


14 x 8000 : Aux sommets de l'impossible de Torquil Jones avec Nirmal Purja (2023)

18 septembre 2024

Au-delà des cimes

Catherine Destivelle, l'une des plus grandes grimpeuses de tous les temps, méritait bien qu'un beau documentaire lui soit entièrement consacré. C'est le spécialiste réunionnais Rémy Tezier, passionné de mer et de montagne, qui s'y est collé, avec un certain talent. Au-delà des cimes nous propose de suivre l'escaladeuse française au cours de trois ascensions de sommets alpins mythiques qu'elle choisit de réaliser en compagnie de quelques-uns de ses proches, ceux-là même qui l'ont accompagnée tout au long de sa si brillante carrière. Nous la voyons donc arpenter le Grand Capucin, imposant obélisque de granit qui fait le bonheur des grimpeurs de tout poil, avec l'une de ses anciennes élèves devenue une amie ; puis grimper l'Aiguille du Grépon, crête crénelée de plusieurs pointes où trône une statue de la Vierge Marie, auprès de sa sympathique et toute guillerette sœur cadette ; et enfin monter tout en-haut de l'Aiguille Verte, le plus difficile du lot, aux côtés de deux de ses mentors, d'amusants alpinistes chevronnés et septuagénaires, animés d'une affection évidente pour celle qui les a toujours épatés. Ces trois sommets ont chacun leur particularité mais ont en commun une beauté esthétique saisissante, joliment mise en valeur par les caméras de Rémy Tezier, qui viennent rappeler sans fanfaronnade toute la richesse et la splendeur des Alpes.



 
 
Le simple récit de ces trois ascensions successives, accomplies en toute tranquillité, dans une ambiance chaleureuse et légère, récit émaillé de rares et brefs flashbacks sur quelques-uns de ses exploits passés, narrés par le phrasé envoûtant de Bernard Giraudeau, dessine touche après touche un portrait délicat et juste de Catherine Destivelle, sacré bout de femme digne du plus grand respect. Au bout des 80 agréables minutes de ce documentaire, nous éprouvons même une sorte d'admiration pour la dame, personnalité discrète au charisme naturel, que nous avons presque l'impression de réellement connaître. Dans sa façon très simple, humble et concise d'évoquer son parcours, ses choix et son amour de l'escalade par quelques phrases prononcées en voix off, dans sa manière attentive mais jamais maternelle de veiller à la sécurité et à la bonne progression de ses compagnons de cordée, dans ses échanges, ses petits gestes et ses regards furtifs adressés aux autres, saisis par la caméra, c'est toujours la sincérité qui semble primer. On est rapidement captivé, curieux de la comprendre.



 
 
Il y a aussi quelque chose de très plaisant ici, et que l'on relève inévitablement en amateur du genre : le film de Rémy Tezier est totalement vierge des attributs habituels de la plupart des films de montagnes, bien plus souvent consacrés à nous dépeindre des performances masculines. Au-delà des cimes, aucun sensationnalisme, aucune volonté d'en mettre plein la vue, quand bien même certaines images sont effectivement impressionnantes et que le talent et la maîtrise de Cathy Destivelle (ouais, je l'appelle Cathy maintenant) sont proprement hallucinants. Elle qui a l'air aussi à l'aise qu'une araignée, une araignée qui serait inoffensive et gracieuse, sur les parois verticales vertigineuses, gravies vitesse grand V, précise qu'elle n'est en rien "suicidaire", bien que le danger puisse aussi la stimuler. En réalité, on la sent d'abord et surtout éprise de liberté. Le film colle avec la personnalité de notre vedette, elle qui aurait pu collectionner tous les trophées possibles et épingler à son palmarès les plus dangereux sommets du monde, mais n'avait pas spécialement l'esprit de compétition et était simplement portée par son amour pour l'escalade et la montagne. La douceur et la sincérité de ce film, apaisé et apaisant, contrastent avec le tout-venant et font du bien, tout simplement.
 
 
Au-delà des cimes de Rémy Tezier avec Catherine Destivelle (2008)

14 janvier 2024

Cold

Cory Richards est un beau blond. A l'âge de 29 ans, en 2011, il est devenu le premier américain à réussir l'ascension hivernale d'un sommet de plus de 8000 mètres. Autant dire qu'il ne devait pas faire chaud là-haut, d'où le titre de ce court-métrage de 20 minutes en forme de journal de bord où notre homme se demande régulièrement ce qu'il fout là et se plaint du froid. "What the fuck am I doing here ?" sont les premiers mots qu'il prononce, d'une voix étonnamment fluette, désagréable à l'oreille. Il est alors filmé en selfie, déjà, de nuit, sous sa tente North Face. Pourquoi préciser la marque de la tente ? Parce que c'est ce qu'il y a de plus net à l'image, ce qui ressort le plus, en lettres blanches fluorescentes, tandis que tout le reste est à moitié flou et plongé dans l'obscurité. Cory Richards est sponsorisé par North Face, ce qui doit expliquer pourquoi le logo de la marque est toujours présent dans un coin du cadre. C'est qu'il y a besoin d'argent pour espérer finir dans le Guinness Book et accomplir une telle prouesse.


 
 
Cold a des allures de found footage, ces films d'horreur pour la plupart aussi laids que mauvais qui nous dépeignent, via une vidéo retrouvée sur les lieux ou un autre subterfuge, les mésaventures de jeunes crétins perdus dans une forêt hantée par une sorcière ou dans un immeuble barcelonais infesté de zombies. Sauf qu'ici tout s'est plutôt bien passé, le record est tombé, nonobstant quelques nuits passées à -40°C et une très (très) grosse frayeur. Car Cory Richards et ses deux compagnons d'infortune, un italien et un pakistanais qui sont présentés comme de purs et simples étrangers, ont miraculeusement survécu à une avalanche qui les a surpris (ce sont pourtant des choses qui arrivent) à la descente du Gasherbrum II. C'est le moment fort de ce court métrage. Et c'est carrément dingue d'avoir pu capturer de telles images. Et pourtant...


 
 
Cory Richards et son co-réalisateur Anson Fogel, celui qui a été choisi pour monter les heures de péloches ramenées d'Himalaya, se foirent alors complètement. Le nuage de neige dégringole dans un plan furtif auquel succède un cut brutal. On nous glisse alors des photos de notre héros, enfant, c'était déjà un beau bébé, et adolescent, un charme ravageur. Puis nous voyons celle que l'on devine être sa compagne, une asio-américaine, ce qui rend leur couple d'autant plus joli. Littéralement radieuse, puisque surexposée dans un halo de lumière, elle minaude, sourit de toutes ses dents à la caméra, fixant l'objectif d'un regard tendre, amoureux, puis nous adresse un baiser. Nous sommes dans la tête de Cory Richards, face à une plate illustration, à l'esthétique publicitaire ignoble, de ce qui est supposé défiler sous nos yeux lors de ces moments où l'on flirte avec la mort. Un moment particulièrement douloureux pour nous aussi. On se croirait devant un POV. Et un POV en pleine avalanche, j'avoue que je n'y aurai pas pensé. C'est rude.


 
 
Après l'avalanche, quand ils refont surface dans la blancheur omniprésente, ils semblent surpris de se découvrir tous les trois encore en vie. Cory Richards retourne alors rapidement la caméra vers le sujet qui l'intéresse le plus, lui-même. Il se filme en pleurs, dans un état second, difficile à définir. On dirait qu'il surjoue, mais... c'est impossible. On ne doit pas pouvoir penser à son image pendant un moment comme celui-là, non ? Drôle de type... Au même moment, il se prend également en photo. Il pense à immortaliser cet instant, le visage grimaçant, le regard halluciné, ne se doutant pas encore que son cliché fera la une du National Geographic, lui ouvrira les portes du célèbre média américain, et fera de lui une star. Personnellement, j'ai l'impression de voir un fox terrier saisi en pleine battue dans la neige, pas vous ?




Alors oui, je le reconnais, à force de les voir greloter à l'écran, se geler les miches comme pas deux dans leurs tenues de cosmonautes, des glaçons qui pendouillent de leurs narines et une fumée de tour aéroréfrigérante de centrale nucléaire qui s'échappe d'eux à chaque expiration, on ressentirait presque un peu le froid, nous aussi. On se les caillerait presque avec eux ! Et on est frappé, il est vrai, par ces plans furtifs sur un cadavre devenu bleu-vert, momifié par le froid, gisant au pied du sommet et croisé par hasard. Mais à part ça... Cold est un film de montagne de l'ère Instagram. D'ailleurs, dernier fait d'arme en date de notre ami Cory Richards : il a voulu envoyer un snapchat sur le sommet de l'Everest. Au moment d'ouvrir l'application, son téléphone est resté sur le carreau. "C'était la plus tragique ironie de toute l'expédition", commente-t-il. Ah ça, je veux bien le croire... On a déjà l'air con quand, à 30 ans passés, on se prend en snapchat, alors j'ose même pas imaginer quand on pense à faire ça sur le toit du monde et qu'en plus notre mobile nous lâche... Bien fait !




Les meilleures biographies de Cory Richards font de lui un aventurier, un explorateur, un grand alpiniste, ce qu'il est sans doute, d'une certaine façon. Il a en tout cas trouvé sa voie en devenant un photographe, mais pas n'importe quel photographe, un photographe de l'impossible, spécialisé dans les aventures ultimes, les conditions extrêmes. Si vous avez des clichés à prendre d'une expédition périlleuse au bout du monde, il est l'homme qu'il vous faut ! Cory Richards est un self made man, avec un parcours atypique, un véritable écorché vif, qui s'est retrouvé dans la rue à 13 ans, a été alcoolo, dépressif, camé, tout ce que vous voulez. N'empêche qu'il présente bien. Quelque part entre le viking et le surfeur californien. C'est parfait pour vendre des montres et des combinaisons de ski. Pour donner des conférences sur le dépassement de soi, sur l'importance d'aller au-delà de ses limites. Bref, Cory Richards est un beau blond. Mais c'est vraiment pas mon genre, vous l'aurez compris.
 
 
Cold de Cory Richards et Anson Fogel avec Cory Richards, Simone Moro, et Denis Urubko (2011)

6 janvier 2024

The Beckoning Silence

Les amateurs de récits de survie connaissent pour la plupart Joe Simpson, cet alpiniste britannique dont la terrible mésaventure, sur les pentes d'un sommet de la Cordillère des Andes, relatée dans son livre Touching the Void, a été très largement popularisée par un documentaire du même nom, réalisé par Kevin MacDonald en 2003. Sorti chez nous sous le charmant titre La Mort suspendue, il s'agissait en effet d'un véritable survival à l'efficacité indéniable qui marqua fort logiquement les esprits et je dois bien avouer que j'en garde moi-même un souvenir assez glaçant. Je lui préfère toutefois le plus relax mais néanmoins saisissant The Beckoning Silence, diffusé quatre ans plus tard par la chaîne de télévision britannique Channel 4, qui est une autre adaptation d'un bouquin de Joe Simpson. Ce documentaire met en parallèle la propre expérience de l'auteur-grimpeur avec l'histoire tragique de la tentative d'ascension du Mont Eiger via sa redoutable face nord, en juillet 1936, par l'allemand Toni Kurz et ses trois compagnons.


 

 
C'est à Louise Osmond, une cinéaste anglaise spécialisée dans les documentaires aux étagères garnies d'Emmy Awards, que l'on doit ce film, et l'on sent un savoir-faire évident transparaître de la construction solide et rigoureuse des 75 minutes qui constituent The Reckoning Silence et défilent très rapidement. L'essentiel est là. Tous les éléments de base sont réunis pour offrir à l'amateur de film de montagnes ce qu'il espère systématiquement quand il s'enfonce dans son sofa, les doigts de pieds en éventail, et appuie sur play. Un récit limpide et précis des événements qui nous permet de comprendre tous les enjeux et le contexte particulier de cette ascension, une reconstitution soignée et d'un réalisme indiscutable où les acteurs s'en sortent avec les honneurs, un narrateur appliqué, présent juste ce qu'il faut, dont la voix et la diction confèrent au film une ambiance singulière et, surtout, un seul intervenant, et le bon, plutôt qu'une multitude, impliqué à fond, passionné, et toujours agréable à écouter, en la personne de Joe Simpson himself.



 
 
Ce Joe Simpson m'a décidément l'air sympathique. On ne lui en veut même pas quand, à la toute fin du film, il jette un mégot dans la neige, tel un cowboy des alpages, avant de s'éloigner vers des lendemains moins escarpés. S'il peut encore mieux faire écologiquement parlant, il atteste en tout cas d'une certaine éloquence à l'oral. Sans jamais en faire des caisses, en dégageant simplement une belle sincérité et en choisissant les mots justes, il partage sans pudeur sa passion pour les hauteurs, sa fascination pour la destinée cruelle de Toni Kurz (il faut dire qu'il n'est pas passé loin de la vivre aussi !), et il nous permet parfaitement de saisir ce lent cheminement qui l'a amené à définitivement abandonner le piolet pour la plume. En l'écoutant, nous ne doutons pas que ses romans doivent également être captivants. C'est une photographie de Toni Kurz, tout sourire avant d'attaquer un sommet, éclatant de vie et de jeunesse, qui a motivé Joe Simpson à devenir alpiniste. C'est le roman tiré de cette tentative d'ascension du Mont Eiger, The White Spider de Heinrich Harrer, qui l'a profondément marqué et intimement lié à cet homme, Toni Kurz, et peut-être permis, quelques années plus tard, de trouver les ressources nécessaires pour lutter, quatre jours durant, pour sa vie, au fin fond d'une crevasse, perdant un tiers de son poids, la jambe cassée, parvenant à ramper miraculeusement jusqu'au camp où l'attendait son acolyte, celui-là même qui avait dû couper sa corde pour se sauver lui.



 
 
The Reckoning Silence parvient ainsi à mêler deux destins, deux trajectoires, l'une brutalement interrompue, l'autre miraculée, qui se reflètent dans la glace d'une paroi rocheuse impossible. Il relie le présent intime de Joe Simpson à l'histoire quasi légendaire du Mont Eiger, peut-être le plus mythique sommet des Alpes, dont la situation atypique fait de lui le théâtre de tous les dangers offert aux observateurs, nichés sur le balcon de la station de ski en contrebas. L'alpiniste et survivant de l'impossible devenu écrivain à temps plein revient sur les lieux, quitte à affronter ses propres démons, pour nous expliquer méthodiquement chaque étape qui a mené ce petit groupe d'allemands, fringants et brillants grimpeurs, vers une mort inévitable. La fascination de Joe Simpson est contagieuse bien que son expression soit des plus posées, presque didactique. Il s'avère être un excellent storyteller quand il nous raconte les événements de 1936, et il se montre humble et authentique quand il se livre à nous face à la caméra et évoque ce que recherche un alpiniste quand il se lance dans une telle entreprise, ce qui pousse un homme vers ces folies verticales pour l'extase unique du sommet.



 
 
Si le récit de l'échec mortel de Toni Kurz et sa bande permet le développement d'un suspense particulièrement opérant, il n'y a rien qui met mal à l'aise à cela, tant The Reckoning Silence se présente avant tout comme un film qui honore la mémoire des disparus et donne l'impression qu'il ne triche jamais, grâce à la simplicité et à la franchise de Joe Simpson, une personnalité attachante que révèle avec sobriété Louise Osmond. Tout cela fait de ce documentaire une vraie et notable réussite du genre, qui vous captive du début à la fin et finit même par vous scotcher à votre fauteuil, vous laissant un peu KO, meurtri par le sort cruel de Toni Kurz. Une œuvre infiniment plus recommandable que le film très moyen réalisé par Philipp Stölzl en 2008 que l'histoire du grimpeur allemand a aussi inspiré (en étant pour l'occasion quelque peu modifiée, à des fins dramatiques discutables et, comme le prouvent Simpson et Osmond, tout à fait dispensables). 
 
RIP TONI KURZ, ANDREAS HINTERSTOISSER, WILLY ANGERER ET EDUARD RAINER à jamais dans nos cœurs.
 
 
The Beckoning Silence de Louise Osmond avec Joe Simpson, Roger Schäli, Simon Anthamatten, Andreas Abegglen et Cyrille Berthod (2007)

15 août 2023

Christophe / Trilogie pour un homme seul / Le Come-back de Baquet

Trois films de montagne, trois films de Nicolas Philibert, parmi ses premiers, trois films avec Christophe Profit, alpiniste principalement connu pour totaliser 10 ascensions de la face Nord de l'Eiger et pour avoir accompli la première ascension de l'arête Nord-Ouest du K2 avec Pierre Béghin le 15 août 1991. Mais les trois films dont il est question ici ont été tournés avant ça. Respectivement en 85, 87 et 88. Le premier, Christophe (je l'aurais plutôt intitulé Profit, car le patronyme de notre grimpeur originaire de Normandie sonne bien : personnellement je prononce Profit avec le 't', contrairement à ce qu'il faut faire, en hommage au titre de cette série des années 90, Profit, avec Adrian Pasdar dans le rôle éponyme), le premier donc, Christophe, est un film d'une demi-heure qui suit en toute simplicité et sur un rythme vif l'ascension en solitaire et en escalade libre, par un beau jour de soleil, de la face ouest des Drus, gigantesque façade de 1100 mètres au cœur du massif du Mont-Blanc. Le film est, quelque part, vaguement proche de Cerro Torre Cumbre, sorti la même année, par sa vivacité, sa légèreté de ton et son côté musical, jovial, effréné, mais en moins beau, il faut le dire, et avec une part de scénarisation en plus, peut-être en trop.
 


C'est un film quasiment sans paroles, sauf celles que l'on entend au début du film, préenregistrées par Christophe Profit sur son répondeur, demandant de lui laisser un message pendant son absence, et celles, d'encouragement ou de réconfort, que l'on entend sur une cassette de répondeur emportée en montagne et que l'alpiniste écoute lors d'une pause. Les seuls mots que prononce Profit pendant l'ascension sont "merde" et "bordel de merde", lors d'un passage particulièrement difficile où l'alpiniste semble coincé (guère longtemps). A part ça, on entend très fort son souffle, et il y a de quoi se sentir épuisé pendant 30 minutes à le regarder se démener sur la face presque lisse des Drus qu'il escalade sans sécurité. La fin du film, un peu surfaite, où Christophe escalade la paroi d'un immeuble pour rejoindre des amis qui festoient sans lui, comme s'ils l'avaient oublié, surligne une solitude déjà bien présente dans le film et qu'il n'était pas besoin de rappeler.

 


Le chiffe trois, c'est aussi le nombre de personnages de ces trois films. Il y a Profit, bien sûr, fil conducteur, absolument seul dans Christophe, mais plus seul du tout dans les deux suivants : le deuxième film, Trilogie pour un homme seul (encore trois), est un film de montagne et un film d'amour. C'est d'une triple ascension dont il est question ici, réalisée en deux jours et une nuit, les 12 et 13 mars 1987. Profit est alors âgé de 26 ans, et il a déjà accompli l'enchaînement qu'il tente à nouveau, mais cette fois-ci l'ascension sera hivernale. En 40 heures, il escalade les trois plus grandes faces nord des Alpes : Grandes Jorasses, Eiger et Cervin. Encore une fois, c'est de l'escalade libre, et Profit n'est assisté que pour redescendre des sommets (belles séquences de sauts en parapentes, où tout paraît soudain si léger) et pour être transporté du pied d'un sommet à un autre, en général en hélicoptère.

 


Si l'ascension des Drus, dans Christophe, paraissait facile, malgré un passage compliqué, filmé de près et dans la durée, ici on sent vraiment la difficulté. Non pas que la caméra passe beaucoup de temps avec Profit sur la paroi (l'escalade est plutôt filmée de loin, ou en hélicoptère), mais le film se focalise sur ses arrivées aux sommets. On voit alors l'alpiniste épuisé, vidé, frigorifié. Cela ne dure que quelques minutes, car un thé chaud semble suffire à le requinquer et notre homme, frais et dispos, de repartir à l'aventure. Mais ce qui le remet sur pied, c'est surtout sa femme, Sylviane, qui l'aidait à s'entraîner pour cet exploit dans les premières séquences du film, et qui est toujours là au sommet pour l'attendre, l'accueillir, le prendre dans ses bras, l'embrasser, le réchauffer, le nourrir et l'encourager. 

 


Le titre est donc trompeur, Profit n'étant jamais véritablement seul, par opposition à l'image ébauchée par Philibert dans Christophe. Son épouse, Sylviane, est aussi là pour parler à Profit par talkie walkie, notamment quand, en pleine nuit, ses deux piles au lithium le lâchent, le laissant sans lampe frontale, obligé d'interrompre l'escalade pendant trois heures à flanc de montagne, dans le noir et le froid : l'une des séquences les plus fortes, où Profit est réduit à une voix tandis que nous sommes avec Sylviane, qui lui donne du courage.



 

Ayant accompli la triple ascension en un temps hallucinant, Profit redescend en hélicoptère, cerné par les journalistes qui ont suivi sa geste. On lui pose alors tout un tas de questions auxquelles il peine parfois à répondre, expliquant qu'il rêvait de faire ça depuis trois ans (italiques pour mettre en valeur cette récurrence du chiffre 3, hautement symbolique, et pour m'éviter d'avoir à insister encore là-dessus par une lourde et longue parenthèse ; symbolique de quoi ? je n'en sais rien, peut-être du triangle, forme simplifiée de la montagne, ou du tabouret, ode à sa fiabilité isostatique ?). Profit dit aussi qu'il n'aurait rien pu faire sans sa femme et qu'il dédie cette victoire à un ami alpiniste disparu peu de temps auparavant.

 


 

Ce qui nous amène au troisième film, Le Come-back de Baquet, et au troisième personnage, Maurice Baquet. Après l'alpiniste solitaire, et l'alpiniste amoureux, l'alpiniste ami. Dans ce film, Christophe Profit n'est plus le personnage central, il joue le rôle de guide (ce qu'il fut dans la vie) et d'intermédiaire. Le personnage principal, c'est Baquet Maurice, violoncelliste et acteur (apparu chez Renoir, Grémillon, Becker, Losey, Lamorisse, Costa-Gavras ou Varda). Petit homme trapu au sourire géant, Baquet a un vague air d'Ernest Borgnine, croisé avec Jean-François Stévenin (dont on aurait pu causer dans ce dossier consacré aux films de montagne). Dans une mise en scène au ton de comédie, on voit le bonhomme débarquer au pied des Alpes 32 ans après sa première escalade de la façade sud de l'Aiguille du Midi, en 1956. Le film de Philibert insère des images d'archives, tirées d'un autre film, Étoiles et tempêtes, où l'on voyait Baquet dans les mêmes lieux à 32 ans de distance. S'il est là, c'est pour refaire la même escalade, en hommage à l'ami qui l'avait emmené en haut à l'époque, le célèbre alpiniste cinéaste Gaston Rébuffat, qu'on ne présente plus. 
 
 

 
Ces temporalités superposées ont quelque chose de touchant, et la personnalité rieuse de Maurice Baquet emporte le morceau, comme dans cette étrange conversation à flanc de montagne où il échange avec un alpiniste japonais qui manifestement ne comprend pas grand chose aux blagues du Français, mais semble bien connaître le nom de Rébuffat, que l'on revoit avec joie dans quelques images, avec sa bonne gueule qui ressemblait vaguement à celle d'Edmund Hillary, dont j'ai déjà parlé ici, lui aussi membre d'un beau duo de grimpeurs. La grimpe, justement, n'est clairement pas au centre de ce film de Philibert, l'amitié si. Et l'émotion de Baquet, quand il embrasse le sommet pour son ami Gaston, est belle à voir.

 


En réalité il existe un quatrième film consacré par Nicolas Philibert à Christophe Profit, La Face nord du Camembert (1985), tourné peu après le premier, Christophe, mais je ne l'ai pas vu et il ne s'agit pas d'un film de montagne : Profit y joue les cascadeurs et escalade la façade lisse d'un bâtiment pour les besoins d'un film. Mais les trois films de montagne de Philibert avec Profit, belle trilogie pour un seul homme (et sa femme, et Maurice Baquet, et deux fantômes d'alpinistes disparus), dessinent un beau portrait de la figure de l'alpiniste, l'arpenteur de roches, aventurier solitaire porté par l'amour des vivants et la mémoire, l'amitié, la présence fantomatique de ses pareils tombés. 

 


L'ultime séquence du Come-back de Baquet, où l'on voit Maurice Baquet et Christophe Profit, de retour de leur ascension, jouer ensemble et en tenue de ville du violoncelle, assis sur des tabourets (à quatre pieds, petit raté de Philibert et de son staff déco), au milieu d'un parterre fleuri et au-devant des montagnes, au cœur d'un plateau des Alpes, n'est pas sans rappeler le dernier plan du Master & Commander de Peter Weir, qui aura réuni de la même façon Russell Crowe et Paul Bettany dans une autre célébration de l'aventure et de l'amitié, non pas sur les sommets, mais en pleine mer, ce qui est du pareil au même.

 

Christophe / Trilogie pour un homme seul / Le Come-back de Baquet de Nicolas Philibert avec Christophe Profit et Maurice Baquet (1985/1987/1988)

23 février 2023

Étoiles et tempêtes / Le Retour des hirondelles

On n'évoque pas souvent la catégorie des films-tuto, ces films qui vous donnent un cours particulier en 1h30 ou 2h, font de vous des experts à moindre frais. En 1955 le célèbre alpiniste Gaston Rébuffat, dont il est inutile de rappeler les nombreux exploits (disons simplement qu'il fit partie de l'aventure de Victoire sur l'Annapurna, déjà évoquée ici, mais c'est loin d'être sa seule prouesse), co-réalise son deuxième film documentaire sur la montagne, Étoiles et tempêtes, tiré d'un bouquin qu'il fit paraître l'année précédente, où il se met en scène, filmé par son ami George Tairraz, en moniteur d'escalade du violoncelliste comédien Maurice Baquet. Le film est moins un pur film de grimpe, même si on ne voit que ça à l'image pendant 90 minutes, qu'un manuel d'escalade pour les nuls. A travers une succession de courtes saynètes tournées sur un ton de comédie potache, Maurice Baquet joue le rôle de l'apprenti étourdi mais vaillant, et Gaston Rébuffat celui du maître patient et souriant. 
 
 

 
Les deux nous éclairent sur tout ce qu'il y a à faire et à ne pas faire en montagne, comment placer ses pieds et incliner son buste sur la paroi selon le profil qu'elle présente, comme faire des nœuds, comment descendre en rappel et j'en passe car j'ai vu le film il y a un petit moment et ne me souviens pas de tout (je ne savais pas que j'allais voir un film-tuto et n'avais pas prévu le calepin et le crayon gras de rigueur), le tout appuyé en voix off par le guilleret Baquet, dans un tutoriel illustré qui vous épargnera bien des bévues et autres chutes mortelles sur les cimes escarpées lors de vos prochaines excursions cet été. Ne me remerciez pas. 
 
 


 
Sorti l'an dernier de l'arrière-pays chinois, Le Retour des hirondelles de Li Ruijun nous offre un autre type de leçon filmée, moins rieuse il faut bien le dire, un peu plus longuette (2h15 qu'il faut avoir devant soi) : comment construire une maison avec trois fois que dalle. Le film nous raconte l'histoire de deux pauvres hères unis par un mariage arrangé qui arrange bien leurs parents. Lui (interprété par Renlin Wu), vieux garçon, paysan, plutôt taiseux, vit comme il y a soixante ans, travaille les terres, exploité, comme tous les gens du coin, par un gros bonnet en grosse bagnole qui n'est autre que son propre frère, et achève de se vider en donnant régulièrement des litrons de son sang pour sauver son autre frère ; elle (interprétée par Hai-Qing), vieille fille, fut tellement battue par ses frères et sœurs quand elle était gosse qu'elle est maintenant infirme, boiteuse et incontinente. Ça ne part pour être la comédie du siècle. Et comme si ça ne suffisait pas, les deux personnages, rescapés de la chienlit de leur vie, courbant le dos non seulement sous les difficultés quotidiennes (on penserait presque à L'île nue parfois, en mille fois moins beau) mais aussi sous les moqueries, affrontent des séries d'ennuis, comme la destruction de leur maison par un propriétaire soucieux de toucher la prime promise par L’État après toute démolition de biens immobiliers particuliers vouée à rendre le sol mieux disponible. 
 
 

 
Qu'à cela ne tienne, nos deux tourtereaux éclopés, qui finissent par nouer une belle relation platonique d'amitié solidaire, vont se monter une maison à eux. Avec les matériaux donnés par le monde, vu qu'ils brûlent le peu de pognon qu'ils gagnent lors de prières aux anciens, afin que ces derniers partent au ciel avec un peu de blé de côté. Or rien ne nous est ôté du déroulé de cette construction, de la fabrication des briques à leur opération de séchage et de protection contre les intempéries en passant par leur élévation, le placement des gouttières faites maison à l'aide de tessons de bouteilles cassées, le déroulage du toit de chaume avec échafaudage de fortune et contribution d'une bourrique bien pratique, déco intérieure à la fin des fins (qui se résume à un truc en plastique accroché au mur et une boîte en carton percée de plein de trous avec une ampoule dedans). Au terme de toutes ces séquences hautement pédagogiques j'étais sur mon portable en train de chercher l'adresse du Weldom ou du Brico Marché le plus proche et de commander des parpaings et une bétonneuse (comme quoi j'avais pas tout pigé au film), mais tout mon projet architectural s'est effondré quand la nouvelle maison toute branlante et toute pimpante des mariés est détruite à son tour... (Spoiler) Suite à leur mort, par noyade pour elle, par suicide pour lui (Fin du Spoiler). Ce film vous filera donc une belle leçon de BTP tout en vous coulant le moral sous une chape de béton armé, sachez-le. Quid d'autres films-tuto ? Vous devez en connaître, c'est sûr.
 
 
Étoiles et tempêtes de Gaston Rébuffat et George Tairraz avec Maurice Baquet et Gaston Rébuffat (1955)
Le Retour des hirondelles de Li Ruijun avec Renlin Wu et Hai-Qing (2022)

14 septembre 2022

La Soufrière

En 1976, Herzog apprend que le volcan de la Soufrière, en Guadeloupe, dont l'activité sismique s'emballe, est de toute évidence sur le point d'entrer en éruption, et que les habitants de Basse-Terre ont été évacués. Il part aussi sec avec deux caméramen filmer la ville déserte, le volcan bouillonnant et la poignée de paysans qui refusent de quitter leur sol. C'est d'abord les images des rues vidées de leurs habitants qui frappent, arpentées par des animaux sauvages et quelques chiens errants efflanqués, ou crevés et bouffés par les vers. En off, Herzog compare lui-même ces scènes avec celles d'un film post-apocalyptique. Les vues aériennes prises depuis un hélicoptère sur la ville de Basse-Terre, et le volcan qui la surplombe et menace à tout instant de la réduire à néant, sont aussi particulièrement marquantes. 
 
 

 
Herzog les épaissit par son récit d'une autre éruption, antérieure, à laquelle le réveil de la Soufrière pourrait ressembler, celle du volcan du Mont-Pelée, en Martinique, qui explosa le 8 mai 1902 et dont la nuée ardente détruisit en un éclair la plus grande ville de l’île, Saint-Pierre, coula de nombreux bateaux et tua plus de 30 000 personnes. Herzog nous raconte alors brièvement l'histoire dans l'histoire de cet homme nommé Cyparis, Louis-Auguste Cyparis (formidable nom ovidien), le pire truand de la ville de Saint-Pierre, qui dut sa survie au fait d'avoir été enfermé dans une geôle sans ouvertures et vécut jusqu'en 1956, montré comme une bête de cirque pour les brûlures striant son dos. On ne peut s'empêcher de penser au film qu'Herzog aurait fait en rencontrant un tel personnage, lui qui filma une autre survivante improbable, à l'opposé de Cyparis puisque pure incarnation de l'innocence, dans le terrible Les Ailes de l'espoir. 



Mais surtout, les images aériennes de la ville, superposées à des photographies en noir et blanc de Saint Pierre prises juste avant sa destruction, donnent nettement l'impression de voir un paysage encore intact sur le point de disparaître. On croit admirer, grâce aux images d'Herzog, un lieu qui n'existera bientôt plus mais qui, parce qu'il l'a éternisé en le filmant, survivra tout de même. Une sorte de précipité de l'essence même du cinéma (cf. le bouquin de référence sur l'oncologie du cinéma par le docteur Léon Schwartzenberg). Et comment, qu'elle survivra, la montagne ! Puisque la Soufrière décide finalement qu'elle n'a pas besoin de la caméra d'Herzog, ou du cinéma, pour survivre. Le volcan n'explosa pas, son activité sismique retrouva, contre toute attente, un régime normal, et ses habitants revinrent s'installer en ville au bout de quelques mois, faisant dire à Herzog qu'il terminait son film avec un certain sentiment de ridicule, étant venu capter les images de la plus grande catastrophe du siècle, celle qui n'eut pas lieu. 

 


N'empêche, le film existe. Et le plus beau moment est celui où Herzog et ses camarades découvrent l'un des "restants". Ils étaient venus chercher un héros aux idées folles, ou un anti-héros fabuleux comme Cyparis, et ne trouvent qu'un vieux type débraillé en train de piquer un énorme roupillon sous un arbre, la tête près d'un creux dans les racines, à côté de son chat partageant l'heure de la sieste roulé en boule. Une sorte d'Alice déglinguée, rêvant près du terrier, chapeautée par le chat du Cheshire... Le type se réveille lentement, à moitié dans les vapes, un peu éberlué de voir ces trois blancs avec leur caméra, postés devant lui, et il reste un moment dans sa position allongé, expliquant, les bras en croix, qu'il demeure là, attendant sa mort, qu'il n'a pas peur, qu'il n'a pas voulu partir parce que c'est sa terre et qu'il se plie aux volontés de Dieu, et qu'il est de toute façon trop pauvre pour aller où que ce soit, exactement le même discours que les deux autres hommes croisés en ville, par exemple cet autre habitant qui avance les mêmes raisons avant de dire à ses visiteurs qu'il accepte de foutre le camp avec eux pour aller rejoindre ses enfants s'ils veulent bien l'embarquer. Rien de follement romanesque. Mais on n'oubliera pas ces misérables – la tragédie avortée aura permis de rappeler leur condition –, ce laissé pour compte, cet oublié, ce dormeur magnifique au visage rieur qui attend la mort en pionçant comme un loir avec son chat, et pousse ensuite la chansonnette, peu convaincu, pour s'éviter de parler et d'avoir à répéter en boucle les mêmes choses simples (je n'ai pas peur ; Dieu l'a voulu ; je n'ai rien de toute façon...) au pied d'une montagne capricieuse, dans un film-sans-catastrophe peut-être unique en son genre. 

 

La Soufrière de Werner Herzog (1977)

10 juillet 2022

Victoire sur l'Annapurna

Intriguant documentaire d'une cinquantaine de minutes réalisé par Marcel Ichac en 1953, qui nous narre l'exploit accompli par Maurice Herzog et Louis Lachenal en 1950 : la conquête du plus haut sommet de l'Annapurna, culminant à 8091 mètres. Intriguant pour plusieurs raisons. D'abord par ses choix narratifs. Très bavard (dire, mais nous en reparlerons, que le commentaire reproche aux orientaux d'aimer palabrer...), le film est accompagné d'une voix-off permanente (ainsi que de musique), que se partagent un narrateur sans réelle identité, expliquant les images en disant "nous" et parlant à la 3ème personne des individus, y compris du cinéaste qui accompagne l'expédition, et le héros de l'aventure, Maurice Herzog, principal auteur de l'ascension, qui se voit offrir cette même voix au début et à la fin du film où il apparaît sur le Mont Blanc et, nous regardant à travers la caméra, s'adresse à nous en postsyncro pour nous dire qu'il en a réchappé par miracle et qu'il continue à faire de l'escalade sans ses doigts ni ses orteils, laissés sur l'Annapurna.
 
 

 


Intriguant aussi parce que le film consacre une bonne partie de sa durée aux étapes de l'expédition qui encadrent l'ascension proprement dite. Plutôt classique dans le genre pour ce qui concerne les préparatifs et l'arrivée jusqu'au pied de la roche. Puis vient la grimpe elle-même évidemment, encore heureux. Et si le moment graal de l'aventure, l'arrivée au sommet, n'est ici pas filmée, réduite à une photo prise tout là-haut de Maurice Herzog avec son piolet, photo filmée à côté dudit piolet auréolé du drapeau français, de beaux panoramiques détaillant le profil de la montagne et les plans de bataille des cordées d'assaut avec force commentaire explicatifs sont appréciés. Mais, plus rare et plus remarquable, Marcel Ichac accorde une bonne place aux étapes qui suivent l'accession au sommet : long et périlleux retour des membres de l'équipée passant non seulement par les camps de base successifs mais filmé encore jusqu'au village népalais où tout a commencé.




Il n'est pas anodin que le retour soit si scrupuleusement filmé et montré. C'est que la descente est incroyable elle aussi, peut-être plus que la montée. Et c'est là que Victoire sur l'Annapurna est intriguant une troisième fois : dans cette dernière partie fascinante qui tend à la fois à nous conforter dans un sentiment de respect total face à l'héroïsme des protagonistes, et à quelque peu contredire le titre du film et son projet global d'hommage aux vainqueurs. Il y a en effet de quoi ébrécher les statues des héros Herzog et Lachenal, sans rien leur retirer de courage, d'ambition ou de réussite. Mais voir les deux champions de l'Annapurna redescendre vidés, tout penauds, raides comme des piquets, soutenus sous les épaules par des sherpas, puis trimballés jusqu'au village sur le dos des mêmes sherpas sans qui ils seraient sans aucun doute morts très vite, absolument vaincus par la montagne, finit par retirer un peu de superbe à nos deux compères bientôt amputés des crayons et emportés vers de lointains hôpitaux susceptibles de les sauver in extremis. Il ne s'agit pas de dire qu'ils auraient dû tout faire à deux et seulement à deux et revenir vivants et en pleine forme pour mériter les louanges, simplement que le film laisse bien percevoir le prix de leurs lubies, et nous montre clairement ce que l'on sait mais que d'habitude l'on préfère dissimuler, à savoir que si les médailles leur seront revenues, ils ne furent pas les seuls à payer l'addition.





De la superbe, le film en donne en revanche, et à revendre, aux coolies et sherpas que nos braves aventuriers se sont payés moyennant quelques piécettes, finalement mille fois plus méritants, courageux et héroïques que nos braves pionniers de la grimpe. On voit tout au long du documentaire ces pauvres diables porter, dans les contreforts du Népal, des charges de plus de 40 kilos (un gamin, qui a l'air de porter un petit bagage, se fait tancer, avant qu'on s'aperçoive qu'il porte 50 kilos de films et de matériel cinématographique), sur des terrains abominables, tandis que leurs "seigneurs" font le chemin sans rien sur le dos et en partie à cheval,  on les voit faire grève cinq minutes au grand étonnement de ces messieurs, puis se remettre en route, convaincus par l'un d'entre eux qui leur rappelle qu'ils ont signé d'une empreinte du pouce, et on voit certains d'entre eux rester aux côtés de ces tarés d'occidentaux pressés de se rendre inutilement au sommet de la montagne tueuse avant la mousson, au mépris du froid glacial, de la lumière aveuglante, des avalanches permanentes et du reste (il faut voir les regards que lancent parfois les sherpas, complètement sidérés par ce dans quoi ils se retrouvent emportés). Et le commentaire, bien d'époque, au mieux colonialiste, au pire raciste, se rit de ces locaux râleurs et palabreurs sans qui nul exploit, nul record, nulle survie n'aurait été seulement pensable... 
 
 


 
Certains passages en deviennent fous, à les découvrir aujourd'hui. Comme quand un coolie dit qu'il a reçu assez d'argent jusque là (4 roupies) et qu'il ne veut pas risquer sa vie en allant plus loin alors qu'il a largement assez de sous avec ça, et que le commentaire se fend d'un bon : "mystère de l'âme indienne..." qui n'en laisse planer aucun sur l'âme occidentale. Sans parler de cette scène, plus tôt dans le film, où la compagnie traverse une première fois, à l'allée, un pont précaire fait de menus branchages au-dessus d'un torrent déchaîné, tandis que le narrateur exprime l'inquiétude des blancs de bien voir passer tous leurs bagages sans qu'aucun ne manque, puis évoque, l'air de rien, ce coolie tombé à l'eau avec son barda, en précisant qu'il a été repêché plus loin (ce dont on doute un brin), avant d'ajouter que le caméraman s'est ensuite concentré comme jamais pour ne pas rater une autre "chute spectaculaire". 




Mais encore, à la fin du film, quand les héros aveugles, manchots, alités et au bord de la mort atteignent enfin le village, sur le dos robuste de leur sherpa descendant les seules marches d'escaliers, certes peu rassurantes, du parcours, quand le commentateur parle gaiement des porteurs qui "courent" sur ces distances "oublieux des 100 kilos sur leurs épaules", chargés comme des foutues mules, ces hommes charitables voient enfin le bout de leur calvaire et de leurs prouesses (porter des poids morts humains à dos d'homme depuis le 1er camp de base, à plus de 6000 mètres, jusqu'au village dans la vallée sur des terrains impossibles, au-dessus de torrents terribles, sur de pauvres passerelles de planches pourries ou agrippés à des falaises au-dessus du vide) qui semblent plus dignes d'hommages que l'escalade assistée des deux fadas qui s’enorgueillissent de pouvoir encore se faire le Mont Blanc quand leurs maudits sherpas sont peut-être déjà morts de fatigue après s'être cassé le dos pour eux dans l'espoir de difficilement nourrir leur famille. 


Victoire sur l'Annapurna de Marcel Ichac avec Maurice Herzog et Louis Lachenal (1953)