23 janvier 2018

3 Billboards : Les panneaux de la vengeance

Après In Bruges et Seven Psychopaths, il était encore possible de croire que Martin McDonagh avait du potentiel et qu'il parviendrait sans doute un jour à l'exploiter pleinement, à trouver la bonne formule, le juste équilibre, pour briller enfin aux yeux du grand public. Étant donné les très bons échos qui accompagnent la sortie de Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, et les prix qui commencent à s'accumuler dans son sillage, on pouvait penser que c'était sans doute celui-ci, le film de la confirmation tant espéré pour le cinéaste britannique. Hélas, on avait tout faux ! 3 Billboards confirme au contraire les travers déjà connus, les capacités limitées et même l'orgueil déplacé d'un réalisateur pour lequel la balance penche désormais très nettement du mauvais côté. A tel point que l'on se demande à présent si on ne s'était pas trompé depuis le début. Rappelez-vous...




Lors de la découverte d'In Bruges (réintitulé quant à lui Bons Baisers de Bruges, Martin McDonagh n'étant jamais gâté par les versions françaises de ses titres), il y avait l'effet de surprise et le plaisir, toujours très appréciable, de tomber par hasard sur un film sympathique dont on attendait strictement rien, voire que l'on lançait avec un brin de méfiance. Un simili Tarantino, mêlant les gangsters et l'humour, les coups de feu aux répliques drôlatiques, on en a vu passer quelques-uns, et on en méprise presque autant. Mais In Bruges parvenait joliment à se détacher de cette lourde association, à trouver une vraie originalité. L'humour souvent absurde et le ton assez singulier du film étaient ainsi parvenus à nous charmer. Les personnages principaux étaient rendus attachants par d'excellents acteurs, formant un casting original : Colin Farrell, Brendan Gleeson et Ralph Fiennes, très cools, avaient l'air de s'amuser aussi, heureux d'être là, inspirés par un scénario étonnant. En bref, In Bruges était une bonne petite surprise qui nous emplissait de sympathie et d'espoir à l'égard de Martin McDonagh. On ignorait alors que l'on venait déjà de voir son meilleur film !




On avait en effet pas mal déchanté devant Seven Psychopaths et sa ribambelle d'acteurs encore plus impressionnante, jugez du peu : Christopher Walken, Colin Farrell, Sam Rockwell, Woody Harrelson, Tom Waits et, à des fins purement décoratives, Olga Kurylenko et Abbie Cornish (Martin McDonagh ayant un goût prononcé pour les très jolies filles, qu'il place généralement dans les bras d'hommes bien plus âgés...). Tous venaient faire leurs petits numéros avec plus ou moins de talent dans un salmigondis supportable mais fonctionnant beaucoup moins bien avec, toujours, ce mélange de genres et de registres cher à McDonagh. C'était clairement raté mais il y avait tout de même là-dedans une originalité et une ambition méta qui ne donnaient pas envie de tomber sur le film et son auteur à bras raccourcis, mais plutôt de rester bienveillant à son endroit, de saluer l'essai manqué en espérant qu'il réussisse au prochain coup. Déjà couronné aux Golden Globes, quasi unanimement salué par la critique et bien parti pour rafler quelques Oscars, 3 Billboards donnait des raisons d'y croire. Malgré 10 ans d'expérience en tant que blogueur ciné derrière moi, avec toutes les désillusions et les déceptions qui vont avec, je suis encore naïf...




Cette fois-ci, Martin McDonagh s'aventure du côté du mélo, du drame familial, ce qui explique peut-être ce succès plus large. Il nous narre le désir de justice d'une mère (Frances McDormand), très remontée contre une police qu'elle juge inefficace après le viol et le meurtre de sa fille, toujours irrésolu. Elle tente donc de secouer son petit monde en affichant trois panneaux gigantesques à la sortie de la ville, qui attirent les médias et apostrophent directement le shérif, campé par un Woody Harrelson atteint d'une maladie incurable. Martin McDonagh nous sert sa petite recette habituelle mêlant le sérieux à l'humour à travers des situations absurdes et quelques répliques bien senties, le tout servi par des acteurs de talent dans la peau de personnages haut en couleurs (empruntant même aux frères Coen leur actrice fétiche, Frances McDormand, lui que l'on plaçait déjà naturellement dans leur voisinage cinématographique).




En situant son film dans le sud des États-Unis, Martin McDonagh en profite pour égratigner, très gentiment, l'Amérique, son racisme, son homophobie et la débilité profonde de certains de ses habitants. Dans ce domaine-là, il réussit plutôt bien et son film s'avère plus d'une fois amusant. Remarquons tout de même que tout cela reste très inoffensif et qu'il filme avec empathie son flic raciste et ultra violent en quête de rédemption. McDonagh est nettement moins à l'aise quand il s'agit de nous faire croire en la détresse de son personnage principal, pourtant solidement campé par une Frances McDormand irréprochable. Il nous livre ainsi un flashback totalement inutile et d'une lourdeur inouïe, nous retraçant le dernier échange de la mère avec sa fille, avant que celle-ci ne soit retrouvée morte : se disputant pour une histoire de clés de bagnole que la maman refuse de lui octroyer, la gamine finit par gueuler "Eh ben j'espère que je vais me faire violer et que tu seras contente !", et la mère de répondre "Ouais c'est ça, fais-toi violer !"... Quelle finesse.




McDonagh chausse régulièrement ses plus gros sabots pour essayer de nous émouvoir et choisit de rompre parfois très brutalement le ton de son film, quitte à ce que cela paraisse bien artificiel. Lors d'une scène d'interrogatoire a priori légère et humoristique, le chef de la police joué par Woody Harrelson, après avoir débité des dialogues plutôt marrants, se met ainsi à tousser du sang au visage de Frances McDormand, pour mieux nous rappeler qu'il n'en a plus pour très longtemps. Il n'y a rien à faire, ça ne fonctionne pas. On a l'impression que le réalisateur nous prend pour de très jeunes enfants, encore capables de passer du rire aux larmes dans la seconde.




Trop désireux de nous surprendre coûte que coûte, Martin McDonagh a écrit un scénario bancal dont les péripéties successives apparaissent bien trop grossières. Nous ne croyons pas en ces personnages, pour la plupart égoïstes et peu aimables, ni en leurs revirements successifs. Celui joué par Sam Rockwell, plutôt bon dans un rôle ambivalent, cristallise bien ce problème : comment croire en ce flic totalement crétin qui découvre d'un seul coup qu'il peut être un peu moins con à la lecture des recommandations posthumes du shérif ? Et comment rire aux facéties de cet énergumène d'une connerie abyssale que McDonagh filme presque en héros ? Tantôt tout juste drôle, tantôt pleinement haïssable, on finit par se moquer d'un personnage si peu crédible, malgré tous les efforts d'un acteur doué auquel l'Oscar tend les bras.




Côté mise en scène, Martin McDonagh ne fait pas non plus dans la dentelle... Quand il se lâche et nous sort un plan séquence en caméra portée où il suit ce con de flic emporté par sa colère et son goût irrésistible pour la violence, le tout accompagné par les envolées vocales de Jim James poussées à plein volume, on est presque mal à l'aise et on a envie de dire au réalisateur "Mec, relax, ça pèse des tonnes tout ça...". Pour le reste, le cinéaste britannique ne prend aucun risque et filme ma foi très platement, sans réelle inspiration, sans aucune fulgurance (à moins que l'on nomme ainsi l'apparition, hideuse, de la biche numérique). Si la vision de ce film n'est pas une souffrance et qu'elle reste passablement divertissante, elle vient saper tous les espoirs jadis placés en Martin McDonagh, dont on connaît désormais bien la formule et ses limites. On retrouve dans 3 Billboards les (petites) qualités et les (gros) défauts habituels du réalisateur, définitivement plus doué dans l'humour et qui devrait peut-être s'y cantonner. Ce serait encore un sacré hold-up si ce film-là remportait les Oscars et compagnie. Un de plus, me direz-vous. 


3 Billboards : Les panneaux de la vengeance de Martin McDonagh avec Frances McDormand, Sam Rockwell et Woody Harrelson (2018)

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