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7 avril 2022

Mountain

Mountain, de Jennifer Peedom, me plonge dans un océan de perplexité. D'accord, le film est visuellement magnifique. Vraiment. C'est un régal pour les mirettes, de la première à la dernière seconde. Des drones ont sans doute été utilisés en nombre pour capturer de telles images et ces engins portaient en eux des caméras dernier cri. Il devait y avoir de véritables maîtres aux commandes, des techniciens hors pair, capables de les diriger avec une fluidité et une délicatesse impressionnantes, pour des trajectoires époustouflantes et des angles ahurissants. Il y a quelques passages proprement vertigineux, qui feraient peut-être pâlir des gars comme Fulvio Mariani ou Gerhard Baur, bref, tous ces types vaillants et courageux qui, jadis, n'hésitaient pas à chausser les crampons pour torcher des plans impossibles en très haute altitude et sur les pics les plus dangereux de la planète. L'australienne Jennifer Peedom a notamment collaboré avec le photographe et grimpeur turco-américain Renan Ozturk pour aboutir à un tel résultat. Mountain est rempli à ras bord d'images saisissantes qui nous scotchent à notre fauteuil et nous laissent bouche bée. C'est en pleine cohérence avec le sujet même de ce documentaire qui veut interroger le pouvoir de fascination des montagnes et se montre ainsi capable de provoquer cette fascination chez le spectateur, médusé.



 
 
A la vue de ce spectacle sensationnel, on se sent comme un peu moins confinés, quand nous sommes contraints à l'être, et nous avons envie de partir aux quatre coins du globe, dès que ce sera de nouveau permis. Pour les écoutilles aussi, le film est un délice, grâce à sa bande-son aux petits oignons que l'on doit à l'Orchestre Philharmonique de Sydney, sous la direction de Richard Tognetti (qui avait participé à la musique du chef d'œuvre de Peter Weir, Master & Commander). Les musiciens, que les premières secondes nous montrent s'installer ensemble derrière leurs chevalets et leurs instruments, paraissent jouer en direct, collant de plus près à chaque mouvement d'appareil, épousant le rythme des images choisies par la réalisatrice. Du travail d'orfèvre. La voix d'un Willem Dafoe également très appliqué ne gâche rien à l'affaire : en off, l'acteur déclame un texte parfois assez inspiré et beau que l'on doit en partie à l'écrivain britannique Robert Macfarlane (de larges extraits sont issus de son propre bouquin intitulé Mountains of the Mind : A History of a Fascination). Bref, Jennifer Peedom a su s'entourer et nous a effectivement concocté un film de toute beauté. Si je devais choisir une paire de films en guise d'écran de veille, Mountain en ferait forcément partie.



 
 
Quelques bémols tout de même, y compris sur le plan formel, pourtant si étourdissant de prime abord. Il y a, au milieu de toute cette belle symphonie montagnarde qui procure un plaisir visuel et auditif indéniable, un passage que j'ai trouvé fort déplaisant et laid. De mauvais goût, disons-le tout net. Dans sa volonté de démontrer la supériorité de la Nature en général et des montagnes en particulier, Jennifer Peedom tombe dans le sensationnalisme de bas étage en nous proposant une triste succession de chutes et d'accidents en haute ou moyenne altitude, parfois capturés à la GoPro, ce qui jure cruellement avec l'esthétique si soignée de l'ensemble. On doit ainsi supporter quelques plans en supercontreplongée hideux où des tocards dont la caméra est riftée à la glotte apparaissent tout déformés, encore plus moches qu'ils ne le sont au naturel, et en très grande difficulté après avoir osé un mouvement audacieux ou tout simplement fait preuve d'une maladresse qui aurait pu leur être fatale... "Qui aurait pu" seulement car, bien sûr, aucun mort n'est à déplorer (même si j'ai de gros doutes pour l'un d'entre eux qui, s'il est encore parmi nous, est un véritable miraculé !). Tout cela reste bien sage et calibré. Quitte à nous livrer une parenthèse enchantée de ce genre-là, autant y aller à fond et nous montrer des horreurs, de terribles tragédies. Bref, cette séquence pitoyable n'apporte rien de bon et ne satisfera même pas les aficionados de snuff movies. C'est moche et inutile.



 
 
Plus gênant encore, Mountain a le cul entre plusieurs chaises. Essai ? Documentaire ? Sur le sport de montagne ? Sur la montagne tout court ? A mesure que le film avance, on ne sait plus trop ce à quoi nous avons affaire. Cela pourrait ne poser aucun problème si l'ensemble se tenait mieux que ça, mais ce n'est pas tout à fait le cas ici. Mountain est déjà bien entamé quand nous est proposé une petite parenthèse sur l'histoire de l'alpinisme, avec quelques jolies images d'archive sans doute restaurées pour l'occasion. Mais malgré cette façon de retourner dans le passé et d'aller chercher des documents rares, la cinéaste n'adopte jamais une vraie démarche documentaire et a tôt fait de délaisser certains thèmes abordés, au profit d'un message global somme toute assez sommaire (le texte débité par Willem Dafoe est de qualité, certes, mais il y a quand même deux ou trois phrases qui font tiquer et foutent la rage). Dans le même esprit, on ne sait jamais où l'on se trouve, ce qui est filmé, quel massif, quel sommet, etc, comme s'il ne fallait surtout pas gâcher la magnificence des images souveraines avec quelques informations jugées superflues à l'écran. Ce choix a priori anodin s'avère très révélateur : il nous rappelle que ce sont effectivement les images qui sont ici portées aux nues et, à travers elle, la technologie qui a permis de les obtenir, et non la montagne, les paysages ou la nature...  



 
 
On nous sert aussi quelques digressions sur certains sports de montagne (snowboard, VTT, marche à pieds...) qui raviront peut-être les amateurs et pratiquants desdits sports (que je salue au passage tout en désapprouvant certaines de leurs pratiques, qui mettent parfois en danger des écosystèmes fragiles) mais qu'un critique impitoyable de mon acabit de ne peut que trouver hors sujet. Oui, ce type en VTT est ultra doué et n'a pas froid aux yeux ; oui, ce snowboarder a un talent fou et des genoux incroyablement flexibles, mais bats les pattes, on s'en tape ! Ejectons-les du métrage, eux et les autres imbéciles malavisés évoqués précédemment, et on atteindra une durée qui nous permettra encore mieux d'apprécier tout le reste. Avec ses pourtant modestes 74 minutes au compteur, Mountain est un poil trop long et la cause est toute trouvée, il aurait été aisé de tailler dans le vif !



 
 
Ainsi, contrairement à ce que laisse supposer la simplicité de son titre, Mountain aurait peut-être gagné à être plus focalisé sur son sujet, la montagne. La montagne, bordel. On s'attarde parfois sur de simples dunes. Alors certes, ça donne encore de belles images à la clé, mais faut pas pousser, une dune n'est pas une montagne. Demandez à un alpiniste s'il a déjà gravi la Dune du Pilat, il va voir rouge... Jennifer Peebom aurait pu trier plus sévèrement la quantité de rushs à sa disposition et se consacrer encore plus pleinement à un étalage d'une maestria technique incontestable. Ma conclusion sera donc ambivalente. Car si Mountain, qui aurait plutôt dû s'intituler Relief, ne va finalement pas très loin et a quelques pénibles défauts, il n'en reste pas moins un must see pour les amateurs du genre, ne serait-ce que pour le caractère très impressionnant de certaines séquences bluffantes qui caressent nos rétines avec brio et nous donnent l'impression de tutoyer les sommets.


Mountain de Jennifer Peedom avec la voix de Willem Dafoe (2017)

23 novembre 2021

La Voie est l'objectif – Grandes Jorasses, face nord

Je voudrais d'abord dire un petit mot des éditions Filigranowa, sans lesquelles notre imposant dossier consacré aux films de montagnes n'aurait jamais pu être aussi exhaustif. Cette boîte spécialisée dans tout ce qui touche à la montagne, le cinéma de montagne, les films d'alpinisme et d'escalade, qui édite par ailleurs des livres et des bandes dessinées se déroulant dans l'univers de la grimpe, accomplit un travail prodigieux, je dis bien prodigieux, en nous permettant d'accomplir les plus terribles ascensions et les plus mortelles randonnées depuis notre canapé. Un travail que je qualifierai même d'indispensable et de nécessaire. Il assure en effet la préservation de documents précieux : ils le sont pour l'amateur, certes, mais aussi pour le genre humain tout entier, puisqu'ils en recensent les plus grands exploits ! Je tiens à saluer et à remercier toute l'équipe de Filigranowa... et me tiens à leur disposition s'ils recherchent quelqu'un ! Car, pour être tout à fait honnête, leur travail me paraît parfois perfectible. Les jaquettes ne sont pas toujours du meilleur goût, il faut bien l'avouer. C'est peut-être une question de moyen, mais c'est un peu dommage étant donné les documents exceptionnels qu'elles abritent parfois et les lieux remarquables qui sont toujours mis en vedette. Plus dommageable, Filigranowa commet parfois des erreurs ou des oublis, que j'explique de la façon suivante : cette boîte d'édition et de distribution doit d'abord viser à se montrer compréhensible et claire pour son public de base, le montagnard (no offense, j'ai moi-même grandi en milieu escarpé). Quitte à trahir ou négliger le cinéaste concerné... Ainsi, le titre français colporté par Filigranowa de ce documentaire de Gerhard Baur, Grandes Jorasses – face nord, est d'une extrême platitude malgré le massif nommé ; il foule du pied le choix véritable du cinéaste allemand. Le titre que celui-ci a choisi de donner à son œuvre, La Voie est l'objectif (Der weg ist das ziel, dans la langue de Shakespeare), l'éclaire d'une toute autre manière. La fin ne justifie pas les moyens puisque les moyens sont la fin elle-même, pour ces vaillants alpinistes des années 30 dont le courage et l'abnégation sont ici célébrés. Heureusement, les sous-titres traduisent bel et bien ce titre original, qui apparaît en énorme à l'écran. Mais, partout ailleurs, hélas, celui-ci est ignoré. Dommage. On aime sa direction, sa concision, sa résolution. Pour atténuer le reproche fait à cette édition-là, notons que ce qui rattrape largement le coup est que Filigranowa nous propose sur le même disque le brillant court métrage de Baur, La Décision, dont je vous ai déjà parlé.


 
 
La Voie est l'objectif est le film le plus primé de Gerhard Baur. Tourné en 1986, il nous propose une reconstitution minutieuse de la première tentative d'ascension de la redoutable face nord des Grandes Jorasses, un des plus grands défis des Alpes. Nous suivons deux munichois obnubilés par les hauteurs, Rudi Haringer et Rudi Peters, qui, en 1934, se lancèrent à l'assaut de cette gigantesque muraille de granit et de glace, après l'échec de deux de leurs amis et compatriotes. Vu le soin apporté à l'ouvrage, il n'y a aucun mal à comprendre pourquoi ce film-là a fait le buzz dans le milieu alpiniste et qu'il demeure aujourd'hui un incontournable. Gerhard Baur cherche et parvient à convoquer un sentiment de réalité et, à partir du moment où nous sommes sur les hauteurs, nous nous sentons véritablement plongés au cœur de l'action, au milieu de paysages inviolés. La caméra de Baur filme au plus près des grimpeurs, parvenant à capter des angles impossibles et à se faire invisible pour mieux nous donner l'impression d'être à leurs côtés, avec eux, collés à la paroi, dans des conditions épouvantables. L'utilisation d'un équipement d'époque et de tous les outils des alpinistes des années 30 contribue pour beaucoup à l'effet atteint. Tout cet aspect-là du film est une vraie réussite.


 
 
Quand il s'éloigne des sommets, Baur se montre un peu moins à l'aise... Le tout début du film, où nous voyons notre bande de grimpeurs se taquiner à bicyclette puis s'amuser à s'asperger d'eau de la fontaine du village flirte avec le ridicule. On peut alors regretter que les acteurs soient si mauvais. Il est cruel de le dire, mais il faut bien, c'est mon job. Dès qu'il s'agit de grimper, il n'y a aucun souci, ils se débrouillent comme des chefs, mais quand il faut jouer la comédie, c'est autre chose... Ils sont tellement gauches que l'on en vient à se demander si le coup de la tente incendiée par le réchaud à gaz n'est pas un simple accident de tournage plutôt qu'une retranscription fidèle d'un épisode réel survenu la veille de cette ascension. Je ne suis pas non plus convaincu que taper du poing par terre soit la meilleure manière de jouer la rage et la frustration... Aussi, et c'est peut-être là le plus gros reproche que je ferai à Gerhard Baur de manière générale, il y a là-dedans un penchant trop net pour la tragédie. La Voie est l'objectif n'est pas un feel good movie, c'est bien tout l'inverse. Ne vous attachez pas à ces types-là, à l'espérance de vie très limitée. Baur préfère nous montrer un échec que nous raconter l'ascension réussie, quelques mois plus tard, par le seul Rudi ayant survécu, balayée vite fait en quelques minutes pour conclure sur une note plus gaie... Dans une démarche d'historien de la montagne, Baur veut peut-être ainsi rendre hommage aux disparus, il immortalise de courageux et vaillants grimpeurs en mettant en scène leur disparition. Mais d'autres films de montagne démontrent qu'il n'y a pas besoin d'accidents mortels pour marquer les esprits et que l'on peut se montrer moins fasciné par la mort pour glorifier d'autres vertus. Malgré cela, on tient là un documentaire tout à fait recommandable, justement récompensé du Grand Prix du film de Banff (oui, ma phrase s'arrête là, Banff est une ville du Québec). J'avais envie de clore sur ce mot : Banff.


La Voie est l'objectif – Grandes Jorasses, face nord de Gerhard Baur (1986)

23 octobre 2021

La Décision

Son documentaire retraçant la tragédie du Nanga Parbat m'avait déçu, mais j'ai redonné une chance à Gerhard Baur, éminent spécialiste allemand du film de montagnes, et grand bien m'en a pris ! La Décision est un petit chef-d’œuvre du genre. Petit, parce que c'est un court métrage. Seulement 13 minutes au compteur. 13 minutes muettes, que l'on passe en la seule compagnie d'un skieur de l'extrême (Franz Seeberger), en proie au doute et en pleine tergiversation. Arrivé au sommet d'une crête impressionnante qui domine une paroi verticale, le skieur imagine tous les scénarios possibles. Plusieurs voies de descente s'offrent à lui, alternant les pentes hallucinantes, les longues crevasses dissimulées et les barres rocheuses infranchissables. C'est avec une certaine malice et surtout beaucoup de talent que Gerhard Baur met en scène les différentes versions de cette descente si périlleuse, tour à tour heureuses ou mortelles pour notre héros. Le cinéaste procède à cela sans nous l'indiquer très clairement, mais par des revirements subtils et harmonieux, à la fois déconcertants et plaisants. Ils nous donnent la sensation d'être devant un thriller virtuose où l'on basculerait régulièrement du cauchemar (ou du rêve) à la réalité, dans une succession de pirouettes finement amenées. Gerhard Baur instaure de cette manière un suspense ténu, prenant et ludique car il ne met pas mal à l'aise le spectateur, qui pourrait légitimement désapprouver que l'on s'amuse du devenir incertain d'un pauvre skieur, dans le sens où la frontière entre documentaire et fiction, bien qu'implicite, est tout de même assez nette et posée d'emblée. Dans cet esprit, aucune information de localisation nous est donnée, et ce sont de rapides recherches qui m'apprennent que l'action se déroule sur la face nord du Piz Palü, dans le Massif de la Bernina, en Engadine (Alpes suisses). 
 


Nous sommes ainsi littéralement plongés dans l'esprit de ce skieur aventureux et solitaire. Un type que l'on suit sans souci : beau gosse dans la fleur de l'âge, le regard azuréen amplifié par la neige, arborant la barbe de trois jours d'un bonhomme qui a de la testostérone à revendre (une barbouze bien fournie donc, très épaisse vous autres, comptez plutôt 3 mois pour obtenir la même). Pour parfaire le tableau, notre aventurier de l'impossible a du goût en matière de fringue : pour un skieur, il est fort bien sapé, préférant porter une solide chemise en jean plutôt qu'une combi fluo, nous sommes très loin des disgracieuses tenues Décathlon. Enfin, et c'est bien là le plus important : cet homme-là est un skieur d'exception, en plus d'être un acteur tout à fait passable. Ses compétences sont encore plus remarquables si c'est aussi lui qui a effectué ses propres cascades, ce que je ne suis guère en mesure de vous confirmer (nous sommes trop peu à commenter ces films-là).

Gerhard Baur se montre très inspiré par son sujet. Il nous concocte des plans de toute beauté, à commencer par le tout premier, où l'on suit les crampons de notre valeureux skieur qui, à l'aube, s'avance d'un pas résolu vers le sommet. Le sol recouvert de neige scintille sous le faisceau timide de sa lumière frontale : on croirait presque que c'est la pellicule qui est parasitée par les éléments ou que notre homme marche dans les nuages et les étoiles. C'est très beau, à l'instar de ces nombreuses images aux couleurs chatoyantes consacrées à nous exposer le terrible et superbe relief du massif enneigé, magnifiquement filmé. Bon, on voit bien les pales de l'hélico à un moment donné, lorsque Baur longe la crête de bas en haut, et c'est là une petite boulette à éviter quand on veut rendre compte de la majesté d'un paysage de montagne, mais c'est rien du tout, le seul hic que l'on peut relever pour chipoter. Pour ne rien gâcher, même la musique électronique chelou signée Stefan Melbinger a un charme particulier. L'envolée lyrique finale est même très appréciable et clôt ce court métrage en beauté. Gerhard Baur s'est vu récompensé d'une vingtaine de prix dans les grands festivals internationaux de films de montagne pour La Décision, et ce n'est que justice. On ressort du cerveau de ce skieur de l'extrême avec l'impression d'avoir passé une journée avec lui en altitude, dans un paysage fantastique à la blancheur immaculée. En fin de compte, la raison l'emporte, mais c'est bien l'audace du cinéaste qui triomphe.
 
 
La Décision de Gerhard Baur avec Franz Seeberger (1985)

12 octobre 2021

Nanga Parbat, la montagne tueuse

Déjà, le titre. "Nanga Parbat, la montagne tueuse". Il annonce la couleur, ce titre, non ? Elle n'y est pour rien cette foutue montagne, ils n'avaient qu'à pas s'y frotter ! Et c'est assez racoleur, pour un documentaire, vous ne trouvez pas ? En revanche, j'apprécie tout particulièrement la tagline. "Freine ! Freine !" Bien sûr, il n'en fallait pas plus pour que je me laisse tenter, je reste un zonard de base... Mais plus que le titre et la tagline, ce sont les quelques prix glanés dans des festivals spécialisés, bien mis en évidence sur la jaquette, qui ont titillé ma curiosité ! J'espérais qu'ils avaient visé aussi juste que pour Cerro Torre Cumbre, que je considère comme un chef-d’œuvre dépassant aisément sa petite catégorie de films de montagne. Mais non, ce documentaire signé Gerhard Baur n'arrive pas à la cheville de la petite merveille de Fulvio Mariani et les deux hommes, qui ont tous deux travaillés avec Werner Herzog pour les prises de vue en haute altitude de Cerro Torre, le cri de la roche (on y reviendra !), n'évoluent pas dans la même division. A l'évidence, ils ne pratiquent pas tout à fait le même art. 


 
 
Si l'on se fie au ratio du nombre de décès par tentatives d'ascension, le Nanga Parbat serait la troisième montagne la plus dangereuse au monde. Notons toutefois que ces chiffres sont susceptibles de varier du tout au tout d'un instant à l'autre en cas de chute collective, d'avalanche mortelle ou autre funeste imprévu ; c'est déjà arrivé. Le pic du Gradail (465m), modeste promontoire du Razès situé dans les confins occidentaux du département audois, entre Limoux et Mirepoix, avait réussi à se hisser en sixième position de ce sinistre classement suite à un règlement de comptes particulièrement sanglant entre chasseurs remontés qui s'étaient retrouvés au sommet avec quelques vieilles affaires à traiter. Mais passons... Le fait est que le Nanga Parbat, 8 125 mètres d'altitude et neuvième plus haut sommet de la planète (ça, c'est indiscutable), n'est pas à la portée de n'importe quel guignol et que pas mal d'alpinistes y ont hélas laissé leur vie (le célèbre Reinhold Messner y a notamment perdu son frère en 1970). Les chutes de pierre y sont fréquentes, les couloirs d'avalanche nombreux et les pentes particulièrement escarpées, ce qui en fait l'un des 8 000 les plus redoutés. 


 
 
Le documentaire de Gerhard Baur revient sur la tentative d'ascension d'un petit groupe d'alpinistes d'origines autrichiennes et allemandes en juillet 2004. Après une très rapide présentation des particularités du Nanga Parbat et de sa sordide réputation, Baur se consacre à la reconstitution de l'ascension, régulièrement entrecoupée par les témoignages des quelques survivants, dont les visages attestent des épreuves terribles qu'ils ont dû traverser. Lèvres blanches striées de profondes gerçures, extrémités des oreilles noirâtres attaquées par les engelures, peau du visage ravagée et brûlée par le soleil, regard fatigué et dans le vague... les bonhommes, que l'on jurerait interrogés au pied de la montagne après leur descente, font vraiment peine à voir et leurs tronches en disent plus long que leurs mots. A leur façon d'insister sur la personnalité rayonnante de leur collègue Günter, on comprend bien vite que celui-ci n'a pas dû faire le chemin du retour. Günter, que l'on voit sur des photos et vidéos prises avant l'ascension, est le portrait craché de Benoît Poelvoorde en phase ascendante de dépression, un type jovial, plein de charme, au sourire irrésistible. Nous le voyons évoquer son obsession pour cette montagne si difficile à gravir, obsession qui lui sera malheureusement fatale. RIP Günter.


 
 
On est d'abord bluffé par la qualité et le sérieux de la reconstitution, qui nous amène même à douter de la présence ou non d'une caméra pendant la fameuse épopée ! On est dedans, plutôt pris par la tension mise en place par Baur. Bien que le film affiche des ambitions assez sommaires, on a ce que l'on était venu chercher : un documentaire efficace qui nous fait passer un sale moment dans la zone de la mort. Hélas, cela ne dure pas. Nanga Parbat, la montagne tueuse perd beaucoup de son allant et de son intérêt à partir du moment où la randonnée dégénère pour de bon et prend une tournure meurtrière. La reconstitution, qui en devient alors clairement une, pêche et frôle le ridicule lorsqu'il est question de nous montrer l'un des alpinistes en proie à de terribles hallucinations, premiers signes d'œdème cérébral, un phénomène très courant dans un tel contexte. Nous assistons alors au spectacle pathétique d'un type en combinaison bleue faisant des roulés-boulés dans la neige pour exprimer son mal-être, se prenant la tête entre les mains comme pour chasser les démons qui l'assaillent. La scène se déroule de nuit, le gars est supposé être seul, dans le dur, à quelques pas du rencard avec la Grande Faucheuse, mais le tout est assez mal filmé et éclairé par la lampe torche d'un observateur passif que l'on ne devrait pas pouvoir deviner et que l'on imagine se fendre la gueule. Le pauvre mec est en plein délire et va sans doute y rester, mais on voit les jambes du caméraman ! Cela a pour effet de nous sortir du film et même de nous faire dès lors adopter un regard critique, presque moqueur, sur ces pauvres alpinistes qui jouent leurs vies pour des exploits bien inutiles... Ne pouvaient-ils pas opter pour un hobby plus tranquille ? Un vrai bon film de montagne ne doit pas inspirer ce type de réflexions au spectateur. Le verdict tombe, sans appel, si Nanga Parbat, la montagne tueuse pourra en contenter quelques uns, les moins regardants, il n'est pas une grande réussite d'un genre qu'il ne participe pas à élever. 


Nanga Parbat, la montagne tueuse de Gerhard Baur (2005)