12 février 2011

Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures)

C'est pour sa faculté d'enchantement que le film d'Apichatpong Weerasethakul a atterri à la deuxième place de mon classement des meilleurs films de 2010. La fascination est immédiate quand, dès la scène d'introduction, le film nous saisit miraculeusement avec une séquence de douce poursuite nocturne dans la jungle, impliquant une vache qui s'est libérée de ses liens et son maître qui la rejoint pour ramener la bête résignée à son attache. On ne sait guère pourquoi mais l'on est d'emblée sidéré par ce qui se déroule sous nos yeux. Au point que ce qui suit immédiatement cette toute première séquence perd légèrement en intensité, car nous sommes bel et bien restés dans ce pré-générique qui nous a filé entre les doigts et nous a laissés ébaubis, envoûtés sans que l'on sache décidément les raisons de cet envoûtement. Il faut dire aussi qu'à un certain moment ce film onirique pousserait presque au rêve - et donc au sommeil - un spectateur bercé par la pluralité de ses récits et de ses régimes narratifs d'une part, qui font la luxuriance de l'œuvre, et par sa durée et son rythme très lent d'autre part, que certains nomment "style contemplatif" et que d'autres appellent malheureusement torpeur.




Le cinéaste donne tellement de place au spectateur que ce dernier est tenté d'exploiter cet espace d'imagination et de pensées et de s'abandonner à ses propres rêveries devant un film d'une richesse inouïe qui, bien que d'un rythme engourdi, semble s'écouler sans qu'on n'ait le temps de le retenir. Et pourtant les images se fixent. Le film ne m'a pas quitté depuis que je l'ai vu au cinéma, il s'est imprimé en moi et me reviennent très régulièrement toutes sortes de moments, comme à la faveur d'un sortilège inconscient. De sorte que je suis impatient de le revoir pour retrouver ces instants subjuguants et pour mieux m'en imprégner encore.




Un peu avant la fin du film, une séquence s'avère tout aussi saisissante que l'ouverture, lorsque les personnages progressent dans la grotte étoilée : c'est si facile sur le papier, et c'est pourtant magnifique une fois filmé. Ce miracle-là est forcément mystérieux. Il naît peut-être d'une croyance absolue dans les puissances du cinéma, d'une poésie des images et du montage, du foisonnement d'influences conjuguées qui touchent autant au folklore Thaïlandais qu'aux croyances ancestrales de cette culture étonnante ; il procède en tout cas d'une grande liberté, doublée d'audace et de pure et simple virtuosité.




Pour encadrer la séquence centrale de la princesse et du poisson-chat, séquence costumée, onirique, fabulaire, érotique, qui atteint au sublime, l'ouverture et la clôture du film revendiquent a contrario une veine plus réaliste, ou disons plus intimiste, qui achève de faire la nique au règne actuel d'un cinéma de la rapidité et du sensationnel qui à force de le quêter sans finesse a semble-t-il fini par définitivement déserter le champ de l'illusion. Au début, par un effet minimal, le cinéaste fait lentement apparaître un fantôme à la table de ses personnages, que le spectateur comme les protagonistes eux-mêmes met un certain temps à discerner et dont la découverte provoque chez lui la même réaction de recul et d'incrédulité. A la fin, un moine qui vient de quitter sa toge pour prendre une douche observe en s'habillant la télé que ses amies regardent allongées sur un lit. Au détour d'un champ-contrechamp et sans le moindre effet spécial - si tant est que le faux-raccord n'en soit pas un - le moine s'est dédoublé et s'observe désormais lui-même en train de regarder cette même télé, son double étant soudainement présent lui aussi sur le lit aux côtés des deux femmes. Le cinéaste exerce alors ce don qu'il possède pour rendre leur puissance et leur prix aux choses les plus convenues. L'effet naît d'une transition simplissime et c'est ainsi, par exemple, en bouleversant le spectateur par l'usage d'un banal faux-raccord, que Weerasethakul nous rappelle modestement et ouvertement tous les possibles d'un art dont les plus élémentaires techniques sont une ressource de renouveau et de ravissement inépuisable.


Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) d'Apichatpong Weerasethakul, avec Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas et Sakda Kaewbuadee (2010)

10 février 2011

Runaway Train

Deux hommes fraichement échappés d’une prison haute sécurité perdue au fin fond de l’Alaska se retrouvent coincés dans un train fou, lancé à pleine vitesse, sans personne au volant. Voici le pitch assez minimaliste de Runaway Train, sorti en 1985, qui se présente d’abord comme un film aux trivias (aka "anecdotes de tournage") particulièrement savoureuses. Il devait en effet s’agir du premier long-métrage américain du cinéaste japonais Akira Kurosawa, qui en a signé le scénario initial et qui, pour des raisons financières, ne réussit point à le tourner. Quelques années après, le projet tomba finalement entre les mains d’Andreï Konchalovsky, un cinéaste russe à la carrière étrange, fidèle collaborateur d'Andreï Tarkovski à ses débuts et auteur de nombreux films historiques sur sa terre natale, qui s’est également exilé un temps aux États-Unis où il s’est essayé à des genres variés avec parfois beaucoup de talent (comme nous le verrons ici). En outre, Runaway Train prétend au statut forcément très convoitée de « film contenant le plus de fois le mot fuck dans ses dialogues », des dialogues qui, dans leurs versions françaises, sont d’un comique involontaire parait-il irrésistible mais rendant peu hommage à la qualité réelle d'un film qui ne mérite vraiment pas d'être pris de haut.


Si Angelina Jolie portait le bouc, elle ressemblerait à ça

Fait rare pour un long-métrage de ce genre, Runaway Train reçut trois nominations aux Oscars, et non des moindres, puisque deux d’entre elles étaient destinées à ses deux acteurs principaux : Eric Roberts et Jon Voight. Ce dernier s’est d’ailleurs tellement investi dans son rôle qu’il aurait passé deux ans emprisonné, dans les conditions réelles d’une détention lambda, ceci afin de mieux se plonger dans son personnage et parfaire ses talents de comédien, fort d'un véritable vécu auprès de taulards de la pire espèce. L’expérience n’a pas été vaine puisque l’acteur est littéralement habité par son rôle et livre une performance incroyable, en nous offrant même quelques moments d’anthologie. Son personnage nous est présenté comme venant de passer trois ans enchaîné, et nous n’en doutons pas une seule seconde grâce à sa prestation impressionnante. L’acteur apparaît ici dans un rôle également intéressant dans le sens où il doit être l'exact opposé de celui qu'il campe dans Délivrance où il est, au commencement du film en tout cas, l'homme civilisé par excellence, doté d’un charme et une allure presque féminines. Jon Voight incarne ici une véritable bête sauvage, assez éloignée de l’humain, d'une laideur rappelant celle de sa fille transsexuelle Angelina Jolie. Eric Roberts s’en tire très bien aussi, dans le rôle assez difficile d’un benêt aussi costaud que naïf, mais brave et courageux, un rôle qui semble avoir été écrit pour lui et sa vieille gueule cassée, d'une laideur rappelant celle de sa sœur Julia Roberts.




L’autre vedette du film est bien entendu le train fou, véritable personnage à part entière, autrement plus impressionnant et cinégénique que celui pourtant plus long et plus gros (bref, plus américain) du triste film de Tony Scott. Andrei Konchalovsky sait brillamment filmer son engin et le rendre spectaculaire, notamment lors de sa première véritable apparition, accompagnée d’une musique grandiloquente, mais aussi dès le générique, qui rappelle étrangement celui de Das Boot, sauf que la forme sombre d'un sous-marin envahissant progressivement une immensité verdâtre est ici remplacée par un train rouge écarlate fendant la nuit en deux avec fracas. Le train est aussi métamorphosé suite au premier accident qu’il provoque, qui lui donne une apparence encore plus monstrueuse, comme si des tentacules s’échappaient de sa locomotive, un aspect que le cinéaste exploite également à merveille. De plus, le train de ce film est réellement « unstoppable » contrairement à l’autre tas de ferraille du film de Tony Scott au titre mensonger (ça c'était simplement histoire de vous spoiler Unstoppable et son happy end pourri). En réalité, Konchalovsky réussit partout là où Tony Scott échoue lamentablement, et fait infiniment plus encore. Il nous gratifie d’images superbes, profitant de son histoire minimaliste et limpide pour l’illustrer de quelques très belles idées de cinéma. Je pense tout particulièrement à ces nombreuses séquences presque abstraites, où nous pouvons admirer ce trait noir traverser des toiles blanches à toute vitesse, d’une beauté quasi surréaliste. Ce train inarrêtable qui parcourt les paysages enneigés, avec des obstacles qui se présentent à lui tour à tour, est peut-être une belle métaphore de ce cinéma-là, dont l'objectif est de nous tenir en haleine coûte que coûte, en nous menant de surprise en surprise, épreuve après épreuve.


L'avant du train, lancé à grande vitesse, après une première rencontre avec un obstacle

Runaway Train apparaît comme le film d’action par excellence, renfermant en lui des archétypes du genre comme le récit d’évasion, mais je pense surtout à la superbe première demi-heure du film, qui est une vigoureuse chronique de prison, très sombre et brutale, où le cinéaste prend son temps pour nous présenter ses personnages, un temps que l’on ne prend plus aujourd’hui. Mais Runaway Train est plus qu’un simple film d’action terriblement efficace, il s’agit aussi d’un véritable film d’auteur, accompagné d’une méditation romantique et assez profonde sur l’homme et la machine (rien à voir avec l’héroïsme à la mord-moi-le-nœud d’Unstoppable). Cette méditation est d’ailleurs joliment illustrée par la citation de Shakespeare, tirée de Richard III, qui vient clore le film : « No beast so fierce but knows some touch of pity. But I know none, and therefore am no beast ». L’ultime plan du film (ALERTE : arrêtez-vous là si vous comptez le voir) est d’ailleurs très marquant : on y voit le plus dangereux des taulards foncer droit vers sa mort, enfin libre comme l'air, tandis que le chef de la prison, celui-là même qui l’a déshumanisé et qui réduit ses prisonniers à l'état d'animal, s'apprête à crever enchaîné, plongé dans l'obscurité d'une prison à grande vitesse.




Comment ne pas être scotché devant ce film ? Dès les premières images de son générique aussi simple que géniale, jusqu’à sa conclusion terrible, magnifiée par la musique grandiose de Vivaldi, on est littéralement cramponné à notre fauteuil face à cette œuvre d’une intensité rarement égalée. Runaway Train est à mon sens l’un des plus grands films d’action jamais faits, une œuvre plutôt méconnue et certainement sous-estimée des années 80 que je vous invite donc chaudement à redécouvrir. Il est finalement très idiot de ma part d'avoir comparé ce film souvent proche de l'absurde à la dernière daube signée Tony Scott, puisqu'il serait plus significatif de rapprocher Runaway Train d'œuvres comme Vanishing Point ou Macadam à Deux Voies. Et je suis tout à fait sérieux lorsque j'écris ça, soyez en sûrs.


Runaway Train d'Andreï Konchalovsky avec Jon Voight, Eric Roberts et Rebecca DeMornay (1985)

Unstoppable

Je raffole des films où des véhicules hors de contrôle sont lancés à toute berzingue et sèment une pagaille sans nom sur leur passage, et parmi eux, j’aime tout particulièrement les films de trains. Quand j'étais petit en particulier, j'avais été fasciné par l'action, le suspense et le jeu des acteurs de Piège à Grande Vitesse. Faut dire que je suis fan de Steven Seagal. Et pas qu'un peu ! Hier soir, ici même, j'ai regardé en entier, seul et avec plaisir Born to Raise Hell, un film subtil dénué de tout manichéisme sur un flic charismatique qui lutte contre les cartels roumains de la drogue. Mais pour en revenir aux trains, ma première passion, c’est tout à fait logiquement, et avec un certain entrain, que je me suis récemment envoyé Unstoppable, le dernier rejeton de Tony « one thousand shots per second » Scott. En fait, cette passion des trains me vient de mon père. Quand j'étais pas plus haut que ça, il n'arrêtait pas de me dire qu'il devait aller « derrière la gare pour pousser des wagons ». Et je voulais toujours venir avec lui. Mais lui, il refusait systématiquement de manière catégorique.. Je l'imaginais fort comme un turc, capable de pousser à lui tout seul des wagons de train corail, ou même des wagons de fret, les plus lourds. Dans mes pensées, je le voyais les bras tendus, le souffle court et en sueur, les muscles saillant sous son marcel, réussir l'exploit de pousser des wagons et d'assembler des trains tout seul le soir à la seule lueur de la lune, pour ramener un petit pécule supplémentaire à notre nombreuse famille. C'est pour ça qu'a priori, Unstoppable me donnait envie. On y suit les mésaventures d’un duo de cheminots qui tentent d’arrêter un train sans conducteur et qui, suite à une série d’erreurs humaines, se retrouve lancé à toute allure sur les rails du nord ouest des États-Unis. En plus de griller quelques politesses aux passages à niveau qu’il traverse, ce train a également l’inconvénient de trimballer des wagons entiers de fret remplis de produits hautement toxiques à travers des zones à très forte densité de population. L'enjeu est simple : si le train finit par dérailler, il pourrait provoquer une terrible catastrophe.


Denzel, très crédible en mécano de la SNCF, contrairement à son acolyte.

Nos deux héros sont incarnés par l’inévitable Denzel Washington, qui doit donc entretenir la même relation avec Tony que Russell Crowe avec son frère Ridley, et Chris Pine de Kellog's. Le premier, le beau Denzel, se retrouve à nouveau dans la peau du type tout à fait ordinaire, s’étant levé du mauvais pied, mais condamné à se comporter comme un héros. Il nous livre sa performance habituelle, en totale roue libre, à l’image du train, pâle vedette métallique de ce long-métrage. Denzel est donc épaulé par Chris Pine, un blondinet, minet insipide au nom d'acteur porno et que l’on pourrait aisément confondre avec Paul Walker (le bellâtre sans relief notamment aperçu au volant d’un twingo en compagnie de Vin Diesel dans Fast & Furious) et peut-être aussi avec des milliers d’autres comédiens américains à la tronche carrée recouverte d’une barbe de trois jours, et au regard bleu clair, qui plaisent inévitablement aux minettes sans le sous ni de sens commun. Parce qu'il est quand même sacrément moisi avec son unique expression faciale de beau gosse de supermarché hard discount :


Chris Pine dans toute sa splendeur.

Ces deux acteurs ne forment pas un duo très attachant ni original, même s’il faut avouer qu’une ou deux fois, Denzel Washington parvient tout de même à nous faire décrocher un petit sourire. Surtout quand il dit à Chris Pine "Je sais pas connard, j'étais au lycée !" au moment où celui-ci lui demande s'il sait comment arrêter ce train lancé à toute allure sur de pauvre innocents et s'il se rappelle comment c'était le Viet-Nam. Comme dans tous ces films, au départ, les deux hommes se méprisent gentiment, le jeune ne montrant au mieux que de la condescendance envers le vieux cheminot fatigué, le vieux se rendant compte qu'il a de nouveau face à lui un psychopathe fan de vitesse voulant profiter de la renommée du métier de cheminot pour "se faire des meufs". Puis ces deux personnages antagonistes sont amenés à mieux se connaître et finissent par s’apprécier. Bref, là encore, Tony Scott fait dans le Déjà-vu. Unstoppable s'enfonce dans la médiocrité quand il essaie de nous dépeindre les vies de ces deux personnages principaux. L’un est fâché avec sa femme, l’autre l’a déjà perdue et est en froid avec ses deux filles… Malheureusement, c'est tellement mauvais qu'on s'en fout royal ! De plus, Unstoppable se targue de s’inspirer de faits réels. En effet, il semblerait qu’une compagnie ferroviaire américaine soit au moins aussi douée que notre chère SNCF et qu’elle ait réellement été capable de perdre le contrôle d’un train ultra dangereux, un accident dont vous trouverez tous les détails sur wikipédia. Mais étant donné le traitement qu’en fait Tony Scott, ça semble complètement surréaliste et idiot de voir apparaître ce petit encart au début du film, et on y croit pas une seconde quand, à la fin, quelques lignes viennent nous informer de ce que sont devenus les différents protagonistes ("Franck a diverti sa solitude en recueillant un chien sur un quai de gare, Will a quitté sa femme et s'est découvert une attirance suspecte pour les hommes bien membrés, nos deux héros sont restés amis et vont parfois partager une bière en se remémorant leurs diverses péripéties"). Entre temps, il y a eu tant d’explosions, et deux hommes qui se sont comportés d’une telle façon, comme des héros si malins et astucieux, que l’on y croit pas du tout…


Un effet spécial digne d'Arthur et les minimois.

Avec son gros pitch en bois mort massif, Unstoppable est donc un assez mauvais film d’action, anéanti par un réalisateur sans aucune autre inspiration que ses tics de mise en scène de parkinsonien, nous fatiguant drôlement à tourner sans arrêt sa caméra autour de ses acteurs pour tenter d’insuffler en vain un semblant d’intensité. Il se permet en plus de répéter à l’identique certains plans de son train traversant les paysages, agrémenté d’effets visuels forts laids. En matant tout ça d’un seul œil, je me disais que Tony Scott devait de cette façon essayer sans talent de masquer sous un voile pudique la minceur étonnante de son budget. Mais j’avais tout faux. Le film a coûté 100 millions de dollars !


Vous pensez que c'est un dessin conceptuel de pré-production ? Non, c'est un plan du film.

A vrai dire, regarder Unstoppable m’a seulement donné envie de vous en dire du mal, ce que je viens donc de faire, et surtout de rappeler à quel point ce film n’arrive pas à la cheville de Runaway Train, autre long-métrage dont la vedette est un train sans conducteur lancé à toute vitesse, et dont je pensais vous avoir déjà parlé…


Unstoppable de Tony Scott avec Denzel Washington, Chris Pine et Rosario Dawson (2010)

8 février 2011

Black Swan

Si ce film était sorti fin 2010, il serait certainement apparu dans bon nombre de tops de fin d'année, à commencer par celui des lecteurs de ce blog. Au lieu de ça il sort en France au mois de février 2011 et tout le monde l'aura peut-être oublié au moment d'établir les classements pour cette nouvelle année. La grande question c'est de savoir si cet hypothétique oubli sera justifié ou non. Black Swan est-il un grand film ? Pour tenter de répondre modestement à cette question, commençons par résumer brièvement le dernier rejeton de Darren Aronofsky, qui raconte l'histoire d'une jeune danseuse étoile dont tous les espoirs reposent sur l'obtention du premier rôle dans le ballet annuel adapté du Lac des cygnes de Tchaïkovsky. Obtenir ce rôle privilégié puis l'interpréter dignement n'est pas chose aisée, la concurrence est écrasante et la pression insoutenable. Pour y arriver, l'héroïne devra convaincre son chorégraphe qu'elle est capable d'interpréter avec la même grâce les opposés que sont cygne blanc et cygne noir. C'est donc l'histoire d'une métamorphose du corps et de l'esprit, la jeune femme subissant au jour le jour les transformations inquiétantes requises par ce double rôle qui l'accapare et la captive.



Il faut bien dire que Black Swan s'inscrit absolument dans la continuité du précédent film d'Aronofsky, The Wrestler. Il s'agit une fois de plus d'un film sur les métamorphoses de l'être, sur la transformation brutale de la chair dans un abîme d'auto-destruction, sur la véritable descente aux enfers du corps humain poussé dans ses derniers retranchements par la pratique dévorante d'un art du spectacle qui déborde sur la vie pour y puiser toute sa force, jusqu'à la mort de l'artiste. Toujours adepte d'une mise en scène caméra au poing dans les pas des comédiens, proche du style des frères Dardenne, toujours trituré aussi par la création d'images abruptes de chair meurtrie, dans la continuité d'un Cronenberg, Aronofsky s'illustre désormais dans une veine moins réaliste et se tourne ici non seulement vers le Cassavetes de Opening Night (le film reprend la thématique de l'interprète bouleversée psychologiquement et perdue entre fiction et réalité, il reprend aussi explicitement une bonne partie des motifs du chef-d’œuvre de Cassavetes dont il s'inspire manifestement), mais aussi et surtout vers le Roman Polanski de la grande époque, pour mêler son récit de drame psychologique et fantastique, voire horrifique. On sent en effet poindre une possible influence, notamment dans ces séquences où l'héroïne se débat avec sa mère maniaque et avec ses propres démons dans l'étrange et étroit appartement qu'elle rejoint entre deux séances de danse. Néanmoins et en dépit d'une différence de genre, la continuité est plus que transparente entre les deux derniers films du cinéaste, qui s'achèvent pratiquement sur une même image, celle d'une plongée mortifère dans l'art, vers un absolu de l'artiste investi jusqu'à la mort dans sa passion.



La lisibilité est là chez Aronofsky, comme quand à nouveau il convoque des acteurs bien choisis. Après le Mickey Rourke ravagé du film précédent, c'est ici Natalie Portman - qui a choisi de mettre sa carrière précoce en attente pour achever ses études et atteindre la majorité afin de gérer elle-même son parcours - qui incarne à merveille le rôle d'une danseuse consciencieuse. Le rôle d'une interprète qu'une beauté un rien naïve désigne immédiatement pour incarner le cygne blanc mais qui sera mise à mal pour atteindre sa propre obscurité. Pour interpréter la mère frustrée, prompte à reporter sur sa progéniture ses propres désirs déçus, Barbara Hershey, qu'on avait aimée dans L'Emprise, actrice depuis longtemps et injustement oubliée. Winona Ryder joue quant à elle un personnage désespéré et suicidaire, la danseuse étoile jadis adorée du public et de ce chorégraphe qui est à la tête du nouveau ballet, dont elle fut la favorite, mais désormais rejetée et condamnée à passer le flambeau à cette plus jeune artiste qui lui ressemble tant... Dans la peau de la concurrente directe de l'héroïne, danseuse sans complexes, libérée sexuellement, Mila Kunis, connue pour être une amie de Natalie Portman (qui l'aurait suggérée pour le rôle), mais nécessaire rivale de l'actrice sur la scène hollywoodienne. Enfin, dans le rôle du chorégraphe metteur en scène du ballet et chargé de pousser l'héroïne à se transformer, Vincent Cassel. Or il n'est pas interdit d'interpréter le choix d'un acteur français pour incarner son double fictionnel comme l'illustration de la volonté d'Aronofsky d'en passer par une européanisation de son cinéma. Le réalisateur a souvent parlé de son goût pour les frères Dardenne, et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve ici une influence de Polanski, exemple idéal de cinéaste américain reconverti en cinéaste français...



Ces rapprochements entre réalité et fiction sont évidents, ils sont néanmoins pertinents dans un film méta-discursif qui prend le spectacle artistique pour fondation et qui se veut une métaphore de l'abandon esthétique le plus total, de l'art comme exutoire létal, comme auto-anéantissement sacrifié au sublime. Cette clarté du propos, lequel parfois rejaillit tant qu'il prend le dessus sur le récit, peut passer pour une facilité, à l'image de cette symbolique tendancieusement lourde que le cinéaste attribue aux tenues quotidiennes blanches ou noires du personnage. A vrai dire, entre la scène d'introduction du film et sa dernière séquence, il arrive que l'on s'ennuie un peu et que l'on soit tenté d'observer ces calculs du cinéaste pour échafauder son idée avec quelques grosses ficelles. Mais la fin du film nous libère de ces errements, qui n'est pas belle seulement grâce à la magistrale musique de Tchaïkovsky, mais aussi et surtout grâce à la maîtrise de la mise en scène d'Aronofsky, qui littéralement danse avec sa caméra et se révèle brillant dans l'usage du son et des effets spéciaux. Cette dernière séquence emporte le tout, tandis que le récit, la fiction et la puissance de ces images de danse donnent enfin un sens et une force d'émotion à la théorie esthétique d'Aronofsky, et cette fin magistrale fait de Black Swan une réussite. Loin d'être exempt de défauts, et de certes vrais défauts, ce film n'en est pas moins un excellent travail que l'on a envie de saluer. Car il faut bien avouer qu'Aronofsky est rare aujourd'hui, lui qui semble avoir une idée de son art, un projet cohérent sur le long terme, une vision riche de l'esthétique et une capacité à se nourrir du réel pour engendrer la fiction avec brio. Après un début de carrière relativement passable, le cinéaste se relève brusquement et réalise des films très intelligents et parfois très beaux qui ont le mérite d'être parfaitement originaux.


Black Swan de Darren Aronofsky avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Winona Ryder, Barbara Hershey et Mila Kunis (2011)

7 février 2011

Top Gun

Enfant j'étais naïf. Comme tous les enfants mais peut-être un peu plus que la moyenne. Quand on me disait "Va voir là-bas si j'y suis", en général j'y allais en courant. Bref j'étais un peu con et je crois l'être resté. Chez nous, avant l'époque des DVDs, on avait tout un tas de VHS dont une bonne partie qu'il ne fallait surtout pas toucher. Parmi ces intouchables : Les Oiseaux, Le Temps des gitans, Papa est en voyage d'affaire, Chat noir chat blanc, Underground et Arizona Dream. Pas mal de Kusturica donc. Le dicton de mon père c'est : "Connais ton ennemi pour mieux le combattre". En dehors de sa haine pour les gitans c'était un papa poule et un homme de goût. Mais un titre que je n'ai pas cité, car c'était le primus inter pares, la seule cassette condamnée car on lui avait retiré sa languette, c'était un autre film de gitans, Top Gun, de Tony Gatlif. La VHS était comme neuve, barrée par une étiquette sur laquelle s'étalait le titre du film écrit avec un soin qui ne pouvait venir d'aucun de mes parents, ni d'aucun de mes frères. J'étais naïf. Je me disais que ce Top Gun était un bon film, qu'il fallait respecter, un monument du 7ème art que j'étais sans doute trop jeune pour apprécier et que je me laissais le temps d'appréhender. C'était sans compter sur ma sœur, une adolescente notoire à l'époque, qui comme ses pairs et sa mère chopait le bambou devant le dénommé Thomas Cruise Mapother IV de son vrai nom. J'ai mis du temps à faire le lien. Mais aujourd'hui comment en vouloir à ma sœur ? Comment rester insensible à ce type qui s'est tapé Cruz et Kidman ? Respect.




Après avoir vu ce film je rêvais d'être pilote de chasse mais j'ai dû tirer un trait sur mes espoirs quand on m'a rappelé que j'étais aveugle et que ça me mettrait en danger, en plus d'abîmer un bel appareil qui coûte cher. Je reste admiratif de cet éternel teen idol, le dernier des samouraïs, et je ne suis pas étonné d'apprendre qu'il a organisé un casting planétaire pour trouver godasse à son panard. On n'a pas tous la chance d'avoir un sourire allbright qui fait tanguer tous les tangas du monde. Mini-titrologie : ce titre fait partie de cette très vaste catégorie de titres qui n'ont aucun sens mais qui sonnent comme une évidence et qui claquent tellement à l'oreille qu'on ne les interroge jamais, comme par exemple Ben-Hur, La Planète des singes, Bonnie & Clyde ou encore Bill Bill.


Top Gun de Tony Scott avec Tom Cruise (1985)

5 février 2011

Ensemble c'est trop

Faudrait se lancer des challenges parfois. Entre nous. Un genre de ciné-club à l'envers. Un méga-merde-club. Là par exemple j'aimerais tous vous défier. Vous défier de faire mieux que moi devant ce film. J'ai tenu 46 minutes et 42 secondes. Qui relèvera le challenge ? Qui tiendra plus longtemps devant cette saloperie ? J'aimerais qu'à votre tour vous preniez feu devant cette insondable horreur, juste pour me faire plaisir, comme un pari, pour relever le flambeau, prendre le relai, faire partie du petit club fermé des abrutis qui auront vu le pire film. Parce que ce film de Léa Fazer c'est clairement un des pires trucs jamais réalisés. Un des pires que j'ai jamais vus. Et à ce titre c'est déjà un truc à voir. On avait eu le flair d'épingler Léa Fazer dans ces pages à l'occasion de la sortie du film Notre univers impitoyable, un long métrage impitoyable.


Les acteurs s'interrompent et regardent Léa Fazer, planquée derrière l'objectif, avec des airs très différents qui relèvent tous, quand même, de la grande famille du ras-le-bol. La scène a été gardée au montage malgré tout.

Je reviens à Léa Fazer et à son bidet de film. No offense pour le mot "bidet" hein, un bidet peut-être beau comme une œuvre d'art, même si quand je dis Léa Fazer je pense moins à Duchamp qu'à des chiottes. Regarder ce film c'est vraiment comme littéralement plonger la tête la première et entièrement dans une immense cuve de selles avec une allumette figée dans chaque œil pour garder les paupières béantes façon Orange Mécanique et avec en prime


Idem. Avec ici en prime un cadrage typique "à la Fazer".

Le deuxième paragraphe de cette analyse devait être plus long. Vous venez d'assister à un phénomène d'auto-censure. Je me suis dit : "ta gueule". Je regarde mes doigts là en tapant ce texte génial sur mon clavier et je me rends compte que j'ai vraiment les ongles crades. Quelle idée aussi d'économiser sur le PQ... Je dois vous laisser, j'ai rendez-vous avec les wa-wa. Chaque jour je fais caca, j'appelle ça mon "Daily Mouloud" en hommage au type qui vient nous faire ployer quotidiennement dans l'émission de ce chameau de Denisot. C'est sur ce bon mot que je décide de terminer cette critique de cinéma.


Ensemble c'est trop de Léa Fazer avec Pierre Arditi, Jocelyn Quivrin, Nathalie Baye, Eric Cantona et Aissa Maiga (2010)

4 février 2011

Cyrus

Avant de toucher ce film du doigt, je me suis tapé toute la discographie de Miley Cyrus, la chanteuse sicilienne qui, à 12 ans, s'est imposée comme une teen idol et comme une des 100 personnes les plus influentes dans le monde. J'ai trouvé ces infos sur wikipédia, ce site formidable à qui je dois aussi la rédaction de mon mémoire et que j'ai voulu citer dans mes "remerciements" à côté du nom de mon directeur de recherche avant que ce dernier ne me fasse : "Tut, tut, tut", en haussant les épaules. Comme pour mon mémorandum, et comme Michel Houellebecq dans son dernier roman, j'ai recopié wikipédia puis j'ai essayé de rendre ça drôle mais j'ai pas réussi. Revenons à nos moutons. Si j'ai tant cherché à voir Cyrus, c'est parce que je suis fan de John C. Reilly, cet acteur qui m'a fait pisser de rire dans Walk Hard, mais aussi aux côtés de Will Ferrell dans Ricky Boby et Step Brothers. Dans Cyrus, Reilly fait d'un téléfilm un film de cinéma qui correspond à la réunion de ses deux carrières, la première, plutôt sérieuse, dans des films de Scorsese, Altman ou Paul Thomas Anderson, et la seconde, assez déjantée, que composent les comédies sus-citées. 
 
 
Car justement il ne faut pas s'attendre à une comédie avec Cyrus. Même si John C. Reilly ne manque pas de nous faire rire quelques fois, le film adopte clairement le ton du drame familial pour nous dépeindre avec un aspect quasi-documentaire la situation problématique d'une famille recomposée. John C. Reilly incarne un type divorcé et pas mal déboussolé qui rencontre au cours d'une soirée une jeune femme également seule avec qui ça colle tout de suite. Mais le hic survient lorsqu'il rencontre le fils unique de 22 ans assez flippant de sa nouvelle gazelle. L'acteur qui joue ce jeune schizo, Jonah Hill, est lui aussi abonné aux comédies de la clique Apatow, raison de plus pour nous d'espérer la comédie que ce film n'est absolument pas. 
 
 
Pour vous la faire courte ce film n'est pas non plus remarquable. Ça reste un petit drame indé, assez mal filmé par un obsédé du zoom, peu surprenant dans son déroulement et anecdotique, même dans la carrière de chacun de ses acteurs. C'est pourtant grâce à eux, à l'interprétation qu'ils livrent de personnages bien dessinés et à leur charme que le film se laisse regarder aisément et même avec une petite chair de poule concernant la jolie Marisa Tomei. Cette actrice-là on peut facilement la déconsidérer si on se limite au fait qu'elle apparaît nue dans pratiquement tous ses films (ce qui n'est pas le cas dans Cyrus), mais ce serait porter un jugement hâtif sur cette comédienne qui tombe la chemise fastoche mais pour tourner avec ceux qu'elle considère comme les plus grands : le cadavre ambulant de Lumet pour 7h58 ce samedi-là, et le binoclard le plus haut perché du 7ème art en la personne de Darren Aronofsky dans The Wrestler. Marisa Tomei est assez singulière dans le paysage fadasse de l'Hollywood actuel. Ne ressemblant à aucune autre, tout en ayant une beauté qui fait consensus, elle cultive ses petites rides, ses fossettes de fou, ses cheveux noirs bouclés alors que la mode est passée depuis trente ans. J'ai pas non plus foule d'arguments pour la défendre, vous l'aurez constaté. Mais je l'aime bien. Et je suis vraiment pas le seul, sachez-le. Par exemple ce sentiment est partagé par les frères Duplass, qui ont réalisé ce film tout de même parfois marrant et dont j'ai plutôt envie de dire du bien. Je le recommande aux plus téméraires.  
 
Cyrus de Jay et Mark Duplass avec John C. Reilly, Marisa Tomei et Jonah Hill (2010)