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23 juin 2011

Insidious

Que dire ? Il y a parfois des films dont l’extrême nullité laisse sans voix et, surtout, dont on ne parvient même pas à s’expliquer le succès qu’ils ont rencontré auprès du public. Insidious est de ceux-là. Je suis atone mais mes doigts prennent le relais pour votre plus grand plaisir. Insidious est la troisième collaboration entre le réalisateur James Wan et le scénariste et acteur Leigh Whannell. Après Saw, c'est leur deuxième film qui réussit à faire trembler le box office US et à ramasser le pactole, récoltant des millions (76M$ and counting !) à partir d’un budget pourtant dérisoire (1,5M$ dont une grande partie dépensée en Comté "Nos régions ont du talent" pour satisfaire les desiderata du comédien Pat Wilson). Si la qualité de Saw était ma foi toute relative, son succès m’était au moins compréhensible, notamment grâce à son twist final débile mais qui surprenait forcément. Là... Mystère ! On est en présence d’une daube d’envergure internationale, que j’ai pourtant vue dans les meilleures conditions possibles, bien accompagné, et avec la simple envie de voir un film d’horreur divertissant, sachant remplir le cahier des charges. Que nenni ! Passez votre chemin !


James Wan et Leigh Whannell découvrant les propriétés euphorisantes des liquides riches en bicarbonates.

Insidious est un film d’horreur ridicule de bout en bout, le genre de film qui conforte le cinéma d’horreur dans le tiers-monde du 7ème art, qui le rabaisse tout entier et vient nous rappeler que le genre est bel et bien composé à 99% d’infâmes saloperies. Pour vous donner une idée, dites-vous qu’Insidious est une sorte de parent dégénéré du déjà très mauvais Jusqu’en enfer de Sam Raimi. Les deux films m’ont l’air similaire sur bien des points. On sent la même volonté chez les deux metteurs en scène d’embarquer les spectateurs dans une pauvrette attraction de fête foraine mise sur pellicule, dans un train fantôme avançant laborieusement et manquant tristement d’inspiration pour surprendre son voyageur, cachant cela dans un déluge d'effets indigestes. Le genre est ici abordé de façon old school et très frontale, avec des objectifs que l’on sent très modestes (faire peur, divertir salement) et justement annihilés par des ambitions de bas étage, jamais transcendées par la volonté toute simple de torcher un bon film avec un minimum de prétentions artistiques.


Un caméo aussi flippant qu'écolo : celui de Nicolas Hulot

Un peu à la manière de Jusqu’en enfer, mais de façon peut-être encore plus flagrante et embarrassante, Insidious a le vilain défaut de ne pas savoir sur quel pied danser. On navigue entre la parodie maladroite et pas drôle du film de maison hantée, avec un second degré mal maîtrisé et un humour qui tombe toujours à plat ; et le sérieux le plus mortel et pathétique d’une série-b tout juste bonne à être diffusée en deuxième partie de soirée sur RTL9. Vous savez, ces téléfilms sur lesquels on zappe malencontreusement, dont on se moque gentiment 2 minutes, puis qu’on oublie aussi sec en se disant que la télé c’est de la merde et qu’on a vraiment la rage de payer une redevance. Les prestations des acteurs sont tout à fait dignes d’un téléfilm. Ils sont tous lamentables et ne semblent pas du tout concernés, à commencer par le si fade Patrick Wilson, un acteur ô combien transparent que j’avais déjà rapidement égratigné quand je vous avais parlé de Morning Glory et sur lequel je ne m’acharnerai donc pas davantage. Quoique… Le fantôme du film, c’est lui ! Il est à ranger dans la catégorie des Steven Seagal et autres Vin Diesel, les muscles, le charisme et l’art de la baston en moins (il ne lui reste donc pas grand-chose sur son CV !). Quant à Rose Byrne, son charme est ici largement insuffisant pour faire abstraction des limites qu'affiche son jeu si maussade et peu inspiré. Si Nicole Kidman avait profité du film Les Autres pour étaler tout son talent et jouer la peur comme personne, donnant à elle seule de l'intérêt à ce film, on est très loin de pouvoir en dire autant sur sa compatriote australienne, en mode pilote automatique, subissant des vents latéraux et autres turbulences désagréables.


Rose Byrne ne supportait pas l'haleine effroyable de son collègue fan de fromages à pâte pressée cuite, d'où certaines scènes de dialogues où l'actrice évite manifestement le face-à-face.

Il faut voir ce couple vedette sans relief réagir impassiblement quand une vieille médium au profil de lévrier afghan lui explique enfin, vers l’heure de film, l’origine des phénomènes surnaturels qui sont survenus dans leur première baraque et qui ont continué à se manifester après avoir pris refuge chez la mamie, incarnée par une Barbara Hershey faisant peine à voir. Une histoire sans queue ni tête qui reprend cette vieille légende urbaine comme quoi il existerait des personnes (dont Pat Wilson et son fils dans le coma font partie) capables de sortir de leurs enveloppes corporelles et de errer dans un univers parallèle : un monde infesté d'esprits évidemment maléfiques qui cherchent à revenir dans la réalité pour faire le mal. Entre parenthèses, moi je pensais que cette faculté de sortir de son corps pour mieux se mater de l’extérieur était réservée aux plus grands acteurs pornos et pouvait être à la portée du gars lambda lors d'une bonne partie de jambe en l’air durant laquelle le point G est touché du doigt. Mais bref passons sur ce détail...


Après ce film, vous ne regarderez plus les babyphones de la même façon

Le film est truffé de clins d’œil appuyés à une petite pelletée de films fantastiques, on pense par exemple à Paranormal Activity, Poltergeist, Shining, La Malédiction, Shutter, Amityville et même SOS Fantômes. Des références pas toujours très heureuses qui constituent une accumulation fatigante sans doute destinée à placer le spectateur en terrain connu et à se le mettre dans la poche. Sauf que ça ne marche pas. Au sein d’une telle saloperie, toutes ces références ont plutôt l’air d’être autant d’insultes adressées à un cinéma de genre trainé dans la boue. Insidious accomplit même l'exploit de faire passer tous ces films pour des purs chefs-d’œuvre (Paranormal Activity exclu, n’exagérons rien). Ici, il n’y a donc rien à sauver, ou si peu... Soyons sympa et évoquons deux passages assez réussis : cette scène où Rose Byrne découvre le fantôme d’un gosse dansant bizarrement sur une vieille musique diffusée par un gramophone ; et ces apparitions de jeunes femmes en petites robes gothiques, étrangement figées et ne gesticulant que par à-coups (apparitions qui s'incluent lors de l'errance finale dans l'univers des morts, qui rappelle les jeux vidéos Silent Hill et même Max Payne, c'est dire jusqu'où James Wan est allé piocher...). Deux moments très fugaces, complètement noyés par le reste, et dont je suis bien généreux de me rappeler. Car à part ça, tout m'est apparu complètement raté dans ce film qui, en outre, cristallise toutes les pires rengaines des films d'horreur merdiques actuels, comme par exemple ces inévitables effets sonores stridents qui essaient de faire sursauter et accompagnent chaque scène-choc, la mise en scène étant bien incapable d’effrayer autrement (elle est de toute façon incapable de créer quoi que ce soit).

Je ne regrette quand même pas de l'avoir vu, je n'ai pas passé un si mauvais moment devant de tels sommets de ridicule, et une daube pareille mérite qu'on y jette un coup d'œil, on en croise pas si souvent. Aussi, faut dire que j’ai passé la majeure partie du film à faire des commentaires pourris où je tentais systématiquement de placer le mot « insidieux », tout en sifflotant Alpha Beta Gaga de Air, au grand dam de ma compagne...


Insidious de James Wan avec Patrick Wilson, Rose Byrne et Leigh Whannell (2011)

8 février 2011

Black Swan

Si ce film était sorti fin 2010, il serait certainement apparu dans bon nombre de tops de fin d'année, à commencer par celui des lecteurs de ce blog. Au lieu de ça il sort en France au mois de février 2011 et tout le monde l'aura peut-être oublié au moment d'établir les classements pour cette nouvelle année. La grande question c'est de savoir si cet hypothétique oubli sera justifié ou non. Black Swan est-il un grand film ? Pour tenter de répondre modestement à cette question, commençons par résumer brièvement le dernier rejeton de Darren Aronofsky, qui raconte l'histoire d'une jeune danseuse étoile dont tous les espoirs reposent sur l'obtention du premier rôle dans le ballet annuel adapté du Lac des cygnes de Tchaïkovsky. Obtenir ce rôle privilégié puis l'interpréter dignement n'est pas chose aisée, la concurrence est écrasante et la pression insoutenable. Pour y arriver, l'héroïne devra convaincre son chorégraphe qu'elle est capable d'interpréter avec la même grâce les opposés que sont cygne blanc et cygne noir. C'est donc l'histoire d'une métamorphose du corps et de l'esprit, la jeune femme subissant au jour le jour les transformations inquiétantes requises par ce double rôle qui l'accapare et la captive.



Il faut bien dire que Black Swan s'inscrit absolument dans la continuité du précédent film d'Aronofsky, The Wrestler. Il s'agit une fois de plus d'un film sur les métamorphoses de l'être, sur la transformation brutale de la chair dans un abîme d'auto-destruction, sur la véritable descente aux enfers du corps humain poussé dans ses derniers retranchements par la pratique dévorante d'un art du spectacle qui déborde sur la vie pour y puiser toute sa force, jusqu'à la mort de l'artiste. Toujours adepte d'une mise en scène caméra au poing dans les pas des comédiens, proche du style des frères Dardenne, toujours trituré aussi par la création d'images abruptes de chair meurtrie, dans la continuité d'un Cronenberg, Aronofsky s'illustre désormais dans une veine moins réaliste et se tourne ici non seulement vers le Cassavetes de Opening Night (le film reprend la thématique de l'interprète bouleversée psychologiquement et perdue entre fiction et réalité, il reprend aussi explicitement une bonne partie des motifs du chef-d’œuvre de Cassavetes dont il s'inspire manifestement), mais aussi et surtout vers le Roman Polanski de la grande époque, pour mêler son récit de drame psychologique et fantastique, voire horrifique. On sent en effet poindre une possible influence, notamment dans ces séquences où l'héroïne se débat avec sa mère maniaque et avec ses propres démons dans l'étrange et étroit appartement qu'elle rejoint entre deux séances de danse. Néanmoins et en dépit d'une différence de genre, la continuité est plus que transparente entre les deux derniers films du cinéaste, qui s'achèvent pratiquement sur une même image, celle d'une plongée mortifère dans l'art, vers un absolu de l'artiste investi jusqu'à la mort dans sa passion.



La lisibilité est là chez Aronofsky, comme quand à nouveau il convoque des acteurs bien choisis. Après le Mickey Rourke ravagé du film précédent, c'est ici Natalie Portman - qui a choisi de mettre sa carrière précoce en attente pour achever ses études et atteindre la majorité afin de gérer elle-même son parcours - qui incarne à merveille le rôle d'une danseuse consciencieuse. Le rôle d'une interprète qu'une beauté un rien naïve désigne immédiatement pour incarner le cygne blanc mais qui sera mise à mal pour atteindre sa propre obscurité. Pour interpréter la mère frustrée, prompte à reporter sur sa progéniture ses propres désirs déçus, Barbara Hershey, qu'on avait aimée dans L'Emprise, actrice depuis longtemps et injustement oubliée. Winona Ryder joue quant à elle un personnage désespéré et suicidaire, la danseuse étoile jadis adorée du public et de ce chorégraphe qui est à la tête du nouveau ballet, dont elle fut la favorite, mais désormais rejetée et condamnée à passer le flambeau à cette plus jeune artiste qui lui ressemble tant... Dans la peau de la concurrente directe de l'héroïne, danseuse sans complexes, libérée sexuellement, Mila Kunis, connue pour être une amie de Natalie Portman (qui l'aurait suggérée pour le rôle), mais nécessaire rivale de l'actrice sur la scène hollywoodienne. Enfin, dans le rôle du chorégraphe metteur en scène du ballet et chargé de pousser l'héroïne à se transformer, Vincent Cassel. Or il n'est pas interdit d'interpréter le choix d'un acteur français pour incarner son double fictionnel comme l'illustration de la volonté d'Aronofsky d'en passer par une européanisation de son cinéma. Le réalisateur a souvent parlé de son goût pour les frères Dardenne, et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve ici une influence de Polanski, exemple idéal de cinéaste américain reconverti en cinéaste français...



Ces rapprochements entre réalité et fiction sont évidents, ils sont néanmoins pertinents dans un film méta-discursif qui prend le spectacle artistique pour fondation et qui se veut une métaphore de l'abandon esthétique le plus total, de l'art comme exutoire létal, comme auto-anéantissement sacrifié au sublime. Cette clarté du propos, lequel parfois rejaillit tant qu'il prend le dessus sur le récit, peut passer pour une facilité, à l'image de cette symbolique tendancieusement lourde que le cinéaste attribue aux tenues quotidiennes blanches ou noires du personnage. A vrai dire, entre la scène d'introduction du film et sa dernière séquence, il arrive que l'on s'ennuie un peu et que l'on soit tenté d'observer ces calculs du cinéaste pour échafauder son idée avec quelques grosses ficelles. Mais la fin du film nous libère de ces errements, qui n'est pas belle seulement grâce à la magistrale musique de Tchaïkovsky, mais aussi et surtout grâce à la maîtrise de la mise en scène d'Aronofsky, qui littéralement danse avec sa caméra et se révèle brillant dans l'usage du son et des effets spéciaux. Cette dernière séquence emporte le tout, tandis que le récit, la fiction et la puissance de ces images de danse donnent enfin un sens et une force d'émotion à la théorie esthétique d'Aronofsky, et cette fin magistrale fait de Black Swan une réussite. Loin d'être exempt de défauts, et de certes vrais défauts, ce film n'en est pas moins un excellent travail que l'on a envie de saluer. Car il faut bien avouer qu'Aronofsky est rare aujourd'hui, lui qui semble avoir une idée de son art, un projet cohérent sur le long terme, une vision riche de l'esthétique et une capacité à se nourrir du réel pour engendrer la fiction avec brio. Après un début de carrière relativement passable, le cinéaste se relève brusquement et réalise des films très intelligents et parfois très beaux qui ont le mérite d'être parfaitement originaux.


Black Swan de Darren Aronofsky avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Winona Ryder, Barbara Hershey et Mila Kunis (2011)

16 décembre 2008

L'Emprise

J'étais parti pour télécharger Fenêtre sur cour, le fameux film d'Alfred Hitchcock, et au final j'ai downloadé Smash Court Tennis, un jeu de tennis, alors j'ai passé mon après-midi à y jouer, c'était fun. Le jeu était à ce point fun que j'ai invité un pote pour y jouer avec moi, en doublettes. Ce mec-là est un taré que j'ai rencontré au centre aéré y'a quelques années, c'est le seul qui jouait dehors mais enfermé dans une cage étroite, il m'avait tout de suite tapé dans l'œil, avec une caillasse de bonne taille, j'avais eu un œil au beurre noir pendant plusieurs semaines à cause de lui. Une fois, pour une sortie à la neige, à Camurac, c'était le seul gamin à avoir ramené un sac plein de paille au lieu d'une luge. Il glissait là-dessus, et il nous battait tous, mais il avait fini la journée avec le cul en sang. Le soir on l'a vu manger la moitié du contenu de son sac puis se fourrer dedans pour y passer la nuit. Ce baluchon de paille c'était sa nouvelle maison, sa masure, sa cambuse, c'était son kit de survie. Ce mec là on l'appelait "L'entité" entre nous, moi je croyais que c'était son vrai prénom, que c'était le masculin de Maïté. Et puis hier en jouant à Smash Court Tennis, j'ai repensé à ce sobriquet et en le regardant jouer au jeu, un peu gêné par son bracelet électronique pour tenir la manette, je me suis dit que "L'entité" avait vraiment l'air sous l'emprise de ce jeu vidéo pourri. C'en était trop, trop de coïncidences, il me fallait à tout prix mater The Entity ("L'Emprise" en Français).



The Entity est un film d'horreur de bonne facture, qui commence sur des charbons ardents. C'est l'histoire d'une femme, Carla Moran (Barbara Hershey), qui vit avec ses trois enfants, et qui est soudainement attaquée par une sorte de fantôme qui d'entrée de jeu la viole dans sa chambre. Après quoi les attaques se répètent et se font de plus en plus violentes. Ses enfants en sont témoins et ne peuvent plus ignorer la vérité. Alors Carla Moran décide d'aller voir un médecin pour lui raconter ses mésaventures et lui montrer les traces de coups qu'elle porte. Moi, cartésien jusqu'au bout des ongles, et étant donné qu'elle décrit son agresseur en parlant d'odeur fétide et de sperme froid, j'ai immédiatement pensé que David Pujadas était dans le coup et qu'on allait avoir droit à un caméo mémorable du plus grand animateur Français. Mais en fait pas du tout, déception de ce côté-là, il s'agit bien de ce qu'on nomme un Poltergeist ("esprit frappeur hétérosexuel" en Allemand, à ne pas confondre avec "poltergay", où là on parle d'un esprit frappeur homosexuel comme nous l'apprend le film d'Eric Lavaine sorti en 2006). Le docteur Spiderman (c'est son nom, j'y peux rien) a beau refaire le trajet du violeur fantomatique de Carla pour essayer de trouver des traces, aucune explication rationnelle ne se fait jour, et malgré tout, il ne peut se résoudre à la croire. Le film se clôt donc sur un mystère qui reste entier, avec une descente aux enfers sans escale pour Carla Moran, qui voit les assauts à son encontre se répéter et s'intensifier, impuissante. Ces séquences sont d'autant plus terribles qu'une musique infernale fait de ces moments une suite d'instants plus angoissants les uns que les autres.



Juste avant le générique de fin un petit texte vient nous apprendre que ce film est l'adaptation romancée d'une histoire vraie. Carla Moran a vécu (et vivait encore quand le film est sorti), et tous ces événements sont censés avoir eu lieu, tout ça est vrai. Donc j'ai appris en matant ce film non seulement que les fantômes existent mais que les poltergeist aussi, et qu'il y a des esprits qui violent des femmes. Je ne ferme plus l'œil et j'écris cet article dans un sarcophage.


L'Emprise de Sidney J. Furie avec Barbara Hershey (1981)