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12 juillet 2013

La Rochelle 2013 - 1ère partie



Le Festival International du Film de La Rochelle 2013 s'est achevé dimanche dernier. Ce très agréable festival, fort bien organisé, mérite qu'on parle de lui, et parler de lui c'est parler des films qu'il propose. Je pourrais m'étendre sur le cadre assez idéal, les salles de cinéma sur les berges du vieux port, l'immense et superbe salle de la Coursive, tout près de l'océan, les gaufres au chocolat à la sortie des séances, les glaces gigantesques aux mille et un parfums de chez Ernest, les plateaux de fruits de mer des petits restaurants alentour et, plus globalement, la très belle ville de La Rochelle. Mais c'est le festival qui compte ici, et la pléthore de films qu'il diffuse. Entre classiques et nouveautés projetées en avant-première, la sélection est foisonnante et forcément frustrante. Voici malgré tout un petit bilan des 13 films vus là-bas cette année, bilan divisé en deux parties, une première consacrée aux avant-premières, une seconde aux rétrospectives. Sans plus tarder, place aux films :


Grand Central de Rebecca Zlotowski (28 août 2013)


J'avais raté Belle épine, le premier film de Rebecca Zlotowski. Je sais désormais que je ne le verrai jamais. Avec le très mauvais Grand Central, l'ancienne étudiante de la Fémis nous livre un film comme on en a déjà vu par wagons entiers. Ce genre de film qui n'a rien à dire mais qui le dit quand même, et qui, pour se donner des airs ou une légitimité, noie la petite romance adultérine minable supposée faire le sel de son récit dans un univers ultra-réaliste. On a droit à notre petite étude de cas habituelle sur des petits délinquants et autres marginaux embauchés à la hâte pour bosser dans le réacteur d'une usine nucléaire. Le deuxième long métrage de Zlotowski s'inscrit parmi ces tonnes de films français que l'on croirait uniquement faits pour illustrer gentiment quelques débats sociétaux de rigueur. Et pour achever de se donner de l'importance, le film applique sur ce très sérieux tableau naturaliste (mais même l'aspect documentaire sonne souvent faux) une mise en scène essoufflante, toute en musique saccadée et en caméra portée, pour créer des effets d'annonce ridicules et faire grimper la tension, quitte à ce qu'elle ne débouche sur rien. 

Plus ou moins filmé comme du Audiard (compagnon de Zlotowski…), le film roule des mécaniques sur un vide absolu. Les personnages sont autant de clichés sur pieds, l'histoire est idiote, déjà vue et revue, les effets de manche s'enchainent, le scénario est si bâclé que certains éléments du récit débarquent tout d'un coup comme autant de cheveux sur la soupe avant de totalement disparaître de la circulation, et le film s'enfonce de plus en plus dans la médiocrité, au point qu'on a quelques fois envie de franchement rigoler (ce plan sur la pomme emportée dans la rigole, dans la très laide scène de mariage au ralenti…). Quant aux acteurs ? Tahar Rahim fait ce qu'il a pour l'instant toujours fait, Olivier Gourmet c'est idem, il joue relativement bien même s'il joue toujours le même rôle (Niels Arestrup aurait pu le remplacer, ils sont interchangeables), et Léa Seydoux lasse plus que jamais dans le rôle de la pauvre fille "vraie", vulgaire et ravagée. Film maniéré et creux, qui s'achève en prime de façon particulièrement ridicule, Grand Central est une chose bien vaine et bien pénible.



Tip Top de Serge Bozon (11 septembre 2013)


On m'avait prévenu : le film est malaisant, il est "autre". Je dirais qu'il est embarrassant, et qu'il se vautre. Tip Top est quasiment irregardable, presque insupportable. Rester jusqu'au bout est déjà un exploit. D'ailleurs la salle, archi-pleine au départ, s'est vidée petit à petit. On s'ennuie mortellement devant le dernier film de Serge Bozon, dont le précédent long métrage, La France, lui-même très déstabilisant, totalement à part, parvenait pourtant à être aussi gênant que poétique. Aucune poésie à l'horizon de Tip Top, aucune drôlerie non plus, et ce ne serait pas si grave si le film, en dehors de quelques brusques changements de ton volontaires, n’essayait de faire rire de bout en bout. Impossible de faire la liste des gags visuels ou verbaux qui tombent violemment à l'eau, la faute à une mise en scène impuissante, tout simplement. Les acteurs n'y sont pour rien. Huppert n'est guère fascinante en flic stricte et excentrique, mais elle fait le travail. François Damiens se démène et sauve ses scènes du naufrage une ou deux fois, même si très vite le spectateur n'a plus du tout envie de rire, ni ne serait-ce que de sourire, à ses vagues facéties.

A ce propos, Tip Top est l'anti-La Fille du 14 juillet, où certains gags ratés se laissent apprécier au milieu d'une foule de franches réussites humoristiques. Ici, même quand François Damiens, voire Sandrine Kiberlain, ont une bonne réplique, bien dite en prime, le rire ne sort pas : on est trop crispé par la masse des gags ratés, par un scénario de polar vaguement alambiqué mais surtout extrêmement daté (dans le fond et dans la forme), par de fausses bonnes idées (les flics tapent et matent, les deux femmes-flics de la police des polices, dans l'intimité de la chambre à coucher, tapent et matent…), par de vraies mauvaises idées (ces scènes où Isabelle Huppert et Samy Naceri prennent leur pied en se frappant jusqu'au sang, c'est si peu drôle que c'est gênant), et par l'aspect général absolument insoutenable de l'ensemble, qui à force de bizarrerie forcée devient parfaitement épuisant et parle de la France mais se montre a priori bien incapable de lui parler.



La Bataille de Solférino de Justine Triet (18 septembre 2013)


On s'attendait à mieux après la belle surprise de La Fille du 14 juillet. Drôle de phrase, j'avoue, puisqu'on parle de deux réalisateurs différents. Mais La Bataille de Solférino est un autre premier film français de l'été 2013, il est aussi produit par Emmanuel Chaumet pour un budget dérisoire, Justine Triet fait partie de la bande encensée par les Cahiers ces derniers mois (aux côtés de Guillaume Brac, Antonin Peretjatko ou Yann Gonzalez), et fait elle aussi tourner Vincent Macaigne. La comparaison est donc permise, voire logique. Le film de Triet est malheureusement moins réjouissant que ceux de ses camarades déjà sortis. Quoique très prometteur, La Bataille de Solférino s'étire en longueur, noie ses effets et dilue son intérêt, qui réside dans l'opposition entre un grand événement historique impliquant toute une foule euphorique (l'élection de François Hollande) et un événement très intime et plutôt tragique impliquant un tout petit groupe de personnes (le conflit de deux quidams divorcés, une journaliste TV et un artiste raté, qui se disputent la garde de leurs filles). Le film est parcouru de bonnes séquences et de bonnes idées, on retrouve quelques scènes drôles (grâce aux personnages joués par Arthur Harari et Virgil Vernier, et bien sûr à Vincent Macaigne quand il est avec eux), et la longue séquence de dispute de la fin parvient à nous faire méditer sur le couple et la fin du couple : comment peut-on en arriver à se hurler dessus et à se frapper quand on s'est aimé (si toutefois ces deux cas se sont aimés...) et quand on a fait deux enfants ensemble. 

La Bataille de Solferino est donc un assez bon film qui a malheureusement le grand tort de vouloir durer une heure et demi, et les plus petits torts conjugués de se reposer sur son ingénieux dispositif d'une part, et de parfois mettre le doigt trop lourdement sur sa propre ambition d'autre part, notamment à la fin, quand, pour calmer l'assemblée après la dispute fracassante de l'ancien couple, le "médiateur" interprété par Arthur Harari met de la musique classique et, pour répondre aux remarques du personnage de Vincent Macaigne, qui se plaint des moments gais "un peu chiants" dans ce genre de morceaux, affirme qu'il apprécie au contraire l'alternance de moments tristes et de moments gais, dans un art qui se veut "totalisant". 

Devant ce film, on se dit qu'Antonin Peretjatko (même si La Fille du 14 juillet est plus diversifié et passe plus facilement - en un mot, est meilleur) et surtout Justine Triet donc, auraient peut-être dû suivre la voie de l'éclaireur Guillaume Brac et adopter le modèle d'Un Monde sans femmes : un court métrage d'une vingtaine de minutes suivi d'un moyen métrage d'environ une heure. Il semblerait que Peretjatko et Triet aient tous deux commencé par réaliser des courts métrages tout à fait dans le ton de leur premier long, ce qui aurait permis de les enchaîner de la même façon que Brac, d'articuler et de mettre en lumière leurs premiers essais tout en allégeant leurs premiers films de cinéma et en les débarrassant de leurs relatives faiblesses ou longueurs. Nous aurions ainsi assisté à la naissance d'une véritable nouvelle nouvelle vague, revendiquée dans le ton et dans la forme, unifiée par les dispositifs, les sujets et les acteurs, dont les films auraient tous été d'une belle tenue dans leurs styles respectifs, et qui aurait fait bien plus grand bruit encore.


 
A Touch of Sin de Jia Zhang-ke (11 décembre 2013)


Notre collaborateur Simon avait déjà parlé du nouveau film de Jia Zhang-ke quand il l'a vu à Cannes, je rejoins assez son avis. Très différent des films précédents du cinéaste (en tout cas de The World et de Still Life), A Touch of Sin vaut autant le détour qu'eux. Le dispositif du film est à la fois presque facile, en tout cas d'une simplicité absolue, et d'une ambition remarquable. Zhang-ke dresse un état des lieux alarmant de son pays, la Chine, à travers quatre histoires consécutives, comme dans un film à sketches, ou disons choral. Et si les deux premières histoires sont liées de très loin, les suivantes n'entretiennent aucun rapport apparent entre elles, même si des échos s'opèrent au détour de tel dialogue ou d'une photo sur un mur. Dans le premier récit, un homme ulcéré par les abus des dirigeants corrompus de son village se met à les massacrer ; dans le deuxième, un voyageur-tueur rentre chez lui après une longue absence, déclare à sa femme que rien ne lui procure de plaisir en dehors des armes à feu, tire au revolver pour remplacer les feux d'artifices qu'il n'a pas pu acheter à son fils, puis s'en va assassiner des passants dans une rue sous prétexte de voler un sac-à-main de luxe ; dans le troisième, l'hôtesse d'accueil d'un sauna, après avoir été agressée par l'épouse légitime de son amant, se venge soudain d'un client fortuné qui la harcèle et la frappe au visage avec des liasses de billets pour qu'elle se soumette à lui ; dans le quatrième et dernier récit, un jeune homme enchaîne les contrats minables dans une usine puis dans un hôtel de luxe et se fait rabrouer par une collègue call-girl qui préfère enchaîner les passes avec de grands magnats de la finance. 

La force de Zhang-ke, c'est qu'il change de genre ou de régime narratif pour chaque histoire, voire au sein même de chaque récit, allant du brûlot social violent au drame réaliste en passant par le portrait d'un psychopathe, le drame romantique intimiste, ou le film de sabre et de vengeance, le tout pour dénoncer un pays résolument pourri où le pouvoir de l'argent le plus répugnant écrase les hommes et les femmes et les pousse au meurtre ou à la mort sans que ces échappatoires n'aient rien de libérateur ou d'exaltant. Le film, rigoureusement sombre, procédant d'un mélange de distance froide et de rage bouillonnante, est d'une force implacable, même s'il faut pas mal de temps pour totalement le digérer et l'aimer.


 
L'Image manquante de Rithy Panh (2013)


Transposition à l'écran de L'élimination, indispensable ouvrage co-écrit avec Christophe Bataille l'an passé, L'image manquante est un nouveau documentaire remarquable à mettre au crédit de Rithy Panh (après S21 la machine de mort khmer rouge ou le moins marquant Les artistes du théâtre brûlé). Le film est une version très condensée d'un livre plus complet et plus disert (en cela il ne dispense pas de le lire, loin s'en faut, la part politique et documentaire du bouquin étant atténuée au profit de sa dimension plus intimiste et autobiographique), dans lequel Rithy Panh raconte le génocide cambodgien dont lui et toute sa famille furent victimes, mais il a l'immense mérite d'en offrir une vulgarisation nécessaire et d'en transformer réellement la trace dans un objet cinématographique quasi-expérimental d'une grande originalité et d'une grande force. Rithy Panh nous invite à méditer sur les images manquantes de l'Histoire, et particulièrement d'un chapitre aussi capital que celui du génocide cambodgien perpétré par les Khmers Rouges, le régime communiste instigateur du Kampuchéa Démocratique mené par des idéologues (Pol Pot en tête) jadis formés chez nous, en France, et dont les membres détruisirent consciencieusement toutes les images du cinéma de fiction qui les avait précédés ainsi que toute illustration de leurs crimes pour ne léguer aux survivants que les films de propagande réalisés par leurs soins entre 75 et 79.

Les images n'existant pas, ou plus, Rithy Panh tente de reconstituer ses souvenirs, ses images mentales, à l'aide de petites figurines d'argile moulées puis peintes à la main et filmées dans des décors miniatures de marionnettes. Le projet fait pleinement sens et va bien au-delà de la pure idée qui le régit, car le cinéaste filme de façon admirable les scènes rejouées de son enfance et parvient à créer des images vivantes à partir de fétiches réalisés avec un soin inouï et recelant une grande beauté. Ces images de l'enfance, à double titre, mêlées au "vraies" images existantes pour les contredire ou les compléter, nous donnent à voir ce qui sans l'intelligence et le tact du cinéaste resterait invisible, ou serait potentiellement représenté de telle manière qu'on aurait préféré ne pas le voir.


Voilà pour les avant-premières auxquelles j'ai pu assister. Le bilan est pour le moins équilibré : deux ratages, un film partiellement réussi et plutôt très prometteur, et deux œuvres majeures. Mais le festival de cinéma de La Rochelle ne donne pas à voir que des nouveautés, loin s'en faut, c'est aussi et surtout des rétrospectives et des hommages en grand nombre, et c'est ce qui sera au menu de la 2ème partie de ce bilan, à paraître dans trois jours.


28 avril 2012

Le Fossé

Notre fidèle guest-rédacteur Joe, le chef d'orchestre et fondateur du webzine musical et polémique C'est Entendu, aka Joe Bean, littéralement Joe le Harricot, vient nous parler du Fossé de Wang Bing, dont nous regrettions l'invisibilité dans notre édito du 1er avril, pour nous en dire tout le bien qu'il en pense et l'urgente nécessité pour le public, notamment français, de voir ce film, de voir d'autres films, de voir, tout court.

Le film de Wang Bing a vraiment raté son audience, pour le coup. Ou disons plutôt qu'on n'a pas vraiment laissé au public une chance de le rencontrer. Très peu de séances dans un nombre réduit de salles, le temps d'une semaine et demi : même à Paris, il fallait se presser pour le voir. Passons sur le manque de visibilité offert aux "petits films", surtout lorsqu'ils sont comme celui-ci présentés dans le cadre d'un diptyque (dont l'autre moitié est Fengming, chronique d'une femme chinoise, un documentaire du même auteur sur le même sujet paru en même temps mais encore moins visible dans les salles), ça ne sera pas le sujet d'aujourd'hui. Si je déplore que Le Fossé n'ait pas bénéficié d'une véritable chance d'être vu, c'est surtout parce qu'il me semble capital de faire voir aux français de 2012 les conditions de détention des prisonniers "droitiers" du régime communiste chinois de 1960.



Parallèlement à l'interview-documentaire de Fengming, survivante chinoise des camps de déportés, Wang Bing a ainsi tourné une fiction autour du camp de "rééducation par le travail" de Jiabiangou, dans le nord-ouest aride et sec de la Chine, qui dépeint les conditions de vie et surtout de mort des "travailleurs" qui par manque de vivres, de forces et d'espoir deviennent rapidement des morts en sursis. On y voit s'élever, tant bien que mal dans cette atmosphère délétère, quelques pics d'énergie aussi éphémères qu'inutiles lorsqu'une discussion politique "éclate" entre un fidèle du parti enfermé à tort et qui y croit encore et d'autres beaucoup plus critiques, lorsque la femme d'un condamné vient le retrouver et arrive huit jours trop tard, lorsque la nouvelle de la mort de son époux lui est annoncée et qu'elle hurle son désespoir, lorsqu'elle exige de connaitre l'emplacement de sa tombe et qu'on la menace de représailles pour ses velléités dissidentes, lorsqu'elle parcourt le désert de tombe en tombe pour finalement trouver les restes de son bien-aimé, lorsqu'enfin le plus "candide" des prisonniers et son ancien professeur se lancent dans une évasion perdue d'avance. Tout cela étouffé par le désespoir extrême entourant le camp, jusqu'à ses figures d'autorité, du chef résigné au kapo que le destin condamnera à ne jamais quitter les lieux.



Le réalisateur fait montre de détermination, de réalisme et de simplicité pour transmettre des sentiments de honte, de péril et de profonde désillusion. Dans le même temps, en filmant non seulement les "ennemis" du régime communiste mais aussi des amis déchus ou exilés des idées de Mao, Bing défie la déchéance des idées communistes et dénonce une soumission totale (face au régime et en son sein). De très beaux plans très clairs, dénués de vie mais bourrés de sens, alternent avec des séquences sombres, poussiéreuses, dans les abris souterrains des prisonniers rendus cannibales par la fin. La faim, ça n'est pas la leur qu'ils ressentent mais celle dont ils font l'objet. On les a envoyés s'entasser dans le désert afin qu'il les dévore, d'abord les corps, puis le langage, l'âme et enfin la vie elle-même.



C'est en somme une rengaine "connue", si je puis dire. La dénonciation des camps de travail ou de concentration, on y a eu droit au cinéma, de Lanzmann à Resnais en passant par Rithy Pahn et d'autres... Ne restait-il pour Wang Bing que l'espace d'une chinoiserie de l'horreur, certes cinématographiquement parlante et idéologiquement pertinente ? Je ne le crois pas. Le Fossé et Fengming présentent une valeur particulière, supplémentaire, qui me semble fondamentale dans le contexte de leur parution (et en dépit de leur maigre visibilité) en Europe, et puisque nous y sommes plus particulièrement en France, en 2012. Ce pour la bonne raison que le désespoir soumis que dépeint Bing à travers son portrait de Jiabiangou, ce fossé entre les promesses d'une société et la réalité de ses enfants devrait nous concerner directement, nous autres français, puisque nous sommes en plein dedans.



Le sommeil dans lequel nous baignons depuis si longtemps ne saurait durer éternellement. En 2012 ressent-on seulement les frémissements précédant le glissement de terrain qui surviendra forcément. Loin de moi l'idée de dénoncer ici la mort d'une civilisation et la fin annoncée du système capitaliste dans le détail et les effusions, mais comprenez-moi bien : je suis persuadé que ces choses surviendront. Sinon par un soulèvement interne généralisé (et non pas une indignation de pacotille), en tout cas par un conflit général. C'est inévitable. On ne peut pas asséner nuit et jour aux gens qu'ils doivent faire de l'exercice et s'enfiler dix fruits et légumes par jour tout en les incitant à travailler davantage et à manger vite et mal pour gagner du temps (de travail, pas de vie). Ceux qui travaillent au bureau, au chantier, à l'usine, et qui n'ont pas la chance d'avoir une cantine bon-marché-mal-bouffe à disposition font comme moi : ils mangent des sandwiches à la pause déjeuner. Ca n'est pas une simple question de temps (celui de commander dans un restaurant) ou d'organisation (on peut préparer ses repas la veille au soir et les tupperwarer), c'est une question d'argent. Pas besoin d'être au SMIC pour ne pas disposer des moyens de déjeuner au restaurant, pas même une saucisse/salade. Même en faisant grimper le SMIC à 1700 euros comme certains le promettent, un tel train de vie (je ne parle que de la simple idée d'être en mesure de déjeuner allez, disons deux à trois fois par semaine dans un bistrot de quartier) resterait impossible.



Ceci n'est qu'un exemple et pas le pire de ce que la situation a de terrible. Ne pas avoir les moyens de déjeuner, peu importe à la limite, ça n'est pas quelque fracture sociale ou quelque précarité généralisée qui soit le sujet. Il s'agit de réalisme ! Les français d'aujourd'hui veulent à tout prix conserver un modèle social déjà disparu, parce qu'ils refusent de voir qu'il a disparu, de se l'avouer. Oh pas tous, bien entendu. Les plus précaires le savent bien, mais tant d'autres semblent s'accrocher à l'idée que nous pouvons bricoler ces crises, tripatouiller le système qui fuit de partout, reboucher les trous avec des mensonges (pas ceux des politiques, ceux que la masse exige d'eux !) et vaille que vaille. On en est là. Dans un pays d'aveugles ou les borgnes sont bien emmerdés et qui ne demande qu'à s'effondrer pour mieux renaître. Or, pour que les choses avancent, il faut combattre cette cécité opportune et le film de Wang Bing participe de cet effort, à sa façon, en proposant une réflexion sur le regard. Regard des masses chinoises détourné des camps, regard des communistes brouillé par l'idée unique de Mao et regard des condamnés interdit de cité. Malgré ses faibles moyens et sa visibilité réduite, Le Fossé peut éveiller le regard de non-voyants français et c'est là toute la force de sa parution ici et maintenant.



Seulement voilà : qui pour voir Le Fossé ? Évidemment personne, ou presque. La réponse était dans la question. Pas de robots géants pour divertir, pas d'exotisme pour éveiller les sens (un désert, ça n'a jamais fait vendre au Club Med) et pas même une belle musique signée John Williams (le film est dénué de tout habillage musical, il est nu, sincère) capable d'en faire un Schindler du pauvre (du chinois). Justement ! C'est là l'une des manières les plus intelligentes de montrer l'horreur. Sans voix off, sans travelling sur des barbelés et sans divertissement. Nous sommes bien assez divertis par ailleurs, nous autres riverains de la Société du Spectacle et adeptes quotidiens du festivisme. Si l'on entreprend de nous faire voir ce que l'on refuse (la vérité), qu'on le fasse de façon intelligente, après tout. Il y a bien des façons de dénoncer, de démontrer et de défendre des idées, mais toutes n'ont pas ou n'ont plus la même force à une époque où l'attention est en baisse et la réflexion ne fait plus bander. En 1966, Raoul Servais pouvait se permettre d'user du dessin animé, d'un manichéisme enfantin et d'une schématisation de cour de récré pour "montrer" le Mal (évidemment très germanazié) sans l'explorer vraiment. De ce point de vue, Chromophobia apparait encore comme une introduction valide à la critique de la violence, mais une introduction seulement, et même un brin anachronique tant on a dépassé la lutte idéalisée d'un bien contre un mal aisément identifiables. Aujourd'hui, pas de tsar, de nazis, l'ennemi est diffus. Ou alors il s'appelle El-Assad et il ne sert à rien d'éveiller les consciences contre ses méfaits : il s'en charge pour vous. Éviter simplicité et manichéisme ne suffit pas : les français refusent la plupart du temps, pauvres d'eux, la pédagogie appliquée. Voyez l'échec auprès du public d'un film comme Les Amours d'Astrée et de Céladon, pourtant éclatant de sincérité, d'enseignements et de beauté. Peut-on citer un autre film qui s'intéresserait à l'adaptation d'Honoré d'Urfé, à l'époque Gallo-Romaine ou qui prenne le temps de renseigner personnages et spectateurs quant à la religion des Gaulois d'alors ? Imagine-t-on tant de scénarios consacrés à la politique de l'amour qu'il faille en snober un si beau, un qui professe avec une telle sagesse les enseignements de sentiments aussi importants que le respect, la colère, la jalousie et l'adoration ? Une œuvre pédagogique aurait peut-être davantage de prise sur la réflexion des spectateurs, c'est en tout cas mon sentiment profond et je regrette que le public n'y soit pas sensible, mais si l'on ne peut enseigner, il convient de renseigner, d'ouvrir des yeux trop souvent mi-clos, et la sincérité crue et directe du film de Wang Bing me semble plus à même d'être accueillie avec bienveillance par nos concitoyens. Ne prenez pas cela pour de la condescendance, d'ailleurs. Essayer d'être honnête avec les siens, jusque dans leurs travers, ne me parait pas négatif, au contraire ! C'est parce que je convoite le bien de mon pays et de mes frères français (et européens, le nationalisme n'étant pas mon dada) que je me permets de suggérer qu'ils seront sans doute plus réceptifs face à un film quasi-documentaire comme Général Idi Amin Dada : Autoportrait (de Barbet Schroeder, 1972), tourné en Ouganda face au charismatique leader, le montrant sans fard (et sans grandeur cinématographique) au quotidien, qu'au Mishima : A Life in Four Chapters de Paul Schrader (1985) qui montre avec poésie et théâtralité que tout combat, même réactionnaire, même perdu d'avance, vaut mieux que la paresse et la soumission. Le Fossé n'est pas simple à voir, c'est une vision effrayante, éprouvante, désolante et inaccessible au plus grand nombre. Je soutiens que si l'on faisait l'effort de régler la question de l'accès, les spectateurs, les français et les européens qui le verraient, eux se joueraient de l'épreuve et en sortiraient les yeux agrandis.


Le Fossé de Wang Bing avec Li Xiangnian, Lu Ye et Lian Renjun (2012)