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19 décembre 2012

Après mai

On craint au début du film d'assister à une récollection nostalgico-vintage de la part d'un Olivier Assayas en mode bon pour solde de tout compte, notamment dans ce plan où Gilles fait lentement défiler face à la caméra une quinzaine de beaux vinyles, best-of de l'époque attestant du meilleur goût du cinéaste, avant d'en choisir un. On a l'impression aussi qu'Assayas veut filmer les confrontations des lycéens révolutionnaires soixante-huitards avec les policiers et leurs opérations d'affichages contre-culturels nocturnes comme il filmait les opérations terroristes de Carlos, avec efficacité certes mais aussi avec une forme d'emphase. Et puis assez vite on commence à voir un film sur la jeunesse comme Assayas sait les faire, où il filme ce qu'il a le mieux filmé jusqu'ici, les circonvolutions amoureuses de jeunes gens brûlant d'aimer et d'exister mais tiraillés par leur propre consumation. Notamment dans cette scène, sans doute la plus belle du film, où le cinéaste cite directement L'Eau froide à travers le motif de la fête nocturne dans la maison de campagne envahie par des silhouettes moins adolescentes qu'autrefois mais tout aussi gracieuses et désorientées, errantes ou pleines d'énergie, avec l'inévitable grand bûcher dans le jardin, les amants qui s'éclipsent dans la forêt pour s'aimer et se séparer et, bientôt vingt ans après (ou avant ?) Virginie Ledoyen, une autre jeune fille perdue qui parcourt les couloirs d'une trop vaste demeure en cherchant une issue à sa vie quelle qu'elle soit. La fin de la séquence, avec l'incendie et la chute du corps blanc de la jeunesse, est d'une force émotionnelle remarquable. Assayas filme aussi des événements plus infimes, qu'il sait parfaitement capter, partageant désormais ce don avec sa compagne Mia Hansen-Løve (avec laquelle il forme une chose rare, un couple de cinéastes extrêmement talentueux et obsédés par les mêmes sujets), à laquelle il emprunte l'actrice Lola Créton, qui intervient dans une de ces scènes sans paroles mais toute en présence et en délicate observation, celle de la séance de cinéma clandestine.




Le seul problème du film, si l'on excepte la voix de Carole Combes, l'actrice qui joue Laure, première maîtresse de Gilles, c'est son manque de prise de risque. Beaucoup de choses sont présentes, beaucoup d'idées, de thèmes et de discours : la question du choix entre l'art et l'engagement, ou du mélange des deux, qui se cristallise dans les options amoureuses, l'art étant représenté par Laure (Carole Combes), la politique par Christine (Lola Créton), le choix du voyage ou de la fondation d'un foyer aussi, la problématique du choix tout court en fin de compte, pour l'ensemble des personnages, qui font les bons ou les mauvais, hésitent à se décider et ont l'âge où l'on est hanté par cette hésitation même, pressé par la peur de perdre la jeunesse que l'on est en train de vivre et que l'on tient en soi pour si peu de temps encore. Le film place beaucoup de ces questionnements dans la bouche de ses personnages, parfois avant un fondu au noir qui nous pose la question à nous-mêmes et la laisse ouverte, mais il oublie de les poser plus directement encore par la mise en scène, très fine, très juste et très douce, parce qu'Olivier Assayas est un grand metteur en scène, mais qui ne se brûle pas suffisamment à son sujet.




Gilles (Clément Métayer), le personnage principal du film, s'indigne que des réalisateurs de films révolutionnaires adoptent le langage petit bourgeois du cinéma classique, et on aimerait qu'Assayas rompe le langage relativement policé de son film à son tour, qu'il prenne des risques, quitte à ce que son film soit moins directement grand public. Il n'y a qu'un plan où Assayas nous fait remarquer sa présence et se mouille franchement, par un effet de mise en scène intervenant au cœur de la part la plus autobiographique du film, celui, vers la fin du récit, où Gilles passe derrière un écran au fond d'un studio de cinéma de Pinewood, et marche non seulement dans le cinéma (un cinéma plutôt conventionnel pour le coup, complètement commercial même puisqu'il s'agit d'une série B fantastique, et on sait l'importance qu'a eu le film de genre extrême-oriental pour Assayas dans sa jeunesse), quitte à ce que son ombre occupe tout l'écran et le boive littéralement, tout en s'effaçant vers une sorte de décor immatériel qui serait le monde bis de la cinéphilie et de l'imaginaire cinématographique.




En dehors de ce bref instant, la mise en scène reste aussi respectable qu'élégamment transparente. Une séquence est très symptomatique de ce problème, la toute dernière du film, où Gilles va assister à une "nuit du cinéma expérimental" au cinéma, dans laquelle est diffusé son propre premier court métrage (on le suppose), qui ne consiste, pour ce qu'on en voit, que dans le portrait très sage et très propre de Laure, la muse du jeune homme, son premier amour et son modèle de liberté artistique, marchant sous le soleil dans un champ de blé puis s'approchant de la caméra pour lui tendre la main. On attendait un peu d'expérimentation, en tout cas un peu d'invention, d'explosion, de liberté artistique (puisque c'est le choix de Gilles) et d'audace formelle, on attendait en fait la dernière séquence d'Irma Vep, où le cinéaste vieillissant incarné par Jean-Pierre Léaud sublimait les rushes d'un remake plan-plan des Vampires de Feuillade dont il venait d'être évincé en massacrant la pellicule à coups de cutter pour rendre les plates images de Maggie Cheung grimée en Musidora non seulement expérimentales et puissantes mais surtout poétiques. Malgré cette déception, ce manque de folie, le film reste beau, riche, touchant et surtout particulièrement propice à l'introspection du spectateur. On s'interroge sur notre propre jeunesse, sur nos propres choix, sur nos engagements, notre liberté et nos décisions, et on regagne beaucoup de motivation et d'envie devant ce film qui a la force peu évidente (vu le sujet) d'être infiniment plus stimulant que mélancolique.


Après mai d'Olivier Assayas avec Clément Métayer, Lola Créton, Félix Armand, Carole Combes, India Salvor Menuez,  Hugo Conzelmann (2012)

14 avril 2012

Judex

Moins connu que Les Yeux sans visage, cette œuvre de 1963 est un autre grand jalon de la filmographie de Georges Franju. Repris et adapté des aventures d'un héros éponyme de feuilleton créé par Louis Feuillade, dans la lignée de Fantômas ou de Rocambolle, le film commence quand un banquier crapuleux du nom de Favraux reçoit des lettres de menaces d'un dénommé "Judex" (mot latin signifiant "juge" ou "justice"), qui lui promet un châtiment terrible pour le soir de l'annonce des fiançailles de sa fille, à minuit précise, s'il ne répare pas ses fautes. Favraux se moque de ce justicier anonyme mais engage tout de même un détective privé nommé Cocantin, chargé de le débusquer avant l'heure du crime. Le lendemain, jour où Favraux s'apprête à marier de force son unique fille Jacqueline (l'élégante Edith Scob des Yeux sans visage), il reçoit la visite intempestive d'un voisin qui prétend s'être laissé accuser à sa place devant la justice dans un échange de bons procédés et qui vient désormais reprocher au banquier de ne pas s'être acquitté de sa dette et de n'avoir jamais veillé sur sa pauvre famille comme il l'avait promis. Favraux le fait expulser puis s'éclipse ensuite et prend sa voiture pour aller tuer ce gêneur en rase campagne, mais il reçoit une nouvelle lettre de Judex prenant acte de cette assassinat et renforçant la menace déjà prononcée. Le soir du grand bal venu, tandis que le banquier profère son discours, Judex met ses menaces à exécution.




Et après avoir admirablement dressé le portrait de tous ses personnages et instauré une ambiance mystérieuse fascinante, Franju réalise alors la plus belle scène du film, celle du bal masqué des fiançailles, où tous les convives portent un couvre-chef à l'effigie d'oiseau. La séquence s'ouvre sur un panoramique aussi simple qu'impressionnant allant des pieds de celui que nous devinons être Judex jusqu'à sa tête coiffée d'un masque d'aigle. L'homme récolte dans sa main un oiseau blanc qui semble mort, entre dans le château en portant bras tendu la petite créature inerte, progresse parmi les convives qui dansent, puis s'arrête et se tourne vers l'assemblée, ressuscitant enfin et aux yeux de tous l'animal qui s'envole au milieu des oiseaux humains en costumes de bal. Interprété par Channing Pollock, un fameux illusionniste de l'époque, Judex fait encore apparaître plusieurs colombes sorties du nœud de ses rubans, qu'il jette aux invités dans une scénographie hypnotique dont l'effet de fascination est favorisé par l'ambiance de ce bal cérémonieux et silencieux qui fait immanquablement penser au film d'Alain Resnais L'Année dernière à Marienbad. La magie se poursuit quand Favraux retire son masque pour annoncer les noces de sa fille, interrompu par la sonnerie de l'horloge sonnant les douze coups de minuit, terrorisé, puis reprenant son discours quand Judex lui porte une coupe de champagne qu'il n'a pas le temps de boire avant de s'écrouler, mort comme par magie.




L'atmosphère incroyable qui règne durant toute cette première moitié du film, portée par un noir et blanc majestueusement expressionniste et par une musique inquiétante, perdure ensuite et permet de relever une deuxième partie moins extraordinaire, où le scénario s'entortille quelque peu dans une suite de péripéties répétitives, typiques du feuilleton d'aventure naviguant entre fantasque et fantastique, où l'invention gratuite (les technologies de surveillance et de détention utilisées par Judex) le mêle aux rebondissements cocasses (les quatre ou cinq enlèvements successifs de la fille Favraux par Diana Monti/Marie, soi-disant préceptrice de l'enfant de Jacqueline et en réalité manipulatrice intéressée). Sur la fin le film se laisse même aller à quelques raccourcis si invraisemblables qu'ils en deviennent amusants, comme lorsque Cocantin tombe par hasard sur la caravane de cirque d'une acrobate qu'il a jadis courtisée et qui accepte d'escalader la paroi d'un immeuble vétuste pour venir en aide à Judex, alors en mauvaise posture… Mais cette partie du film, nettement plus faible et parfois plus grotesque, est ponctuée de vraies belles idées de réalisation, comme le cri que pousse Jacqueline quand Diana Monti lui plante une seringue dans l'épaule, cri suraigüe qui s'amalgame au sifflet strident d'un train pour un effet violent et marquant sur le spectateur.




Le film a aussi le bonheur d'être servi par d'excellents acteurs et de compenser la faiblesse de caractère de certains personnage (Jacqueline, presque toujours évanouie ou bien ne comprenant rien à ce qui lui arrive) ou l'absence totale et volontaire de psychologie des autres (Judex, qui est et restera une énigme, sinon complète, car son identité sera révélée, du moins partielle, ses agissements n'étant jamais clairement expliqués), par un recours à des protagonistes secondaires drôles et attachants, j'ai nommé Cocantin et le bambin qui l'aide dans son enquête, pour ne pas dire qu'il la résout à lui tout seul. Cocantin est d'ailleurs interprété par Jacques Jouanneau, aperçu en patron de bistrot dans Domicile conjugal, et qui joue ici un détective privé absolument nul, qui ne semble faire son métier que par goût pour les romans d'aventure, préfigurant pour ainsi dire le Doinel mauvais détective de Baisers volés. Flanqué de son acolyte haut comme trois pommes, Cocantin a le charme de Chaplin dans le Kid et nous séduit immédiatement.




Franju a également la belle idée de terminer son film par un hommage franc et massif au cinéma muet et au papa de Judex, Louis Feuillade, dont le petit-fils a contribué à l'écriture du film. C'est ainsi qu'on assiste à un combat final sur les toits d'un immeuble opposant Diana Monti à l'amie acrobate de Cocantin, deux superbes jeunes femmes plantureuses vêtues de collants noirs pour l'une, blancs pour l'autre, qui font appel à Musidora incarnant le rôle d'Irma Vep dans Les Vampires, le chef-d’œuvre de Feuillade. Le combat silencieux des deux félines est magnifique et clôt le film sur une dernière note fantastique d'une poésie visuelle improbable mais réelle. Judex est plus inégal que le grandiose Les Yeux sans visage mais il est néanmoins envoûtant dans sa première partie, sublime dans une séquence de bal inoubliable, et très plaisant dans ses suite et fin plus conventionnelles bien que marquées par l'empreinte de Franju, empreinte dont le film est marqué de bout en bout, qu'il s'agisse d'y retrouver les chiens, les oiseaux, les masques, les enlèvements et autres motifs chers au cinéaste ou tout simplement son style unique et ses ambiances fantastiques, pour ne pas dire magiques.


Judex de Georges Franju avec Channing Pollock, Edith Scob, Francine Bergé et Jacques Jouanneau (1963)