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5 février 2017

Good Kill

Évacuons vite la question du film d'Andrée Niccol, qui ne fonctionne tout simplement pas. Good Kill est un film de guerre sur des pilotes de drones vissés derrière leurs écrans et victimes de petites crises de conscience quand, le soir venu, ils rentrent chez eux et ont du mal à tirer un bilan positif d'une journée passée à déglinguer à coups de clics droits des arabes innocents. Cela ne fonctionne pas. L'idée était belle, puisqu'il y a double dénonciation : l'Amérique de Bush, les drones, le web. Mais encore une fois Andrée Niccol se fourvoie car cela ne fait pas un film, pas entre ses mains malhabiles en tout cas. Par contre, ce qui fait un film, c'est Ethan Hawke, l'aigle fin du cinéma américain, qui survole en maître l'art et la culture de son pays. Et vu que son pays domine le monde, le requin andalou ne domine-t-il pas l'art et la culture de la planète ?


Hawke a enfin trouvé un joujou à sa démesure.

L'autre soir, nous étions en afterwork, ces soirées arrosées où l'on dépense en liquides l'argent durement gagné la journée, avant de se plaindre 15 jours avant la fin du mois d'être ric-rac. La discussion s'est orientée vers le cinéma, notre domaine de prédestination. Nos camarades de beuveries ont alors évoqué le récent Boyhood, vociférant sur la performance jugée pathétique d'Ethan Hawke, arguant que cet acteur "ne sait rien et ne sert à rien". Nous n'avons pas infirmé la première partie de leur thèse, car il est vrai qu'Ethan Hawke est connu pour être un véritable puits d'ignorance, lui qui affirme avoir tourné la trilogie Before Sunrise/Sunset/Sundown sous les ordres de la réalisatrice Julie Delpy et aux côtés de l'acteur Richard Linklater. La petite histoire raconte* qu'Ethan Hawke scia tout son auditoire lors de sa première audition, pour un petit rôle muet d'amnésique, quand, le directeur de casting lui demandant de se présenter, il répondit par un gonflement de joues en levant les deux paumes vers le ciel, l'air de dire "Hein ?"


On compte plus de cratères sur sa la peau de Hawke que sur tout le sol irakien.

En revanche, nous nous sommes portés caution et mis en porte-à-faux pour désamorcer la seconde agression, selon laquelle notre idole ne servirait à rien. Nous nous sommes bien renseignés sur lui, avons passé quelques coups de fil, nous sommes rendus sur le terrain, avons épluché une paire de bibliothèques, et nous pouvons aujourd'hui dresser un portrait robot de l'individu Ethan "Thelonious" Hawke. D'abord, c'est le mec serviable par définition, l'altruisme fait homme, sa mère le définit comme une perle. Dès que le projet se monte de préparer une quiche, Ethan se désigne pour tailler les oignons. Dès que l'intuition germe de faire tourner une machine, Ethan sait parfaitement comment traiter, laver et sécher les différents linges et types de tissus, fort de l'expérience accumulée par son père, qui était gérant d'une laverie. C'est l'homme à consulter quand on se pose une question sur le bon chargement d'une batterie (de téléphone, d'ordinateur, de voiture, de casseroles, etc.). Il répond aussi présent pour effectuer tous les menus travaux domestiques (dixit sa mère, madame Hawke). Cette dernière nous a conté une petite anecdote. Un beau jour, Ethan lui demanda de recoudre un bouton de chemise récalcitrant. La surprise de maman Hawke fut immense en découvrant, après avoir refusé d'accéder à la requête de son bambin faute de temps libre, que son fils beau comme un cœur s'était emparé du problème en raccommodant le bouton avec du scotch. Comme quoi il ne sait pas tout à fait rien.

* Ethan Hawke, une vie d'aigle fin, op. cit., Éditions Le Tout-Venant, Paris, 2001. 


Good Kill d'Andrée Niccol avec Ethan Hawke (2015)

26 février 2016

Lolo

J’ignore exactement pourquoi, mais jusqu’à présent, j’avais encore une sorte de vieille foi en Julie Delpy. J’ignore d’ailleurs aussi comment se maintient cette aura qui entoure l’actrice-réalisatrice, cette côte qu’elle se trimballe, cette réputation qui la précède ? Elle a joué dans quelques bons trucs y'a longtemps, certes, mais ça date, et ça ne pèse pas bien lourd à côté de ce qu’elle nous inflige depuis une dizaine d’années derrière la caméra. J’avais plutôt accroché à 2 Days in Paris en 2007, mais je pense qu’il vaut mieux ne plus jamais croiser ce film sous peine de s’en vouloir à mort d’avoir apprécié… Son film suivant, La Comtesse, était prometteur sur le papier mais, à l'écran, plutôt foiré. Après ça est venu Le Skylab, une horreur pas possible qui a commencé chez nous à faire carrément vaciller toute confiance en l’artiste, voire à éveiller un soupçon de rancœur à son endroit (on n'inflige pas ça à son public sans un retour de bâton dans la tronche). Mais je croyais à un mauvais virage précédant un bon coup de volant direction le bitume. Que dalle. Avec Lolo, Julie Delpy accélère en pleine chicane à la Ayrton Senna. J’ai donc décidé de faire une croix sur elle, en tout cas en tant que cinéaste : sans moi.


Cesse de creuser la Delp', t'es au fond.

Lolo (rien que le titre… et on a droit à tous les caméos du monde, sauf au seul qu'on attend, celui de Lolo Blanc) est une infamie. Et Julie Delpy ne perd pas une seconde pour nous dégoûter de son travail. Dès la première scène, on a envie de se tailler les veines : Karin Viard et Delpy herself, deux vieilles amies, sont dans un bain, en thalasso, à Biarritz. Je vous retranscris le tout premier dialogue, car il faut bien se rendre compte :

« Bon c’est quoi ce bain là ?
- Ca bouge la graisse tout en raffermissant les chairs, c’est bon pour ce qu’on a.
- On a quoi ?
- Ben 45 ans.
- Rah mais c’est un bain de bactéries. Quand je pense à tous ceux qui ont dû pisser dans ce truc aujourd’hui.
- Non mais t’es folle, personne pisse dans ces bains.
- AH c’est quoi ce jet, là, juste dessous, ça me rentre dans la chatte. C’est nul…
- Ben non c’est fait exprès.
- J’aime pas ça.
- Ah moi j’aime bien, ça me masse la chaaaaatte, ça me relaxe. Ca fait combien de temps que t’as pas baisé ?
(…)
- Non mais t’as raison, je ne suis pas normale. Moi j’aimerais me trouver un mec avec qui je pourrais partager des vrais moments de vie.
- Putain dis pas des phrases pareilles, ça me donne envie de me flinguer. »


 Inutile de gonfler les pecs, elle t'étale... C'est nul comme remarque, mais c'est pile poil dans le ton de ce que les personnages s'envoient toutes les deux secondes à la face (à coups de "grosse bite", gros cul", etc.).

Delpy en est encore là. A nous dire que les femmes c’est aussi ça, que c’est comme les hommes, que ça parle de bite et de chatte, que ça aime le cul, et que c’est libre d’être grossier. Mais on est libre aussi d’avoir de l’humour, et de ne pas être ultra lourd. Delpy n’est peut-être pas au courant. Voire, soyons fous, de ne pas écrire des trucs aussi bêtes et plats, et de construire des personnages qui ne sont pas obligatoirement de gros clichés insupportables, sinon des enflures de première. Les deux personnages sont non seulement des clichés de la femme de 45 ans divorcée qui aime et déteste ses gosses, aime et déteste son gros cul, aime et déteste les hommes et la bite, mais aussi, très vite, de la parisienne hautaine et névrosée qui travaille dans la mode et qui donne de formidables envies de coup de pied au cul à la moindre phrase. Delpy a dû se dire qu’en tartinant ainsi ses parisiennes, elle pourrait d’autant plus frapper sur les pèquenauds provinciaux (ou l’inverse). Quand en finira-t-on avec ces comédies françaises populaires dépourvues d’humour (Le Skylab, donc, mais aussi Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?, Radiostars, Sous les jupes des filles, 100% cachemire, Comme des frères, et tant d’autres) qui font leur beurre en tapant sur X pour avoir le droit de taper sur Y, qui excusent tout un chacun d’être détestable ou minable parce que le voisin l’est aussi, qui brossent des séries de portraits d’enfoirés pour peupler des films misérables à tous les étages ?


 Après le poids des mots...

Imaginez le même dialogue, en substance, dans la bouche de deux mecs de presque 50 ans divorcés. Ils sont dans un jacuzzi, l'un d'eux s'étonne de ce truc qui lui aspire le sexe, l'autre lui répond : « Rah moi j'adore, ça me suce le zooooooob... », puis on enchaîne : A aimerait partager des vrais moments de vie avec une femme et B lui annonce tout net qu'il est à deux doigts de se faire les veines dans la baignoire en entendant ça. Imaginez. Delpy se croit sans doute maligne, mais ce qu'elle écrit vaut à peine les pires moments d'un film de gros beaufs comme Le Cœur des hommes 3. Et encore j'suis large...


... le choc des tofs.

Et tout est à l’avenant. Dans la deuxième scène, Delpy, Viard et Larnicol (ancienne des Robin des Bois, qui apparaît dans deux scènes pour servir la soupe aux deux autres), sont assises en terrasse et rencontrent deux Biarrots (dont Boon, qui joue de plus en plus mal) forcément lourdingues, car ce sont des provinciaux. Ils viennent de pêcher un gros thon qu’ils font tomber sur la belle robe de la parisienne Delpy. Et dès qu’ils ont tourné le dos, les trois copines décident qu’elles vont se les faire, car « plus ils sont cons, mieux ils baisent ». Les clichés sur les ploucs de province s’accumulent dans la scène suivante, une petite fête dont les parisiennes ont envie de déguerpir à peine arrivées car les guirlandes et la sangria font trop pitié. Puis Delpy va causer à Dany Boon le gros beauf (= il a un tablier et fait cuire les grillades). Dans une ellipse qui laisse à penser que les scènes coupées du dvd doivent durer 12 heures, on comprend que Boon et Delpy se sont mis ensemble lors de cette soirée ringarde et ont vécu pendant 10 jours dans un porno amateur. Puis on retrouve nos deux personnages (Delpy et Viard), à bord du train du retour pour Paris, où Delpy raconte à sa copine comment Boon lui a léché la chatte pendant 10 jours, y compris pendant ses règles, et les deux abruties de mimer un cunilingus de façon extrêmement voyante et bruyante, le tout devant une bourgeoise coincée foutue sur le siège d’à côté comme un pur faire-valoir bien pratique pour assurer au spectateur que les deux héroïnes sont décomplexées, libres et vulgaires et qu’elles ont bien raison de l’être.


Si y'en a un seul parmi vous qui parvient encore à endurer ça dans le calme, qu'il se manifeste, ça m'intéresse, pour les stats.

Dans la même scène, petite vanne sur les handicapés, qui choque évidemment la bourgeoise, mais que le personnage de Karin Viard justifie par une allusion finaude à Intouchables. Une comédie lourde et crétine en salue une autre. Ce n’est pas tout ce que salue Delpy d’ailleurs, qui n’arrête pas de placer ses personnages devant la télé ou dans des expositions à Beaubourg pour citer les films qu’elle aime. Au lieu d’aller piocher des images dans sa dvdthèque, qu’elle salit (d’ailleurs, dans le film, elle et son fils planquent de la beuh dans des boîtiers dvds, dont celui d’Easy Rider, c’est d'un fin...), Delpy ferait mieux de soigner les siennes. Ou plutôt, et surtout, son scénario, qui est une vraie merde. Tout tourne autour de la guerre entre Boon et Vincent Lacoste, qui joue le fils de Delpy. Quand Boon monte à Paris pour bosser (il est ingénieur informaticien pour le Crédit Rural…), son idylle avec Delpy s’intensifie, même si la vie parisienne lui pose quelques soucis (notamment les portiques du métro, car pour un type qui vient de Biarritz, soit un gros con, maîtriser le portique du métro c’est comme ramener Apollo 13 à Cap Canaveral). Or le fils de Delpy, qui a 20 piges, va consacrer sa vie à foutre en l’air le couple, car il veut sa maman pour lui tout seul (beaux plans sur des œufs dans un coquetier qui évoquent les seins de la mère, ou une paire de grosses couilles… allez piger). En fait il faut retirer 30 ans aux personnages adultes, qui agissent et pensent comme des adolescents trépanés (faut voir Delpy qui, apercevant une réaction cutanée sur la poitrine de Boon, le paysan malpropre, demande à son médecin de lui prescrire 36 tests pour détecter les maladies vénériennes), et 10 piges au gamin de Delpy (qui tient un journal colorié au feutre et fout du poil à gratter sur les chemises de son beau-père pendant tout le film). Erreur de casting généralisée. A commencer par la réalisatrice. Mettez-moi ça au chômage… ça de plus ou de moins, au point où on en est… Et puis elle, au moins, elle l'a bien cherché.


Lolo de Julie Delpy avec Julie Delpy, Danny Boon, Karin Viard et Vincent Lacoste (2015)

17 décembre 2013

Before Midnight

Tous les dix ans, Dick Linklater retrouve son couple d'acteurs, Julie Delpy et Ethan Hawke, pour illustrer une étape décisive de leur vie amoureuse. Tout a commencé avec Before Sunrise, où Ethan Hawke osait aborder la charmante Julie Delpy dans un train traversant l'Europe de l'Est, avant de descendre avec elle à Vienne pour passer une nuit à papoter. Ils se retrouvaient dix ans plus tard à Paris, dans Before Sunset, pour cette fois-ci ne plus se quitter. Cette année, enfin, les voici donc parents de deux jumelles, en proie à des problèmes de vieux couple et face à des décisions capitales pour la suite de leur vie commune. La séparation guette et Asghar Farhadi rôde caméra au poing tandis que l'on se demande si Céline et Jesse seront encore ensemble à la fin du film.




Bien qu'il ne nous propose, en fin de compte, qu'une longue scène de ménage extrêmement bavarde, en cinq mouvements et autant de décors, Linklater parvient à maintenir notre attention du début à la fin. On reste planté devant le film, hagard (Farhadi étant toujours dans le coin), quitte à de temps en temps foutre en l'air la table basse du salon d'un revers de main provoqué par l'une des nombreuses saillies de Julie Delpy. L'actrice campe en effet une femme qu'il faut réussir à encaisser bien qu'elle ne soit pas caricaturale et semble bien réelle. On rêve quand même de lui casser la gueule. Ou au moins de lui souffler à l'oreille : "Respire, reste zen, laisse pisser, apprécie la vie, no woman no cry, yé, yé, yé, I REMEMBER !"




Le film de Linklater Dick alterne les moments de haute volée et d'une remarquable fluidité avec des couacs terribles. La mécanique est si bien huilée que dès qu'un grain de sable se fiche dedans et vient gripper la machine, on le sent bien passer. On s'étonne que Linklater ne l'ait pas senti aussi, probablement manquait-il de recul, comme tout artiste absorbé par sa tâche. On lui indiquera donc la performance désastreuse d'Ariane Labed, un putain de grain de sable. Son personnage est une petite bombe de bêtise, un petit écrin de merde qui vient éclabousser une scène de repas parmi les plus faibles du film (qui compte cinq scènes dont trois en-deçà). Quand Labed dit à Hawke, sous le charme de cette grecque au charme factice : "Toi qu'es écrivain, ça te fait quoi de savoir qu'un jour un ordinateur sera capable d'écrire Guerre et Paix ?", on a envie de couper net, de tout éteindre, de dire "allez hop, le film est raté, emballez c'est pesé".




Un mot sur Ethan Hawke, qui a l'art de passer entre les balles depuis qu'il a joué dans Lord of War. Cet homme-là doit aimer les séries Z car il a tourné dans les pires films de ces derniers temps : Sinister, American Nightmare, etc. On l'oublie trop souvent alors qu'il y aurait une thèse à écrire sur sa filmographie et son aptitude à se faire oublier, à disparaître des mémoires. Chemise en jean, cheveux de paille, pieds nus sur table vitrée, un pan de veste sous la ceinture, l'autre aux quatre vents, rappelons qu'il était considéré comme un pur beau gosse il y a dix ans, aux côtés de Jude Law dans Gattaca, et regardez-le maintenant. Malgré tout il inspire plutôt la sympathie dans ce film, et il mérite clairement un Oscar pour l'ensemble de son œuvre, pour son courage. On attend la suite dans dix piges, ce sera Before Nap, car nos protagonistes auront l'âge de faire la sieste, et puis viendra Before Retirement Home, Before Tisane & Scrabble et Before Death.


Before Midnight de Richard Linklater avec Julie Delpy, Ethan Hawke et Ariane Labed (2013)

23 juin 2013

Tape

Tape, sorti en 2001, est un huis clos captivant et bien ficelé adapté d’une pièce de théâtre à succès. Son réalisateur, Richard Linklater, est une figure respectée du cinéma indépendant américain. On lui doit notamment Slacker, un film flâneur mais diablement ingénieux qui eut une influence considérable sur le monde alors en pleine éclosion du ciné indé US, à l'orée des années 90 ; une sorte d'équivalent filmique au Slanted & Enchanted de Pavement, le laisser-aller fauché et décontracté ayant toutefois plus de charme étendu sur les 38 minutes de l'album du groupe culte californien que sur les 97 minutes du film qui fit d'Austin un paradis pour hippies. Richard Linklater est depuis devenu un véritable touche-à-tout, aussi bien capable de torcher des comédies sympathiques tout public (School of Rock) que de produire des films indépendants plus ou moins audacieux, se déroulant souvent en un temps très limité (la trilogie Before Sunrise, Before Sunset, et Before Midnight où son acteur fétiche Ethan Hawke tente de séduire la belle Julie Delpy en 24h) ou employant des méthodes de filmage parfois un peu douteuses ou, au contraire, terriblement ambitieuses (A Scanner Darkly, Waking Life et le futur Boyhood - curieux projet dont le tournage s'est étalé sur douze années). 


Tape ne déroge pas à la règle de l'unité de temps réduite à un minimum puisque l’action du film se déroule en temps-réel, soit en l'espace d'un peu moins de deux heures. Le film prend entièrement place dans une chambre de motel miteuse qui est le théâtre de l’affrontement psychologique à couteaux tirés entre deux anciens potes de fac, incarnés par l'inévitable Ethan Hawke et l'énigmatique Robert Sean Leonard, un acteur brun ressemblant étrangement à Jim Carrey. L'arrivée d'Uma Thurman, troisième et dernier personnage au cœur d’une intrigue dont je ne vous dirai rien pour ne pas vous gâcher le plaisir, ne survient qu’à la moitié du film.




Tape met peut-être quelques petites minutes à démarrer, le temps que l’on saisisse les tenants et les aboutissants de ce thriller psychologique. Les premiers dialogues sont donc un peu assommants, il faut d'ailleurs souligner que le film est ultra causant, mais il améliorera votre anglais tant vous serez très vite découragé à l'idée de lire des sous-titres défilant à toute vitesse. Passée cette mise en place indispensable et un peu laborieuse, Tape se mate avec un grand plaisir et nous propose une étude de caractères très prenante et crédible. Le trio d'acteurs est impeccable, tout particulièrement ceux qui formaient alors un couple glamour à la ville : Ethan Hawke et Uma Thurman. C'est d'ailleurs l'un des films où cette dernière m'a le plus convaincu. Quant au metteur en scène, il parvient avec brio à s'affranchir de la difficulté de tourner tout un film dans une même petite piaule et il réussit parfois avec audace à faire grimper la tension. Pas mal du tout donc, et certainement idéal pour un dimanche soir !


Tape de Richard Linklater avec Ethan Hawke, Robert Sean Leonard et Uma Thurman (2001)

25 mai 2013

Broken Flowers

Jarmusch ! Le ciné-rockeur, comme ils disent. C'est toujours super difficile de commencer la critique d'un film de Jarmusch. Peut-être qu'on pourrait s'y risquer en parlant de la façon dont Jarmusch commence lui-même le processus de création d'une œuvre ? Feuille blanche oblige. Le petit café qui va bien. Les clopes au bec. L'attirail normal pour le réalisateur de Coffee and cigarettes. Et surtout du gros son, du bon gros son psyché d'extrême-orient, ou à la limite du Ry Cooder épaulé par Ali Farka Touré. Le genre de truc qui t'envoie dans les vapes dès les premiers décibels. Le tout dans une ambiance brumeuse, à cause des clopes et des joints. Jarmusch invente entouré de ses animaux de compagnie dans le pire des cas (des iguanodons en général, dont Iggy Pop himself, l'iguanodon humain larvant sur sa méridienne), ou de tout un tas de mecs prêts pour le sauna, dans le meilleur cas de figure. Voilà le contexte dans lequel Jim Jarmusch crache ses idées sur une feuille. Une fois le premier jet lancé, il appelle un de ses acteurs fétiches, et y'en a quand même une paire qui gravitent autour de la galaxie Jarmusch, de Isaach de Bankolé à Tilda Swinton en passant par Roberto Benigni, Tom Waits, et surtout, l'astre noir de l'univers jarmuschien : Bill Murray. C'est lui que Jarmusch a appelé pour Broken Flowers, en pensant bien que le rôle d'un gros queutard eurasien sexagénaire n'irait pas des masses à Swinton, magré sa tronche de vieux mec. Quand il l'a appelé, Jarmusch a dit à Murray : "C'est ton histoire. Je l'ai écrite pour toi. Ok c'est court mais avec de la musique thaï ça fera un long métrage. Ça fera un long !". C'est aussi ce qu'il avait dit à chaque acteur fétiche mis en vedette dans les sketches de Coffee and cigarettes, sauf que cette fois-là ça avait donné une chiée de courts métrages que le cinéaste avait collés cul-à-cul pour quand même en faire un long.


Bill Murray hésite à s'envoyer sa super ex-girlfriend, aka Sharon Stone en personne, ou la fille mineure de sa super (s)ex-girlfriend, qui est peut-être aussi la sienne !

La biographie de Murray par Jarmusch ça donne l'histoire d'un célibataire endurci largué par sa dernière conquête (Julie Delpy), qui reçoit une lettre anonyme d'une ancienne petite amie lui annonçant qu'il a un fils de 19 ans et que ce dernier s'apprête à le rejoindre. Notre homme fouille dans sa mémoire et passe en revue tout son tableau de chasse féminin long comme le bras à l'aide un voisin informaticien, donc thaï, qui fait les comptes et lui passe des disques de ragga pour le détendre, tout en lui rabachant : "Je peux pas trop t'aider sur ce coup-là mais je te passe mes meilleurs vinyles". C'est ce voisin bienveillant, également fan de Columbo, qui, constatant l'état léthargique de son vieil ami, le motive à mener l'enquête. Ainsi Murray retourne sur ses traces de sperme et se lance dans une sorte de road movie nostalgique, bercé par une zique tout droit venue de Putuccēri. Il va retrouver, en vrac, tous les profils de la femme de cinquante ans. Sharon Stone incarne la femme cougar, divorcée mais épanouie, célibataire mais en feu, qui s'habille comme sa fille de 18 ans et qui vit pour le vit. Jessica Lange, avec sa méta-gueule qui fait office de clin d’œil aux heures de gloire de la filmographie de Murray, puisqu'elle est un copié-collé de Vigo, le Seigneur des Carpates, dans SOS Fantômes 2, incarne une gouine médiumnique gaga de clebs. La dénommée Frances Conroy prête ses traits fatigués à une caricature de la femme au foyer désespérée, en pleine crise de la soixantaine, dépressive à souhait et haïssant en silence son mari beauf et toute sa vie bien réglée, rangée au millimètre près. Puis enfin, Tilda Swinton, dans le premier rôle féminin de sa carrière, interprète la femme qui a le plus mal tourné puisqu'elle est vit dans une caravane entourée de gens au ban de la société. C'est le rôle qu'elle tient dans strictement tous ses films, même dans Narnia : The Golden Compass, et ça la fout mal. Bref, autant de scènes mi-figue mi-raisin malgré le talent de Jarmusch et qui, avec un autre acteur que Bill Murray, seraient un parfait supplice.


Bill Murray porte beau quand il quitte son jogging Quetchua.

Quand Tilda Swinton voit arriver Murray, sa réaction est de lui casser la gueule. Ce qui m'a valu un petit quiproquo savoureux puisque j'ai vu le film en compagnie d'une jeune fille tout de noir vêtue et qui n'avait pas plus de couleurs dans sa vie que sur ses habits. Quand on est sortis de la projection-test (célibataire au beau fixe, j'appelle "projection-test" toute sortie ciné avec une personne de l'autre sexe, sorties qui s'avèrent en général être de véritables crash-tests), ma compagne du soir ne sifflait pas mot, comme d'habitude en fait, puis 3 kilomètres plus loin, elle a fini par murmurer : "Tu sais ça m'est arrivé aussi". Tout de go, et heureux que la discussion soit lancée, le silence enfin rompu, je lui ai hurlé : "Ah, moi aussi je me suis fait péter la gueule par une ex..." Et elle m'a juste répondu : "Non moi j'ai juste jamais connu mon fumier de papa". Pour essayer de rattraper la situation tout en la fuyant, j'ai eu un réflexe que je ne m'explique toujours pas aujourd'hui. J'ai pivoté sur moi-même et je me suis mis à marcher à reculons, à côté de la fille, pour éviter son regard peut-être ? Pourtant j'avais encore plus de risques d'attirer son attention ou d'entrer dans son champ de vision mais ça m'a paru la meilleure chose à faire à ce moment-là. Concernant le film, je n'ai pas osé en reparler depuis...


Broker Flowers de Jim Jarmusch avec Bill Murray, Sharon Stone, Tilda Swinton et Julie Delpy (2005)

29 mars 2012

Le Skylab

Qui n'apprécie pas Julie Delpy ? Qui ne l'a pas trouvée mignonne, voire sublime, dans Trois couleurs : Blanc de Kieslowsky ? Qui n'a pas passé "un bon moment" devant Two Days in Paris ? Nous en tout cas à priori on est très clients. Nous avons donc voulu voir le dernier film de cette artiste à qui tout réussit : Le Skylab. Et même si nous étions animés des meilleures intentions du monde, à 1h06 de film exactement, nous avons dressé le constat suivant : notre sympathique idole venait de nous décevoir dans les grandes largeurs. Les jeux étaient faits, le sort de ce film était scellé, à moins d'un final à la Daylight, notre note Vodkaster ne changerait pas, au mieux 1,5/5. Réunion familiale festive exceptionnelle donnant lieu à un vague pugilat de têtes de cons sur fond de menace de fin du monde : sur le papier Le Skylab est un peu le Melancholia français ! Sorte de portrait d'une époque, les années 70 en France, le film commence avec Karin Viard - qu'on aime plutôt bien mais qui commence à nous lourder magistralement à force de faire et refaire son vieux numéro d'excitée - prenant le train et admirant la campagne pour se souvenir de son enfance en Bretagne, durant un week-end familial. Delpy sort les pulls en laine multicolores, les grosses lunettes et les vieilles 4L pour un film à mi-chemin entre Mes Meilleurs copains et Les Petits mouchoirs. On regarde ça assez facilement, bêtement tenus en haleine par d’infatigables scènes de ménage et autres bastons familiales. Le film parvient aussi à maintenir notre attention, malgré un vide scénaristique certain et d'épuisantes longueurs sur tonton qui raconte une histoire en bagnole ou sur les gosses qui chantent en cœur, grâce aux échanges entre des comédiens pas toujours mauvais et via sa capacité à croquer bon an mal an une série de clichés familiaux qui nous rappellent forcément quelques souvenirs. On tient aussi comme devant un mauvais thriller avec Nicolas Cage, en attendant la lueur de génie, le gag qu'on se repassera à vie et qui n'arrive jamais, en tout cas pas dans Le Skylab, car il y en a au moins un dans chaque daube de Cage (oh que oui !).



Chapitre 2. Gag il y a. Bonnes répliques il y a. La meilleure étant clairement un goof de plateau saisi par le perchman zélé et survolté du film, et gardé au montage par Delpy qui a peut-être cette prescience humoristique rare qui fait qu'on lui donne quand même 1,5/5 (et qu'on ne refuserait pas, entre parenthèses, un dîner aux chandelles ou, mieux encore, une après-midi à la Daurade ou au Sherpa rue du Taur, devant une crêpe dégueu : coût de fabrication, 0,50€, tarif net vendeur, 15€, sans supplément farine de sarrasin ou sucre). Cette réplique survient lors d'un dialogue où le couple d'artistes bohèmes acteurs et cinéphiles de gauche Elmosnino/Delpy s'évertue à défendre les bienfaits du cinéma sur les jeunes spectateurs devant leurs amies, leurs sœurs et belles-sœurs Noémie Lvovsky, Aure Atika, Valérie Bonneton (pense bête : dire un ou deux mots sur Bonneton avant la fin de cet article) et Sophie Quinton, qui jouent respectivement autant de caricatures de la femme dans les années 70 (caricatures jamais poussées assez loin pour qu'une profondeur comique ne s'en dégage). Dans ce dialogue accaparant où sont cités pêle-mêle Le Crabe-Tambour et Apocalypse Nao, citations qui assurent l'ancrage historique du film, on entend, très subrepticement et entre deux phrases légitimes dans le scénario, assez faiblement pour qu'on puisse le rater mais suffisamment fort pour que le mixeur n'ait pas pu passer à côté, un petit mais très net : "oh ta gueule !", qui peut très bien avoir été lâché par Elmosnino lui-même, hors-cadre, qui s'en prendrait à Quinton lancée face à lui dans un éloge de l'école maternelle et de sa vertu d'éveiller les enfants à l'art ; ou bien s'agit-il d'une interjection incontrôlée du dirlo photo l’œil vissé à la caméra et las de ces dialogues de merde. Cette hypothèse est favorisée par le fait que, durant toute la première partie du film, les personnages n'ont de cesse d'aller s'abriter à l'intérieur à cause d'averses intempestives assez terribles dues au fameux temps de Bretagne. Ces allers-retours continuels entre un jardin baigné de soleil et une salle-à-manger bas de plafond auront certainement contribué à rendre fou un chef opérateur SDF priant pour que Delpy choisisse son décor et si possible dans un endroit sous toit où les nuages n'auraient pas leur mot à dire.



Autre scène, même décor, la fameuse salle-à-manger, pour le repas du soir qui réunit à nouveau tous les membres de la famille chauffés à blanc par une journée atypique marquée au fer rouge par les éphémérides et les sourires forcés. L'assemblée dîne téloche branchée, et TF1 a la sale idée de d'abord diffuser un reportage sur le fameux Skylab, satellite ricain promettant de tomber droit sur la maison familiale (comme quoi TF1 a toujours kiffé pourfendre la bonne humeur des gens et leur foutre les foies gratos), puis un autre reportage sur la politique, à l'occasion des élections prochaines de 81 (images d'archives INA dans lesquelles on aperçoit un Lionel Jospin bizarrement encore plus vieux qu'aujourd'hui). Voilà qui lance toute la sagrada familia sur les chemins périlleux d'un débat politique au couteau. La dispute oppose entre autres le couple Delpy/Gainsbourg à Jean-Louis Coulloc'h et Denis Ménochet. Le premier, pour nous c'est et ça restera Lady Chatterley, et on ne veut pas le voir se prostituer ailleurs, se couvrir de ridicule en interprétant assez mal un rôle de gros réac abruti. Quant au second, qui a fait le mariole devant la caméra de Tarantino dans la scène d'intro d'Inglourious Basterds, il semble condamné à jouer le politiquement torturé, puisqu'il campe un soldat revenu d'Indochine traumatisé au point d'aller tenter de violer sa belle-sœur dans le lit qu'elle partage avec son mari, son propre frère ! Pour jouer l'arbitre, Albert Delpy, le papa de Julie, déjà présent dans Two Days in Paris, qui interprète un oncle à la ramasse, suicidaire, pitoyable dans le premier sens du terme, qui nous fout mal, et qui, s'il a fait marrer sa fille avec ce personnage, nous laisse en dehors de son délire. Delpy est ravie de peindre l'ambiance familiale typique de l'époque, avec les gros fachos d'un côté, les gauchos de l'autre, et au milieu, et au milieu... les ancêtres, qui ont dépassé ces clivages et qui du haut de leur sagesse grabataire hurlent : "Vos gueules ! Je me sens mal...". C'est Bernadette Lafont qui joue le rôle. A ce sujet, Delpy a convoqué tous les sociétaires de la Comédie Française, dont Lafont et Emmanuelle Riva, dont on aurait préféré garder le seul souvenir de leurs rôles dans les films de Truffaut et Resnais. Lafont incarne un avatar du spectateur à l'intérieur même de la scène, rythmant les échauffourées factices des frères et sœurs tantôt S.S. tantôt trotskystes à coups de "Je me sens maaaaal".



Devant cette longue séquence qui très typiquement nous tient par le col tout en nous faisant chier, on ne sait s'il faut rire ou pleurer. Sur le grand tableau Excel de la tragi-comédie, le film ne correspond à aucune ligne ni colonne. Delpy a vu à la fois trop grand et trop petit dans ce scénario où certaines toutes petites idées font parfois mouche, tandis que nombre d'autres sombrent dans le gras. Dans une autre scène de dialogue à table (presque tout le film se déroule entre un bidon de rouge et un méchoui énorme, et les plans sur la moustache caffie de patates d'Elmosnino ou sur la bouche de Delpy qui essaie de déloger des bouts d'agneaux coincés dans ses dents du fond ne sont pas toujours heureux), Delpy et Lvovsky parlent cul avec Bonneton, dans le rôle de la grosse coincée de service, un peu mal dans sa peau et soumise à son para de mari facho, quand celle-ci avoue l'air de rien que son époux la "prend vingt fois par nuit, toutes les nuits". La réaction de ses deux comparses est plutôt amusante et bien interprétée, mais après quelques plans de coupe sur une partie de foot très fermée disputée par les maris de ces dames, Delpy croit bon de revenir à cet échange jusque là presque crédible et croustillant et d'ajouter : "C'est beaucoup quand même... Ca te brûle pas la chatte ?". C'est peut-être là que Delpy espère faire éclater de rire la salle de cinéma, peut-être, et pourtant... Faut-il compter sur un réflexe de groupe pour que cela fonctionne. Delpy tombe là dans un de ses travers, la vulgarité pure et simple, gênante, qui parasite méchamment le film. Delpy tu nous as déçus, tu es capable de tellement mieux que ça... C'était peut-être ton film de famille mais il fallait ne le montrer qu'à ta famille. Résultat : 1,5/5.


Le Skylab de Julie Delpy avec Julie Delpy, Eric Elmosnino, Karin Viard, Noémie Lvovsky, Valérie Bonneton, Aure Atika et Bernadette Lafont (2011)

11 février 2008

2 Days in Paris

Un film écrit, réalisé et mis en musique par Julie Delpy.

Il raconte l'histoire d'un couple installé en Amérique, joué par Julie Delpy et Adam Goldberg, qui lors d'un voyage en Europe fait une petite escale de deux jours à Paris. Durant ce court séjour, le couple sera mis à rude épreuve, et le personnage incarné par Adam Goldberg fera connaissance avec ses très originaux beaux-parents et avec les trop nombreux ex de Julie Delpy. Là encore : excellente surprise. Je ne sais pas si c'est le premier film de Delpy, mais si c'est le cas elle est plutôt douée ! C'est souvent drôle, parfois émouvant, très frais et le couple d'acteurs fonctionne parfaitement. Les dialogues sont bien affutés, les personnages ont l'air vrai et la réalisation assez dynamique et énergique est bien adaptée au reste. J'ai même trouvé Julie Delpy fort jolie (il faut dire que les blondes à lunettes et à tâches de rousseur ont facilement ma peau). Et Adam Goldberg est méga cool. On retrouve aussi un chat énorme qui mériterait un oscar pour avoir pris autant de poids pour ce rôle. En bref, ce film est un très chouette moment et une très bonne surprise pour moi qui n'en attendais pas grand chose.


2 Days in Paris de Julie Delpy avec Adam Goldberg et Julie Delpy (2007)