10 avril 2008

Deux jours à tuer

Le nouveau cru de Jean Becker est un Jean Becker pur jus. Au début du film Antoine (Albert Dupontel), publicitaire pour yaourts, envoie copieusement se faire foutre son patron et ses collègues lors d'une réunion marketing, quittant par la même occasion son job et revendant ses parts à un de ses collaborateurs. Sur le chemin du retour il envoie chier tout le monde, dit ses quatre vérités à qui ne veut surtout pas les entendre. Arrivé chez lui, sa femme (Marie-Josée Croze) lui fait une scène : sa meilleure amie l'a vu en compagnie galante. Il admet l'évidence et explique à sa femme qu'il n'en peut plus de cette vie bourgeoise bien rangée, impeccable, pleine de fric et d'ennui. Le climax de ce ras-le-bol arrive avec une grande scène de repas d'anniversaire (celui d'Antoine), où notre Dupontel de rêve crame tous les amis de la famille les uns après les autres, survolté et superbe, à tel point que le repas se finira dans le sang. Enfin, on n'est pas non plus dans Bernie, mais disons que les convives en viennent largement aux mains. Après ça Antoine décide de quitter les siens, pour toujours. Il part en Irlande, retrouver son père qui l'a abandonné quand il avait 13 ans et qu'il n'a pour ainsi dire jamais revu depuis.




Alors je vais vous raconter la fin, donc ceux qui n'aiment pas ça peuvent cesser de lire ces lignes. Rien de bien surprenant non plus. À la fin du film on découvre (pour les plus naïfs, parce que des indices flagrants jalonnent quand même le film), qu'Antoine est mourant, il est atteint d'un cancer en phase terminale, il ne lui reste que quelques jours à vivre. Il a fait tout ça certes un peu pour vider son sac (à ses collègues et faux amis plein de pognon) avant de crever, mais surtout pour préserver ceux qu'il aime (sa femme et ses enfants) en le dégoûtant de lui, pour ne pas qu'ils le pleurent et pour éviter qu'ils le voient dépérir (à ce titre, sa supposée maîtresse n'était que son docteur et une bonne amie, interprétée par Alessandra Martines. Y'a aussi Cristiana Réali en décolleté plongeant dans le film, tant qu'on est dans les bonnasses.)




On perd énormément avec cette fin. On perd l'idée que ce personnage ouvre soudain les yeux sur la connerie générale qui caractérise ses amis et décide de vivre vraiment. Il ne fait tout ça que parce qu'il va mourir, sans quoi il aurait donc continué à subir des dîners minables entouré de connards finis. Et puis on parle du grand courage du personnage principal, je le trouve plutôt lâche en vérité. Et si j'étais sa femme je ne le détesterais que davantage de ne pas avoir passé ses derniers jours avec ses enfants et de ne pas avoir laissé la femme qui l'aime lutter avec lui jusqu'au bout. D'ailleurs à un moment Antoine traite ses gosses comme deux merdes afin de passer pour un salop auprès de sa femme, et s'il va s'excuser auprès de sa grande fille avant de partir, le pauvre gamin quant à lui aura toujours le dernier souvenir de son papa se foutant de sa gueule en mémoire. Sans compter que c'est complètement surréaliste comme réaction : le type se sait au bord de la mort et au lieu de profiter des siens et de leur dire combien il les aime, il se fait passer pour le dernier des enculés. Becker donne dans la science-fiction pure et dure.




Jean Becker a ce travers qu'il se sent forcé de conclure tous ses films par un coup sec et rapide de faux dans la gueule du spectateur, signant le triomphe de la mort. Dans Les Enfants du marais Michel Serrault passe l'arme à gauche avant le générique de fin. Et si c'était un peu plus légitime dans Effroyables jardins, on avait à nouveau droit à une mort soudaine et rageante dans Dialogue avec mon jardinier. Les deux films sont particulièrement à rapprocher de ce point de vue. Tout du long, on se marre sans arrêt, le ton est gai et les acteurs en roues libres (Auteuil et Darroussin dans le premier, un grand Dupontel ici), et puis à la fin, comme si on avait trop ri, le personnage principal se trouve frappé d'un cancer incurable et clamse en deux jours. Voilà qui devient plus que lassant. Becker dit mettre tout ce qu'il aime dans ses films : la nature, la pêche à la mouche (on y aura toujours droit), les bons amis, le bon vin, la bonne chaire, les clebs (y'a un nombre pas croyable de clébards à l'image), la rigolade, mais il oublie de dire qu'apparemment il adore aussi les macchabées.




J'imagine le vieux Becker, quand il passe des soirées entre amis : tout se déroule dans la bonne ambiance, on se marre comme des baleines, on boit du vin rouge à flots, on bouffe comme des chiens, on se tape dans le dos en se racontant des histoires de bonnes femmes, et à la fin de chaque repas, dès après le digestif, le vieux Jean se lève et dit "Au fait, vous vous souvenez d'un tel ? Eh ben il est mort", avant de se tirer comme un prince. Ma grand-mère fait ça aussi. Elle adore ruiner l'ambiance en annonçant soudain une ou plusieurs morts récentes parmi les gens du quartier, sans raison. C'est sa came, au Jeannot Becker. Tout est beau, tout est ensoleillé, et rask ! À la fin le héros meurt en dix minutes. C'est pas marrant marrant pour les potes à Becker qui n'ont jamais fini un repas en paix. Ceci dit, à part cette fin à tiroir couperet habituelle et épuisante à force d'utilisation, et hormis un scénario plus que bancal donc, le film se laisse apprécier. Très principalement grâce à Albert Dupontel, que je rapprocherais volontiers d'un Yvan Attal ou d'un Clovis Cornillac, ces acteurs surdoués ou sous-doués, on l'ignore, toujours un peu à côté du ton, toujours en pentes raides, toujours délicieusement drôles quand il faut pas. Dupontel est de tous les plans et ce film offre un florilège de son grand (manque de ?) talent.




Nous sommes allés le voir à une avant-première, en présence de Jean Becker, Albert Dupontel et Marie-Josée Croze. Je n'ai pas posé de questions pendant le débat, mais si j'avais dû m'exprimer, j'aurais demandé à Jean Becker d'arrêter de faire crever ses héros à la fin de chacun de ses films, et de continuer à faire des séquences entières dédiées aux chiens. J'aurais dit à Albert Dupontel (qui a été drôle plus d'une fois durant le débat, plus souvent que dans tous ses spectacles réunis) que c'est mon idole ET ma nemesis, et je l'aurais supplié d'arrêter de faire des films pour continuer à nous régaler de son génie comique dans ceux des autres. Et j'aurais juste dit à Marie-Josée Croze, avec toute la courtoisie qui me caractérise, qu'elle est mignonne, et que Jean Becker (comme tous les autres réalisateurs avec qui elle a tourné) a beaucoup de mérite d'avoir réussi à l'enlaidir autant vu qu'elle est toujours limite moche dans les films, celui-ci compris, alors qu'en vrai c'est quelque chose.


Deux jours à tuer de Jean Becker avec Albert Dupontel et Marie-Josée Croze (2008)

2 commentaires:

  1. J'aurais également dit à Marie-Josée Croze qu'elle a joué comme un pied.

    RépondreSupprimer