19 juillet 2013

Frances Ha

Refroidis par les précédents films de Noah Baumbach (Les Berkman se séparent ; Greenberg) et pas encore suffisamment envoûtés par Greta Gerwig après Damsels in Distress, nous savons gré à notre collaborateur Simon d'être allé au charbon à notre place pour découvrir Frances Ha, dont la dernière onomatopée s'est semble-t-il transformée en véritable cri de plaisir :

Frances Ha pouvait inspirer la crainte. En premier lieu son étiquette de énième film indé-new-yorkais en noir et blanc sous influence Nouvelle vague-Cassavettes-Jarmusch-Allen. Son sujet aussi, en apparence typiquement mumblecore (l’incapacité d’une fille de 27 ans à devenir adulte, pour faire vite). Et puis les très diversement appréciés films précédents de Noah Baumbach, notamment Greenberg, que je n'ai pas vu mais dont j'avais encore en tête la critique assassine de Félix dans ces pages. Malgré tout ça le film est une réussite, qui tient avant tout en deux mots : Greta Gerwig. Là encore on était en droit de se méfier. Son statut d’icône du cinéma indépendant américain, au même titre que Winona Ryder il y a 20 ans ou Chloë Sevigny il y a 10 ans, et toute la hype qui entoure sa jeune personne dans la presse branchée,  sont autant de facteurs qui peuvent agacer et faire craindre le phénomène de mode. Mais si sa performance constituait déjà à mes yeux le principal intérêt du surestimé Damsels in Distress, ce qui se passe à chaque image de Frances Ha sur le visage et dans le corps de cette fille, pas très jolie et pas très gracieuse de prime abord, est simplement fascinant.




Son jeu est un mélange très étrange d'hyper-expressivité corporelle et de bouillonnement intérieur. Derrière ses grimaces, ses éclats de voix, ses gestes brusques qui semblent incontrôlés, il y a ses yeux et tout ce qu'ils renferment d'émotion et de folie. Elle danse, elle court, elle tombe, elle crie, elle se bat pour de faux… puis, dans un repas où elle n’a pas vraiment sa place, elle se lance sans vraiment y penser et avec une sincérité désarmante dans une tirade sur ce qu’elle attend d’une relation amoureuse. Greta Gerwig joue, elle joue la comédie mais elle joue aussi comme une enfant, et on sent sa joie à jouer, sans pour autant avoir l’impression d’assister à une performance. Elle parvient à donner une épaisseur et une complexité folles au personnage de Frances, qui pourrait n'être qu'une ado attardée un peu écervelée et inconséquente, mais à laquelle on reste éperdument attaché par la seule grâce de son jeu, tout en ruptures. Elle parvient à faire naître un véritable sentiment amoureux pour son personnage, pourtant qualifié à longueur de film de « undatable ». Frances n’est pas une fille mignonne et un peu cruche qui refuse de grandir, elle est au contraire intelligente et volontaire, tout au plus un peu naïve dans ses sentiments, et comme empêchée. 




Le film est aussi très bien écrit, et là encore le mérite lui en revient en bonne partie : elle a co-écrit le scénario avec Baumbach et on sent que ce personnage ils l’ont vraiment façonné à partir de sa propre matière, mais avec beaucoup de dérision, sans tomber donc dans l'auto-portrait nombriliste. Il serait cependant injuste pour Baumbach de résumer le film à un brillant numéro de sa comédienne et co-auteur. Il a le grand mérite d’avoir su lui donner le juste espace, d’avoir su la regarder et transmettre sa propre fascination. Sa mise en scène n'est relâchée qu'en apparence : beaucoup de scènes, le plus souvent filmées en plans larges, semblent chorégraphiées. Dans le film Frances est une danseuse moderne un peu ratée, et son rapport à la danse se retrouve dans ses déplacements et ses gestes du quotidien, dans lesquels elle entraîne (ou tente d’entraîner)  les autres personnages. Le film déborde d'énergie, très curieusement rythmé, la aussi sur le mode de la rupture, alternant longues scènes bavardes et saynètes très courtes.




Sa force tient aussi dans la qualité des nombreux personnages secondaires qui entourent Frances et des liens qu'elle entretient avec eux, en particulier l'histoire d'amitié contrariée avec Sophie, traitée comme une romance. Même bel équilibre de légèreté et d’amertume dans les relations entre Frances et les garçons, qui donne au film une réelle épaisseur affective et le fait planer très loin au-dessus de l’ordinaire sucré de la comédie indie américaine. On pardonnera aisément à Baumbach son usage régulier d'une musique "cool", notamment le Modern Love de Bowie à plusieurs reprises, qui s'intègre très bien au film, et les nombreux clins d'œil cinéphilo-francophiles. Il a su construire un film euphorisant, léger et grave à la fois, et contribuer à confirmer l'éclosion d'une très grande actrice.


Frances Ha de Noah Baumbach avec Greta Gerwig, Mickey Sumner, Michael Esper et Adam Driver (2013)

23 commentaires:

  1. Est-ce qu'en sortant de la salle tu t'es exclamé "ALEXANGRETA !" comme Marcus Brody dans Indiana Jones et la dernière croisade ?

    Est-ce que tu penses que les distributeurs français auraient dû le retitrer "Frances Whouah !" ?

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    1. Non si les distributeurs français étaient allés jusqu'au bout, le titre aurait été "Etats-Unis Whouah!"

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    2. :D

      Tiens, un mec qui aurait bien retitré le film "Frances Pouah" : http://independencia.fr/revue/spip.php?article793

      Je pige que le film puisse agacer ou indifférer mais ses 2 ou 3 arguments sont très cons (la Palme au "il paraît que le réalisateur est pas sympa").

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  2. film qui m'a laissé un peu de glace (fondue), ce qui devait certainement être le résultat de mon appréhension initiale face à un énième "Sundance-movie-like" (bon en même temps c'est pas l'exact opposé non plus) mais que j'ai eut envie de voir et revoir en y repensant la semaine après l'avoir vu et que je conseille vivement d'aller voir.

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  3. C'est la première fois qu'on arrive à réaliser un montage photo aussi sophistiqué pour un résultat aussi bluffant. Simon, tu passes impec sur la dernière tof où tu tires la langue.

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    1. :D

      Arrêtez messieurs mon intérêt pour mademoiselle Gerwig est sexuellement désintéressé. Je vous prie de cesser ces allégations calomnieuses.
      S.

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    2. Ouais, ouais, faut que ça le fasse, je suis en place.

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  4. Je viens de le voir. Bien joué. Bien écrit. Mais bof, ultra bof.
    Un côté "chickt-lit pour intellos" un poil assommant.
    La fille qui court dans NY sur ladite musique cool...Pffff !
    Total chick lit.
    Désolée.

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    1. Putain je savais bien que j'étais une grosse gonzesse...

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    2. Fille = obligatoirement gonzesse ?
      gonzesse = obligatoirement grosse ?
      grosse gonzesse = obligatoirement péjoratif ?
      C'est sympa, brillant et raffiné. Heureusement, Simon, que dans un de tes précédents commentaires, plus haut, tu précises que " tu piges que le film puisse agacer ou indifférer". On se demande de quels vocables tu coifferais l'autre moitié de l'humanité si tu ne le pigeais pas.



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    3. Tu t'emballes bien pour rien dis donc. Tu qualifies le film de "chick lit" : je ne connaissais pas l'expression mais je l'ai approximativement traduite par "film de filles" (je me goure ?), et comme je l'ai beaucoup aimé j'ai fait mine d'en déduire que j'avais des goûts de fille, ou de "grosse gonzesse", vocabulaire visant à la (et à l''auto-)dérision. Si tu y as vu de l'agressivité, ou pire de la misogynie, bon...

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    4. Mon Reufré s'appelle CODE, Code Lisa.24 juillet 2013 à 13:00

      Essssscusez, ça veut dire quoi "chick lit" ? Moi je lis "litière pour chatte", j'ai bon ? Ou alors c'est "la littérature, check, je connais !", ou alors "un lit pour jouer aux échecs" ? Ou bien ça veut dire "littérature pour gonzesses", ce qui peut paraitre aussi péjoratif qu'un bon gros "ah les putes, toutes les mêmes", selon le point de vue.

      Eclaircissement s'il vous plait !


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  5. moi j'ai voté pour à chier

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  6. @Simon:
    Ma réponse: un Franc "Ha!"

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  7. Vu hier, c'est pas mal ! Effectivement Greta Gerwig crève l'écran, et ses deux buddies font une bonne pub (mensongère) pour la colocation.

    Après, ce film repose beaucoup sur ses personnages et la connivence que nous, petits bourgeois blancs, pouvons avoir avec eux, quitte à en surjouer les situations : voir cette scène où Frances mange comme un cochon et dit tout ce qui lui passe par la tête dans ce repas guindé où, comme par hasard, le mec à coté d'elle est avocat, et où le contraste entre Frances et les autres est dévoilé avec la subtilité d'un Jean Marie Poiré filmant Clavier et Réno dans les Visiteurs. Limite si Frances ne gueule pas "bonne nuitée les petiots" en partant !

    Le final, où tout le monde est réuni comme par magie, est un peu trop beau pour être vrai. Ça s'applique à l'ensemble des situations du film en fait. Quand Frances est dans la rue elle ne marche pas, elle court ; quand Frances regarde un film c'est pas Transformers ou Tree of Life mais "Un conte de Noël" ... and so on.

    Ce film est donc assez putassier, mais étant le coeur de cible j'avoue avoir apprécié l'attraction.

    (la fameuse musique cool que c'est "Modern Love" de David Bowie, qui m'a moins dérangé que l'autre thème au banjo que l'on entend au début, et qui lui suinte le film indé où on écoute The Shins)

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  8. (et Greta Gerwig danse comme une baleine ! Je n'y connais rien à la danse mais le contraste avec les figurantes est assez comique)

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  9. Josette K > La colocation peut avoir du bon, du très bon même, et être beaucoup plus cool que ce qu'on voit dans le film !

    Sur le film, justement, je suis assez d'accord avec la critique de Simon, mais en beaucoup moins emballé. Le film à mes yeux c'est Greta Gerwig et rien d'autre, c'est un festival Gerwig d'un peu moins de 90 minutes. Et parfois son personnage agace, parfois c'est elle, qui, n'en déplaise à certains, "surjoue" quand même un brin. Pas vraiment de quoi se taper le cul par terre devant ses gestes brusques, soi-disant impromptus et décalés.

    Le film a aussi de vrais défauts au-delà de sa paresse formelle et du fait qu'il se repose entièrement sur le charme de son égérie. Déjà, et c'est pas rien, on s'ennuie parfois, alors que ça ne dure qu'1h20, et ça c'est auch. Mais surtout, c'est très très cliché. On retrouve tout ce qu'on est absolument persuadé d'avoir dans un film indé new-yorkais : le noir et blanc, le montage rapide sur des scènes quotidiennes, les gens qui dansent dans la rue en courant, la musique de Georges Delerue (compositeur de la Nouvelle Vague, on entend les musiques des 400 coups, de Jules et Jim, etc.) qui ne se tait que pour faire place à d'autres morceaux cools, l'héroïne lunaire, maladroite, menteuse, mais tellement attachante, les deux copines qui font des trucs qui font sourire toutes les meufs parce qu'elles le font aussi entre copines, et qui parlent de cul crument parce que c'est marrant et libre, les personnages loufoques qui parlent très vite comme chez Woody Alien et qui disent des trucs insensés mais sympathiques de gens paumés mais cools, la meuf qui lit Proust, qui voyage à Paris malgré qu'elle n'a pas un rond, qui regarde des films français en français, qui se casse la gueule dans la rue parce qu'elle est rigolote, les trentenaires ratés qui essaient de grandir mais qui retombent en enfance (retour à la fac, retour chez les parents) avant de prendre enfin leur envol et leurs responsabilités. Bref, c'est un pot-pourri de ce qu'on voit depuis mille ans dans ces films-là, ces comédies légères, tristes, drôles, pathos, sans la moindre ambition (on est loin des expérimentations esthétiques des grands noms du ciné indé, toutes époques confondues), qui rejouent les codes du genre vieux de 60 ans au bas mot et qui peuvent s'en sortir grâce au vague magnétisme d'une blonde mignonne.

    Voilà pour ce que je n'ai pas aimé. Malgré tout je n'ai pas passé un mauvais moment devant ce petit film, Gerwig n'y est pas pour rien, et c'est de très loin le meilleur Baumbach, peut-être parce que ce n'est pas tant un Baumbach qu'un Gerwig, car Baumbach ne vaut rien sans elle. On ressort du film avec une certaine énergie, c'est déjà pas si mal. Reste à savoir si on se souviendra du film dans deux semaines.

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    1. Je me retrouve totalement dans le paragraphe central de Stavros, ce qui signifie que j'ai pas kiffé des masses ! :-/

      Imaginez le même film avec Vanessa Paradis à la place de Greta Gerwig !

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  10. Et Gerwig danse effectivement comme une baleine !

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  11. La troisième vignette de cet article est-elle l'illustration d'un viol collectif sur l'actrice principale ou tout simplement d'un gang-bang dont elle serait la victime?
    C. L.

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  12. Très chouette et intéressant papier de notre collègue Édouard de Nightswimming :

    http://nightswimming.hautetfort.com/archive/2013/10/03/une-nouvelle-tres-vague-5187368.html

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  13. Film à chier. le réal, fan de sa gonzesse (tant mieux pour lui), arrive à nous la rendre haïssable à force de la filmer de trop près faire n'importe quoi en nous brisant les couilles. on sent un amour extrêmement maladroit pour la nouvelle vague et la france, mais j'ai une chose à dire à Noah Dumbass : la France ne t'a rien demandé, elle ne t'aime pas et ne veut pas de ton amour.

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  14. Avec le recul je reconnais volontiers que le film est léger, et que ma critique un poil trop bienveillante a probablement été influencée par mon crush pour Greta, mais putain vous êtes rudes. :)

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