3 novembre 2013

Snow Angels

Qui es-tu vraiment, David Gordon Green ? Et que t'est-il arrivé ?! Suite à la découverte de son sympathique et très prometteur L'Autre Rive, j'ai naturellement eu la curiosité de voir ce que ce réalisateur avait fait avant de s'engouffrer dans la comédie potache de bas étage. Je me suis donc lancé ce Snow Angels dont il est vrai que le titre, l'affiche et le casting (avez-vous déjà vu Kate Beckinsale dans un bon film ?!) ne laissaient rien augurer de bon. C'était en tout cas les seules choses que je connaissais de ce film avant de le regarder, en plus du nom de son réalisateur. Le pitch aurait dû m'en tenir éloigné. Vous le résumer est déjà pour moi un petit supplice... Mais vous n'y échapperez pas !




Le tout début du film est déjà un peu pesant. On assiste à l'entraînement laborieux de l'orchestre de l'équipe de football américain du lycée, s'échinant à mettre au point une pénible chorégraphie à base de mouvements circulaires tout en perfectionnant la musique d'entrée des joueurs sur le terrain. Dans un froid de canard, les jeunes lycéens, déguisés en bobbies londoniens, sont menés à la baguette par un petit chef facho prenant son travail beaucoup trop à cœur. Perfectionniste, ce dictateur de pacotille est le seul à avoir quelque chose à foutre de l'orchestre de l'équipe de foot américain du lycée et il le fait regretter à strictement tout le monde, à commencer par le spectateur, qui n'a pourtant rien demandé. Voici déjà un personnage, un élément du film, que l'on peut donc immédiatement prendre en grippe, dès les premières images. Heureusement, il ne s'agit que d'un personnage très secondaire, mais on se demandera tout de même quel est l'intérêt d'avoir choisi de hanter le background de ce film par un spécimen de cette nature, un personnage incompréhensible de sale type semble-t-il rescapé du IIIème Reich, à la tronche rudement antipathique, donnant des ordres à qui mieux mieux et se foutant dans une colère noire pour un léger contretemps dans sa chorégraphie pourrie. Mais passons !




Plus embêtant encore, cette piteuse scène d'introduction est entrecoupée par un générique interminable où les noms de toutes les personnes impliquées dans le projet s'affichent en petites lettres blanches et rondes sur fond noir. A chaque fois, une lettre du patronyme reste à l'écran pour mieux se fondre dans le nom de la personne suivante, un détail qui n'a pas manqué de jouer avec mes nerfs. Ainsi, dès le départ, Kate Beckinsale abandonne le "a" de son nom de famille au prénom de l'acteur Sam Rockwell dans un jeu de chaises musicales insupportable où les lettres glissent sur l'écran à une vitesse d'escargot. Je restais zen face à ce triste spectacle, mais je me rends compte a posteriori que je devais être dans un bon soir, car rien qu'à y repenser, j'ai envie de tout casser. Avec ce subtil jeu typographique, ce générique nous apprend qu'un peu de nous réside en chacun de nous, de quoi me rendre fou ! Dès les premières secondes, on peut donc déjà savoir qu'il ne reste plus grand chose ici du talent entrevu dans L'Autre Rive. On peut même déjà craindre qu'il se soit noyé dans une soupe indie-geste (chaud, j'avoue !) à la recette malheureusement trop bien connue.




Mais reprenons là où nous en étions. L'orchestre de lycéens s'entraîne donc sous les ordres du gros facho du coin quand deux coups de feu retentissent au loin. Le film ne sera qu'un long flashback nous amenant lentement à découvrir l'origine de ces coups de feu. On suit donc les destins croisés de plusieurs habitants de cette petite ville gelée du nord ouest des États-Unis (il manque d'ailleurs un ou deux personnages pour que l'on puisse décemment qualifier Snow Angels de "film choral", mais rassurez-vous, il en a bien tous les travers !). D'abord, le destin d'Annie (Kate Beckinsale), une jeune maman qui élève seule sa fillette tout en essayant tant bien que mal de refaire sa vie après s'être séparé de Glenn (Sam Norman Rockwell), son ex-mari. Celui-ci n'a pas renoncé à sa famille et tente de vaincre ses démons en s'abandonnant à la religion et à l'alcool, avec comme seul compagnon dans sa déchéance un vieux clébard docile et sympathique (meilleur personnage du film, hélas muet). Parallèlement, Arthur (Michael Angarano), adolescent hideux dont Annie fut la baby-sitter et qui aujourd'hui travaille dans le même resto chinois qu'elle, découvre l'exaltation et les tourments d'un premier amour auprès de la nouvelle élève de son lycée, Lila Rayban (Olivia Thirlby, inconnue au bataillon et vouée à le rester). Voici donc pour le pitch du film. Remarquez que rien ne se passe véritablement, David Gordon Green vise d'abord à nous faire partager quelques tranches de vies nauséabondes de quelques péquenauds natifs de Pennsylvannie, il fait dans la psychologie de groupe.




La disparition accidentelle de la fillette d'Annie, à l'heure de jeu, va mettre le feu aux poudres et animer un peu tout ça, enfin ! Arthur retrouve le corps de la gamine gelé dans l'étang, à moitié dévoré par les loups ! Cette découverte macabre attise la rancœur de Glenn à l'égard de son ex-femme. Alors qu'il lui reprochait déjà de l'avoir trompé avec le queutard de la ville (incarné par mon cousin), il lui en veut désormais d'avoir laissé filer la gamine sans surveillance en plein blizzard. En réalité, Annie souffrait d'un mauvais rhume et la gosse a simplement profité d'une sieste imprévue de sa mère pour ouvrir la baie vitrée et foncer droit devant (quelle idée !). Cette tragédie met également en évidence les liens obscurs qui unissent Arthur et Annie, faits de spycams et de mouchoirs usagés, Annie étant le fantasme juvénile du jeune homme. Je vous révèle tout de suite la fin, car m'est avis que jamais vous n'aurez envie de voir ce film que personne ne connaît et c'est tant mieux. Les deux coups de feu sont donnés par Sam Rockwell, qui bute d'abord Kate Beckinsale, quasi consentante, puis se tire une balle, dans un semi-suicide en duo hautement ridicule, consécutif à la disparition de leur fille. A la toute fin du film, la mère de Sam Rockwell ouvre soudainement la porte de sa maison, et se met à hurler "Boooooooombeuuur ! Boommbeur !!". Bombeur, c'est le nom du chien de Rockwell, disparu également. Le film nous quitte là-dessus, sur ce cri déchirant et ignoble. On a rarement vu dernière image plus ridicule que ça, croyez-moi !




« Sam Rockwell as a psychotic father plays here his best dramatic role » peut-on lire ici ou là sur des forums de discussion ne maîtrisant pas la langue française. Je ne suis pas d'accord avec cette affirmation, sachez-le. Je m'inscris en faux. Quant à Kate Beckinsale, il faut la voir jouer la maman enrhumée. Cette actrice est un gros canular sur pattes. Et elle devrait apprendre à mieux s'épiler les sourcils, là ça lui donne une expression ridicule, un air d'idiote étonné, figé sur son visage sans âme. Quant à son boulard, d'ordinaire toujours mis en valeur par les réalisateurs, il est ici carrément absent au montage. Le jeune acteur qui joue l'ado est difficilement supportable aussi dans le sens où tout le monde ne fait que lui dire "Tu sais que t'es mignon toi", alors qu'il a une pure tête de con et, à l'écoute de ce compliment, il enchaîne toujours un sourire qui donne des envies de guerre atomique. Rien à sauver dans ce film, rien, à part ce chien fidèle que nous voyons si peu. Snow Angels ressemble à des tas d'autres films indé. Aucun signe distinctif, si ce n'est une bêtise poussée assez loin. Il fait partie de ces films indé ricains tristes qui se complaisent dans leur misérabilisme, dans leur unhappy ends grotesques. Il commence très mal et finit encore plus mal. Je n'aime pas beaucoup les films qui ont l'air de suivre ce schéma tout à fait gratuitement, sans que cela paraisse très justifié, et qui tombent désespérément dans le pathos le plus dégueulasse. C'est tout à fait le cas ici.




Rares, il me semble, sont les réalisateurs qui ont une filmographie pareille. Il y a à peine de quoi boire et manger chez David Gordon Green, mais il y a tout ce qu'il faut pour gerber une nuit durant. Sa filmographie, c'est comme une boîte de chocolats, on sait jamais sur quoi on va tomber, et l'on se dit parfois, complètement dégoûté, qu'on ne voudra plus jamais y retoucher. Il y a de quoi foutre en rogne et de quoi à demi pardonner. Mon disque dur externe, c'est pareil : comme une boîte de chocolat, même si je sais que je ne retomberai plus jamais sur ce film, car je l'ai viré aussi sec après l'avoir subi. 


Snow Angels de David Gordon Green avec Kate Beckinsale, Sam Rockwell et Michael Anganaro (2007)

1 novembre 2013

L'Autre Rive

Deux jeunes frères vivent seuls avec leur père dans une vieille baraque perdue dans le sud des États-Unis. Déscolarisés depuis la mort de leur mère, ils consacrent leur quotidien à aider leur paternel dans son petit élevage de cochons ou dans l'entretien de la maison. En pleine adolescence et doté d'un fort caractère, l'aîné des deux frères (Jamie Bell) a régulièrement des problèmes avec les autorités du coin et entretient des rapports assez conflictuels avec son père (Dermot Mulroney). Quant au cadet (Devon Allan), tout juste âgé d'une petite dizaine d'années, il souffre d'une drôle de maladie qui le fait avaler tout et n'importe quoi pour le vomir dans la foulée. Plus fragile et rêveur, il passe son temps à lire quand il n'est pas occupé avec son grand frère. Leur petite vie va être bousculée par l'arrivée impromptue de leur oncle (Josh Lucas), fraîchement sorti de prison, et dont on comprendra assez vite qu'il est très intéressé par d'anciennes pièces d'or mexicaines dont aurait hérité son frère... Voici donc le point de départ de ce film dont j'ignorais totalement l'existence jusqu'à ce que je tombe par hasard sur l'extrait de la critique signée Mia Hansen-Løve tirée des Cahiers du Cinéma de janvier 2005 : « L'Autre Rive balance entre sagesse et férocité. Mais ce qui ne bouge pas, c'est la transparence poétique de ses personnages. Transparence unifiant la matière hétérogène d'un film hanté par les mythes et les récits primitifs ; et qui permet de prendre en charge le dialogue avec un "grand classique" (La Nuit du Chasseur) en l'articulant à un inconscient aussi chargé que dans le plus atteint des David Lynch. » Quelques lignes écrites par une cinéaste pour laquelle j'ai beaucoup d'estime et qui m'ont donc aussitôt donné envie de voir le film de David Gordon Green...




En le découvrant, je n'étais pas déçu et, surtout, j'étais tout à fait persuadé qu'il s'agissait du premier long métrage de son auteur. On a en effet typiquement l'impression d'être face à l’œuvre d'un jeune cinéaste américain sous influence, à la recherche d'un style propre, et tâtonnant un peu, essayant des choses et d'autres, parfois avec bonheur, d'autres fois un peu moins... On est en tout cas en présence d'un réalisateur assez audacieux, désireux d'affirmer son caractère et visant à donner à son film une identité visuelle forte et originale. Dès les premières minutes du film, nous sommes servis, et nous avons droit à quelques dérèglements inattendus dans la mise en scène. Arrêts sur images, inversions des couleurs, effets de solarisation, ralentis, longs fondus au noir... Des effets assez osés et surprenants, qui donnent immédiatement un cachet très particulier à L'Autre Rive. Durant le reste du film, ils se feront un peu plus rares et ne réapparaîtront que lors de moments clés, souvent pour appuyer la tension des situations, toujours avec un certain à-propos et sans jamais tomber dans l’esbroufe. Dès le générique, et à la vue du grain de l'image, on a également la nette impression d'être devant un film d'un autre âge, d'une autre époque, lorgnant surtout vers les glorieuses années 70 du cinéma américain. Rien de très désagréable, finalement... Rien de véritablement génial non plus, mais des petites idées largement suffisantes pour donner une vraie singularité à ce film et faire en sorte qu'il ressemble à très peu d'autres, malgré une filiation assez évidente et pleinement assumée. Produit par Terrence Malick, le film de David Gordon Green rappelle clairement les premières œuvres du vieux texan, en particulier Badlands (ce qui, soit dit en passant, n'est pas du tout pour me déplaire tant le premier long métrage de Malick occupe une place à part dans ma trajectoire cinéphile personnelle). Plus évident encore, et comme vous l'aurez peut-être remarqué dès la lecture du pitch, l'ombre du classique de Charles Laughton plane sur ce film, sans pour autant lui donner l'air d'un remake déguisé. 



 
David Gordon Green s'accorde d'abord un temps rare et précieux pour nous dépeindre la vie de cette petite famille et la personnalité des différents protagonistes, en s'appuyant sur des acteurs impeccables, à commencer par le jeune Jamie Bell, tout bonnement excellent. Dans cette première partie qui s'étend longuement, le cinéaste parvient à développer une ambiance très captivante, mise en évidence par une photographie sublime et par la musique très inspirée de Philip Glass, dont le style participe lui aussi à rappeler le cinéma de Terrence Malick. Suite à une scène décisive, très attendue mais néanmoins très réussie durant laquelle L'Autre Rive prend temporairement des allures de thriller d'action ultra efficace, le récit bifurque vers une sorte de road movie intimiste où nous suivons la fugue improvisée et l'errance fragile des deux frères livrés à eux-mêmes. Le réalisateur démontre alors un vrai talent pour filmer des populations délaissées, ces marginaux que croise le duo en fuite, traversant un univers tout en décalage, où semble se cacher un drame derrière chaque mur, chaque être. La fin indécise, dont on ne peut pas vraiment dire s'il est résolument pessimiste ou clairement optimiste, entretient l'impression curieuse à laquelle le cinéaste s'est appliqué à donner vie durant tout le film. 




Plutôt emballé par cette découverte et désireux de savoir ce que David Gordon Green avait fait d'autre, je suis donc allé me renseigner sur internet. J'ai alors appris avec stupeur que j'avais déjà vu trois de ses films : All The Real Girls, qui est, d'après mes souvenirs, une banale romance indé baignée dans une lumière instagram, et le combo Délire Express/Votre Majesté, deux insupportables comédies estampillées "Apatow". Après avoir notamment produit le remarquable Shotgun Stories de son très doué ami Jeff Nichols, David Gordon Green s'est donc tourné vers la comédie potache... Sans doute aveuglé par l'appât du gain, il est ainsi simplement devenu l'un des yes-men de la galaxie Apatow (ou plus précisément de son autre pote Danny McBride, présent dans tous ces films). Je n'avais pas tenu un quart d'heure devant Délire Express et à peine plus longtemps devant Votre Majesté. J'apprenais également que L'Autre Rive n'était pas son premier film mais le troisième. Drôle de filmographie... Espérons à présent que David Gordon Green revienne au cinéma plein de belles promesses de ses débuts. Sait-il que ses modèles ne se sont jamais laissés aller à de telles égarements ? Nous voulons vraiment croire aux échos positifs qui entourent ses deux nouveaux films, Prince of Texas et Joe, et nous les regarderons avec espoir !


L'Autre Rive de David Gordon Green avec Jamie Bell, Devon Allan, Josh Lucas et Dermot Mulroney (2004)

30 octobre 2013

Les Petits mouchoirs

Mille fois évoqué, jamais critiqué. Jusqu'à aujourd'hui... Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet fait partie de ces serpents de mer insaisissables que nous avons souhaité placarder au mur des dizaines et des dizaines de fois sans jamais sauter le pas. C'était jamais le bon soir pour vider un sac si plein à ras bord de ressentiment et, disons-le très simplement, de haine. Ces sentiments-là, on essaie de les chasser quand ils se pointent, comme tout bon citoyen européen. Mais là il faut mettre des mots sur ces émotions qui nous assaillent quand on prononce les mots "petits", "mouchoirs", "Guillaume" ou encore "Canet". Il faut appeler un chat un chat, et mettre toute cette bile noir sur blanc. Sauf que la question demeure, et qu'elle est double : comment peut-on concentrer autant de merde en 2h34 de film, et comment, en réponse, parvenir à concentrer toute la chaux que le film a accumulé en nous depuis trois ans maintenant afin de la déverser dans un seul article (et pire, dans les 140 caractères permis par Twitter pour faire l'annonce de cet article) ? On ignore comment c'est possible, mais on tente le coup, histoire de se sentir un peu plus légers demain matin au moment de planter nos louches dans nos bols de Weetabix. Juste un mot sur les Weetabix en passant, ces plaques de blé complet compacté, ces petits pavés de foin séché, concentré et pressurisé : si un jour nous était confiée l'occasion d'échanger quelques paroles avec le dénommé Guillaume Canet, nos mots seraient aussi secs, cassants et peu digestes qu'un paquet de Weetabix oublié au soleil sur l'asphalte du parking d'un vieux Lidl désaffecté en plein mois de juillet, ce fameux jour où il a fallu abandonner une provision pour pouvoir fermer le coffre.




Par où commencer ? Peut-être par le commencement. Le film s'ouvre, rappelez-vous, par un véritable plan-séquence de haute volée qui suit Jean Dujardin (Ludo dans le film), en boîte avec son ami Gilles Lellouche (zéro dans la vie), où il enchaîne les mojitos jusqu'au petit matin, drague trois pétasses, se pisse sur les bottes, fait deux pas chassés sur le dancefloor puis, la caméra toujours collée à ses épaules de brocard, titubant vers la sortie, portable à la main, dit "A demain !" au videur - et faut-il être paumé pour sortir ça en sortant de boîte à 6h du matin - avant de rejoindre son scooter, frêle deux roues qu'il chevauche laborieusement tout en continuant à dodeliner des hanches... et le fameux Ludo de s'éloigner à toute berzingue, tandis que les pulsations sonores de la boîte de nuit s'estompent et que le bruit strident de sa vespa au pot trafiqué nous perfore les tympans (l'acteur en rajoute une couche en imitant les accélérations de son moteur avec des bruits de bouche qui produisent sur son visage un rictus à la fois benêt et démoniaque ; il pousse aussi des cris de supporter dans un Paris encore endormi, meuglant au rythme de Seven Nation Army des White Stripes en tendant son poing aux quelques boulangers déjà sur le pied de guerre), jusqu'à ce qu'au détour d'un croisement basique au possible (deux routes qui se croisent perpendiculairement), mais venu à point nommé, un six tonnes (dont le chauffeur sort lui aussi vraisemblablement de boîte de nuit, puisqu'il conduit également à toute allure et une sandale dehors en chantant la même chanson célèbre) éjecte notre homme hors du plan et le condamne au hors-champ à une vitesse supersonique (il n'est pas impossible que les habitants de Mars, s'ils existent, aient vu l'événement pratiquement en simultané tant sa vitesse est fulgurante - ceci expliquerait a fortiori le silence de plomb qui continue d'émaner de Mars, dont on comprend qu'elle soit "not interested").




La phrase ci-dessus, qui mesure bien ses six pieds de long, vous paraît peut-être un poil lourde, mais elle est là pour prouver à Canet qu'on peut tous en faire autant. Avec un peu de patience et en plaçant les articulations au bon endroit tout en déguisant plus ou moins la technique (chez nous, une simple question de ponctuation), on peut faire une phrase-séquence, dite "phrase-paraphet" en littérature, sans le moindre souci ! On sent que Guillaume Canet a tourné ce plan-séquence avec un œil rivé sur la définition la plus minimale possible de la mention "plan-séquence" dans Le Petit Robert 2004, comme le médiocre acteur autoproclamé réalisateur, cinéaste, auteur même, qu'il est, en quête de reconnaissance et sûr d'obtenir ses galons de metteur en scène génial par un soi-disant morceau de bravoure, en l’occurrence ce triste plan-séquence de pure épate ne réclamant qu'une longue coordination, quelques techniciens collaboratifs et une poignée de biffetons mal dépensés (sans oublier un routier frais et dispo, et c'est peut-être ce qui suscite le plus d'admiration chez nous). La scène ne nous a tiré qu'un rire franc et massif, à la manière d'un autre accident de scooter dans un autre film français réalisé par un autre nullard, à savoir celui de Julie Ferrier dans Paris de Klapisch. Dès l'ouverture de son grand œuvre définitif sur le thème de l'amitié, Canet nous montre tout l'amour qu'il a pour ses personnages, de la pure et simple chair à canon destinée au pare-buffle d'un camion tel qu'on n'en croise que dans certains bleds perdus de l'Arizona. C'est une chance qu'on ait pouffé lors de cet épisode immanquable de "Paf le iench", car le reste du film nous a déprimés pour des semaines. Après cet éclat inaugural, nous sommes restés collés au fond du canapé avec un dégoût ultime pour tout ce qui allait s'étaler à l'écran pendant les deux heures et trente minutes (...) à venir.




Le don de Canet c'est de parvenir à nous rendre détestables des gens qui nous sont d'habitude tout acquis. En l'occurrence on parle uniquement de François Cluzet, déjà sali par son implication dans Ne le dis à personne, le précédent Canet. Dans Les Petits mouchoirs on a envie de l'étrangler, de lui tordre le cou, comme à tous les autres acteurs en présence, sauf que pour Cluzet cette envie est née devant les films de Canet et s'est à chaque fois éteinte avec (même si elle a tendance à se repointer en douce quand l'acteur, en interview, qualifie son jeune ami de "meilleur réalisateur du monde"), alors qu'elle était déjà bien installée et a tranquillement perduré en ce qui concerne tous les autres membres du casting. Tous ces gens, les Dujardin, Lellouche, Cotillard, Magimel, Lafitte, Bonneton, Arbillot et compagnie, qui se présentent avec ce film et tant d'autres comme les jeunes pousses du cinéma français, les jeunes artistes en merde du nouveau millénaire, les étendards de toute une génération, méritent de se réveiller chaque matin face à un cobra venimeux tenu difficilement par un marabout africain fatigué et en manque de sommeil, sur le point de piquer du nez. Ils incarnent tous - sauf Dujardin qui joue le cadavre exquis de l'affaire, véritable prétexte aux superbes vacances de ses meilleurs amis - de purs sacs à merde, des nids d'inhumanité et de connerie qui nous font regretter la genèse du soleil. Cluzet est clairement le connard en chef de la bande, qui traite avec mépris et insultes son meilleur ami homosexuel, maltraite ses enfants, malmène des animaux, hurle sur ses camarades, défonce des cloisons à coups de tête, dédaigne sa femme et ne respecte aucune règle du bien vivre ensemble. Son personnage est une enflure absolue, et tous les autres, qui ne valent guère plus cher, gravitent autour comme autant de vermisseaux misérables et d'ascaris lumbricoides aimantés par la pourriture et le mal. Ce qui n'a pas empêché la France de se rendre en masses dans les salles pour assister à ce sous-feuilleton tv choral empesté d'idées marécageuses, de personnages infects, de sentiments médiocres, le tout enveloppé dans une mise en scène sordide qui nous fait revoir avec amertume ce jour sombre où un homme des cavernes s'est levé le cul en disant à ses potes : "On sort de la routine, on va tenter un truc !"




Il est des films qui permettent de faire le tri dans son entourage. Nous espérons de tout cœur que celui-ci n'en fasse pas partie, sans quoi c'en serait fini de la vie sédentaire, des espaces urbains et des salles des fêtes ; l'humain s'en retournerait à une existence solitaire et nomade faite de cueillette, de chasse et de pêche, ainsi que de projets sur le très court terme. Depuis ce film, Guillaume Canet n'a cessé d'évoluer sur tapis rouge. On lui a ouvert les portes de Cannes et celles de l'Amérique. James Gray l'a accueilli chez lui, a partagé son pain avec lui. James Caan lui a obéi en acceptant de foutre le feu à sa carrière pour un second rôle minable dans Blood Ties. Le réalisateur frenchy promu artiste international est reçu sur tous les plateaux télé français tel le messie. Si Canet venait à caner, sa place au panthéon est toute réservée. Pire que tout, il existe un coffret dvd "Guillaume Canet". Avec Les Petits choirmous, cet individu a pourtant commis l'un des pires crimes cinématographiques qui soient. Un "phénomène" selon la presse, ou plutôt un monument érigé à la beaufferie, la profession de foi d'une génération maudite et éternellement salie, le manifeste d'une bande d'acteurs qui s'est insolemment installée au cœur de la maison du cinéma français, s'est essuyé les pieds sur le tapis et n'est pas près de rendre les clés, pire, qui a érigé la complaisance, l'auto-satisfaction, le mépris des autres et la lourdeur en principes.


Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet avec François Cluzet, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Marion Cotillard, Pascale Arbillot, Benoît Magimel, Laurent Lafitte, Valérie Bonneton et Mathieu Chédid (2010)

28 octobre 2013

Malavita

Jouons au fameux jeu du "ni oui ni non". Irons-nous voir ce film au cinéma ? Non.


Malavita de Luc Besson avec Robert De Niro et Michelle Pfeiffer (2013)

26 octobre 2013

Vorace

Été 98. Alors que Zizou et toute sa bande plongent le pays dans la liesse, sort dans les salles françaises et en catimini le 4ème long métrage d'Antonia Bird, et malheureusement son dernier, puisque la réalisatrice britannique est décédée hier, le 25 octobre 2013, à l'âge de 54 ans. Repartie travailler à la télévision après la sortie de Vorace, Antonia Bird aura quand même eu le temps de marquer les mémoires des fans de cinéma de genre, et notamment grâce à cette ultime et très méritante livraison cinématographique. On ignore si la cinéaste était végétarienne ou non, mais tout porte à croire qu'Antonia Bird a voulu d'une manière ou d'une autre purger son malaise face à la barbaque en nous faisant croquer de la chair fraîche dans un film d'horreur old school qui met en scène des cannibales puisant leur force dans la consommation effrénée de viscères humains. A partir d'un scénario a priori épuisé jusqu'à la corde par un nombre incalculable de séries B plus ou moins ridicules, la cinéaste parvint à signer une œuvre inventive, originale et intemporelle.




L'action se déroule durant la guerre américano-mexicaine. John Boyd (Guy Pearce), un officier fraîchement décoré pour avoir pris à lui tout seul un avant-poste ennemi, mais manifestement perturbé par son fait d'arme entaché de lâcheté et faisant face à un gros cas de conscience, se retrouve parachuté au fin fond de l'arrière pays, dans un fort de Californie dont la garnison est presque intégralement composée de rebuts de l'armée. Les divers personnages nous sont présentés en quelques coups de pinceaux avec une efficacité certaine et un humour appréciable. Le film s'anime avec l'arrivée de Colqhoun (Robert Carlyle, acteur fétiche d'Antonia Bird), un pionnier traumatisé, en loques et épuisé, qui raconte à ses hôtes les actes de cannibalisme auxquels se sont livrés certains de ses compagnons de voyage égarés après avoir trouvé refuge dans une grotte. Aussitôt, le colonel Hart décide de lancer une expédition pour secourir d'éventuels rescapés.




Le voyage des soldats ne manque pas de faire monter la pression et de distiller des indices sur la véritable identité de Colqhoun, auquel Robert Carlyle insuffle toute sa folie naturelle. L'acteur chipe pratiquement le premier rôle à Guy Pearce. Et pourtant l'acteur de Memento, qui incarne un anti-héros et joue presque en retrait, misant tout sur son regard azuréen et sur son élégante beubar de trois jours, tient là son meilleur rôle. La séquence-phare du film survient alors quand l'équipée parvient à la grotte et se retrouve piégée par le véritable cannibale de l'histoire (la fin de ce paragraphe révèle des éléments-clés de l'intrigue), Colqhoun lui-même qui, après avoir creusé le sol de ses mains comme pour trouver refuge, en extirpe des poignards et se met à massacrer la majeure partie de la troupe. Robert Carlyle livre une prestation littéralement habitée pour manifester la folie de son personnage et le suspense à deux vitesses mis en place par Antonia Bird fonctionne à merveille : Guy Pearce et un lieutenant s'enfoncent dans l'obscurité de la grotte en craignant d'y rencontrer un malade puis en ressortent à toute allure pour affronter celui qui les a conduits dans ce traquenard. Après quoi la cinéaste relâche et relance soudain le rythme de la séquence, non sans humour, lorsque Colqhoun se retrouve face au peureux de la troupe (Jeremy Davies) et lui dit, le regard habité, "Cours !", avant que ne s'emballe une mélodie endiablée pour accompagner la course poursuite des deux personnages.




Comment ne pas être pris aux tripes par la bande originale composée par Damon Albarn (aidé par Michael Nyman), plus inspiré que jamais, y compris sur ses side-projets Blur et Gorillaz. Dès le début du film, la musique épouse les images de Bird, ces grands paysages enneigés, et surtout colle à l'ambiance inquiétante de l'ensemble du film (notamment quand elle est mêlée aux ricanements crispants de Carlyle en voix off), avec de temps à autres dans ces mélodies une certaine pointe d'ironie, une forme de décalage et de dérision qui désarment la tension et font régulièrement respirer le récit. Comment ne pas être séduit par la légende de Wendigo, qu'une indienne raconte à Boyd, cette histoire d'un homme devenu surhomme en mangeant la viande de ses semblables. Le film perd bien le rythme de temps en temps, et la fin est un peu poussive lorsque Colqhoun revient au fort en Colonel Ives, mais Vorace fait clairement partie des rares réussites d'un genre balisé et sombrant souvent dans le ridicule, sans aucun doute grâce à la conviction de son auteure et de ses acteurs. On laisse le soin aux amateurs des gender studies de mettre à jour le sous-texte sur l'homosexualité masculine que le film contient de toute évidence, et on se contentera pour conclure de dire que c'est un film de genre de qualité - chose qui ne court pas les rues aujourd'hui - qui mérite plus que jamais d'être revu à la hausse.


Vorace d'Antonia Bird avec Guy Pearce, Robert Carlyle, Jeremy Davies et David Arquette (1998)

24 octobre 2013

The Roommate

Minka Kelly. Leighton Meester. Si vous ignorez qui se cache derrière ces petits noms, vous ne comprendrez pas qu'on puisse être tombé dans les griffes de ce film. Le peu de personnes qui l'ont vu à ce jour ont deux couilles et peu de fierté. Nous en faisons partie. On a pourtant longuement hésité à écrire cette critique, d'abord parce que le titre est très difficile à orthographier ("The Roommate", deux "o", deux "m", deux "chiennes"), sans doute le seul mot du lexique mondial avec deux "o" et deux "m" accolés, ensuite parce qu'on craignait de tomber dans le piège habituel qui consiste à axer la critique sur le physique plutôt avantageux des deux actrices principales, comme cela nous arrive encore trop souvent. En même temps l'affiche y invite, qui dit "Which one will you get ?", question rhétorique qui s'annule de facto puisque Minka Kelly et Leighton Meester se ressemblent comme deux gouttes d'eau.


In bed with Minka Kelly, à gauche, et Leighton Meester, à droite. Même si c'est Vaio© qui reste le mieux éclairé dans ce plan, notebook qui à lui tout seul en dit long sur le budget du film.

Concentrons-nous donc plutôt sur l'histoire. Minka Kelly, du haut de ses 33 ans, débarque à la fac après avoir eu son bac L avec mention Assez-Bonne. Arrivée dans une cité universitaire anonyme du campus, elle découvre qu'on lui a automatiquement attribué une colocataire, la fameuse "roommate" du titre. Au départ, les deux jeunes femmes se découvrent quelques atomes crochus, à base de marques connues qu'elles apprécient de concert (elles raffolent toutes les deux de la firme H&M), de groupes indés adulés (The Shins, notamment) ou de plats tout préparés qui font toujours mouche (avec un gros faible pour le cassoulet "La Belle Chaurienne"). Mais très vite, Minka Kelly réalise que sa nouvelle meilleure amie présente quelques symptômes typiques du sociopathe avéré. Tout commence quand cette dernière invite l'innocente Minka au vernissage d'un peintre contemporain à l'esprit putain de torturé, dont les œuvres consistent en un étalage de barbaque peu éclairé. Minka se fend d'un poli "Ah oui, j'aime bien son style", mais sa grimace de mauvaise actrice dit bien qu'elle a reniflé l'embûche. L'étau se resserre. Très vite l'entourage de Minka fond comme neige au soleil. Le gros chien des quais qu'elle avait rencontré dans un concert de The Shins et sur lequel elle fondait quelque espoir génital s'éclipse comme par enchantement.... Le petit chat qu'elle avait recueilli dans les détritus fait quant à lui ses adieux dans un dernier "MIAOU !" tragique avant de retourner d'où il venait : dans la benne à ordures la plus proche. Et puis vient ce moment où, non contente d'avoir écarté son petit copain et son chat, Leighton Meester se met à porter les slips sales de Minka Kelly, et se fait graver sur le sein le prénom de la sœur jumelle défunte de sa malheureuse victime. C'est là que Minka Kelly se met à chercher une autre coloc sur LeBonCoin.fr.


La vie d'Adèle, Chapitre 0.

Vous vous demandez sans doute comment tout cela se termine. Résolution classique. Échange de coups de feu, intervention inespérée du petit copain rencontré au concert de The Shins, véritable canis ex machina du métrage, et puis une balle perdue qui vient faire sauter l'opercule crânien de la démoniaque Leighton Meester et conclure un film qui n'aura pas tenu ses promesses "sexy". Nous avons vu The Roommate parce qu'en tant que cinéphiles, nous tenions à avoir un pied dans l'actualité. En effet, des raisons personnelles nous empêchent d'aller voir La Vie d'Adèle en salles, et on pensait avoir trouvé là, après des recherches considérables sur le net, un équivalent à la Palme d'Or d'Abdellatif Kechiche. Peut-être même le Chapitre 0 des fameuses aventures homosexuelles de ces deux jeunes femmes qui découvrent la vie, un prequel au coming of age lezbdo dont tout le monde parle. C'est raté. Le réalisateur de ce film (sorti dix ans jour pour jour après la catastrophe d'AZF) se nomme Christian E. Christiansen. Avec un blaze pareil, il aurait pu mener l'équipe nationale de football du Danemark vers les sommets et succéder à la génération Laudrup, au lieu de ça il a choisi de filmer des femmes de footballeurs. Ça se défend.


The Roommate de Christian E. Christiansen avec Leighton Meester et Minka Kelly (2011)

22 octobre 2013

Micmacs à tire-larigot

Ça en a la couleur, ça en a l'odeur, ça en a la texture, ça en a l'aspect, mais ce n'est pas de la pisse, c'est bien de la merde. Pure chienlit que ce film. En 2009 déjà, après seulement trois films réalisés en solo, cinq réalisations en comptant les films faits avec Caro, l'univers de Jeunet tournait plus à vide que jamais, l'ancien réalisateur de pubs et de clips n'avait déjà plus aucun tour dans son vieux sac quetchua troué et ne faisait que se répéter, voire se parodier lui-même. Avec Micmacs à tire-parigot, Jeunet s'est foutu de sa propre gueule, paraphant et signant sa propre fin. Pourtant, et la sortie de son nouveau film l'affirme, Jeunet n'est pas fini, ou alors au pipi, d'où la couleur principale de ses longs métrages : le jaunâtre, ici porté à un degré d'horreur inégalé. L'homme n'est en odeur de sainteté que dans le hall of fame perso et bien rance d'Albert Dupontel, autre réalisateur frenchy maniéré et plein de tocs, d'ailleurs souvent directement empruntés au cinéma de Jeunet.


 Les films de Jeunet, des films "riches visuellement" selon Dupontel Albert.

Sauf qu'avec ce cru 2009, on est au-delà du toc, ça n'a même plus de nom, on est au-delà de la "recette", du "système". Tout y est : les filtres vert bouteille et/ou jaune caca d'oie, les personnages complètement débiles, le goût affirmé et exagéré pour tout ce qui peut être minable et bancal, moche et boiteux, un scénario immonde, une mise en scène désolante et des vannes plus que pourries. Avec tout ça, on cherche quel est l'innocent sur le plateau qui ne mérite pas d'aller passer douze ans sur les bords de la Kolyma. Sombre, sombre chose que ce film qui a fait un bide sans équivalent au box office et qui aurait mérité pire (si pire était possible). L’œuvre ressemble grosso modo à ses personnages, vilains, trépanés (Dany Boon), soi-disant doués pour un truc ridicule au point de ne faire que ça en boucle (des gadgets ; des calepins d'expressions franchouillardes pour Omar Sy, pitoyable ; du cirque). Ah ça, ils sont uniques en leur genre, y'a pas à dire ! Ce film c'est le remake de Freaks sauf que le réalisateur fait partie de la troupe. La phrase leitmotiv du script, la voici : "C'EST DE LA RéCUP' !". La messe est dite.


Micmacs à tire-larigot de Jean-Pierre Jeunet avec Dany Boon, Omar Sy, Julie Ferrier, André Dussollier, Yolande Moreau, Michel Cremades et Dominique Pinon (2009)