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26 octobre 2013

Vorace

Été 98. Alors que Zizou et toute sa bande plongent le pays dans la liesse, sort dans les salles françaises et en catimini le 4ème long métrage d'Antonia Bird, et malheureusement son dernier, puisque la réalisatrice britannique est décédée hier, le 25 octobre 2013, à l'âge de 54 ans. Repartie travailler à la télévision après la sortie de Vorace, Antonia Bird aura quand même eu le temps de marquer les mémoires des fans de cinéma de genre, et notamment grâce à cette ultime et très méritante livraison cinématographique. On ignore si la cinéaste était végétarienne ou non, mais tout porte à croire qu'Antonia Bird a voulu d'une manière ou d'une autre purger son malaise face à la barbaque en nous faisant croquer de la chair fraîche dans un film d'horreur old school qui met en scène des cannibales puisant leur force dans la consommation effrénée de viscères humains. A partir d'un scénario a priori épuisé jusqu'à la corde par un nombre incalculable de séries B plus ou moins ridicules, la cinéaste parvint à signer une œuvre inventive, originale et intemporelle.




L'action se déroule durant la guerre américano-mexicaine. John Boyd (Guy Pearce), un officier fraîchement décoré pour avoir pris à lui tout seul un avant-poste ennemi, mais manifestement perturbé par son fait d'arme entaché de lâcheté et faisant face à un gros cas de conscience, se retrouve parachuté au fin fond de l'arrière pays, dans un fort de Californie dont la garnison est presque intégralement composée de rebuts de l'armée. Les divers personnages nous sont présentés en quelques coups de pinceaux avec une efficacité certaine et un humour appréciable. Le film s'anime avec l'arrivée de Colqhoun (Robert Carlyle, acteur fétiche d'Antonia Bird), un pionnier traumatisé, en loques et épuisé, qui raconte à ses hôtes les actes de cannibalisme auxquels se sont livrés certains de ses compagnons de voyage égarés après avoir trouvé refuge dans une grotte. Aussitôt, le colonel Hart décide de lancer une expédition pour secourir d'éventuels rescapés.




Le voyage des soldats ne manque pas de faire monter la pression et de distiller des indices sur la véritable identité de Colqhoun, auquel Robert Carlyle insuffle toute sa folie naturelle. L'acteur chipe pratiquement le premier rôle à Guy Pearce. Et pourtant l'acteur de Memento, qui incarne un anti-héros et joue presque en retrait, misant tout sur son regard azuréen et sur son élégante beubar de trois jours, tient là son meilleur rôle. La séquence-phare du film survient alors quand l'équipée parvient à la grotte et se retrouve piégée par le véritable cannibale de l'histoire (la fin de ce paragraphe révèle des éléments-clés de l'intrigue), Colqhoun lui-même qui, après avoir creusé le sol de ses mains comme pour trouver refuge, en extirpe des poignards et se met à massacrer la majeure partie de la troupe. Robert Carlyle livre une prestation littéralement habitée pour manifester la folie de son personnage et le suspense à deux vitesses mis en place par Antonia Bird fonctionne à merveille : Guy Pearce et un lieutenant s'enfoncent dans l'obscurité de la grotte en craignant d'y rencontrer un malade puis en ressortent à toute allure pour affronter celui qui les a conduits dans ce traquenard. Après quoi la cinéaste relâche et relance soudain le rythme de la séquence, non sans humour, lorsque Colqhoun se retrouve face au peureux de la troupe (Jeremy Davies) et lui dit, le regard habité, "Cours !", avant que ne s'emballe une mélodie endiablée pour accompagner la course poursuite des deux personnages.




Comment ne pas être pris aux tripes par la bande originale composée par Damon Albarn (aidé par Michael Nyman), plus inspiré que jamais, y compris sur ses side-projets Blur et Gorillaz. Dès le début du film, la musique épouse les images de Bird, ces grands paysages enneigés, et surtout colle à l'ambiance inquiétante de l'ensemble du film (notamment quand elle est mêlée aux ricanements crispants de Carlyle en voix off), avec de temps à autres dans ces mélodies une certaine pointe d'ironie, une forme de décalage et de dérision qui désarment la tension et font régulièrement respirer le récit. Comment ne pas être séduit par la légende de Wendigo, qu'une indienne raconte à Boyd, cette histoire d'un homme devenu surhomme en mangeant la viande de ses semblables. Le film perd bien le rythme de temps en temps, et la fin est un peu poussive lorsque Colqhoun revient au fort en Colonel Ives, mais Vorace fait clairement partie des rares réussites d'un genre balisé et sombrant souvent dans le ridicule, sans aucun doute grâce à la conviction de son auteure et de ses acteurs. On laisse le soin aux amateurs des gender studies de mettre à jour le sous-texte sur l'homosexualité masculine que le film contient de toute évidence, et on se contentera pour conclure de dire que c'est un film de genre de qualité - chose qui ne court pas les rues aujourd'hui - qui mérite plus que jamais d'être revu à la hausse.


Vorace d'Antonia Bird avec Guy Pearce, Robert Carlyle, Jeremy Davies et David Arquette (1998)

12 février 2013

Le Convoi sauvage (Man in the Wilderness)

Le titre original (Man in the wilderness) et le titre français (Le convoi sauvage) de ce chef-d’œuvre méconnu de Richard C. Sarafian sorti en 1971, si on les réunit, recomposent l'image globale d'un film fracturé en deux pratiquement dès le départ. Le cinéaste nous embarque au beau milieu d'une expédition de trappeurs pour le moins improbable (mais inspirée d'une histoire vraie) dans le nord-ouest américain des années 1820. Ayant fait le plein de peaux de castors valant leur pesant d'or, les hommes du capitaine Henry (interprété par le grand cinéaste John Huston) se dirigent vers le fleuve Missouri en tirant un bateau monté sur roues à travers les terres à l'aide d'un attelage de 22 mules. Lors d'une halte, Zachary Bass (Richard Harris), membre de l'équipage et favori du capitaine, est attaqué par un ours qui le met en pièces. Le capitaine Henry commande à deux de ses hommes de veiller sur son protégé aux portes de la mort jusqu'à ce qu'il trépasse puis de l'enterrer pendant que lui et le reste du convoi poursuivront leur route. S'il n'est pas mort au petit matin, qu'ils l'achèvent. Mais Zach Bass n'a pas l'air de vouloir y passer et ses deux fossoyeurs attitrés, effrayés par l'approche de quelques indiens, le laissent en l'état. Petit à petit, le mourant recouvre ses forces et se remet sur pattes, au point de se lancer vaille que vaille à la poursuite de ceux qui l'ont abandonné.




Autant dire que si nous sommes bien dans un western avec cette chevauchée sans pareille de chasseurs en manteaux à franges confrontés à une Amérique du nord montagneuse, enneigée et hostile, peuplée de bêtes sauvages et d'indiens, c'est à un western bien particulier et complètement hybride que nous avons affaire. Le film s'ouvre en indiquant qu'il se base (très librement en réalité) sur des faits réels mais prend immédiatement l'aspect d'un conte sidérant. Les premiers plans, où le convoi tumultueux et le bateau roulant qu'il charrie à grand bruit sur une musique géniale de Johnny Harris se distinguent lentement derrière des broussailles dans un paysage séculaire, donnent le ton en nous plaçant immédiatement devant une sorte de chimère mécanique, pure apparition jaillissant de nulle part dans un no man's land propice à l'irruption du fabuleux.




Le Convoi sauvage prend très vite l'aspect d'une légende, avec l'ancrage dans un fond de vérité historique et l'extrapolation mythologique que cela implique. Cette dualité est à l’œuvre durant tout le film (même si rien n'y est binaire ou simpliste, comme nous le confirmera la fin du récit), au point que l'histoire se scinde en deux. D'un côté le film prend la forme d'un survival, où Richard Harris se reconstruit petit à petit pour rattraper ses anciens camarades et se venger, et de l'autre celle d'une épopée homérique. La partie la plus importante de l'histoire, le titre original ne s'y était pas trompé, concerne le personnage de Zachary Bass qui, parallèlement au voyage de l'énorme véhicule monstrueux et composite du capitaine Henry, digne d'une créature féérique, va lui-même se transformer en chimère organique, mi-homme mi-bête. Après s'être fait déchiqueter par un grizzli, Zach sauve sa peau en pêchant le crabe à la main et en cueillant des baies, il se recouvre de feuilles pour que l'odeur de son sang n'attire pas les prédateurs, dispute la viande d'un bison agonisant - qu'il dévorera crue - à des loups sauvages, et n'hésite pas à chasser le léopard afin d'en utiliser la peau comme vêtement.




Difficile de ne pas penser à Essential Killing en voyant le film aujourd'hui, mais le héros de Sarafian emprunte finalement une trajectoire contraire à celle du personnage de Skolimowski, même si dans les deux cas il s'agit pour l'homme d'opposer résistance à la fatalité et de préserver coûte que coûte une part d'humanité. Le taliban joué par Vincent Gallo, peu à peu condamné à sombrer, est poussé dans ses derniers retranchements et dans ses plus bas instincts bestiaux par des circonstances sans issue, en dépit de l'insoumission farouche de sa conscience d'homme. Zachary quant à lui retrouve peu à peu forme humaine lorsqu'il réapprend à faire du feu et à se tenir debout, quand il se recouvre de peaux de bêtes et reprend la route. Il reste pourtant double jusqu'à la dernière scène : humain parce que mu dans son épreuve par le souvenir de sa femme et de son fils, la première moitié du film étant rythmée par des flashbacks sur la vie de Zach, comme dans le film de Skolimowski, visions oniriques auxquelles s'ajoute une scène d'hallucination (qui contribue d'ailleurs à installer la dimension merveilleuse du récit) dans laquelle le héros se projette parmi les siens, et cette part d'humanité du héros rejaillit d'un bloc lorsqu'il est bouleversé de voir une femme indienne accoucher seule au milieu de la forêt dans l'une des plus belles séquences du film ; mais bestial encore en tant qu'il reste obsédé par sa haine et sa volonté de vengeance.




De l'autre côté du film progresse le convoi pour le moins exceptionnel du capitaine Henry. Et c'est par là que le film s'écarte encore davantage des codes du genre pour aller flirter avec ceux du fantastique, voire du film d'horreur (les aventures de Zach, barbare carnassier survivant dans une lointaine Amérique du XIXème siècle sauvage et enneigée, ne sont pas sans faire écho au Vorace (1999) d'Antonia Bird). Le capitaine Henry est en quelque sorte un Fitzcarraldo américain. Obsédé par l'idée de faire voyager un bateau hors de l'eau, il ne se démène pas pour l'amour de l'art, comme son homologue européen dans le film de Werner Herzog, mais pour l'amour de l'or.




Et au phonographe de Klaus Kinski se substitue le canon de John Huston, placé à la proue de son navire sur roues. Avec son long manteau bleu-noir et son haut-de-forme tordu et cabossé, perché par tous les temps sur le pont de son bateau, le solitaire capitaine Henry évoque une figure de conte tragique. Plus encore dans cette scène remarquable - où l'on pense à Carpenter en croyant retrouver l'ambiance et l'univers de The Fog dans le décor de The Thing - où lui et l'un de ses hommes croient voir apparaître le fantôme de Zachary Bass dans la brume, venu se venger de leur affront.




Fantôme, Zachary Bass l'est plutôt deux fois qu'une. Revenu d'entre les morts grâce, qui sait, aux formules chamaniques proférées par quelque indien sur son corps sans forces, il est aussi le fantôme de l'Amérique elle-même. Littéralement sorti de terre, né une seconde fois de l'eau des rivières américaines et de la viande de ses créatures ancestrales, il se confond désormais avec les natifs et n'a plus rien à voir avec les trappeurs qu'il fréquentait dans sa première vie, ces pilleurs et chercheurs d'or sans scrupules défiant les lois de la nature jusqu'à l'absurde avec leur bateau traversant la lande. Quand les hommes du convoi arrivent enfin à destination, le fleuve qu'ils voulaient atteindre est desséché, et le capitaine Henry de dire "On arrive trop tard", comme si les trappeurs avides, chassant les bêtes pour leur fourrure et détruisant les ressources des premiers habitants de ces terres pour l'amour de l'or, avaient déjà pompé les dernières ressources naturelles locales au point d'avoir asséché jusqu'aux fleuves du pays.




La dimension politique et humaniste de ce film hétéroclite magistral apparaît ainsi en guise de conclusion, quand la dualité de Zachary Bass est résolue et sa trajectoire accomplie, une fois la leçon des indiens apprise, qui veulent vivre dans et avec la nature plutôt que la soumettre à une avidité déraisonnable et élever leurs fils plutôt que les abandonner pour partir en quête d'un empire dérisoire ou pour assouvir une soif d'aventure - ou de vengeance - sans lendemain. Au point que l'ex-trappeur devient quasiment le fils spirituel du chef indien qui l'a épargné et peut-être guéri quand il était à demi enseveli dans sa tombe, Richard Harris arborant à la fin du film des traces de suie noire sous les yeux et des tresses dans les cheveux. De sa seconde naissance à la fin de ce périple, Zachary Bass a progressé vers la sagesse pour redevenir humain, renoncer à sa soif de vengeance et se rappeler sa condition de père.




A travers l'odyssée de Zachary Bass sur des monts brumeux et glacés, le film fait aussi penser à Jeremiah Johnson, même si Sarafian revendiquait un aspect beaucoup moins hollywoodien, qui valut cependant au film de Sydney Pollack, sorti presque en même temps et par le même studio, d'être préféré au moment crucial du financement de la promotion. C'est sans doute en partie pour cela que Le convoi sauvage est un film finalement si peu connu. C'est pourtant une œuvre superbe, que les éditions Wild Side Videos ont eu la belle idée de rééditer en doublon avec The Man Who Loved Cat Dancing (Le Fantôme de Cat Dancing en Français, encore une histoire de spectres donc, et de fantôme indien qui plus est), autre western de Richard C. Sarafian réalisé en 1973 avec Burt Reynolds et Sarah Miles, plus étroitement lié au genre même s'il s'agit d'une magnifique histoire d'amour autant que d'un western. Deux films à découvrir ou à redécouvrir sans tarder, à commencer vous l'aurez compris par Le Convoi Sauvage, véritable merveille de western, qui s'éloigne du genre pour mieux le sublimer et qui, s'il a été injustement mis de côté pendant des années, n'est pas près d'être oublié par ceux qui voudront bien lui redonner une chance.


Le convoi sauvage (Man in the Wilderness) de Richard C. Sarafian avec Richard Harris, John Huston, Henry Wilcoxon, Percy Herbert et Dennis Waterman (1971)

9 avril 2011

Essential Killing

Depuis mercredi dans les salles, le dernier film de Jerzy Skolimowski, avec Vincent Gallo. Nous l'avons découvert avec un grand enthousiasme, Nônon Cocouan (rédactrice exceptionnelle sur ce blog) et moi-même. Avis à ceux qui ont prévu de le découvrir bientôt, l'article ci-dessous parle très largement du film (y compris de sa fin) et ne rien savoir avant de le découvrir est une bonne chose (c'est le choix que nous avons fait et qui s'est révélé payant). Ceci dit une fois que vous l'aurez vu, revenez nous lire par ici !

Le cœur du film, c'est un personnage en perpétuelle fuite. Traqué dans le désert afghan par des soldats américains, il se défend et fuit en avant. Mais il est vite rattrapé, pris, torturé et expatrié dans un camp militaire éloigné et semble-t-il tenu secret, qui parait se situer en Pologne ou dans ses environs. Lors d'un accident de la route, au cours d'un transfert, le prisonnier a l'occasion de s'échapper. Mais sa liberté le condamne à une marche sans fin dans une immense forêt inconnue. Tout le film se focalise sur ce personnage presque sourd, forcément muet puisque seul et étranger, qui se défend toujours par nécessité, qui tue parce qu'il n'a pas le choix, pour retarder sa propre mort, dont il repousse l'échéance et qu'il refuse quand bien même elle semble inévitable. En dehors de tout véritable jugement politique ou éthique, Skolimowski filme un homme en situation de survie, qui fait tout ce qu'il peut dans la seule optique de s'en sortir. Le personnage est condamné à se fondre dans le paysage, à disparaître dans le sol. Couleur sable dans le désert afghan, il change de couleur et tend vers le blanc pour ne plus être repéré dans la neige. Du désert jusqu'à cette forêt enneigée, la transition est rude et met en éclat le statut de parfait étranger du héros. Pour transiter d'un monde à l'autre il passe par la plus visible combinaison orange, quand il est détenu, puis par le noir complet d'un costume volé à une de ses victimes, qui tranche violemment sur le blanc des plaines jalonnant la forêt au début de sa fuite, pour enfin devenir blanc comme neige.




L'évadé est pris dans un processus implacable de déshumanisation tandis que ses meurtres ne semblent pas en être, le personnage ne passant jamais vraiment à nos yeux pour un tueur sans pitié, pas plus qu'un animal qui en tue un autre n'est un assassin. Et pourtant l'humanité du personnage est constamment mise en péril, et en premier lieu par cette cavale permanente. L'homme est traqué comme une biche (the deer hunted...), chassé par les chiens il se mélange aux daims, se nourrit de fourmis et d'écorce, poussé à devenir une bête voir à se fondre dans les éléments : il est littéralement enterré (dans la grotte afghane ou par l'arbre qui l'écrase près de la scierie polonaise). S'il ne s'en défait jamais tout à fait, il se détache néanmoins significativement du reste de l'humanité lorsqu'il quitte la voiture volée sur le bord de la route. Le film voit défiler tous les moyens de transport ou presque (avion, hélicoptère, camion, voiture, quad, tracteur, vélo), alors que le personnage est condamné à la marche et marche quoi qu'il arrive (y compris quand un piège à loup se referme sur sa patte). Le dernier moyen de locomotion que le fugitif utilise, apporté par une femme bienveillante et muette elle aussi, c'est le cheval, qui dans le dernier plan se retrouve seul, le personnage ayant disparu. Le cinéaste filme quelques brindilles étouffées sous une énorme couche de neige, où le survivant alors blessé à mort finira vraisemblablement enseveli. On pense évidemment beaucoup à la fameuse "trilogie de la mort" de Gus Van Sant, et notamment à Gerry, qui suivait deux jeunes protagonistes égarés, marchant sans cesse, poussés par une énergie absurde vers leur propre fin. Au bout d'un certain moment le film n'est d'ailleurs plus tant une fuite vouée à échapper à de surpuissants poursuivants qu'une simple fuite vers l'avant, une pure marche où l'homme se retrouve face à lui-même et en proie à une nature sans issue.




On pense aussi à Vorace d'Antonia Bird grâce au profil aquilin et émacié de Vincent Gallo qui rappelle celui de Robert Carlyle quand l'acteur se traîne difficilement dans la neige, désespérément seul et affamé, allant jusqu'aux prémices du cannibalisme. La musique rappelle d'ailleurs parfois celle de Damon Albarn et notamment bien-sûr dans cette scène éprouvante de quasi-anthropophagie où le personnage se nourrit au sein d'une mère allaitant son enfant. Dans cette scène, tout en faisant preuve d'une bestialité brutale, le personnage devient l'égal d'un nourrisson, faisant écho aux paroles des soldats américains qui venaient le chercher dans sa grotte au début du film : "C'est un bébé qui pleure ?" Réduit au premier stade du genre humain, le héros est en totale régression. Son passé lointain de taliban, qui ressurgissait au début du film sous forme de flash-back flous et lents dans lesquels on pouvait entendre des prières endoctrinantes, disparaît petit à petit quand le personnage sombre dans la folie, pour ne laisser place qu'à des rêveries constituées de plans rapides et très nets où ce "mort en sursis" est confronté à son passé immédiat et à son futur le plus proche, soit à son présent, un présent de pure survie dénué de toute idéologie. Le personnage régresse et touche au cœur de l'humanité au fil de sa marche vers un certain "bout du monde", dans le fin fond d'une sorte de Sibérie immaculée.




Skolimowski fait preuve d'une grande audace, on peut même dire d'un beau courage, en risquant la polémique avec ce personnage de présumé terroriste taliban dont il fait un homme tout court, qui veut vivre. Au-delà de cette ambition le cinéaste, du haut de ses 75 années, signe un très grand film, une œuvre d'une puissance plastique qui demande à être analysée plus avant et d'un humanisme qu'il faut saluer. N'écoutez pas les journalistes qui parlent de "film contemplatif" parce que Skolimowski a filmé de beaux paysages, son film est tout sauf contemplatif, il fait preuve d'un grand potentiel immersif (dans lequel Vincent Gallo, récompensé à la Mostra de Venise, n'est pas pour rien, il livre une prestation admirable) maintenu par un rythme soutenu et sublimé par un sens du cadre, du montage, du récit, absolument remarquables.


Essential Killing de Jerzy Skolimowski avec Vincent Gallo et Emmanuelle Seigner (2011)