29 avril 2014

Joe

Sorti l'an passé, Prince of Texas marquait le modeste retour en forme de l'énigmatique David Gordon Green. Ce petit film signifiait en tout cas son retour vers le cinéma indépendant de ses débuts, vers le southern gothic plus précisément. C'était donc une assez bonne nouvelle compte tenu des vieux espoirs placés en ce cinéaste qui s'était trop longtemps consacré à mettre docilement en image de piètres productions Apatow sans saveur. Joe, que l'on pouvait a priori très facilement rapprocher du Mud de son ami Jeff Nichols, devait confirmer cela. C'était quitte ou double. Soit David Gordon Green redevenait un réalisateur à suivre et tenait enfin les promesses de ses premiers films. Soit c'en était fini et il perdait pour de bon toute espèce de crédit à mes yeux. Fin de ce suspense de pacotille : c'est la seconde hypothèse que la vision laborieuse de Joe est venue valider, à mon corps défendant !




Et pourtant, on a d'abord très envie d'aimer ce film... On est heureux d'y retrouver Tye Sheridan, déjà apprécié dans Mud et encore irréprochable ici, dans le rôle de Gary, un jeune homme laissé pour compte, prêt à tout pour sortir sa famille du joug de son père alcoolo qui trouve en Joe (Nicolas Cage) un modèle, une figure paternelle qui finira par le prendre sous son aile et essaiera de le tirer de la misère ambiante. On aurait aimé voir les deux acteurs former un duo attachant et mémorable. On se dit que le potentiel est bien là. Nicolas Cage fait également plaisir à voir dans un rôle qui apparaît, au départ, à la mesure de son charisme, exploitant comme il faut sa folie sous-jacente, capable d'exploser à n'importe quel moment. On apprécie aussi, dans la toute première partie du film, clairement la moins ratée, comment David Gordon Green s'applique à filmer ces travailleurs texans, occupés dans les forêts à traiter les arbres comme des sagouins. Et puis progressivement, tout s'effondre...




David Gordon Green accumule les clichés du southern gothic qui tache. Tout semble fabriqué, forcé, mécanique et mal huilé. On est bien loin du très plaisant L'Autre rive. Au bout d'un moment, on n'y croit plus du tout, et on attend que le film crève sous nos yeux, en ayant plutôt hâte que ça arrive. On se fiche de ces petites histoires de règlements de compte déjà vues mille fois ailleurs, on se fout éperdument de ces parodies de rednecks lamentables, uniquement là pour donner une fin à un film qui ne débute jamais vraiment. Le personnage du père exécrable de Gary cristallise assez bien tous les défauts du film. On tient là une raclure détestable au possible, capable de tuer sauvagement pour quelques dollars et une bouteille de rosé, capable de vendre à deux inconnus le corps de sa fille devenue muette par sa faute, bref, capable des pires horreurs mais qui, lors d'une conclusion assez ridicule, finit par se jeter dans le vide, enfin rattrapé par un brin de culpabilité. On déteste cette pitoyable caricature autant que l'on regrette les virages toujours extrêmement attendus empruntés successivement par le film. Même le personnage de Joe finit par ressembler étrangement à ceux que Nicolas Cage incarne dans ces navets de seconde zone qu'il se plaît tant à tourner.




David Gordon Green retrouve un peu d'inspiration quand il se contente de filmer la complicité et l'amitié de ses deux personnages principaux. Cela nous vaut quelques minutes très furtives, placées à un moment où on ne les espère même plus dans un film par ailleurs très mal rythmé, très bizarrement construit. Faut-il aussi être alors encore aux aguets pour être sensible à cette agréable parenthèse... Celle-ci laisse simplement à peine entrevoir ce qu'aurait pu être le film si le réalisateur avait su, avec un peu de jugeote, épurer son scénario, aller à l'essentiel, donner vie à ses personnages et exploiter convenablement le talent de ses acteurs. Un talent quant à lui bien réel, car après cela, on doute plus que jamais de celui supposé de David Gordon Green.


Joe de David Gordon Green avec Nicolas Cage, Tye Sheridan, Gary Poulter et  Ronnie Gene Blevins (2014)

13 commentaires:

  1. Eh ben ça file pas envie, surtout ce que tu dis du personnage du père, mais je le regarderai quand même, uniquement pour les deux acteurs en présence (je n'ai pas vu les "bons" crus de David Gordon Green mais me suis fadé ses pires saloperies, donc c'est pas pour lui que je vais bouger mon fiac !).

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    1. Tu m'en diras des nouvelles !
      J'aurais aimé que ce film soit le "Monde parfait" de Nick Cage, comme Mud l'a été pour Matt McConaughey !

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  2. Le gars de la DDASS30 avril 2014 à 10:17

    A part Mud et Joe, y'a-t-il d'autres films actuels exprimant une recrudescence de la recherche du papa perdu ? L'Amérique est-elle devenue une vieille mégère ? L'a-t-elle toujours été ? Merci de répondre à toutes mes interrogations profondes. Cordialement.

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  3. Ce que vous décrivez de 'Joe' me fait penser à un autre film qui, même s'il ne se déroulait pas dans le Sud des États-Unis, en rajoutait lui aussi complaisamment dans le côté « petit bled désespérant et mortifère », avec père caricaturalement monstrueux à la clé : 'Affliction', de Paul Schrader, qui date d'il y a déjà presque vingt piges et qui paraissait déjà vieillot à l'époque de sa sortie !

    Par ailleurs, en ce qui concerne la nouvelle présentation du site : l'image tirée de 'L'Épouvantail' est très bien, et le gris de fond de page qui en découle légèrement plombant (mais pourquoi pas). En revanche, je préférais de loin l'ancienne police de caractères : la nouvelle ('Times', dans sa variante 'New Roman') est assez ingrate à lire, sur un écran d'ordinateur...

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    1. Merci pour la bannière. Le gris de fond, que de mon côté je vois plutôt bleu (disons bleu gris) me semblait moins plombant que le gris (vrai gris) d'avant. Quant à la police, nous n'étions pas sûrs du résultat. Après ton commentaire, on va peut-être revenir vers ce bon vieil Arial.

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    2. Autant je n'affirmerais rien quant à la couleur — effectivement ce gris-bleu de ciel d'orage n'est pas si mal —, autant je suis sûr que le retour à l'ancienne police sera une bonne chose. Et puis Arial, à une lettre près, ça va bien avec une ambiance de tempête !

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    3. Affliction, il est bien parti pour rester 20 piges sur mon disque dur avant que je réussisse à le mater en entier. A chaque fois que je le lance, je pionce. Les flashbacks hideux sur le père violent m'ont refroidi. Et ce que tu en dis, hamsterjovial, me fait hésiter à gagner 700Mo d'espace libre !

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    4. Hamsterjovial5 mai 2014 à 16:44

      J'exagèrerais en disant que la principale qualité du film réside dans la cohérence entre son titre et le sentiment qu'il inspire à son spectateur (il y a peut-être deux ou trois moments de plaisir dû aux acteurs : Nick Nolte, Coburn, Dafoe), mais, dans mon souvenir, on n'en est pas très loin.

      Donc : n'hésite plus ! La vie est trop courte (et la mémoire informatique itou).

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  4. José Mourinho5 mai 2014 à 20:42

    C'est pas un mauvais film mais trop violent pour être honnête. Il y a un peu de mise en scène quand même. Le personnage intéressant est celui de l'ado couvé par Cage. On passera sur les messages subliminaux ( le 6 sur le maillot du garçon , le 6 en haut du pont avant le fin du film..) la morale douteuse de la vengeance expiatoire d'une société malade , la vision sans complaisance de l'assassinat du clochard noir... l'homme est un loup pour l'homme certes mais un Pialat dans Police par exemple le montre de manière plus réelle que Green ( et moins tapageuse) C'est peut-être la marque de différentiation entre les génies et les tacherons. PS : j'ai toujours adoré le Blog mais ce serait bien de choisir un plus de chef d'oeuvres c'est tout ce que j'ai à reprocher !!

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  5. Le meilleur moment du film :
    http://s21.postimg.org/ssk3nhkz9/ultranicolas.gif

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    1. Oui. Et c'est même la seule scène où on a l'impression de voir en ce fameux Joe quelque chose de "vrai", qui sorte un peu des sentiers battus et échappe une fraction de seconde aux carcans non seulement de la caricature mais d'un scénario maladroit. Le film avait du potentiel, grâce aux acteurs en présence et à un brin de mise en scène, disséminé de ci de là (la scène d'intro par exemple), mais tout est gâché par un rythme foireux, de vraies lenteurs, des répétitions plus pénibles que parlantes, et surtout une écriture assez lourdingue. Le personnage du père, et sa trajectoire, sont l'énorme point noir de ce film comme de tant d'autres du même genre, et malheureusement rien n'est assez fort à côté de lui pour le faire avaler.

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    2. On est donc bien d'accord...
      C'est dommage !
      Avant de lancer le film pour de bon, je m'étais mis la scène d'intro, ou plutôt, je l'avais laissé pisser, car elle m'avait effectivement interpellé, je m'étais dit "ah c'est ptet vraiment pas mal...". Hélas...

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  6. La présence de Nicolas Cage est toujours pour moi un mauvais signe. Si on se plaisait à voir sa tronche de chien battu dépressif dans WIld At Heart, la suite nous a malheureusement démontré qu'il n'avait que cette expression à son répertoire...

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