10 septembre 2020

Ava

Les temps sont durs pour les fans de Jessica Chastain. Pour suivre la carrière de leur idole, ils enchaînent depuis maintenant bien trop longtemps les daubes pur jus. Avec Ava, on espère que l'actrice a touché le fond et qu'elle saura ensuite rebondir. A quel moment peut-on penser qu'un tel scénar vaut le coup d'être tourné ? On dirait une sous-production EuropaCorp. Le script est si débile qu'il aurait très bien pu être griffonné par Luc Besson entre deux entrevues à l'hôtel... C'est d'ailleurs à Besson que l'on doit le tout récent et pourtant déjà oublié Anna, autre thriller minable du même genre où l'on suivait, là aussi, une tueuse à gages surentraînée au nom en palindrome. Faut-il être encore très jeune dans sa tête pour trouver brillante l'idée d'un nom palindrome... Le titre Ava était qui plus est déjà pris, par une œuvre autrement plus respectable. Bref. C'est donc ici Chastain qui endosse le rôle d'une agente ultra efficace bossant pour une organisation secrète dirigée par cette enclume de Colin Farrell. Du fait de son métier pas comme les autres et d'une histoire de famille compliquée, Ava a des problèmes avec l'alcool, elle doit résister aux tentations tout en essayant de se rabibocher avec sa smala et en devant échapper aux tueurs de sa propre organisation suite à une mission ayant mal tourné. Vaste programme...



Devant une telle ineptie cinématographique, on s'étonne de croiser de tels acteurs. Colin Farrell se fait principalement remarquer pour son air mauvais pathétique et sa coupe de cheveux étonnante, qui parvient à nous faire oublier ses fameux sourcils. L'acteur arbore une brosse particulièrement touffue et droite qui vient curieusement compléter la très nette calvitie de John Malkovich lors des champ-contrechamps qui nous les montrent deviser entre eux : le brun fuligineux tenace de la chevelure de Farrell s'imprégne sur nos écrans quelques secondes après sa disparition du cadre proprement dite pour un effet fascinant à l'écran. Visiblement peu intéressé, et on le comprend fort bien, par son rôle, John Malkovich assure le minimum syndical, il incarne l'unique contact de Jessica Chastain, son ancien formateur, une sorte de père de substitution. On devine l'amour platonique que Malkovich éprouve pour la tueuse, mais on ne sait pas s'il est dû au fameux strabisme du comédien, à son cheveux sur la langue, ou à ce qu'il était réellement venu chercher sur le plateau auprès de sa belle partenaire...




On retrouve aussi Geena Davis dans la peau, qu'elle a très tendue, de la mère d'Ava. Sa présence au générique renforce la filiation du film avec le grand classique (?) de Renny Harlin, Au Revoir à Jamais, où celle qui était alors la femme du cinéaste à moitié timbré d'origine finlandaise campait une tueuse professionnelle à la mémoire vacillante et portait la même coupe au carré plongeant que Chastain. Le visage de Geena Davis, littéralement tiré à quatre épingles, fait d'ailleurs l'objet d'une sorte de boutade à l'autodérision pitoyable qui tombe à plat. Non, pour trouver de vrais moments de rigolade, il faut chercher ailleurs et notamment chez l'acteur Common, dont le jeu rappelle un peu celui de Vin Diesel, la magie en moins ; il est guère aidé, avouons-le, par des dialogues catastrophiques. Rayon comique involontaire : relevons aussi une bagarre entre Colin Farrell et John Malkovich qui se veut particulièrement musclée et brutale mais, filmée avec les pieds, comme tout le reste, elle est en réalité plus gênante qu'autre chose. Elle sera très vraisemblablement zappée des montages vidéos qui seront consacrés aux deux acteurs à la dérive lorsqu'ils recevront enfin leurs César d'honneur.




Les temps sont si durs pour les fans de Jessica Chastain que je me dois de remercier l'un deux : celui qui, le cœur sur la main, a réalisé les sous-titres français qui m'ont permis de suivre ce film et d'en saisir toutes les subtilités. Ce fan plein de bonnes intentions, mais à l'anglais encore perfectible, qui a daigné consacrer quelques heures de son temps à la traduction de cette daube, dernier coup de poignard en date de Jessica, afin de permettre à son prochain de la subir à son tour en toute illégalité. Peut-être aveuglé par son admiration pour l'actrice, notre cher traducteur amateur a opté pour le vouvoiement systématique à l'égard de Jessica Chastain, quand bien même celle-ci les tutoie tous en retour, qu'il s'agisse de la mère, de la sœur ou de l'ex-boyfriend de son si triste personnage. Ce choix linguistique inhabituel octroie un ton singulier à quelques scènes au demeurant tout à fait misérables. Ce moment où Jessica Chastain commande un savoureux "scotch sur les rochers" au barman, succombant à un petit délice ambré, sort également du lot. Pour le reste, circulez, y'a putain de que dalle à voir, c'est horrible ce truc.  
 
 
Ava de Tate Taylor avec Jessica Chastain, John Malkovich, Colin Farrell, Common et Geena Davis (2020)

6 septembre 2020

I See You

Vous êtes fatigué, lessivé, crevé, et ça n'est pas ce soir que vous arriverez à combler vos lacunes cinématographiques en regardant enfin l'un de ces grands classiques qu'il manque encore à votre culture gé' ? Cela fait même plusieurs fois de suite que vous vous endormez piteusement devant le film choisi après moult tergiversations ? Vous recherchez donc un truc prenant, accrocheur, captivant, qui saura vous maintenir alerte pendant 1h30 ? N'allez pas plus loin, I See You est fait pour vous. S'appuyant sur un scénario particulièrement malin signé Devon Graye, plus connu pour avoir joué dans de nombreuses séries télé et incarné notamment le jeune Dexter, Adam Randall nous propose un film dont on peut s'étonner qu'il n'ait pas davantage fait le buzz, à l'heure où la toile s'enflamme régulièrement pour si peu et des œuvres bien vite oubliées. Vite oublié, I See You le sera peut-être aussi mais, au moins, il vous aura fait passer un bon moment et même permis de vous dire "Ah, je suis pas si vieux que ça, j'arrive encore à rester éveillé pendant 1h30 devant un film, sans jamais que mon attention ne décline". Quand les effets du vieillissement, de la dégradation physique et mentale, se font un peu plus ressentir chaque jour, ce genre de pensée est toujours bon pour le moral.




La plus grande malice d'Adam Randall et Devon Graye est d'avoir assez habilement su mêler les genres pour mieux déjouer les attentes du spectateur et le surprendre continuellement. A quoi avons-nous affaire ? Durant les toutes premières minutes, et ces plans aériens sans doute réalisés à l'aide d'un drone, qui nous dévoilent un de ces riches et coquets coins d'Amérique, pavillonnaire et tranquille, où l'on suit un gosse à vélo qui finit par disparaître dans les bois, on croit tenir un énième thriller avec serial killer de banlieue chic et trop normale, comme les américains en raffolent. Mais un doute apparaît déjà. Roulant dans les bois à bonne vitesse, le gamin finit par décoller du vélo, comme soulevé par une force invisible ou, plus prosaïquement, comme si son buste avait heurté de plein fouet un fil discrètement tendu sur son chemin. Cela m'a rappelé la fois où mon frère Poulpard, aka Brain Damage, avait pris la corde à linge au milieu du front alors qu'il jouait avec Clintou (aka le meilleur chien), sombrant instantanément dans un blackout d'une après-midi. Le corps du gosse se soulève donc au ralenti et l'on se demande alors s'il n'y a pas déjà une touche fantastique là-dedans. En tout cas, cela suffit à nous interpeller, bien joué.




Nous découvrons ensuite la petite famille d'Helen Hunt, qui habite une fort jolie maison bien trop grande pour elle, avec vue sur le fleuve. Une famille en pleine crise depuis l'infidélité de la maman : le père, flic, pionce désormais sur le canapé du salon tandis que le fils, en pleine adolescence, en veut terriblement à sa mère. Le paternel doit enquêter sur les nouvelles disparitions d'adolescents, qui rappellent des cas survenus il y a des années, une affaire que l'on croyait pourtant réglée. Dans le même temps, des événements étranges surviennent dans la maison, comme si une présence malfaisante hantait les lieux... Ainsi, alors que I See You se présente d'abord comme un thriller se déroulant dans un décor et un contexte des plus communs, il sème rapidement le doute et vient ensuite naviguer dans les eaux plus troubles du film de maison hantée, entretenant l'ambiance un chouïa fantastique annoncée par la scène d'introduction.




Quand le mystère développé par le scénario devient si épais qu'on ne sait plus à quel saint se vouer et qu'il devient temps de nous faire croire en une résolution possible, I See You prend une direction et même une forme totalement inattendues mais salvatrices. La continuité du récit est alors rompue, on fait un petit bond de quelques jours dans le passé et l'on se retrouve face à un... found footage. C'est par ce biais, pour une fois très intelligemment utilisé, que nous découvrons, avec un certain amusement, tout ce qui explique les événements les plus bizarres survenus jusque-là au domicile d'Helen Hunt. Le film, abandonnant certes pour de bon le potentiel surnaturel de son intrigue, trouve alors un second souffle. Il réussira à maintenir notre intérêt jusqu'au bout en lorgnant très souvent vers le film d'horreur, convoquant même, avec beaucoup d'à propos là encore, les codes habituels du slasher, avec une menace masquée et intrusive, et ceux du home invasion.




La réalisation d'Adam Randall est très correcte mais sans génie, elle parvient tout de même sans souci à jouer sur les différents tableaux et à rendre parfaitement lisible le scénar diabolique de Devon Graye. Ce dont le film souffre le plus, c'est sans doute de cet imaginaire archi connu et rebattu avec, au programme, en vrac : cabane glauque au fond des bois, jeunes victimes séquestrées, enterrement improvisé à pas d'heure et tout le tintouin. Rien de bien original là-dedans, n'est-ce pas ? Dans le même esprit, les personnages sont trop faibles, trop attendus, à commencer par celui qui s'avèrera être à la source de tout ce merdier. N'est-ce pas sur lui que n'importe quel spectateur aurait pu miser dès le départ ? L'acteur, Jon Teney, est un peu léger... Seule Helen Hunt, qui cultive le potentiel anxiogène de son visage désormais si lisse, tire son épingle du jeu. On peut regretter qu'elle soit bien la seule de la famille... I See You s'inscrit complètement dans la lignée de ces nombreux films qui dévoilent ce qu'il peut y avoir d'horrible derrière le vernis de la petite famille bourgeoise américaine. Bref, vous l'aurez compris : à l'ouest, rien de nouveau. Et, si nous nous laissons porter avec plaisir, le dénouement de tout ça pourra apparaître, a posteriori, assez facile aussi. Les ficelles reliant tout ce beau monde, expliquant le pourquoi du comment, sont un peu épaisses, le scénario apparaît rétrospectivement trop tarabiscoté et, finalement, plutôt convenu et prévisible. Pour ces raisons, I See You n'est donc pas beaucoup plus qu'un petit thriller drôlement efficace mais, par les temps qui courent, c'est déjà pas si mal et ça se fait même très rare, alors ne boudons pas notre plaisir. 


I See You d'Adam Randall avec Helen Hunt, Jon Tenney et Judah Lewis (2019)

31 août 2020

Adopt a Highway

Adopter une autoroute... Derrière ce titre étrange, qui fait référence à un programme américain de sponsorisation de segments d'autoroute pour garantir leur propreté (?!), se cache un très beau petit film signé Logan Marshall-Green, cet acteur souvent associé à Tom Hardy pour leur ressemblance physique troublante et que l'on a déjà vu être contaminé par un alien dans le pitoyable Prometheus de Ridley Scott et, avec plus de bonheur, devenir une sorte de surhomme dans le très cool Upgrade de Leigh Whannell. C'est d'ailleurs très vraisemblablement suite à sa participation dans ce dernier film, également produit par Blumhouse, que Marshall-Green a pu faire financer une œuvre personnelle par la désormais célèbre société de production spécialisée dans le cinéma de genre qui ajoute ainsi un titre plutôt atypique à son répertoire. Pour son premier long métrage en tant que réalisateur et scénariste, Logan Marshall-Green offre un rôle en or au grand Ethan Hawke qui, plus magnétique que jamais, fait ici étalage de tout son talent et de sa capacité exceptionnelle à porter un film à lui tout seul.




Ethan Hawke incarne Russell, un type qui vient de passer 21 ans en taule pour avoir dealé quelques grammes d'herbe, en vertu de l'application de la loi dite "des trois coups" (en vigueur en Californie, celle-ci permet aux juges de prononcer des peines de prison perpétuelle à l'encontre d'un prévenu condamné pour la troisième fois pour un délit, aussi mineur soit-il). Peu adapté à la vie en société et soucieux de ne plus faire de vague, Russell bosse avec le plus grand sérieux du monde à la plonge d'une sandwicherie et habite dans un motel. Sa vie, très morne et solitaire, se voit bousculée par la découverte d'un bébé abandonné dans une benne à ordures. Sous le charme du bambin, il va s'en occuper quelques jours...




Il n'est pas méprisant ou réducteur de dire d'Adopt a Highway qu'il s'agit d'un petit film : à peine un peu plus d'une heure au compteur, guère plus de 20 pages de scénar, un seul personnage principal... Mais Adopt a Highway est un beau petit film, vraiment, et si tous les films indé ricains étaient aussi jolis et sincères, je ne serais peut-être pas autant dégoûté par la chose. Logan Marshall-Green fait preuve d'une humilité tout à fait louable et confère à sa première œuvre prometteuse un rythme assez tranquille, tout doux, qui m'a mis à l'aise du début à la fin. J'étais dans mes chaussons... Son film a aussi cela d'agréable qu'il arrive toujours à prendre une nouvelle direction juste à temps. Pas de grand rebondissement ni de bouleversement à la clé, mais simplement une trajectoire intelligente, légèrement modifiée et inattendue, qui lui fait retrouver son souffle, si bien que notre intérêt pour ce personnage et son histoire n'est ainsi jamais perdu. Il est très plaisant de découvrir la tournure, plutôt heureuse et positive (spoiler), que prennent les choses pour ce pauvre gars, qui ne fait pas les conneries tant redoutées, refait surface peu à peu et qui est même promis à un avenir radieux grâce à un p'tit coup de pouce du destin. Et puis, évidemment, le gars en question est incarné par un comédien hors pair.




Dès les premières minutes, on est admiratif du jeu d'acteur au millimètre de l'aigle-fin d'Austin (Texas), dont les pas timides et hésitants, à la sortie de prison, nous plongent dans une compassion immédiate pour son personnage de marginal dont la moitié de la vie a été gâchée par un système judiciaire impitoyable. On a déjà qu'une seule envie : le voir kiffer, prendre du bon temps... Il faut ensuite admirer le géant Hawke jouer celui qui surfe pour la première fois sur internet, dans un web café, à la recherche d'information sur son père, dont il apprend la mort les yeux humides, à la lecture d'une banale nécrologie, lors d'une scène qui nous serre le cœur. Il faut aussi le voir mettre ses lunettes de presbyte, une monture assez dégueu à clipser par le devant, avec des verres bien épais qui lui grossissent les yeux mais ne gâchent en rien sa beauté naturelle et viennent même renforcer son adorable air de chien battu. Je préfère arrêter là l'inventaire de toutes ces scènes où Hawke en met plein la vue. Vous l'aurez compris : Adopt a Highway est un véritable festival, un récital, un must pour tous les fans de la star, sur un nuage et quasi de tous les plans. On se dit que Logan Marshall-Green doit également compter parmi ses premiers admirateurs pour lui avoir donné, sur un plateau d'argent, une telle scène d'expression. On l'en remercie au passage.




Qui, aujourd'hui, peut s'assoir à la table d'Ethan Hawke ? Quel autre acteur peut se targuer de faire cohabiter sur son CV des noms comme Peter Weir, Hirokazu Kore-Eda, Bob Redford, Joe Dante, Sidney Lumet, Paul Schrader, Dick Linklater, les frères Spierig ou encore le jeune Ti West ? Combien ont tourné pour de telles pointures ? Tous les talents des cinq continents et de toutes les générations sont réunis en une seule et même filmographie. Soyez sûrs que des types comme Sidney Lumet et Kore-Eda, qui comptent parmi mes cinéastes chouchous, ne font pas tourner n'importe qui. Tous se bousculent pour travailler avec eux, et c'est Hawke qu'ils choisissent d'appeller au beau milieu de la nuit pour lui proposer un rôle. Un chapitre entier et inédit du célèbre ouvrage de Sid' Lumet, Making Movies, est consacré à l'effet galvanisant qu'eut la collaboration avec la star sur le réalisateur des 12 hommes en colère. Combien, aussi, peuvent attester d'une telle longévité ? C'est grâce à des choix de carrière audacieux, une loyauté et une fidélité à toute épreuve envers des types valables que notre homme a su demeurer si longtemps au premier plan. Combien de jeunes éphèbes sont devenus de beaux vieux en vieillissant si bien que lui ? Ne cherchez pas. Aucun. Ethan Hawke est le faucon maltais du cinéma américain, qu'il survole avec une grâce sans pareille et contemple d'un œil supérieur mais bienveillant. Son plus gros souci aujourd'hui, c'est que notre homme mange seul à tous les repas. Car personne ne peut s'assoir à sa table...




Passez donc outre son drôle de titre, qui fait métaphoriquement sens avec les thèmes abordés par le cinéaste mais peut effectivement dérouter quand on connaît mal la législation californienne et toutes ses subtilités, et donnez vite une chance à Adopt a Highway : vous passerez 78 minutes de bonheur auprès d'un acteur au sommet de son art qui parvient à donner vie à un personnage que l'on n'oubliera pas de si tôt. 


Adopt a Highway (New Lives) de Logan Marshall-Green avec Ethan Hawke (2020)

9 août 2020

Aux postes de combat

Sorti en 1965, Aux Postes de combat (The Bedford Incident en vo) se situe quelque part entre le terrible Fail-Safe (aka Point Limite Zéro) de Sidney Lumet et le plus corrosif Docteur Folamour de Stanley Kubrick, deux titres assez imposants, certes, avec lequel il supporte toutefois la comparaison. Il est d'ailleurs réalisé par James B. Harris, plus connu pour avoir été le producteur de plusieurs films de Kubrick. En voici le pitch en une phrase : en pleine Guerre Froide et peu après la crise des missiles de Cuba, un destroyer américain, mené par un capitaine brutal et autoritaire, se lance mordicus à la chasse d'un sous-marin soviétique à travers les eaux glacées de l'Arctique. Le capitaine est incarné par Richard Widmark, tout bonnement génial dans ce rôle de militaire individualiste, mégalo et un peu cintré, qui tient son équipage entier à sa botte. On sent d'emblée tout le rayonnement négatif de cet homme implacable, avant même sa première apparition qui se fait intelligemment attendre. Déjà omniprésent bien qu'encore absent à l'écran, on comprend immédiatement qu'il dirige ses hommes d'une main de fer (ce qui aura des conséquences fatales...) et, une fois qu'il apparaît, nous ne sommes en rien déçus du phénomène.




Richard Widmark, également producteur du film, est ici impressionnant, lui dont la grande filmographie démontre qu'il était capable de tout jouer, du pauvre type pathétique à l'impitoyable salop. Il magnétise la pellicule avant que l'attitude insensée de son personnage ne finisse, littéralement, par la brûler, dans un final qui nous met au tapis et rappelle forcément la conclusion abrupte du Lumet, sorti juste un an plus tôt. L'acteur au front menaçant est ici opposé à celui qui était dans la vraie vie l'un de ses plus grands amis : Sidney Poitier. Ce dernier incarne un journaliste fraîchement héliporté sur le destroyer, au tout début du film, pour réaliser un reportage sur la Marine. Toutes les opérations du capitaine se font donc sous son regard éberlué et les meilleures scènes sont indiscutablement celles qui nous proposent une confrontation entre les deux hommes. La manière dont le personnage joué par l'excellent Sidney Poitier essaie d'échapper à l'autorité de son interlocuteur, de sortir de son halo tyrannique, est très habilement dépeinte, c'est un vrai plaisir d'assister à ce petit spectacle, tout en langage corporelle et en jeux de regards subtils. On sent une vraie alchimie entre les deux comédiens, dont ils parviennent à tirer profit dans une situation d'antagonisme. Du grand art.




Un autre homme est arrivé sur le destroyer en même temps que le journaliste, un médecin assez naïf animé des meilleures intentions vis-à-vis de l'équipage, campé par un tout aussi excellent Martin Balsam, un acteur plein de bonhommie. Celui-ci apporte une touche comique et légère inattendue et tout à fait bienvenue à The Bedford Incident qui permet de l'affirmer encore davantage comme un divertissement de très haute volée, où la tension peut être palpable sans pour autant devoir faire cavalier seul. Il est rare, de nos jours, de voir ces différents registres aussi habilement mêlés et il est donc d'autant plus appréciable de découvrir un tel film aujourd'hui... Quelques scènes plus légères fonctionnent tout aussi bien que les autres plus tendues, elles réussissent à faire bon ménage avec une intrigue au cordeau et viennent renforcer notre attachement ou notre intérêt pour les différents énergumènes qui travaillent dans ce destroyer. Certains rôles secondaires sont très réussis, comme le jeune officier brillant mais sujet au stress ou l'ancien capitaine de la Kriegsmarine, un homme imperturbable qui apporte désormais son expertise à la Marine US et seconde le capitaine en chef. La façon de planter les différents protagonistes en quelques coups de pinceaux apparaît comme un modèle d'efficacité. Les enjeux sont également très vite exposés et le tout est mené à un rythme qui ne faiblit jamais. Ajoutez à cela le petit plaisir cinéphile de croiser un Donald Sutherland tout jeunot dans l'un de ses premiers rôles, et vous constaterez que tous les éléments sont bel et bien réunis pour passer un chouette moment.




Pour finir, je vous propose une petite trivia de derrière les fagots. Il existe outre-Atlantique une très fréquente confusion entre ce film intitulé, je vous le rappelle, The Bedford Incident, et une anecdote très célèbre, connue dans le milieu sous le nom "the Beresford incident" : une drôle de mésaventure survenue dès le premier jour du tournage de Miss Daisy et son chauffeur au cinéaste australien Bruce Beresford. Lors d'une manœuvre a priori anodine de son véhicule, un Morgan Freeman peu habitué à rouler en ville, à "manipuler un tel carrosse" et gêné, toujours selon son témoignage amusé, par une abeille coincée dans l'habitacle, roula à deux reprises sur le pied gauche du réalisateur, d'abord en marche arrière, puis en avançant. Bilan : un fou rire mémorable pour l'acteur principal, plié en deux ; quelques éclats incontrôlables chez les techniciens, spectateurs médusés de la scène ; deux fractures, six os déplacés et quatre semaines d'arrêt de travail pour le réalisateur. Plus de peur que de mal, donc, le tournage ayant du se poursuivre malgré l'absence de Beresford afin de respecter le planning serré imposé par le studio, et une histoire qui s'est terminée de la plus belle des façons : un couronnement aux Oscars pour un film dont plus personne ne se souvient. Aujourd'hui encore, Bruce Beresford boîte légèrement et a coutume de dire, le sourire aux lèvres, qu'il n'échangerait pour rien au monde une démarche normale contre son Oscar du Meilleur Film. Le hold-up parfait pour celui qui, littéralement, ne donna que le premier tour de manivelle au film injustement récompensé. 


Aux postes de combat (The Bedford Incident) de James B. Harris avec Richard Widmark et Sidney Poitier (1965)

4 août 2020

Jurassic World : Fallen Kingdom

Maté ! Faisons le point sur JFK aka Jurassic world Fallen Kingdom, le royaume déchu du monde jurassique. Ce cinquième volet des aventures de Jurassic part bille en tête avec trois thématiques a priori intéressantes : la génétique et ses dérives, les droits des animaux, et l'extinction des dinosaures. Le premier thème avait déjà été abordé par Monsieur Steven Spielberg en 1993 mais il y avait moyen d'aller plus loin encore puisque le scénario de ce dernier opus nous cause de croisements entre espèces et on y retrouve même une petite fille clonée ! Le deuxième thème avait également été abordé par Spielby dans l'épisode numéro 2 mais il y avait encore moyen d'aller plus loin puisque l'on s'intéresse ici à l'attachement affectif entre un humain et un dinosaure singulier. Le troisième thème n'avait quant à lui jamais vraiment été abordé. A partir de ce constat, je me lançais à corps perdu dans le film de Juan Antonio Bayona, un cinéaste qui avait déjà été très lourdement associé à tonton Spielberg à la sortie du pourtant très mauvais The Impossible.




A la sortie de la séance, je fais le bilan. Outre que le film est hyper mauvais et traite super mal tout ce qui est rythme, timing, suspense, mort des méchants et création de tension dramatique, il laisse hélas ces trois thématiques très intéressantes s'abîmer dans un océan de merde noire. La génétique n'est abordée qu'incidemment et, au final, on n'a aucun dilemme moral réel et aucune véritable remise en question des expérimentations. Les droits des animaux ne sont pas davantage traités : il y a simplement le dialogue "On ne peut pas les laisser mourir" qui revient deux fois, toujours suivi d'un haussement d'épaules et, à la fin, on les laisse tous s'échapper dans la nature. L'extinction des dinos, à la limite, donne lieu à une séquence catastrophe à la Roland Emmerich suivie par un plan façon Kapo où l'on voit un brachiosaure brûler sur un quai, la lave l'ayant rattrapé avant l'arrivée salvatrice du train ("sortez vos mouchoirs !"). A part ça, on a droit aux poncifs : il y a un enfant insupportable qui fait chier tout son monde, les méchants capitalistes finissent par se faire bouffer par leurs créations monstrueuses (à la différence des producteurs de cette énième saloperie), et les geeks sont encore une fois bien utiles aux aventuriers. A fuir.


Jurassic World : Fallen Kingdom de Juan Antonio Bayona avec Chris Pratt, Bryce Dallas Howard et Rafe Spall (2018)

28 juillet 2020

1917

1917 ou la guerre de tranchées vue comme un jeu de plateformes, avec ses bosses, ses fosses, ses souterrains, ses ponts bringuebalants et ses immenses chutes d'eau (?). C'est qu'il fallait réussir à varier les plaisirs, même en plein plat pays ! Et tout ça pour finir devant la tronche enfarinée de Benedict Cumberbatch ! Dans les rôles de Mario et Luigi, deux jeunes soldats britanniques que l'on a chargés de transmettre un message de la première importance à un bataillon qui s'apprête à lancer une attaque suicidaire. Pour cela, ils doivent traverser le no man's land et les lignes ennemies, ce qui signifie passer une succession de niveaux, dans des décors divers, empilés les uns sur les autres par Sam Mendes lors d'un long plan séquence qui ne rend son film que plus monotone et révèle toute la pauvreté de sa mise en scène. La moins mauvaise idée du cinéaste est peut-être d'avoir choisi d'engager deux acteurs méconnus, qui font leur travail avec sérieux, pour incarner les deux soldats. Le constat est un peu sévère, certes, car nous sommes tout de même pris au jeu un moment, avouons-le, mais on finit par décrocher et, quelques temps après le générique de fin, il ne reste presque plus rien du film. De trop rares et très brefs instants sortent du lot, grâce aux techniciens doués impliqués là-dedans, à savoir le dirlo photo Roger Deakins et ses ouailles : ils illuminent avec une certaine imagination les ruines chelous d'Écoust. Une mort inattendue rappelle toute l'absurdité de la guerre et surprend un peu, elle ne laisse pas tout à fait indifférent et sans doute chamboulera-t-elle les collégiens qui se taperont ce film en cours d'histoire. Pour le reste... On cherche forcément les raccords tout le long, et on en repère quelques-uns. Prouesse technique qui brasse du vide, 1917 est assez insignifiant, à l'image de son auteur, qui pourrait remettre tout son savoir-faire au service de la saga James Bond, dont on sait se tenir éloigné, sans jamais nous manquer.


 


1917 de Sam Mendes avec George MacKay et Dean-Charles Chapman (2020)

21 juillet 2020

Train de nuit

Un train de nuit traverse la Pologne en direction de la mer du Nord. Parmi ses passagers, un homme et une femme se retrouvent par inadvertance dans la même cabine. Les deux paraissent fuir quelque chose ; ils vont très lentement se révéler l'un à l'autre. Ils constitueront le centre de gravité de ce film étonnant que l'on ne peut faire entrer dans aucune case. Faux thriller aux accents hitchcockiens, non film noir en huis clos au suspense endormi, sans vrai mystère sous-jacent, romance parfumée de Nouvelle vague que l'on devine contrariée dès le départ, Train de nuit est un peu tout cela à la fois, mais finalement bien plus. S'il est sans doute une métaphore habile de la Pologne d'après-guerre, le film atteint un caractère universel, que l'on peut aisément constater aujourd'hui en le découvrant vierge de toute information. En nous faisant ressentir autant de compassion pour ces quelques âmes en peine, parmi lesquels des amoureux déçus ou heureux, montées à bord de ce train, autant de curiosité pour ces passagers qui se croisent, font connaissance ou s'évitent, et en nous montrant aussi l'effet de groupe pernicieux, à travers cette masse dangereuse entretenant la rumeur et prête à s'acharner aveuglément sur un pauvre bougre, assassin présumé de l'intrigue policière presque accessoire du film, Jerzy Kawalerowicz dresse un portrait particulièrement subtil et émouvant de l'humanité, dont il réunit ici un petit concentré représentatif. Avec une délicatesse et une précision de chaque instant, le cinéaste déploie et dépeint une petite ribambelle de personnages divers, assez touchants et si humains, tous facilement identifiables alors qu'ils sont plutôt nombreux et que le film est relativement court compte tenu de son ambition. Des intrigues, parfois à peine esquissées, gravitent autour des deux personnages principaux, dont on rejoint régulièrement la cabine.




Dans un espace si restreint, la caméra de Jerzy Kawalerowicz fait preuve d'une ingéniosité redoutable pour des cadrages jamais monotones, toujours pertinents, comme si chaque détail dans l'attitude des personnages comptait et ne devait surtout pas nous échapper. Sa mise en scène fait souvent preuve d'une virtuosité admirable, naviguant dans les couloirs étroits et s'amusant des jeux de reflets dans les vitres épaisses des voitures ; elle est légère, fluide et même plus d'une fois poétique lors de quelques passages à la beauté fascinante, souvent provoquée par des changements de tons, des ruptures inhabituelles, brusques mais gracieuses, qui nous laisse subjugué. Je pense entre autres à ce moment d'abord presque terrifiant quand, alors qu'elle est penchée à la fenêtre grande ouverte de sa cabine, un autre train vient brutalement croiser le notre, envahissant la bande son et nous plongeant dans une obscurité à peine contrariée par quelques flashs de lumière, avant que la jeune femme ne recule de quelques pas pour se regarder tranquillement dans le miroir et ainsi apprécier d'un sourire timide et satisfait la coupe de cheveux que le courant d'air soudain lui a fait, le film pouvant alors retrouver son ambiance sonore cotonneuse et feutrée.




L'ambiance musicale de ce Train de nuit contribue à sa singularité. Jerzy Kawalerowicz fait le choix d'une musique jazzy éthérée du plus bel effet, elle colle parfaitement au vague à l'âme dans lequel sont plongés certains passagers, elle contraste avec la vague intrigue policière du scénario et, surtout, participe pas mal à la dimension intemporelle, abstraite, comme coupée du temps, du film entier. On se demande d'ailleurs si certains motifs sonores n'ont pas directement inspiré Roman Polanski pour les chants de Mia Farrow qui accompagnent le générique d'ouverture de Rosemary's Baby. Train de nuit nous fait donc passer d'une émotion à l'autre, dans un mouvement quasi continu, seulement interrompu lors d'une scène assez terrible de châtiment populaire, la seule se déroulant hors des rames, où la culpabilité semble peser sur chaque individu, dans un lieu désolé et oublié, où de rares croix tiennent encore fragilement sur quelques tombes anonymes. Les passagers remontent ensuite dans leur train, et le film reprend son mouvement, nous menant tranquillement vers une conclusion poignante, centrée sur ce personnage de femme solitaire, puis parcourant une dernière fois ces wagons vides lors d'un travelling final silencieux. Des cabines vides, ou presque, puisque des jeunes amoureux sont restés dans leur couchette, encore étourdis par leur nuit... Train de nuit est un petit bijou discret. 


Train de nuit (Pociag) de Jerzy Kawalerowicz avec Lucyna Winnicka, Leon Niemczyk, Teresa Szmigielówna et Zbigniew Cybulski (1959)