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31 août 2020

Adopt a Highway

Adopter une autoroute... Derrière ce titre étrange, qui fait référence à un programme américain de sponsorisation de segments d'autoroute pour garantir leur propreté (?!), se cache un très beau petit film signé Logan Marshall-Green, cet acteur souvent associé à Tom Hardy pour leur ressemblance physique troublante et que l'on a déjà vu être contaminé par un alien dans le pitoyable Prometheus de Ridley Scott et, avec plus de bonheur, devenir une sorte de surhomme dans le très cool Upgrade de Leigh Whannell. C'est d'ailleurs très vraisemblablement suite à sa participation dans ce dernier film, également produit par Blumhouse, que Marshall-Green a pu faire financer une œuvre personnelle par la désormais célèbre société de production spécialisée dans le cinéma de genre qui ajoute ainsi un titre plutôt atypique à son répertoire. Pour son premier long métrage en tant que réalisateur et scénariste, Logan Marshall-Green offre un rôle en or au grand Ethan Hawke qui, plus magnétique que jamais, fait ici étalage de tout son talent et de sa capacité exceptionnelle à porter un film à lui tout seul.




Ethan Hawke incarne Russell, un type qui vient de passer 21 ans en taule pour avoir dealé quelques grammes d'herbe, en vertu de l'application de la loi dite "des trois coups" (en vigueur en Californie, celle-ci permet aux juges de prononcer des peines de prison perpétuelle à l'encontre d'un prévenu condamné pour la troisième fois pour un délit, aussi mineur soit-il). Peu adapté à la vie en société et soucieux de ne plus faire de vague, Russell bosse avec le plus grand sérieux du monde à la plonge d'une sandwicherie et habite dans un motel. Sa vie, très morne et solitaire, se voit bousculée par la découverte d'un bébé abandonné dans une benne à ordures. Sous le charme du bambin, il va s'en occuper quelques jours...




Il n'est pas méprisant ou réducteur de dire d'Adopt a Highway qu'il s'agit d'un petit film : à peine un peu plus d'une heure au compteur, guère plus de 20 pages de scénar, un seul personnage principal... Mais Adopt a Highway est un beau petit film, vraiment, et si tous les films indé ricains étaient aussi jolis et sincères, je ne serais peut-être pas autant dégoûté par la chose. Logan Marshall-Green fait preuve d'une humilité tout à fait louable et confère à sa première œuvre prometteuse un rythme assez tranquille, tout doux, qui m'a mis à l'aise du début à la fin. J'étais dans mes chaussons... Son film a aussi cela d'agréable qu'il arrive toujours à prendre une nouvelle direction juste à temps. Pas de grand rebondissement ni de bouleversement à la clé, mais simplement une trajectoire intelligente, légèrement modifiée et inattendue, qui lui fait retrouver son souffle, si bien que notre intérêt pour ce personnage et son histoire n'est ainsi jamais perdu. Il est très plaisant de découvrir la tournure, plutôt heureuse et positive (spoiler), que prennent les choses pour ce pauvre gars, qui ne fait pas les conneries tant redoutées, refait surface peu à peu et qui est même promis à un avenir radieux grâce à un p'tit coup de pouce du destin. Et puis, évidemment, le gars en question est incarné par un comédien hors pair.




Dès les premières minutes, on est admiratif du jeu d'acteur au millimètre de l'aigle-fin d'Austin (Texas), dont les pas timides et hésitants, à la sortie de prison, nous plongent dans une compassion immédiate pour son personnage de marginal dont la moitié de la vie a été gâchée par un système judiciaire impitoyable. On a déjà qu'une seule envie : le voir kiffer, prendre du bon temps... Il faut ensuite admirer le géant Hawke jouer celui qui surfe pour la première fois sur internet, dans un web café, à la recherche d'information sur son père, dont il apprend la mort les yeux humides, à la lecture d'une banale nécrologie, lors d'une scène qui nous serre le cœur. Il faut aussi le voir mettre ses lunettes de presbyte, une monture assez dégueu à clipser par le devant, avec des verres bien épais qui lui grossissent les yeux mais ne gâchent en rien sa beauté naturelle et viennent même renforcer son adorable air de chien battu. Je préfère arrêter là l'inventaire de toutes ces scènes où Hawke en met plein la vue. Vous l'aurez compris : Adopt a Highway est un véritable festival, un récital, un must pour tous les fans de la star, sur un nuage et quasi de tous les plans. On se dit que Logan Marshall-Green doit également compter parmi ses premiers admirateurs pour lui avoir donné, sur un plateau d'argent, une telle scène d'expression. On l'en remercie au passage.




Qui, aujourd'hui, peut s'assoir à la table d'Ethan Hawke ? Quel autre acteur peut se targuer de faire cohabiter sur son CV des noms comme Peter Weir, Hirokazu Kore-Eda, Bob Redford, Joe Dante, Sidney Lumet, Paul Schrader, Dick Linklater, les frères Spierig ou encore le jeune Ti West ? Combien ont tourné pour de telles pointures ? Tous les talents des cinq continents et de toutes les générations sont réunis en une seule et même filmographie. Soyez sûrs que des types comme Sidney Lumet et Kore-Eda, qui comptent parmi mes cinéastes chouchous, ne font pas tourner n'importe qui. Tous se bousculent pour travailler avec eux, et c'est Hawke qu'ils choisissent d'appeller au beau milieu de la nuit pour lui proposer un rôle. Un chapitre entier et inédit du célèbre ouvrage de Sid' Lumet, Making Movies, est consacré à l'effet galvanisant qu'eut la collaboration avec la star sur le réalisateur des 12 hommes en colère. Combien, aussi, peuvent attester d'une telle longévité ? C'est grâce à des choix de carrière audacieux, une loyauté et une fidélité à toute épreuve envers des types valables que notre homme a su demeurer si longtemps au premier plan. Combien de jeunes éphèbes sont devenus de beaux vieux en vieillissant si bien que lui ? Ne cherchez pas. Aucun. Ethan Hawke est le faucon maltais du cinéma américain, qu'il survole avec une grâce sans pareille et contemple d'un œil supérieur mais bienveillant. Son plus gros souci aujourd'hui, c'est que notre homme mange seul à tous les repas. Car personne ne peut s'assoir à sa table...




Passez donc outre son drôle de titre, qui fait métaphoriquement sens avec les thèmes abordés par le cinéaste mais peut effectivement dérouter quand on connaît mal la législation californienne et toutes ses subtilités, et donnez vite une chance à Adopt a Highway : vous passerez 78 minutes de bonheur auprès d'un acteur au sommet de son art qui parvient à donner vie à un personnage que l'on n'oubliera pas de si tôt. 


Adopt a Highway (New Lives) de Logan Marshall-Green avec Ethan Hawke (2020)

2 octobre 2018

Upgrade

Leigh Whannell était surtout connu jusqu'à présent comme le co-scénariste régulier de James Wan, notamment pour le premier Saw et la saga Insidious, dont il a signé le troisième chapitre. Il nous livre ici son premier long métrage original en tant que réalisateur et scénariste. Upgrade est également une nouvelle production Blumhouse (Get Out, Split...), une société en plein boom spécialisée dans le cinéma de genre et les films à petit budget dont le contrôle artistique est laissé aux cinéastes. Malgré quelques franchises sans grand intérêt mais très lucratives, force est de reconnaître que l'on doit à Blumhouse un dynamisme appréciable pour le genre et quelques titres de qualité qui lui permettent à présent de jouir d'une certaine crédibilité artistique, parmi lesquels ceux qui ont permis la résurrection de notre ami Shyamalan. En réalisant ce "vigilante film" de science-fiction, teinté d'horreur et d'humour, Leigh Whannell s'inscrit quant à lui dans la pure série b pleinement assumée et vise le plaisir du spectateur avant tout. Bonne surprise : le cinéaste réussit plutôt bien dans sa noble entreprise.





On suit donc la vengeance de Grey, un homme dévasté devenu tétraplégique suite à une agression terrible et gratuite lors de laquelle il a dû assister, impuissant, au meurtre de sa femme. Il est accompagné dans son désir de justice par une puce implantée au sommet de sa moelle épinière, la dernière innovation en matière d'intelligence artificielle, qui lui permet de retrouver l'usage de son corps et même d'exploiter toutes ses capacités en contrôlant chacun de ses gestes, au point de le transformer en une sorte de robot inarrêtable. Autre détail, et non des moindres, cette intelligence artificielle, prénommée Stem, s'avère assez causante et se met à dialoguer avec le héros, qui est le seul à pouvoir l'entendre. Ces dialogues intérieurs et les décalages qui les caractérisent offrent les quelques moments plutôt amusants de ce film dont le premier objectif, atteint haut la main, est donc de nous divertir.





Le scénario d'Upgrade pourrait être l'origin story réussie d'un nouveau super-héros (ou super-vilain...) au sombre background ou l'adaptation d'un comic book méconnu avec ce personnage mi-humain mi-machine doté de capacités exceptionnelles, assoiffé de vengeance ou de pouvoir et évoluant dans un monde cyberpunk mal famé où les truands dissimulent des armes à feux dans leur chair. On pense aussi inévitablement au Robocop de Paul Verhoeven, ne serait-ce que pour la scène traumatique initiale qui précède la transformation du héros, mettant en scène une bande de malfrats cruels et sans pitié. Cette histoire est en tout cas un solide prétexte à quelques scènes d'action plaisantes (on regrettera juste une poursuite en voiture assez molle), et l'ensemble est mené à un rythme soutenu qui fait que l'on ne s'ennuie jamais. Dans un contexte peu évident, Logan Marshall-Green, longtemps réduit à ce statut ingrat de Tom Hardy du pauvre pour leur ressemblance physique troublante, prouve qu'il vaut bien mieux que ça et qu'il a les épaules assez solides pour porter de tels films. L'acteur ressort en effet comme l'un des grands gagnants du projet.





L'univers futuriste cohérent et malin dans lequel nous plonge d'emblée Leigh Whannell et la très bonne allure générale d'un film qui ne paraît jamais fauché participent très largement à nous rendre Upgrade immédiatement sympathique. Car le plus grand mérite du réalisateur australien est d'avoir pondu un film de science-fiction qui, malgré son budget de 5 millions de dollars, n'a rien à envier aux plus gros blockbusters actuels, bien au contraire. C'en est même surprenant. On croit sans souci à ce futur indéfini que l'on se plaît à découvrir, dans lequel l'assistance permanente de l'intelligence artificielle, de la robotisation et autres drones de surveillance ont pris une place prépondérante. On retrouve là-dedans quelques idées toutes simples mais bien trouvées comme la disparition des claviers d'ordinateurs, ceux-ci enregistrant et exécutant ce qu'on leur dit oralement. Bien que la réflexion sur l'IA n'atteigne pas non plus une grande profondeur philosophique, l'aspect très séduisant de cette pourtant modeste production nous permet d'être indulgent à l'égard de son scénario simple et ludique dont la conclusion s'avère peut-être un peu trop prévisible. On pardonne également les petites incohérences d'une histoire qui s'annonce comme divertissante avant tout et invite à ne pas chercher la petite bête.





On sort donc d'Upgrade assez amusé, l'humeur au beau fixe, en bref, dans cet état caractéristique après la vision d'une bonne petite série b, un terme qui n'a ici rien de péjoratif, mais qui définit bien une œuvre comme celle-ci, faite avec le cœur et une ambition réelle mais mesurée, consciente de ses limites et portée par de nobles objectifs, comme on aimerait vraiment en voir plus souvent. On espère une suite du même acabit et on est heureux de désormais compter Leigh Whannell parmi les nouveaux cinéastes spécialisés dans le genre digne de respect, au contraire de son ancien acolyte James Wan, dont les films gagneraient sans doute à être animés par la même humilité, toujours source de bienveillance chez le spectateur aguerri.


Upgrade de Leigh Whannell avec Logan Marshall-Green, Melanie Vallejo et Betty Gabriel (2018)