6 septembre 2020

I See You

Vous êtes fatigué, lessivé, crevé, et ça n'est pas ce soir que vous arriverez à combler vos lacunes cinématographiques en regardant enfin l'un de ces grands classiques qu'il manque encore à votre culture gé' ? Cela fait même plusieurs fois de suite que vous vous endormez piteusement devant le film choisi après moult tergiversations ? Vous recherchez donc un truc prenant, accrocheur, captivant, qui saura vous maintenir alerte pendant 1h30 ? N'allez pas plus loin, I See You est fait pour vous. S'appuyant sur un scénario particulièrement malin signé Devon Graye, plus connu pour avoir joué dans de nombreuses séries télé et incarné notamment le jeune Dexter, Adam Randall nous propose un film dont on peut s'étonner qu'il n'ait pas davantage fait le buzz, à l'heure où la toile s'enflamme régulièrement pour si peu et des œuvres bien vite oubliées. Vite oublié, I See You le sera peut-être aussi mais, au moins, il vous aura fait passer un bon moment et même permis de vous dire "Ah, je suis pas si vieux que ça, j'arrive encore à rester éveillé pendant 1h30 devant un film, sans jamais que mon attention ne décline". Quand les effets du vieillissement, de la dégradation physique et mentale, se font un peu plus ressentir chaque jour, ce genre de pensée est toujours bon pour le moral.




La plus grande malice d'Adam Randall et Devon Graye est d'avoir assez habilement su mêler les genres pour mieux déjouer les attentes du spectateur et le surprendre continuellement. A quoi avons-nous affaire ? Durant les toutes premières minutes, et ces plans aériens sans doute réalisés à l'aide d'un drone, qui nous dévoilent un de ces riches et coquets coins d'Amérique, pavillonnaire et tranquille, où l'on suit un gosse à vélo qui finit par disparaître dans les bois, on croit tenir un énième thriller avec serial killer de banlieue chic et trop normale, comme les américains en raffolent. Mais un doute apparaît déjà. Roulant dans les bois à bonne vitesse, le gamin finit par décoller du vélo, comme soulevé par une force invisible ou, plus prosaïquement, comme si son buste avait heurté de plein fouet un fil discrètement tendu sur son chemin. Cela m'a rappelé la fois où mon frère Poulpard, aka Brain Damage, avait pris la corde à linge au milieu du front alors qu'il jouait avec Clintou (aka le meilleur chien), sombrant instantanément dans un blackout d'une après-midi. Le corps du gosse se soulève donc au ralenti et l'on se demande alors s'il n'y a pas déjà une touche fantastique là-dedans. En tout cas, cela suffit à nous interpeller, bien joué.




Nous découvrons ensuite la petite famille d'Helen Hunt, qui habite une fort jolie maison bien trop grande pour elle, avec vue sur le fleuve. Une famille en pleine crise depuis l'infidélité de la maman : le père, flic, pionce désormais sur le canapé du salon tandis que le fils, en pleine adolescence, en veut terriblement à sa mère. Le paternel doit enquêter sur les nouvelles disparitions d'adolescents, qui rappellent des cas survenus il y a des années, une affaire que l'on croyait pourtant réglée. Dans le même temps, des événements étranges surviennent dans la maison, comme si une présence malfaisante hantait les lieux... Ainsi, alors que I See You se présente d'abord comme un thriller se déroulant dans un décor et un contexte des plus communs, il sème rapidement le doute et vient ensuite naviguer dans les eaux plus troubles du film de maison hantée, entretenant l'ambiance un chouïa fantastique annoncée par la scène d'introduction.




Quand le mystère développé par le scénario devient si épais qu'on ne sait plus à quel saint se vouer et qu'il devient temps de nous faire croire en une résolution possible, I See You prend une direction et même une forme totalement inattendues mais salvatrices. La continuité du récit est alors rompue, on fait un petit bond de quelques jours dans le passé et l'on se retrouve face à un... found footage. C'est par ce biais, pour une fois très intelligemment utilisé, que nous découvrons, avec un certain amusement, tout ce qui explique les événements les plus bizarres survenus jusque-là au domicile d'Helen Hunt. Le film, abandonnant certes pour de bon le potentiel surnaturel de son intrigue, trouve alors un second souffle. Il réussira à maintenir notre intérêt jusqu'au bout en lorgnant très souvent vers le film d'horreur, convoquant même, avec beaucoup d'à propos là encore, les codes habituels du slasher, avec une menace masquée et intrusive, et ceux du home invasion.




La réalisation d'Adam Randall est très correcte mais sans génie, elle parvient tout de même sans souci à jouer sur les différents tableaux et à rendre parfaitement lisible le scénar diabolique de Devon Graye. Ce dont le film souffre le plus, c'est sans doute de cet imaginaire archi connu et rebattu avec, au programme, en vrac : cabane glauque au fond des bois, jeunes victimes séquestrées, enterrement improvisé à pas d'heure et tout le tintouin. Rien de bien original là-dedans, n'est-ce pas ? Dans le même esprit, les personnages sont trop faibles, trop attendus, à commencer par celui qui s'avèrera être à la source de tout ce merdier. N'est-ce pas sur lui que n'importe quel spectateur aurait pu miser dès le départ ? L'acteur, Jon Teney, est un peu léger... Seule Helen Hunt, qui cultive le potentiel anxiogène de son visage désormais si lisse, tire son épingle du jeu. On peut regretter qu'elle soit bien la seule de la famille... I See You s'inscrit complètement dans la lignée de ces nombreux films qui dévoilent ce qu'il peut y avoir d'horrible derrière le vernis de la petite famille bourgeoise américaine. Bref, vous l'aurez compris : à l'ouest, rien de nouveau. Et, si nous nous laissons porter avec plaisir, le dénouement de tout ça pourra apparaître, a posteriori, assez facile aussi. Les ficelles reliant tout ce beau monde, expliquant le pourquoi du comment, sont un peu épaisses, le scénario apparaît rétrospectivement trop tarabiscoté et, finalement, plutôt convenu et prévisible. Pour ces raisons, I See You n'est donc pas beaucoup plus qu'un petit thriller drôlement efficace mais, par les temps qui courent, c'est déjà pas si mal et ça se fait même très rare, alors ne boudons pas notre plaisir. 


I See You d'Adam Randall avec Helen Hunt, Jon Tenney et Judah Lewis (2019)

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