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1 mai 2016

La 5ème vague

Encore une saga pour ados, avec des ados, basée sur une trilogie de bouquins pour ados. Encore un film de studio mal écrit, mal produit, mal filmé et mal joué. Encore un film de science-fiction dans lequel un gros vaisseau alien vient poser son énorme cul dans les nuages pour nous ramasser la tronche. Encore une histoire de destructions massives, d’extraterrestres qui prennent forme humaine et de jeunes gens embrigadés, entraînés, armés, manipulés qui finissent par se rebeller et sauver le monde. La 5ème vague fait suite aux Hunger Games, Le Labyrinthe et autres Divergente, et Chloë Grace Moretz emboîte le pas à Jennifer Lawrence, Dylan O'Brien et Shailene Woodley dans le rôle de la jeune fille qui veut venger ou sauver les siens et qui, devenant une femme, apprend à manipuler tous les genres de gros calibres qu’on peut imaginer. Il ne lui faut d’ailleurs pas bien longtemps pour savoir s’en servir, quitte à en tenir un dans chaque main et à tirer un coup à droite, un coup à gauche.




Le film fait mal par où il passe, cumulant les fautes graves. Quid des gros couacs de scénario : les extraterrestres coupent l’électricité sur toute la planète, ce qui stoppe net toutes les bagnoles, et les personnages se mettent donc à la marche à pied, niant tout simplement l’invention fabuleuse du vélo, et celles, moins admirables mais tout de même honorables, du skate et de la trottinette… On donne aussi dans le placement de produits. Comme il n’y a plus d’eau courante, les maisons ne servent plus à rien, on leur préfère les tentes, et par conséquent tout le film se transforme en un vrai défilé haute-couture pour Quechua.




Le réalisateur, J Blakeson (vous avez bien lu, ce n'est pas "J.", c'est bien "J", la lettre J est donc son prénom, comment voulez-vous filer droit ?), nous gratifie aussi d’œillades maladroites, façon Claude Lelouch, la mitraillette à clins d’yeux de malades. Dans une même scène, celle où Maria Bello (qui a réellement une façade de martienne) montre un soi-disant alien à ses jeunes recrues, le cinéaste convoque à la fois They Live et Alien, deux classiques de la SF qui, s’ils en avaient l’occasion, répondraient à cet appel du pied par un gros direct du droit sur la glotte. Ne serait-ce que pour ces ralentis atroces sur le visage viandeux de Chloë Grace Moretz en train de cavaler (elle ajoute une ligne à raturer d’urgence sur son CV, qu’elle a pris l’habitude d’imprimer sur planche d’ébène à force de s’entendre dire qu’il était « en bois »). Liev Schreiber (ce con), nous fait plus d’effet. Sans parler des effets spéciaux qui nous rappellent que s’il y a un Dieu, il a bel et bien juré de ne pas intervenir sur le monde qu’il a créé, en en particulier chez les infographistes morts-nés de chez Sony International Torture.


La 5ème vague de J Blakeson avec Chloë Grace Moretz, Liev Schreiber, Alex Roe, Nick Robinson, Maïka Monroe et Maria Bello (2016)

6 janvier 2014

Prisoners

Ces dernières années, il fallait plutôt regarder du côté de la Corée du Sud pour dénicher des thrillers tendus, aux ambiances pesantes et malsaines, les Américains s'avérant bien incapables de rivaliser avec leurs concurrents asiatiques sur ce terrain-là. Ce manque évident explique peut-être en partie l'accueil dithyrambique réservé à Prisoners, largement présenté comme la plus grande réussite américaine en ce domaine depuis Seven, voire Le Silence des Agneaux. Zodiac et Mystic River sont les autres titres les plus souvent cités pour situer le film de Denis Villeneuve. Si cette filiation est plus ou moins justifiée et si Prisoners s'impose effectivement comme l'un des thrillers américains les plus efficaces sortis dernièrement, il ne s'agit pas pour autant d'une réussite entière et le film peut décevoir quand on attend un peu plus que 153 minutes de divertissement.




Alors il pleut beaucoup, certes, tout le temps même, comme dans Se7en. Emportés par leur malheur, les personnages agissent bêtement, guidés par leur ressentiment et leur amertume, comme dans Mystic River. On a bien du mal à dénicher le tueur, et on finit même par penser qu'on ne parviendra jamais à mettre la main dessus, comme dans Zodiac. Il y a une battue dans la forêt pour dénicher les gamines disparues, ce qui rappelle inévitablement La Règle du jeu. Et enfin, l'Amérique dépeinte par Denis Villeneuve semble surpeuplée de monstres, de détraqués, un peu comme dans Le Silence des Agneaux, dont la filiation est tout de même bien plus floue à nos yeux. On a d'ailleurs eu un mal de chien à en inventer une. Et on va arrêter là ce petit jeu des références parce que nous en avons nous-mêmes très très peu et ça commence à se pifer. Finalement la vraie bible de Denis Villeneuve c'est KidA, qui défile en intégralité dans Prisoners comme dans Incendies (film dont on a vu l'affiche !), son précédent film. Le réalisateur québécois ne jure en effet que par Radiohead, le groupe anglosaxon incontournable, celui qui réunit des gens aussi différents qu'Yvan Attal, David Fincher, Brad Pitt, Guillaume Canet, Alfonso Cuaron, Richard Linklater, Cédric Klapisch, Cameron Crowe et Smaïn. Au point qu'on se demande finalement si ces gens sont si différents... Quelle est la frontière entre Fincher et Smaïn ? Elle est maigre, ça c'est sûr, et Johnny Greenwood est assis dessus, avec une guibole osseuse qui pend de chaque côté. Pour la petite histoire, on aurait aperçu David Fincher, Smaïn, Ed Norton et Brad Pitt échanger quelques verres dans le carré VIP du dernier show privé de Radiohead à Milan (Italie). Aurons-nous droit à un biopic de Smaïn par le grand duc d'Hollywood, l'auteur de Fight Club ? La rumeur cavale depuis maintenant !




Puisque le paragraphe précédent sur les influences de Villeneuve est un semi-échec, concentrons-nous sur l’œuvre en tant que telle, pour dire d'emblée qu'en 2h33, on est en droit d'attendre des personnages plus étoffés, plus mémorables. Si les acteurs font tout leur possible pour leur donner de l'épaisseur, à commencer par un honnête Jake Gyllenhall, les personnages ont bien du mal à exister en dehors de leur fonction. Jake Gyllenhall est enquêteur, alors il enquête. Hugh Jackman est un papa brisé par la disparition de sa fille, alors il se met en colère et perd la raison. Ne parlons pas des mamans, Maria Bello est condamnée à rester au plummard en s'enfilant des cachetons. A propos de Maria Bello, saviez-vous qu'elle a récemment fait son caméo ? On pouvait deviner qu'elle était au moins des deux bords, bi-sexuée, en regardant attentivement les scènes trash dont regorge sa filmographie, à commencer par A History of Violence, dans la version longue recommandée par David Cronenberg, le cinéaste de la chair, des muqueuses et de tout ce qui chlingue. Qui a vu cette version uncensored, le devil's cut du film, n'a pas pu oublier ces scènes supplémentaires, ces bonus bonnards où Maria Bello, après s'être grimée en pom-pom girl de pacotille pour satisfaire les bas besoins de son macho de mari, plie ce dernier à ses propres désidératas en le déguisant en écolière et en le labourant dans les escaliers avec un ustensile qui a perdu son nom lors de ce tournage et qui n'en a pas retrouvé depuis. D'ailleurs, même pour les miséreux qui n'ont vu que le fameux 69, transformé en 96 dans la version x-rated, il suffisait de décoller le regard de ce putain d'artiste qu'est Aragorn pour mater le regard haineux, rêveur, ailleurs, de Mario Bella, pour le moins "not interested".




Comment revenir au film après ça ? Peut-être en disant que la fin retombe comme un soufflet. On aurait carrément préféré que le personnage tourne en rond encore longtemps, cherche le criminel toute sa vie, que le film dure, dure, dure, des heures, des jours, des semaines qui sait ? Mais qu'il ne s'arrête pas comme ça... Pas là-dessus. Le film semble chercher son souffle à la fin. C'est pas tous les jours qu'on mate un film qui ventile, qui cherche de l'air, qui tire des taffs dans le vide pour pas clamser sous nos yeux faute d'oxygène, tout bleu. On conseillera quand même peut-être ce film asphyxié à tous les jobastres qui se ruinent la vie devant les documentaires glauques de la TNT à base de criminels malades et de serial killers en folie, et qui ne zappent que pour atterrir sur les séries TV policières de TF1 ou de Canal+, Cold Case, Cold Squat, Portés disparus, l'instit, Les Experts, C'est pas Sorcier, Mentalist, Nip Tuck, True Blood, Médium, Lie to me, Profiler, 36 chiens des quais des orfèvres, La Planque, Narco, Trafico, La Garde-à-vue, Le Prisonnier, Crimes, Missions pas possibles, Affaires congelées, Dexter, JAG, La Crim', Central Nuit, Les Cordier Juges et keufs, Braquo, Esprits criminels, Body of bullet proof et consorts. Prisoners vous permettra de conjuguer votre passion pour le meurtre et ce grand écran que vous délaissez tant, même si c'est le genre de film dont on ressort en disant "Ouesh...", ou, pour les plus bavards : "Ouesh, ouesh, qu'est-ce qu'y se passe ?".


Prisoners de Denis Villeneuve avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal et Paul Dano (2013)

11 février 2008

A History of Violence

Trois ans après Spider David Cronenberg récidive. Ralph Fienes n'est plus de la partie. Viggo Mortensen, auréolé du succès des Seigneur des Anneaux 1, 2 et 3, accepte le rôle de Tom Stall, personnage à double facette, afin de se donner une crédibilité en tant que comédien. Dans ce film-ci il ne se contente plus de trimballer une grosse épée, désormais il a un gros calibre et il s'en sert. Pour interpréter le rôle de Jack Stall (le fils de Tom), Cronenberg engage Ashton Holmes, c'est assez audacieux quand on sait que le personnage est tout au plus âgé de 17 ans et qu'Ashton Holmes soufflait sa 28ème bougie sur le tournage du film. Les maquilleurs auront bien essayé de dissimuler son énorme glotte, rien n'y fait, on n'est pas dupes. Deux acteurs relèvent un peu le niveau : William Hurt et Ed Harris. Deux interprètes de talent qui, eux, ont lu le scénario et en ont bien compris l'aspect comique.



David Cronenberg installe la tension dès l'introduction pour accrocher l'attention de son spectateur. Un plan-séquence démonstratif ouvre le film sur deux tueurs qui se regardent tuer tandis que Cronenberg se regarde filmer. Les deux assassins sont dans la routine, ils font leur boulot lentement, mécaniquement, et la caméra les suit sur la même ligne. Cronenberg dresse ensuite le portrait de la famille idéale Nord-Américaine. Quand la petite dernière se réveille en sueur après un cauchemar, c'est toute la sainte famille qui se plie en quatre pour la réconforter en souriant. Au petit-déjeuner, c'est la grande entente et la bonne humeur autour de quatre gamelles bien tassées de Quaker Oats. Edie Stall accompagne Tom Stall au travail où il rejoint ses employés modèles dans un bar impeccable. Le jeune et sympathique Jack Stall fait gagner son équipe au base-ball avant de s'incliner face au gros dur du lycée, car il est gentil. Et le soir venu, les enfants n'étant pas là, Madame Stall se déguise en pom-pom girl pour offrir à son mari sa millième première fois d'adolescent, un festival son et lumière de sexe brut. La libido du couple bat son plein tandis que les deux amants entament leurs ébats par un 69 d'outre-tombe. Cronenberg semble là vouloir alimenter sa réputation de metteur en scène sulfureux, en d'autres termes il cherche à signer ce film en montrant ce qui d'ordinaire n'est même pas suggéré dans le ciné grand public ricain, et qui pourtant est si banal.



Avec ces deux séquences, Cronenberg établit une sorte de dichotomie entre deux mondes diamétralement opposés. Il y a deux catégories de gens, les tueurs laids et méchants absolument dépourvus d'humanité qui abattent une petite fille innocente, "inutile", de sang froid, et la bonne famille idéale pleine de bons sentiments et de gaieté à revendre. Pour passer d'un monde à l'autre, Cronenberg s'inspire d'un raccord d'Il était une fois dans l'ouest, et passe du coup de feu plein cadre sur une gamine inconnue au cri strident de la fille Stall qui s'éveille d'un cauchemar, comme Leone passait du coup de revolver d'Henry Fonda au sifflet aigu d'une locomotive au début de son chef-d’œuvre. La menace plane sur le monde apparemment calme et sans faille de Tom Stall... Après les présentations consécutives de ces deux sphères hermétiques et contraires, on admire le fils Stall qui, du haut de ses dix ans d'avance sur ses camarades et de retard sur la vie professionnelle, s'emballe facilement la fille la plus laide de son établissement scolaire sur un trottoir quand, soudain, le gros dur qui lui cherchait des noises au début du film arrive au volant de sa voiture et s'apprête à lui tomber dessus. C'était sans compter sur le gros 4x4 des deux tueurs de l'introduction qui vient bloquer sa route. D'un simple regard les deux tueurs font oublier les mauvaises intentions du petit caïd à l'égard du fils Stall. Les gros poissons mangent les petits, c'est la chaîne alimentaire, plus le bolide est gros plus son conducteur est dangereux. C'est brillant. Aussitôt après, les deux tueurs s'arrêtent dans le bar de Tom Stall. Le gros dur du lycée a joué l'intermédiaire, le passeur, le pont entre le monde des méchants et celui des honnêtes gens.



Les deux tueurs braquent alors le bar de Tom Stall, qu'ils prennent pour un dénommé Joey Cusack, mais notre papa poule et barman idéal les désarme et les tue avec une facilité déconcertante. Le personnage principal du film devient alors à proprement parler son "héros". Mais ce n'est que le début de ses déboires. Suite à cet acte de bravoure, Stall devient une héros national en même temps que la proie des médias, et c'est ainsi que ses vieux démons reviennent le hanter en la personne de Carl Fogarty (Ed Harris au top dans un rôle de borgne). La scène où Fogarty rend visite à Tom Stall dans son bar va plonger l'entourage du héros (contrairement au spectateur) dans une longue période de doute quant à sa réelle identité. Cronenberg perd son temps et aiguille laborieusement le spectateur vers la solution que nous avons tous devinée de longue date : Tom Stall EST Joey Cusack. Aucun spectateur ne doutait plus de la réponse depuis l'entrée d'Ed Harris dans le bar, aidés en prime par le jeu d'acteur tout en finesse de Mortensen... A noter, peu après, une scène ô combien pénible où Viggo court en traînant la patte derrière la voiture de Fogarty dont il croit qu'elle se dirige vers la maison familiale. Il aura alerté sa femme pour rien, Fogarty voulait seulement l'effrayer. Le plus ennuyeux n'est pas le faux suspense installé par Cronenberg mais la façon peu crédible et agaçante qu'a Tom Stall de se justifier de cette alerte auprès des siens. Cronenberg répète ses scènes et ses effets dans le magasin de chaussures où Edie Stall (Maria Bello) croira avoir perdu sa fille et la retrouve près d'un Fogarty apparemment amical. Scène sauvée de peu par un Ed Harris de haute volée qui conclut la scène par un inoubliable et mélodieux : "Mrs Stall, don't forget your shOOooes". Le film prend alors des allures comiques déjà entretenues, peu ou prou intentionnellement, par le caractère risible de certaines scènes (dont celles consacrées au rapport père-fils qui sont d'une simplicité et d'un cliché aberrants) et de certains personnages (les deux tueurs du début).



Le point de vue apparemment manichéen de Cronenberg pourrait sembler renversé par le personnage de Tom Stall qui semble tant bien que mal faire le lien entre les deux catégories de personnes présentées au début du film, lui qui réunit le papa modèle et le tueur sans scrupule. Quand Edie Stall découvre la vérité sur le sombre passé de son époux, elle vomit littéralement ses mensonges mais ne condamne pas le tueur qu'il a été, allant jusuqu'à l'innocenter auprès du shérif : c'est alors que survient le second rapport sexuel du couple. À ce moment précis de l'histoire du couple Stall, on ne peut plus décemment parler de "faire l'amour". Edie frappe Tom au visage, lequel riposte fermement, se transformant aussitôt en Joey Cusack, qui semble exciter Edie suffisamment tandis que la tendresse du premier rapport est remplacée par la brutalité d'une levrette à même l'escalier en bois d'ébène de la baraque.



Tom Stall n'est pourtant pas vraiment Joey Cusack, dont il devra se laver à la fin du film dans une scène pseudo christico-mystique avant de retrouver sa famille. De facto, le manichéisme échafaudé au début du film et que l'on croyait dissout par ce personnage complexe se voit renforcé par sa dualité même puisqu'il y a deux personnages en un que tout oppose, qui ne peuvent cohabiter. Tom Stall tue son frère, son alter ego maléfique, et redevient cool.



Cronenberg prétend vouloir filmer la violence dans son plus simple appareil, le plus banalement qui soit. Or s'il parvient à restituer la rapidité de tout affrontement et son aspect définitif, il se veut très maniéré et franchement esthétisant. Après chaque combat il nous gratifie en prime d'un gros plan agressif, hyperréaliste et inutile sur les visages défoncés des victimes de Stall. Là encore, par ces effets gratuits, Cronenberg semble vouloir renouer avec ses antécédents de réalisateur de séries B et poser sa marque sur un film pourtant destiné au plus large public possible. N'est-ce pas là une façon pour Cronenberg, à l'image de son personnage principal, d'être rattrapé par un passé qu'il s'efforce de noyer au profit d'un statut plus enviable d'auteur qui ratisse large ?


A history of violence de David Cronenberg avec Viggo Mortensen, Maria Bello et Ed Harris (2005)