13 mai 2020

Simon du désert

Enfin sortis du confinement et, bienfait collatéral, de tous ces posts facebook, twitter et autres qui s'efforçaient de mettre des chansons, des livres ou films en rapport avec l'actualité... Parlons d'autre chose. Hier soir j'ai vu Simon du désert de Buñuel, film de 45 minutes dans lequel ledit Simon, stylite, passe 40 minutes de film en ermite au sommet d'une colonne, à l'écart des autres et du monde. Ou plutôt de deux colonnes, car dès le début du film un riche bienfaiteur lui offre de quitter sa première colonne, où il a déjà passé un temps fou, pour une autre plus belle et plus haute (isolement à deux vitesses...). Après avoir accompli un miracle (il rend ses mains à un voleur à qui on les avait coupées et qui en profite aussi sec pour filer des beignes à ses gamins), Simon se replonge dans son ascèse, isolé de ses semblables, se nourrit très peu et par le moyen pénible d'un panier pendu au bout d'une corde occasionnellement rempli par de bienveillants et solidaires voisins, puis finit par se laisser emporter par un énième assaut de Satanas sous les traits de Silvia Pinal qui débarque en cercueil téléguidé (mieux que le pneu de Rubber) pour tirer sur sa barbe à deux fourches et faire péter son recueillement et sa disette.





Soulevant sa jupe, déballant ses nichons et tirant sa langue, le diable déguisé en jeune écolière peu farouche finit par enlever Simon à sa solitude forcée et à sa colonne privative par l'apparition d'un avion, et Buñuel de clore cette comédie satirique (tournée 4 ans après cette autre charge contre l'église catholique portée par la même Silvia Pinal qu'était Viridiana) avec 5 minutes dans un night club new-yorkais où tout le monde se trémousse sans la moindre distanciation sociale dans une danse nommée "chair radioactive". Résumé du déconfinement ? Je vous laisse, je vais partager ma trouvaille sur tous les réseaux sociaux.


Simon du désert de Luis Buñuel avec Claudio Brook et Silvia Pinal (1965)

10 mai 2020

Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite)

Film à pitch, film de cavale, minimaliste, proche de l'abstraction métaphysique, à mi-chemin entre La Chaîne et Essential Killing. Deux types, les mains attachées dans le dos durant la première demi-heure, viennent de s'évader d'on ne sait où et tentent de rejoindre on ne sait quoi, poursuivis sans relâche par on ne sait qui. Ceux qui traquent les fugitifs le font à bord d'un hélicoptère noir, c'est tout ce qu'on sait. Le film s'ouvre d'ailleurs à l'intérieur de l'habitacle, oiseau de proie anonyme et froid qui survole champs, canyons et paysages rocailleux à la poursuite des évadés, mais nous ne saurons rien de ces pilotes ni des raisons qui les poussent à traquer sans relâche deux hommes (sont-ils de scrupuleux justiciers ou des esclavagistes modernes ?), quitte à en perdre beaucoup dans l'opération, car rapidement nous découvrons que cet hélicoptère commande les déplacements de toute une armée mobilisée dans l'opération. A vrai dire, les silhouettes dans le paysage du titre désignent presque moins les deux personnages ciblés par le mauvais titre français, contraints à une lente déréliction qui les rapproche des véritables silhouettes du Gerry de Gus Van Sant, que les gens d'armes sans visages, sans noms et sans dialogues qui ratissent méthodiquement, mécaniquement, plaines, cultures, montagnes et cimes enneigées dans le seul but de mettre le grappin sur les deux fuyards.





Si l'on sent très vite que les mystères resteront et que le film joue volontiers, peut-être à l'excès, sur une dimension disons métaphorique, il n'en demeure pas moins un film d'action rythmé (peut-être un brin moins sur la fin) opposant, dans un écho à Seuls sont les indomptés de David Miller, deux maquisards contraints de collaborer, vêtus de guenilles et bientôt munis d'une valise pleine de boîtes de conserves et d'un vieux fusil de paysan, à une armada militaire devancée par le sempiternel hélicoptère sans âme dont la figure finit par évoquer le camion personnifié de Duel





Le film est d'ailleurs ponctué de scènes fortes, comme la brève rencontre avec cet improbable berger menant ses chèvres dans la garrigue, emmitouflé dans sa capeline et comme évadé d'un conte de Provence ; l'épisode nocturne dans un village où les deux compères louvoient parmi les chiens et les chats errants et finissent par dévaliser la maison d'un mort, veillé par une femme muette qui semble ne même pas les voir, jusqu'à ce que l'un des deux vagabonds mette la main sur une miche de pain, déclenchant un hurlement digne des extraterrestres de L'Invasion des profanateurs de sépulture, mouture Ferrara ; ou encore la bataille dans les champs irrigués où le pilote de l'hélicoptère largue des bombes incendiaires sur les cultures dans un refoulé de la guerre du Vietnam, quitte à perdre quelques fermiers dans l'affaire, pour déloger les deux complices qui s'en sortiront à moitié calcinés.





On regrettera tout de même que les deux personnages principaux, Mac (Robert Shaw) et Ansel (Malcolm McDowell), finalement beaucoup plus consistants que les figures noires qui les harcèlent (le premier est un vieux briscard réactionnaire, solitaire et revanchard qui aime à évoquer sa femme et ses gosses, le second un jeune coureur de jupons plus innocent et plus fragile), peinent à nous conquérir totalement. Certes les épreuves les rapprochent mais certaines scènes auraient dû nous toucher plus directement. Je pense en particulier au monologue tenu par Robert Shaw (co-auteur du scénario) dans la grotte à flanc de montagne où les deux hommes, au bord du délire pour le plus vieux, de la folie pour le jeune qui s’inquiète de devenir un animal, s’abritent de la pluie après avoir traversé un camp ennemi et survécu à l'attaque dans les champs de maïs. 





Le jeune Ansel roupille pendant que le vieux Mac se lance dans le récit à battons rompus d'un souvenir de à sa femme, avec lent travelling à l'appui pour le recadrer dans l'image en plein discours, l'autre ne formant plus qu'un vague amas humain tassé dans un coin du cadre. La mise en scène de cette séquence, certes intéressante sur le papier, n'est, à l'image, pas vraiment à la hauteur de celle d'un Resnais sur le monologue de Dussolier au début de Mélo, et le texte dit par Robert Shaw, n'a pas la vigueur de cet autre monologue prononcé par le même comédien dans la scène la plus marquante de Jaws. C'est peut-être cela qui rend la fin de Figures in a Landscape moins mémorable que ce qui la précède, qui vaut tout de même le coup d'oeil !


Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite) de Joseph Losey, avec Robert Shaw et Malcolm McDowell (1970)

8 mai 2020

La Vie scolaire

Grand Corps Malade a accouché d'un petit film de merde. Bon, c'est rude, et la formule est bête et facile, mais La Vie scolaire est quand même assez raté et a aussi le tort de nous quitter sur une dernière scène pitoyable. Le film cherche à nous narrer une année dans la vie d'un collège difficile, il essaye d'adopter en regard global en oubliant quasi personne : on s'intéresse donc aux élèves (en particulier les "pires", ceux de 3ème SOP, SOP comme "sans option", tous les cancres ayant été réunis par la direction en une seule classe), à leurs parents, leur quartier, aux professeurs, aux surveillants et surtout à la nouvelle CPE, qui vient d'arriver au bahut, campée par la sympathique Zita Hanrot. Ce portrait se veut à la fois léger et grave, tantôt comique tantôt tragique, mais toujours réaliste et humain. Le film consiste en un empilage facile de scénettes qui passent d'un registre à l'autre, avec plus ou moins de réussite. C'est rythmé, cela s'enchaîne vite, alors on regarde cela sans trop de difficulté, malgré tous les clichés, les lourdeurs et cette volonté énervante de bouffer à tous les râteliers. Heureusement, aussi, il y a donc Zita Hanrot, qui apporte tout son charme et sa fraîcheur à son personnage de CPE désireuse de bien faire et d'amener un peu d'ordre dans son nouvel établissement. L'actrice, déjà appréciée dans Fatima et Paul Sanchez est revenu, est l'atout numéro 1 du film.




La Vie scolaire est plus sympathique quand il tend vers l'humour, quand bien même celui-ci est terriblement sage et semble chercher, là encore, à plaire à strictement tout le monde. Mais le regard posé sur ces différents personnages est plutôt tendre et le film vise parfois juste dans les comportements et allures des élèves. Alors ça passe, on se surprend à sourire une paire de fois. C'est quand il se veut plus sérieux et émouvant qu'il se vautre complètement. Grand Corps Malade et son collègue Mehdi Idir ne savent pas appeler nos émotions autrement qu'en envoyant les violons, les ralentis, et tout plein d'effets indigestes et tire-larmes que l'on croirait sortis d'un clip pourri ou d'une pub nauséabonde. D'ailleurs, un passage musical (Grand Corps Malade oblige) surgit comme un trou noir au milieu du film, les couloirs et les salles du collège sont alors filmés au ralenti, les jeunes défilent sur un texte soi-disant poétique mais en réalité assez moche et balourd. On se serait volontiers passé de cet aparté douloureux pour nos oreilles délicates.




On pourrait être plus clément avec ce film ma foi pas bien méchant s'il ne nous quittait pas sur une si mauvaise note. La dernière scène nous apprend que le gamin que l'on a suivi de plus près durant tout le film, un élève de 3ème sensible et malin, qui a vu son année plombée par la mort accidentelle de son meilleur ami et un certain jemenfoutisme, redouble en 3ème SEGPA. La CPE, qui s'était auparavant plus d'une fois entretenu avec lui, avait perçu chez lui un grand potentiel et insistait pour qu'il postule à un BTS audiovisuel, entre dans sa classe et lui adresse un ultime sourire, plein de bienveillance et, plus incompréhensible, d'autosatisfaction. Comme si elle était contente de ce sort, alors qu'il s'agit là d'un échec cuisant, quand bien même Grand Corps Malade et son acolyte auront plus tôt consacré une petite scène à nous montrer que ce qui peut s'apparenter à de la musique pouvait être produit par des élèves de SEGPA. C'est vraiment mal connaître les joies de l'orientation scolaire dans notre pays... Un ultime plan tourné au drone, qui part du rebord de la fenêtre de la salle de classe et s'éloigne progressivement pour enfin nous offrir une grande vue d'ensemble glaçante, replace ce jeune au centre de son quartier, comme pour nous rappeler le déterminisme social auquel il n'a pas pu échapper. Une conclusion incohérente, maladroite et idiote. 


La Vie scolaire de Grand Corps Malade et Mehdi Idir avec Zita Hanrot, Ablan Ivanov et Liam Perron (2019)

6 mai 2020

Love Hunters

Wolf Creek, The Snowtown Murders et maintenant Love Hunters... les serial killers australiens inspirent le cinéma de genre de leur pays, pour des films crus et réalistes qui se font immédiatement remarqués par les amateurs et offrent une certaine reconnaissance à leurs auteurs, synonyme de billet d'entrée gratis pour Hollywood. Avec Love Hunters, Ben Young a donc pu rejoindre Justin Kurzel et Greg McLean dans la bande des cinéastes océaniens qui ont été catapultés sur la A-List américaine du jour au lendemain. Il n'a pas connu là-bas un bien meilleur sort que ses compatriotes... En vérité, son film breakthrough ne nous donnait pas spécialement de raison d'y croire, tant il était pollué par des erreurs de jeunesse, un manque de finesse et une arrogance néfastes. Retournons donc sur les lieux du crime...




Perth, 1987. Vicki (Ashleigh Cummings) fait du stop quand un couple a priori sympathique lui propose de monter. Elle ignore qu'elle vient d'ajouter son nom au tableau de chasse d'une paire de serial killers aux pratiques bien huilées. Love Hunters nous narre donc les mésaventures de cette pauvre jeune fille, séquestrée par un couple de psychopathes complètement timbré dans une banlieue lambda. Dans les faits, Ben Young s'attache principalement à nous dresser le portrait de la femme dudit couple, Evelyn White, incarnée par une Emma Booth qui donne tout ce qu'elle a et qui a été considérablement enlaidie pour le rôle. Il se trouve que cette Evelyn est elle aussi totalement à la merci de son compagnon, le psychopathe en chef, j'ai nommé John White (Stephen Curry), un type tout bonnement infréquentable et tout juste capable de prendre son pied quand il maltraite des innocentes...




D'emblée, le décor est planté, avec cette misérable maison anonyme, dont les fenêtres ont les rideaux tirés, et dans lesquelles nous pouvons nous imaginer n'importe quoi. L'action se déroule au milieu des années 80, mais le réalisateur prend soin de ne pas trop la temporaliser. Nous pourrions être n'importe où, n'importe quand. Ben Young choisit de filmer au plus près les méthodes du couple tueur, de nous les détailler ce qu'il faut pour nous faire réaliser leur crédibilité, leur simplicité. Cela fonctionne plutôt bien, c'est d'une efficacité évidente. Ajoutez à cela des acteurs dévoués à leurs causes (en particulier Emma Booth donc), quelques effets de style par-ci par-là et une certaine retenue dans la peinture de la violence, maintenue à distance, et vous constaterez que tous les ingrédients étaient effectivement réunis pour que ce thriller très glauque et malsain provoque un petit buzz à sa sortie.




Hélas, il en faut un peu plus pour nous convaincre et les qualités de ce film ne suffisent pas à nous faire oublier ses vilains défauts. Fasciné par son histoire, Ben Young, qui porte parfaitement bien son nom, nous rappelle régulièrement qu'il n'a pas encore atteint l'âge de raison et qu'il signe ici son premier long métrage, truffé de maladresses condamnables. Nous ne comptons plus les scènes où il met en place un suspense aussi malvenu que superflu, prenant en otage des personnages dont il se fiche assez, au profit d'un effet assuré, mais bien facile, sur le spectateur. Quand il filme au ralenti les gamins du quartier faire de la corde à sauter tandis que se produit l'impensable derrière les murs à quelques mètres d'eux, nous ne sommes guère impressionnés par la créativité du bonhomme, bien au contraire. Enfin, quand il balance à toute berzingue les grosses basses de la chanson Atmosphere du groupe culte Joy Division au moment où la triste victime, très mal en point après avoir subi les pires sévices, s'échappe pour de bon, on se dit qu'il ne s'est pas interrogé une seconde sur l'intelligence et la pertinence de sa mise en scène. On est alors assez gêné face à cet étonnant spectacle et devant cette conclusion sordide, de mauvais goût, qui fait perdre à son auteur le maigre crédit précédemment acquis.




Love Hunters (Hounds of Love en version originale, peut-être en référence à une autre de ces chansons que le réalisateur doit apprécier et regretter de ne pas avoir pu placer dans son petit bébé), est en fin de compte un film assez quelconque, ne méritant absolument pas toutes ces louanges aveugles qui ont accompagné sa sortie. Ben Young, paraît-il un mec délicieux et adorable en interview, est peut-être capable de s'améliorer, car il n'est pas totalement dénué de talent, reconnaissons-le. Nous lui laisserons volontiers une deuxième chance.


Love Hunters de Ben Young avec Emma Booth, Stephen Curry et Ashleigh Cummings (2017)

4 mai 2020

La Cordillère des songes

Dernier documentaire en date du chilien Patricio Guzmán, La Cordillère des songes, comme son beau titre l'indique, s'ouvre par le spectacle de la Cordillère des Andes, en la filmant, magnifiquement, puis en écoutant des peintres, sculpteurs, écrivains ou chanteuses chiliennes et chiliens parler d'elle, aussi protectrice qu'isolante, aussi imparable qu'oubliée. Au fil de leurs mots et pensées, un autre sujet, lié, s'impose dans la bouche de tous ces gens préoccupés de leur pays : le coup d’État du 11 septembre 1973 et les années de dictature qui l'ont suivi, sous l'oeil impassible, ou attentif, de la montagne. D'autres rencontres s'inventent alors, et en particulier celle du cinéaste (ou vidéaste ?) chilien Pablo Salas, resté au pays depuis tout ce temps, contrairement à Patricio Guzmán, quant à lui venu vivre en France après le début de la dictature et jamais retourné vivre dans son pays depuis, qu'il n'a pourtant cessé de filmer à travers la vingtaine de films qu'il a réalisés et qui lui sont tous consacrés. On sent chez Guzmán, face à Pablo Salas, un regret, peut-être, de ne pas être resté et de ne pas avoir, comme l'homme qu'il filme, filmé lui aussi, sur place, durant toutes ces années, tout filmé. 





C'est un véritable hommage que Guzmán rend à son ami, qui possède des centaines de cassettes sur lesquelles pratiquement toute l'histoire du pays depuis 50 ans est visible et, par là, indéniable, n'en déplaise aux nostalgiques qui voudraient modérer le souvenir de la dictature et parlent sans honte de vagues "erreurs". Partant visiter les locaux désormais abandonnés du parti et de Pinochet, Guzmán rappelle comment le dictateur et les siens (sans parler de ceux qui l'ont installé là) ont, au fond, gagné : comment le néolibéralisme est né et a perduré après la fin de la dictature et jusqu'à aujourd'hui, presque partout dans le monde. Comment les voies de chemin de fer mises en place par Pinochet pour acheminer le cuivre chilien vers la frontière et en déposséder le pays sont encore utilisées et parcourues par de mystérieux trains qui traversent le paysage depuis les mines dont la route n'est pas indiquée et qui restent interdites au public, creusées dans la Cordillère comme une blessure dans la chair du pays, un gouffre mémoriel. Du reste, voir les exactions de la junte face aux manifestants, filmées par Pablo Salas, aujourd'hui, en 2020, en France, donne un sentiment de déjà vu tout récent qui fait froid dans le dos. 





Film de montage, comme y invite le discours même des intervenants où la perception intime de la Cordillère par chacun se télescope avec une mémoire heurtée, traumatique, des années de dictature et de violence qui ont défiguré le pays, le film de Patricio Guzmán procède d'un montage poétique tout en douceur, où une boîte d'allumettes se confond avec une maison d'enfance en ruines filmée en plongée, dans un voyage temporel et sensible d'une grande beauté. Et puis le film se boucle en revenant à la Cordillère avec une approche de plus en plus intime, portée par la voix lente et triste d'un cinéaste âgé et blessé, dont on a immédiatement hâte de découvrir les œuvres précédentes.


La Cordillère des songes de Patricio Guzmán avec Pablo Salas (2019)

2 mai 2020

Underwater

Un petit groupe de personnes travaillant pour une entreprise de forage sous-marin se retrouve pris au piège dans la fosse des Mariannes suite à ce qu'ils pensent être un séisme. A plus de 10km sous la surface, ils devront tout faire pour survivre et vont vite découvrir qu'ils ne sont pas tout à fait seuls : ils ont réveillé des saloperies qui croupissaient là, au fin fond de la croûte terrestre. Mon résumé est presque trop long compte tenu de la minceur du scénario d'un film dont la principale qualité est d'être très à l'aise avec son modeste statut et ses ambitions limitées. William Eubank ne prétend pas révolutionner le genre, simplement nous proposer un survival horrifique efficace, et il y parvient plutôt bien. Underwater a aussi le bon goût d'être assez court, même pas 90 minutes, et de nous plonger d'emblée dans le vif du sujet. Kristen Stewart a tout juste le temps de prononcer quelques mots en voix off et de finir de se brosser les dents que sa station prend l'eau de toutes parts et qu'elle doit absolument fuir pour sa survie. C'est donc tout de suite la grosse panique. Pas d'exposition lourdaude, aucun temps mort. Pendant grosso modo une heure, Underwater nous scotche comme il faut et nous agace seulement lors des quelques répliques lourdingues de l'inévitable boute-en-train de la bande, que l'on attend seulement de voir mourir.




William Eubank joue habilement avec nos peurs primaires, celles du noir, du vide, de l'inconnu, assume les références (jusqu'à son héroïne forcément appelée à se balader en petite culotte), sans en faire grand cas, et insuffle à son film un rythme qui faiblit rarement, nous surprenant parfois agréablement par un montage qui va à l'essentiel. Pendant donc une heure, en comptant large... Car, après une petite parenthèse difficilement compréhensible durant laquelle Kristen Stewart prend notamment une douche et pleure rapidement la mort du capitaine Vincent Cassel, le film finit par perdre un peu de son énergie et par prendre une direction toute tracée, trop convenue. Le survival tendu laisse place à un film de monstres plus banal, aux jump scares trop réguliers, et dont les créatures sont décevantes. Le pire étant quand le réalisateur décide de s'intéresser enfin à ses deux survivantes et tente, avec pas mal de retard, de les faire un brin exister via des échanges inintéressants et tout à fait improbables dans un tel contexte.




Underwater regagne un peu d'intérêt dans ses dernières minutes, quand Eubank (définitivement pas un nom de star...) convoque vaguement l'imaginaire lovecraftien, se limitant là encore à l'essentiel. On ne lui en voudra pas de résumer Cthulhu en un énorme monstre sous-marin, le résultat à l'écran étant plutôt satisfaisant. Les effets spéciaux sont assez réussis et nous poussent à essayer d'imaginer l'immensité de la chose que l'on devine à peine. A condition d'ignorer le pénible générique final et sa musique dégueulasse, ces ultimes images nous laissent donc sur une note positive et nous invitent à retenir les modestes qualités de ce petit film ma foi pas désagréable dont le plus gros souci est sans doute d'avoir coûté entre 50 et 80 millions de dollars (selon Wikipédia, peut-être bien plus en réalité). Avec un peu d'astuce, il aurait pu en coûter trois fois moins, être facilement rentabilisé et ainsi moins donner le bâton pour se faire déglinguer par ceux qui y ont d'abord vu un énième film de monstre bas du front.


Underwater de William Eubank avec Kristen Stewart, Vincent Cassel et Jessica Henwick (2020)

28 avril 2020

Le Voyage fantastique

Sorti en 1966, Le Voyage Fantastique nous narre les mésaventures d'une équipe de scientifiques rétrécie et injectée à bord d'un sous-marin dans le corps d'un vieux savant pour le guérir d'une blessure mortelle au cerveau à l'aide d'un pistolet laser haute précision. Il s'agit de l'ancêtre de L'Aventure Intérieure, comédie réalisée par Joe Dante en 1987, ce film si sympathique qui sut marquer les esprits de la chanceuse génération ayant grandi avec les divertissements de qualité que produisait encore Hollywood dans les années 80. Si le film de Richard Fleischer suscite encore notre sympathie, il paraît finalement inférieur à son faux remake. Il faut avouer que l'on a connu Richard Fleischer bien plus inspiré. Ici, le cinéaste se contente un peu d'assurer le service minimum, en s'appuyant notamment sur un pitch forcément captivant et un visuel particulièrement soigné pour l'époque, qui fait passer l'intérieur du corps humain pour une sorte d'immense boule à facettes multicolores mystérieusement éclairée de l'intérieur...


Quitte à être réduit à la taille d'un microbe et injecté dans l'artère carotide d'un humain, on préférerait un hôte un peu plus accueillant...

Malheureusement, le film est très lent (le seul rétrécissement des aventuriers doit bien durer 20 minutes), et si l'idée de faire du corps humain et de sa fragile mécanique le lieu de toutes les angoisses est non seulement intéressante mais tristement pertinente, on se désintéresse peu à peu de péripéties répétitives et sans grands enjeux (après la récupération laborieuse d'oxygène dans des poumons aux alvéoles psychédéliques, et la traversée d'un conduit auditif dans la peur d'être réduit en miette au moindre bruit extérieur, le climax implique le débarquement d'anticorps dégueulasses et d'immondes globules blancs fluorescents...). Le film est peut-être aussi trop sérieux, trop platement documenté. Même si l'intérieur du corps est représenté avec une certaine fantaisie, on se croirait parfois devant un cours de SVT un rien monotone.


Raquel Welsh fait partie du voyage. Seule femme à bord, elle subit immédiatement la connerie d'un de ses coéquipiers, incarné par Stephen Boyd, qui se réjouit qu'elle soit là pour lui faire à bouffer.

On devine par ailleurs que le film de Fleischer se déroule dans le contexte de la Guerre Froide (le savant doit être sauvé parce qu'il détient le secret pour perfectionner la technique du rétrécissement, indispensable en vue d'une attaque armée future) mais l'ennemi n'est jamais clairement nommé, l'un des personnages évoque seulement "les autres", une seule fois, ce qui donne intelligemment un aspect atemporel au film et le distingue de nombreux films de science-fiction de cette période.  


Où l'on découvre que nos poumons, même encrassés, ont la splendeur des carrières de lumière (un site à visiter, aux Baux-de-Provence, lors de vos prochaines vacances dans le sud).

Richard Fleischer donne hélas l'impression de ne pas exploiter tout le potentiel de son idée de départ et il ne parvient pas véritablement à nous faire ressentir le vertige de l'infiniment petit. Parmi les acteurs, au service de personnages sans grand intérêt, seul Donald Pleasance tire son épingle du jeu, les autres se contentant eux aussi de répondre présent à l'appel et de débiter leurs dialogues avec une conviction factice. Le Voyage Fantastique fait donc partie de ces rares films dont on peut se dire qu'un nouveau remake pourrait être bienvenu (le film de Joe Dante s'en étant seulement inspiré et s'en éloignant très nettement), car il aurait de vraies chances d'être supérieur à l'original, à condition qu'une même liberté soit gardée pour inventer les décors (ce qui hélas semble difficilement imaginable aujourd'hui).  


Michel Polnareff en live ? Non, l'attaque des globules blancs géants.

Néanmoins, le film de Richard Fleischer a su nous intriguer sur un point a priori tout à fait anodin mais qui a mis notre imagination en ébullition. On nous précise que le rétrécissement des scientifiques est limité dans le sens où il ne peut durer que 60 minutes (l'action du film se déroule quasiment en temps réel), 60 minutes au bout desquelles ils retrouveront progressivement leur taille normale. Évidemment, le film se termine bien, les scientifiques parviennent à sauver le savant sur le fil, et s'échappent de son corps par une larme, mais on ne peut s'empêcher d'imaginer ce que ça aurait donné si l'équipe de scientifiques, constituée de 4 hommes et 1 femme, s'était mise à grandir pour que chacun retrouve sa taille normale à l'intérieur même d'un autre homme. Vous voyez le tableau ? Ça aurait donné une scène affreusement gore, un truc vraiment abominable...


Le Voyage Fantastique de Richard Fleischer avec Stephen Boyd, Donald Pleasance, Raquel Welch et Edmond O'Brien (1966)