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21 janvier 2020

Roadgames

Imaginez Fenêtre sur cour mixé avec Duel et vous aurez déjà une petite idée de ce qu'est Roadgames, thriller culte venu d'Australie, connu en France sous le titre assez bête de Déviation mortelle et récemment édité en blu-ray sous la houlette de Jean-Baptiste Thoret dans la chouette collection "Make My Day". Réalisé en 1981 par Richard Franklin, à partir d'un scénario signé Everett De Roche (auquel on doit également d'autres titres importants du cinéma de genre australien de cette période comme Harlequin, Long Weekend ou Razorback), ce film est une retranscription sur route, intelligente et assumée, du grand classique d'Alfred Hitchcock. La chambre de James Stewart dont la vue donne sur les appartements d'en face est ici remplacée par la cabine exiguë d'un camion conduit par le fringant Stacy Keach, chauffeur à l'imagination galopante qui voit celle-ci stimulée par les spectacles curieux auxquels il croit assister derrière son volant. Notre routier, qui doit traverser la vaste plaine du Nullarbor pour amener son énorme cargaison de viande à Perth, est convaincu d'être sur les traces du serial killer qui sévit dans la région, semant des cadavres en morceaux sur son passage et parcourant les routes dans un van vert aux vitres teintées, derrière lesquelles tout est possible, et sur lequel finit systématiquement par retomber notre héros.






Si les petits clins d’œil et les références plus substantielles au maître du suspense sont légion, Roadgames ne se présente pas pour autant comme un vulgaire pastiche forcément inférieur à son si prestigieux modèle. Le film de Richard Franklin parvient très vite à exister par lui-même. D'abord parce que l'on s'intéresse d'emblée à ce personnage de routier au verbe facile et à l'imagination au moins aussi fertile que celle de nous autres spectateurs, friands et habitués à de tels scénarios et également enclins à faire du quidam à la tronche patibulaire croisé par hasard sur une aire d'autoroute le dangereux psychopathe sorti tout droit d'un film américain. Stacy Keach incarne avec une gouaille irrésistible ce routier dont on ne sait d'ailleurs pas trop ce qui a bien pu le mener à choisir ce métier qu'il assume plus ou moins, en dehors de son besoin de divaguer en solo ou accompagné. Ce qu'il aime, en effet, c'est surtout philosopher au volant et discuter avec son fidèle animal de compagnie, un superbe dingo au calme olympien. Le spectateur est immédiatement complice de ce personnage si cool, à l'opposé des héros habituels de films d'action, de cet homme d'esprit, aimant la musique classique, la poésie et qui, par désœuvrement mais pas uniquement, se plaît à imaginer l'ambiance et les vies des occupants des véhicules qu'il dépasse le sourire aux lèvres.






Quand notre chauffeur embarque une bonne femme abandonnée par son odieux mari ou une jeune et jolie auto-stoppeuse en fugue, nous découvrons de nouveau des personnages sympathiques, agréables, qui donnent toujours lieu à des échanges délicieux. Les dialogues sont en effet très soignés, avec quelques répliques qui tapent dans le mille. Au passage, avec tous ces atouts en main, on comprend aisément pourquoi on tient là l'un des films de chevet de Quentin Tarantino, un titre régulièrement cité et mis en avant en interviews par le plus connu des réalisateurs-cinéphages. A l'aise dans les différents registres qu'elle est amenée à jouer, Jamie Lee Curtis apporte une fraîcheur bienvenue, son duo avec Stacy Keach, qui tombe rapidement sous son charme, dégage une certaine alchimie. A la toute fin du film, on se dit que l'on ferait encore bien volontiers un bout de chemin en leur compagnie, avec le dingo tranquille roulé en boule sur nos genoux.






Le film de Richard Franklin captive également par son ton très singulier, par ces ruptures fréquentes où l'humour noir, l'esprit comique lunaire et nonchalant véhiculé par le personnage principal, laisse soudainement place au suspense, à l'action, avec des détails parfois glauques et morbides. Des scènes qui relèvent du thriller pur, où le suspense fonctionne ma foi plutôt bien, sont régulièrement désamorcées par des saillies comiques de bon aloi, une ironie étrange et une absurdité assumée qui créent un décalage réjouissant. Au-delà du simple plaisir de cinéphile pris devant cette variation habile de Fenêtre sur cour, plaisir pris à remarquer les différentes accolades à Hitchcock (cela va du petit surnom donné par notre camionneur à son auto-stoppeuse, Hitch, au magazine culturel avec le fameux profil du cinéaste en une que cette même auto-stoppeuse découvre à l'arrière de la cabine, en passant par des plans et des situations qui rappellent inévitablement le cinéma hitchcockien), Roadgames est donc plein de qualités inattendues qui rendent sa découverte particulièrement plaisante. Ceux qui en font un titre majeur de la Ozploitation ne s'y trompent pas.






Enfin, si le charme opère, c'est aussi parce que le film de Richard Franklin a vraiment fière allure et qu'il est farci d'idées de mise en scène et de trouvailles visuelles étonnantes, lui conférant par moments une ambiance onirique très appréciable. Il y a dans Roadgames un lot notable d'images marquantes, quelques visions qui restent collées à nos rétines, comme ce van qui apparait au milieu de la plaine, dans la nuit, d'un seul coup éclairé par les flashs saccadés d'un orage silencieux, ou encore ce Stacy Keach halluciné et emporté par ses divagations, dans les yeux duquel viennent se juxtaposer les phares rougeoyants du véhicule qu'il suit, par le jeu des lumières reflétées sur son pare-brise. Toutes proportions gardées, cette dernière image, issue d'une courte et belle parenthèse quasi psychédélique, rappelle un peu le passage dément du Sorcerer de William Friedkin, quand Roy Scheider, en proie à un délire sinistre, termine seul sa route désespérée au volant de son camion. Dans un tout autre style, on retiendra aussi ce long et très beau panoramique au milieu d'un bar miteux où fait halte notre routier pour passer un coup de fil, ce mouvement de caméra ample et minutieux nous offre un parfait tableau de ce coin perdu et de ses autochtones peu commodes avec, comme immanquable décor, des peintures sur les murs qui représentent des scènes violentes de l'histoire de l'Australie. Ces scènes si inspirées vous donneront envie de creuser davantage la filmographie de Richard Franklin, à commencer par le plus inégal Patrick, récompensé à Avoriaz en 79 et qui jouit d'une belle réputation, voire de vous risquer à découvrir la suite de Psychose qu'il a osé réaliser, porté par son admiration sans borne pour le grand Hitch.






Au bout du compte, Roadgames est donc un drôle de road movie, sans réel point de mire, où le but n'est pas de partir d'un point A pour arriver à un point B, après avoir dû surmonter divers obstacles. Pas de chasse à l'homme trépidante au programme mais plutôt une traque hasardeuse qui semble tourner en rond, un jeu de piste ludique et surtout nourri par les fantasmes des uns et des autres. Aussi, ce n'est pas un sentiment de liberté qui est communiqué par la mise en scène mais plutôt celui d'un enfermement, d'un écrasement, avec la sensation d'être coincé avec ces pauvres âmes sur un bout de terre inhospitalier, terriblement aride et désespérément plat, que Franklin filme comme le bout du monde. Alors certes, on pourra regretter un final un brin décevant, où la tension peine à éclater véritablement, ainsi qu'un rythme global parfois déconcertant, mais ces légers bémols ne suffisent guère à entamer toute notre sympathie pour ce film éminemment plaisant et plein de charme, au statut tout à fait mérité et que l'on recommande chaudement à tous les curieux. 


Roadgames (Déviation mortelle) de Richard Franklin avec Stacy Keach et Jamie Lee Curtis (1981)

10 mars 2011

La Neuvième configuration

À la fin de la guerre du Vietnam, des psychoses sont diagnostiquées chez un nombre inhabituel de soldats. La plupart d’entre eux étaient au combat lorsque ces troubles sont apparus et n'avaient jamais souffert de perturbation mentale auparavant. Le gouvernement américain met alors en place un réseau secret d'études et d’hôpitaux psychiatriques. L’un de ces hôpitaux, installé dans un impressionnant château abandonné au nord-ouest des États-Unis, est hautement expérimental. Un psychiatre militaire y est envoyé pour comprendre l’origine de la folie des internés et pour tenter de les soigner. Voici le point de départ intrigant de La Neuvième configuration, un film encore largement méconnu dans nos contrées qui a parait-il gagné un statut d’œuvre culte au fil du temps et que j’étais donc d’autant plus curieux de découvrir. Il s’agit du premier film de William Peter Blatty, plus connu pour avoir écrit L’Exorciste, qui a cette fois-ci choisi d’adapter lui-même son propre roman. Il s’agit également d’une œuvre maudite existant dans plusieurs versions, inédite en France, dont la sortie américaine et la conception furent véritablement chaotiques, notamment du fait de l’incompréhension des studios. Ces derniers réclamaient en effet à son auteur un nouveau film d’horreur à succès, ce que La Neuvième configuration, bien que longtemps vendu comme tel, n’est clairement pas. C’était ignorer que Blatty a commencé sa carrière dans le cinéma en écrivant des comédies pour Blake Edwards, un registre quant à lui bel et bien présent dans La Neuvième configuration.





Le film nous plonge dès ses premières images dans un univers absurde et fascinant qui captive immédiatement. On se croirait d’abord parachuté dans une œuvre oubliée d'un Terry Gilliam encore en forme et inspiré, dans une œuvre située entre le fantastique et le burlesque. Mais à vrai dire, la comparaison ne tient pas bien longtemps, car le film s’avère totalement inclassable et ne ressemble finalement à aucun autre. William Peter Blatty mêle les genres avec un talent évident et rare, en s’appuyant sur un scénario tout à fait imprévisible et surprenant. Les rires les plus francs se confondent ici avec des questionnements philosophiques et des inquiétudes profondes. Les grands thèmes abordés dans ce film peuvent effectivement être rapprochés de l’incontournable classique de William Friedkin. La Neuvième configuration apparaît surtout comme une sorte de drame métaphysique dont les personnages principaux s’interrogent sur leur foi, sur la bonté de l’homme ou même l’existence de Dieu. Rien que ça !





Le film s’aventure donc bien au-delà de la simple exploration des conséquences de la guerre. Présenté comme ça, il pourrait vous donner l’impression d’être un salmigondis indigeste, mais sachez que tout fonctionne miraculeusement bien. Les acteurs n’y sont pas pour rien, et je pense notamment au personnage principal campé par un Stacy Keach habité et charismatique, un acteur le plus souvent abonné aux seconds rôles dont le visage, habituellement moustachu, vous dira sans doute quelque chose. Il nous livre ici une prestation réellement envoûtante et participe grandement à rendre son personnage inoubliable. Un personnage à l’image de l’ensemble des protagonistes, puisque la plupart des habitants de cet asile sont des individus attachants et drôles. L’un d’entre eux se prend pour Superman et on découvrira avec le sourire qu’il a installé une cabine téléphonique à côté de son lit pour s’y changer. Un autre, brillamment incarné par Jason Miller, est bien décidé à adapter Shakespeare pour les chiens et nous gratifie de quelques répliques terribles déblatérées avec le cœur (“It’s a fucking headache but God damn somebody’s got to do it !”). A vrai dire, tous les acteurs ont l’air ravi de participer à ce petit festival loufoque et je ne vous donne là que deux petits aperçus d’un film qui parvient à amuser plus d’une fois.





La mise en scène n’est pas en reste non plus et tire parfois joliment profit du décor incroyable dans laquelle l’action est située. Ce château au style gothique décalé, perdu dans sa forêt et toujours perché dans les nuages, offre une vision poétique qui symbolise parfaitement la situation de ces personnages coupés du monde, et peut-être même entre deux mondes. Des scènes oniriques étonnantes offrent elles aussi l’occasion au cinéaste de faire preuve de sa capacité à nous offrir des moments d’une extraordinaire beauté surréaliste. Je pense ici à ce moment hallucinant où l’on voit un astronaute poser le drapeau américain sur la Lune et découvrir Jésus sur la croix dans un lent mouvement de caméra tout en apesanteur. 





Dans sa dernière partie, le film prend des allures de thriller psychologique et peut alors curieusement nous faire penser au récent Shutter Island de Martin Scorsese. Mais ce rapprochement n’est pas fait pour vous gâcher une histoire riche et surprenante dont je ferai mieux de vous taire les secrets. La Neuvième configuration est aussi marqué par un rythme assez déconcertant, fait d’ellipses brutales et de longueurs passagères, mais tout cela contribue au bout du compte à l’étrangeté troublante de cette oeuvre parsemée de scènes poignantes. Enfin, on peut également constater un travail vraiment original réalisé sur les voix et le hors-champ, qui participe manifestement à la volonté d'égarer le spectateur. Un film unique et fourmillant d’idées, dont la découverte fut un réel plaisir, et que je vous invite donc chaudement à voir.



La Neuvième configuration de William Peter Blatty avec Stacy Keach, Scott Wilson, Ed Flanders et Jason Miller (1980)